Conquête des représentations spatiales
Villey analyse d’une manière intéressante la conquête des représentations spatiales chez les aveugles. Pourquoi faut-il qu’il débute par l’affirmation gratuite que « si l’espace de l'aveugle se présente avec les mêmes caractères essentiels que l’espace des voyants, il est clair qu’il est acquis par des moyens très différents ». Pour savoir ce qu’il faut penser des aveugles, j’ai le « bon sens » de leur demander leur avis;
VISION DES FORMES
les aveugles seraient prudents de ne pas nous apprendre ce que nous devons à nos yeux, quand nous, voyants, avons, pour nous créer une opinion mûrie, des milliers de faits bien catalogués. Assurément si Villey a transcrit Montaigne en braille, il n'a pas transcrit Helmholtz.
Villey veut-il simplement dire qu'une fois l’éducation de nos yeux faite par le toucher, nous substituons l’atlas visuel à l’atlas musculaire et tactile? C’est l’opinion de Condillac, d’Helmholtz et de Taine, c’est du reste évident. Mais, comme sa phrase le suppose, s’il admet une différence initiale dans les procédés d’acquisition de la notion d’espace, nous ne sommes plus du même avis.
Quoi qu’il en soit, les parties du corps les plus sensibles au toucher sont la langue et le bord rouge des lèvres; aussi les enfants portent-ils les objets à leur bouche. Peut-être faut-il expliquer ainsi la manière dont l’aveugle de Diderot enfilait les aiguilles, mettant le chas entre ses lèvres et aspirant le fil. Mais c’est surtout à la main que l’aveugle s’adresse : la peau de l'index et du médius constitue un instrument tactile fort précis; le pouce venant en opposition donne un appareil excellent pour mesurer les épaisseurs.
Villey cite une illusion analogue à celles que nous verrons pour l’œil : un cube en bois pris dans la main est jugé plus petit qu'un cube en papier ; l’effort suscité par la résistance du bois fait paraître plus étendus les mouvements de contraction de la main.
Les mouvements de palpation sont rapides chez l’aveugle.
En dehors de l’espace manuel vient l'espace brachial , espace dont l’exploration exige le mouvement des bras; la précision devient moindre et la représentation exacte plus difficile. Pendant que la main palpe et considère séparément les diverses parties, le bras fait la synthèse. En raison de la longueur et de la difficulté de l’opération, l’aveugle se contente le plus souvent d’un examen partiel d’où il conclut l’ensemble tant bien que mal.
S’il sort de l’espace brachial, -la difficulté s’exagère, la précision diminue. Toutefois son corps lui servant de terme de comparaison, l’aveugle se fait aisément et presque d’urr coup l'idée d'un fauteuil, d’une chaise.... Le nombre des pas et leur orientation le renseignent sur la forme d’une pièce et la disposition des meubles.
Dans la conquête des représentations spatiales l’aveugle s’aide de l'ouïe.
Il est amusant de voir Villey qui parle de Condillac et de Taine avec un dédain non dissimulé, faire à propos de l’ouïe auxiliaire du toucher exactement les mêmes raisonnements que nous sommes conduits à faire à propos de la vue. « C’est donc l’espace tactile encore, dit-il, que les sensations auditives offrent à l’aveugle, l’espace tactile qu’elles se sont incorporé en quelque sorte; et, s’il ne possédait pas auparavant l’espace tactile, il n’en tirerait aucun fruit dans le champ de ses représentations spatiales. Elles ont sur les représentations tactiles le grand avantage de
CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR
s’étendre sur un domaine considérablement plus vaste que le toucher.... Instruite par le toucher, 1 ouïe usurpe ses prérogatives. Le bruit d’une fontaine m épargne les quinze pas qu’il eût fallu pour apprendre qu’elle est à dix mètres devant moi. » G est exactement l’idée que développe Taine quand, après Helmholtz, il dit que « les sensations rétiniennes et musculaires de l’œil deviennent des signes abréviatifs ».
Qu il serait donc avantageux pour tout le monde que les aveugles ne parlassent pas des couleurs!