‹ Vision et reproduction des formes et des couleurs. Vision mono et binoculaire. Illusions d'optique. Photométrie. Théorie des couleurs. Photographie. Procédés d'impressionChapitre 34 sur 392 · Aveugles-nés qui recouvrent la vue · texte numérisé non relu

Aveugles-nés qui recouvrent la vue

1° — Nous sommes au cœur de la question. Par hypothèse un aveugle-né sait tout ce que peut lui apprendre le toucher secondé par l'ouïe et la parole; on lui rend la vue : que ressent-il?

Montrons d’abord à quel point l’expérience est difficile.

Elle n’est pas impossible. De naissance les cristallins peuvent être opaques ( cataracte ), la rétine restant parfaitement saine; l’ablation ou le déplacement des cristallins rend alors à l’aveugle une vue qu’on améliore au moyen de verres convenables.

Mais dans les pays civilisés, l’aveugle est presque toujours opéré en bas âge, à une époque où il est incapable d’expliquer ce qu’il ressent dès qu’il recouvre la vue. La condition posée que l’aveugle sait tout ce que peut lui apprendre le toucher et en a conscience, n’est pas satisfaite. Pour donner une certitude à l’expérience, il faudrait, dit Diderot, « que le sujet fût préparé de longue main et qu’on le rendît philosophe. Mais ce n’est pas l’ouvrage d’un moment que de faire un philosophe. »

Ça dépend dans quel sens on prend le mot!

En second lieu tout opéré n’est pas un bon sujet d’étude. Sa rétine étant saine par hypothèse, le cristallin n’étant jamais parfaitement opaque, l’aveugle-né guérissable a presque toujours des sensations visuelles, troubles il est vrai, mais capables de fausser l’expérience, comme nous allons le voir. S’il peut avant l’opération reconnaître la silhouette d’un objet placé devant son œil, on ne tire à peu près rien de crucial des observations consécutives à l’opération.

En troisième lieu, les passions religieuses et antireligieuses s’en mêlent, à mon avis, bien sottement. Faut-il répéter que le sensualisme ni le spiritualisme n’ônt rien à tirer de ces expériences; au surplus ce serait tant pis pour la doctrine, quelle qu’elle soit, qui aurait peur des faits? Mais allez donc prêcher ce flegme à des gens passionné^!

Bref, depuis près de 200 ans qu’on fait des observations, c’est au plus si l’on connaît une douzaine d’opérés dans de bonnes conditions. Le premier en date fut un enfant de treize ans opéré en 1728 par le chirurgien anglais Cheselden; le plus âgé est la dame du chirurgien Walclrop

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR

(1826) qui avait quarante-six ans; un des meilleurs et des plus récents est l’opéré de Dufour (1875) qui avait vingt ans.

Je transcrirai d’abord en l’abrégeant l’observation de Gheselden (Phil. Trans., 1728). Je reviendrai ensuite sur quelques points.

2° — L’enfant de Gheselden.

Il se prêta difficilement à l’opération. « En connaîtrai-je mieux mon jardin? disait-il; m’y promènerai-je plus librement? N’ai-je pas sur les autres l’avantage d’aller la nuit avec plus d’assurance?» Il n'eût point consenti à l'opération s’il n’eût souhaité de savoir lire et écrire.

On commença par « abaisser la cataracte » d’un de ses yeux.

Quand on supprima le bandeau qui le maintenait dans l’obscurité, les objets lui parurent toucher la surface extérieure de son œil. Voici la raison de cette curieuse localisation. Avant l’opération il n’était point si aveugle qu’il ne distinguât le jour d’avec la nuit; il avait remarqué qu il cessait de voir la lumière dès qu’il portait la main sur ses yeux. Gonformément à la règle posée (§ 33) : la sensation se localise là ou se

rencontre sa condition et sa cause , il contracta l’habitude de localiser la vision au niveau de ses paupières : il voyait contre son œil.

Il apercevait tous les objets pêle-mêle et dans la plus grande confusion, quelque différentes qu’en fussent la forme et la grandeur. Il était infiniment loin d’imaginer comment ses yeux pourraient être juges des rapports de grandeur.

N’étant point encore sorti de sa chambre, il disait que quoi qu’il la sût plus petite que la maison, il ne comprenait pas comment elle pourrait le lui paraître à la vue. Lorsqu’on lui montrait des objets qu’il reconnaissait au toucher, il les observait avec soin pour les reconnaître une autre fois. Il y apportait d’autant plus d’attention qu’il ne les avait pas d’abord reconnus ni à leur forme, ni à leur grandeur. Mais il avait tant de choses à retenir qu’il oubliait la figure des objets, à mesure qu’il apprenait à en voir d’autres, objets que du reste il connaissait admirablement au toucher.

Il fut quelque temps à ne regarder les tableaux que comme des plans différemment colorés (§ 11). Au bout de deux mois seulement ils lui parurent représenter des corps solides : découverte qu’il fît tout à coup. Surpris de ce phénomène, il les regardait, les touchait, et demandait do quel sens il était dupe, du toucher ou de la vue.

Un prodige pour lui fut le portrait en miniature de son père. Gela lui paraissait aussi extraordinaire que de mettre un muid dans une pinte. Il n’avait pas encore l’habitude de dissocier la forme et la grandeur d’un objet.

Il fut surpris que les personnes qu’il préférait ne fussent pas les plus belles, et que ses mets favoris ne fussent pas les plus agréables à l’œiL 3° — Perception du relief et de la distance.

La perception du relief et de la distance est relativement très longue à acquérir. Tandis que l’éducation de l’œil au sujet des formes est

VISION DES FORMES

rapide (elle ne demande que quelques jours), le nouveau voyant se trompe pendant des mois dans l’évaluation des distances. Mon père me racontait qu’un de ses camarades de pension opéré de la cataracte butlait contre les arbres de la cour de récréation, et cela pendant des semaines.

La dame de Waldrop allongeait le bras pour saisir un objet placé près de son œil, ou cherchait près de sa figure des objets éloignés. Après deux mois l’opéré de Dufour se trompait grossièrement sur les distances quand il s’agissait d’un paysage. L’opéré de Cheselden fut enchanté d’être conduit à Epsom où la vue est très étendue; mais il ne semblait pas se rendre un compte net de ce qu’il voyait.

Sans i éducation due au toucher , l'œil ne juge ni du j'elief ni de la distance.

Nous allons voir de quelle manière il juge des formes planes.

4° — Ligne visuelle.

Il nous semble si naturel de fixer un objet pour le mieux regarder que nous sommes tout étonnés d’apprendre qu’il nous a fallu pour y réussir des essais multipliés. La dame de Waldrop faisait beaucoup de tentatives inutiles pour diriger son œil sur un objet; lorsqu’elle essayait de regarder un objet, elle tournait sa tête en diverses directions jusqu’à ce que son œil eût saisi l’objet à la recherche duquel il s’était mis.

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