‹ Vision et reproduction des formes et des couleurs. Vision mono et binoculaire. Illusions d'optique. Photométrie. Théorie des couleurs. Photographie. Procédés d'impressionChapitre 35 sur 392 · Problème de Molineux · texte numérisé non relu

Problème de Molineux

1° — Revenons sur un problème célèbre dû au « savant M. Molineux qui emploie si utilement son beau génie à l’avancement des sciences et que je prends la liberté d’appeler mon ami quoique je n’aie pas encore eu le bonheur de le voir », comme dit Locke au livre II de son Essai sur l'entendement.

Supposez un aveugle-né présentement homme fait qui sache distinguer au toucher un cube d'un globe. Supposez que , le cube et le globe étant posés sur une table , l'aveugle recouvre la vue. On demande si les vogant sans les loucher , il pourra dire quel est le globe et quel est le cube.

La réponse de Molineux approuvée par Locke est la suivante. Bien que l’aveugle ait appris de quelle manière le globe et le cube affectent son loucher, il ignore que ce qui affecte son toucher de telle ou telle manière, doive frapper ses yeux de telle ou telle manière.

Il ne reconnaîtra donc pas le cube du globe.

Pour Condillac (qui semble avoir raison) cette réponse n’est pas exacte parce qu elle suppose qu'à l’instant où l’aveugle recouvre la vue, il est capable de discerner le cube du globe, indépendamment des noms à leur appliquer. Or avant qu'il puisse répondre quoi que ce soit, il faut lui laisser le temps de se débrouiller au milieu du chaos visuel.

A ce propos on ne peut que sourire du tableau si fréquemment brossé représentant l’aveugle qui recouvre la vue, stupide d’admiration devant la beauté du monde. A supposer que le monde soit beau, ce qui n’est

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR

pas évident, toujours est-il que l’aveugle mettra quelque temps à découvrir sa magnificence.

2° — L’expérience confirme la théorie de Condillac : les observations sur l’opéré de Dufour sont concluantes.

Après l’opération, il se meut comme un aveugle au point que Dufour croit que la guérison n’a pas > eu lieu. Le second jour des expériences, on lui présente une montre du côté du cadran : il voit quelque chose de blanc , mais il ne peut dire si cette tache est ronde ou carrée, bien qu’avec ses doigts il sache faire un carré et un rond. Le troisième jour on lui permet de toucher la montre, qu’il reconnaît pour un rond et pour unfe montre.

On lui présente alors deux papiers rectangulaires allongés de 10 et de 20 centimètres de longueur. 11 reconnaît des objets blancs, mais il

ne sait pas distinguer quel est le plus long. Au toucher toute incertitude disparaît.

On lui présente deux papiers, l’un rond, l’autre carré : il est incapable de dire quel est le carré, quel est le rond. Après loucher il devient définitivement capable de distinguer les ronds des carrés. Pour une

raison quelconque, la forme de la montre ne s’était pas gravée dans sa mémoire.

3° — Voici qui est encore plus étrange.

Le premier jour des expériences Dufour fait asseoir son patient le dos à la fenêtie. Il se place devant lui a deux pas et imprime à sa main bien éclairée des oscillations de 40 centimètres sur fond noir. Interrogé, le patient répond qu’il voit quelque chose de clair. Interrogé s’il voit quelque chose qui bouge , il se contente de répéter sa première réponse .

Condillac avait énoncé que sa statue bornée au sens de la vue n'a l’idée ni de situation ni de mouvement; cette opinion paraît d’abord difficile à soutenir puisque la rétine est étendue (§ 32). Elle est cependant confirmée par l’expérience précédente. Ce qui prouve avec quelle précaution il laut raisonner en ces matières et que l’opinion la plus simple en apparence n’est pas nécessairement la vraie. Imaginons un homme paralytique de naissance, qui aurait seulement une sensibilité tactile, tous les autres sens étant supprimés; de ce que les sensations tactiles se produiraient sur une surface gauche (celle de son corps), aurait-il pour cela les notions d’espace et de mouvement? Évidemment non. C’est précisément ce que l’expérience indique pour l’œil.

Page 1