‹ Visions antiques: La danseuse, romanChapitre 2 sur 10 · Je vais bien · texte numérisé non relu

Je vais bien

l8 LA DANSEUSE

— Toujours.

— Et toi, tu l'aimes aussi?

— Certainement, » répondit la jeune patricienne un peu impatientée d'avoir à mentir.

Polla réfléchit un instant. Elle attachait sur iMarcia ses yeux clairs, lavés par tant de larmes, qui semblaient en avoir avivé l'éclat au lieu de l'éteindre.

(( Je comprends, poursuivit-elle. Tu t'affliges parce que Lucine ne t'a pas encore exaucée et que ton foyer est vide. Attends et espère.

— Je ne désire point d'enfants, » répliqua Marcia avec une impatience plus marquée.

Polla demeura stupéfaite. D'une Romaine, la déclaration était extraordinaire. Elle fut sur le point de blâmer sa cousine à cause des paroles impies que celle-ci venait de proférer. Elle se retint : depuis son malheur, il lui était impossible de causer à autrui la moindre peine, même pour le motif le plus légitime. Elle caressa fraternellement les noirs bandeaux de Marcia. Et, se servant d'un terme affectueux emprunté à la douce langue de la Grèce :

« Chère tête, lui demanda-t-elle, souffriraistu donc de quelque chagrin secret? Confie-lemoi. y>

Marcia allait lui avouer qu'elle venait de lui mentir tout à l'heure, qu'elle n'aimait point Furius et peut-être même qu'elle en aimait un autre, que son âme était combattue entre l'orgueil qui la détournait de cet amour et le désir qui l'entraînait à y céder. Elle n'osa point. Elle craignit la vertu de Polla, son jugement, ses reproches. Elle sentit surtout qu'elle ne serait pas comprise.

Elle répondit seulement :

(( Je m'ennuie, Polla Argentaria. ))

Alors, elle eut peine à en croire ses yeux : Polla souriait, elle, l'inconsolée.

Depuis si longtemps que la veuve de Lucanus veillait sur cette montagne, vestale du souvenir inextinguible, jamais elle n'avait connu l'ennui qui dévore les vies voluptueuses. Cela non plus, elle ne le pouvait comprendre.

Venue pour faire des confidences, Marcia n'avait plus maintenant qu'un désir, celui de les éviter.

(( Mais, reprit-elle en hâte, mon rtial est fort ordinaire, et ne mérite guère ta compassion, noble Polla. Nous en avons trop parlé. Tu te promenais : permets que je marche un peu avec toi dans ces beaux jardins.

— Suis-moi donc, » répondit Polla.

Elle rebroussa chemin, vers le sommet du promontoire. Des gradins taillés dans la pierre vive facilitaient l'ascension. Les deux femmes ne cessaient pas de causer pendant la montée, Polla sur un ton égal et paisible, Marcia avec un enjouement affecté. Les oiseaux, égayés par l'air pur des hauts lieux, chantaient dans les cyprès et dans les myrtes. Les promeneuses arrivèrent à une sorte d'aire qui était le faîte du cap Misène et qui, de loin, lui donnait l'aspect d'une pyramide décapitée. L'endroit semblait nouveau à Marcia : elle n'y était pas revenue depuis son adolescence; pourtant elle reconnut le mausolée sur lequel s'inclinait, plein de sérénité, le génie du repos éternel. C'était le tombeau du poète.

On découvrait de là toute l'immensité marine, le golfe de Puteoli et celui de Gaète, Nisita, Caprée, Prochyté, Pithécuse. Le monstrueux cratère du Gaurus, devenu hallier, se creusait en un verdoyant abîme; Cumes, séjour de la Sibylle, dressait son acropole vers le ciel. La rade de Baies, son port militaire, le lac Lucrin avec ses pêcheries, le lac Averne secret et clos, le triste marais achéronien, séparés par

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des rochers et des langues de terre, formaient un pays fantastique, coupé d'isthmes et de détroits; les beautés alternées du sol et des eaux s'ordonnaient comme dans une peinture, d'après le rêve d'un artiste. Peut-être était-ce le songe du poète qui dormait là, en face des horizons ouverts.

Le souffle de l'éternité passait sur cette scène. Elle-même, Marcia, toute possédée qu'elle fût par l'heure présente, conçut la vanité du désir et de l'ennui.

Une voix paisible et grave, résonnant près d'elle, la tira de ces pensées.

(( Redescendons, disait PoUa. Tu dois être lasse, chère âme. Tu te reposeras à la maison. »

Elles refirent le même chemin sous les cyprès et les myrtes : elles allaient d'un pas rapide, n'ayant qu'à céder à la pente du terrain. Elles furent bientôt rendues à la villa. Polla fit franchir à sa compagne un pompeux atrium; elle l'introduisit dans une chambre précieusement ornée. C'était son ancienne chambre conjugale, le tombeau de son amour, où la présence de l'époux lui était encore plus sensible que làhaut, où il dormait sous la garde du Génie funèbre. Le mausolée ne contenait que son

corps; ici palpitait toujours son âme : un peu d'autrefois s'éternisait dans ce sanctuaire.

Au chevet du lit, un médaillon d'or ciselé — on les préférait maintenant aux peintures — retraçait les traits de Lucanus. Le jeune homme de vingt-sept ans, né tout au fond de l'Espagne, sous le ciel presque africain de Corduba, revivait dans Téclat d'une beauté étrangère. Ses cheveux abondants se crespelaient, son profil d'aigle s'incurvait avec une fière élégance et dans ses yeux, que pourtant l'artiste avait faits sans prunelles, on devinait le feu d'un regard oriental. Il respirait le génie, la force, le désir et cette hâte de vivre instinctive chez l'homme qui doit trop tôt mourir.

Les deux femmes contemplèrent l'effigie en silence. Polla y lisait toujours le même ordre invariable de renoncement et de fidélité auquel toute son existence avait obéi. Marcia, au contraire, croyait entendre ce mort lui crier : (( Laisse là l'orgueil et les scrupules. Songe à vivre. Vivras-tu seulement autant que moi? »

La veuve parla. Ses paroles sortirent, basses et ardentes, d'entre ses voiles. Elle disait la fin de Lucanus, et comment il était entré dans le

complot des Pisons contre l'empereur, parce que Néron avait voulu étouffer son génie, en lui défendant de publier son poème. Elle rappela comment il était mort, les veines ouvertes, calme et sûr de son immortalité. Sa mort même avait été harmonieuse, car en ce moment le beau cygne d'Espagne chantait encore. Lucanus murmurait des vers : de son corps — le corps d'un jeune dieu — le sang et la poésie sortaient en un même flot pur. Lucanus récitait le passage de sa Pharsale qui montre un soldat près d'expirer, en répandant comme lui, par mille fontaines écarlates, la liqueur de la vie. Ainsi avait-il fini, poète prophétique, d'une fin qu'il avait pressentie et chantée.

Polla racontait et pleurait. Mais Marcia ne recourait guère. Puis les deux femmes, laissant la chambre du souvenir, revinrent vers l'atrium, oii elles s'entretinrent encore quelques instants. Marcia quitta bientôt sa parente. Elle n'avait pas osé confier ses pensées frivoles à la prêtresse d'une ombre; il lui tardait maintenant d'échapper à cet air de sépulcre, que le voisinage voluptueux rendait plus glacial et qui faisait frissonner ses épaules.

De sa visite à la maison funèbre elle n'em-

portait donc que ce conseil de vivre, tombé pour elle des lèvres de la mort.

Marcia se promenait le long de la mer avec Leontium: elle ne pouvait se passer de la Syrienne, qu'elle jugeait pourtant dangereuse et perfide comme une Orientale et une esclave. L'affranchie la séduisait par la souplesse de son esprit et par cette ironie asiatique qui a toujours charmé, en la déconcertant, la gravité romaine. Toutes deux s'entretenaient familièrement, et Marcia disait :

« Cette Baies tumultueuse m'étourdit. Je ne puis m'accoutumer au bruit des chars qui la traversent tout le jour. A Neapolis, de même qu'à Rome, il n'en passe que la nuit, et quelques-uns seulement.

— Il est vrai, maîtresse. Mais n'es-tu pas troublée davantage par les chants amoureux qui, partout et sans cesse, obsèdent tes oreilles?

— Le fait est que tout le monde ici semble ne vivre que de musique.

— De musique et aussi d'amour. Tiens, regarde plutôt. ))

Une femme venait à elles, suivie d'un flot d'adorateurs. Marcia la reconnut. On la voyait

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toujours en compagnie de nouveaux galants, que sans doute elle venait de rencontrer pour la première fois. Puis ce fut une matrone qui parlait en minaudant, avec de petits rires enfantins, à un éphèbe que ces agaceries semblaient excéder.

Plus loin, une vierge au visage puéril encore, ayant trompé la surveillance maternelle à la faveur du relâchement général, écoutait les propos d'un homme mûr, vêtu avec une magnificence barbare et d'apect étranger.

Un personnage illustre, et que chacun nommait, promenait triomphalement dans sa litière une de ces musiciennes habiles à jouer de la flûte double, très nombreuses à Baies, et que l'on appelait, du nom de la ville, amhuhajœ. On remarquait, cheminant par groupes, des adolescents efféminés qui portaient des robes parfumées et lançaient à droite et à gauche des œillades insolentes et lascives. Mais la vue la plus étrange était celle qu'offrait un vieux sénateur, ventru et chauve, tout vermeil d'ivresse, qui avait coiffé sa tête d'une couronne de pampres et qui, le thyrse à la main, une peau de tigre jetée sur son obésité ridicule, figurait Bacchus, mais rappelait Silène. Il s'avançait en

flageolant, soutenu par une courtisane fardée, qui était Ariane. Des enfants sautaient autour du couple, hérissés de poil de chèvre, pour représenter des aegipans et des satyreaux... Malgré la brise marine qui venait de se lever, des odeurs énervantes traînaient dans l'air, comme des souvenirs d'orgie, et le ciel rougissait par places, tel qu'un visage enflammé par le vin et l'amour.

Leontium toucha le bras de sa maîtresse :

(( Celui-ci, dit-elle, te le rappelles-tu, domina ? ))

Parmi ces fous, un malade pris de goutte marchait, les pieds enveloppés de laine, et s'appuyant sur un bâton. C'était le même qu'on avait aperçu quelques jours plus tôt, se traînant vers la piscine avec des gémissements. Aujourd'hui il plaisantait, entouré de jeunes filles aux joues peintes, et il chantait. Mais brusquement un cri interrompit sa chanson; la goutte, qu'il avait bravée, se vengeait.

c( Tu vois, continuait l'afl'ranchie, ce podagre lui-même oublie ses douleurs pour se mêler à la joie commune. Et toi seule, quand les vieillards et les infirmes retrouvent une vie nouvelle, quand ces cadavres ressuscitent pour avoir

touché la terre de Baïes, toi, Marcia, belle et jeune inutilement, tu demeures dans une austérité funèbre, pareille à une veuve! Tu offenses Vénus, qui est la reine de ce rivage. Elle se vengera si tu persistes à la méconnaître. Je voudrais qu'Elius fût là, seulement, et tu verrais.

— Tais-toi, dit Marcia. Je t'ai défendu de me parler de lui.

— C'est donc que tu y penses toujours, » repartit Leontium.

Marcia se tut. Le soir commençait à tomber, le bleu du ciel s'était attendri et pâlissait comme un visage, tandis que le violet des eaux devenait presque noir. Des barques s'avançaient sur la mer au son des instruments. Elles portaient des couples enlacés, debout à la proue, pareils dans le crépuscule à des fantômes d'amour, ou bien écroulés sur les bancs, d'où ruisselait un flot d'étoffes somptueuses. Les rives se faisaient incertaines; la baie semblait s'être agrandie, maintenant que ses contours flottaient dans le songe. Un désir douloureux comme une détresse poignit le cœur de Marcia, et, silencieusement, elle appela à son secours cet Elius dont le nom ne devait plus être prononcé devant elle.

Le lendemain elle se rendit aux bains de Baïes, qu'elle n'avait point encore visités. Ce lieu public ne le cédait point aux palais des grands. Amples et magnifiques, des rosaces décoraient les murs, scintillantes d'émaux précieux; le marbre de Numidie étincelait d'incrustations à la mode alexandrine; une voûte de cristal couvrait les chambres; la mosaïque des plinthes et des frises imitait la peinture. La pierre de Thiase, jadis réservée pour l'ornement de quelques temples insignes, servait de bordure aux piscines où les baigneurs se précipitaient, au sortir de l'étuve; l'eau s'écoulait dans les bassins par des robinets d'argent. Encore tout cela ne paraissait qu'un luxe ordinaire. Mais il fallait voir la profusion des statues, des colonnes, des cascatelles qui, perpétuellement, déversaient sur des escaliers leurs flots de neige et rafraîchissaient les thermes de leur murmure. Les pieds nus, ici, ne foulaient que des pierreries, selon la parole indignée du philosophe Seneca. Tout le jour ce temple recevait, par d'immenses châssis de verre, les rayons du soleil qui tournait alentour; étant au bain, on pouvait voir la campagne et la mer, laisser sa pensée flotter dans leur mirage

lumineux, tandis que les membres flottaient dans la caresse enveloppante de Tonde. Ainsi le plaisir entrait par tous les pores. Une âme de feu habitait l'édifice : les flammes allumées en bas, dans l'hypocauste, insufflaient leur haleine ardente dans les tuyaux qui chauffaient les parois; l'eau, amenée des profondeurs volcaniques, jaillissait brûlante naturellement comme dans une solfatare. Vulcain semblait attiser l'incendie des corps et des âmes au profit d'Éros.

Il régnait dans ces bains une liberté scandaleuse. Hommes et femmes ensemble se dépouillaient de leurs vêtements dans l'apodytère, car l'ancienne pudeur était mise en oubli, depuis qu'on s'était éloigné des coutumes simples qui avaient maintenu la république dans sa grandeur et dans sa force. Aux piscines, aux étuves, la même promiscuité affligeait le regard des moralistes, ainsi qu'aux jeux du stade et dans l'allée du portique, où des amoureux se promenaient en lisant le même livre, leurs deux têtes rapprochées, et parfois ils cessaient leur lecture pour se baiser aux lèvres. iMais ces couples préféraient encore gagner, tout près de là, les bosquets de myrtes qui leur ouvraient avec complaisance des asiles ombreux, sous le fré-

missement des feuilles et les battements d'ailes des colombes.

Un jour, bien qu'elle n'y allât rejoindre personne, Marcia, suivie de Leontium, s'était dirigée vers le petit bois par désœuvrement ou par curiosité. Elle aperçut, dissimulée derrière les arbres, une femme qu'elle n'eut pas de peine à reconnaître — c'était la veuve Camilla, son amie, une patricienne de Neapolis.

Camilla rougit en se voyant surprise et fit un mouvement pour fuir, mais Marcia ne lui en laissa pas le temps. Elle l'arrêta d'un geste et d'un appel affectueux, tandis qu'elle ordonnait à Leontium de rester un peu en arrière. En quelques pas, elle fut auprès de la belle effarouchée.

Les deux femmes s'embrassèrent. Camilla, secouée par le dépit et l'émotion, après une attente amoureuse pleine d'espoir et d'impatience, s'était mise à pleurer et elle était toute vermeille de honte sous ses larmes.

Elle ne souffrit point que l'autre l'interrogeât.

« Eh bien, oui, dit-elle. J'attends quelqu'un ici, le jeune Florus...

— Celui qui te courtisait vainement à Neapolis ?

— A Neapolis je lui résistais; à Baïes il m'a vaincue. Moi qui portais avec tant d'orgueil mon renom d'austérité, qui décourageais les plus hardis, les plus beaux, les plus riches, Emilius, Lycas d'Alexandrie, Scaurus, Lepidus et Florus lui-même, tu vois où j'en suis!... Me voilà ici, dans ce bosquet infâme, où j'ai donné rendez-vous à mon amant, pour la troisième fois, et je n'en ai nulle pudeur, sinon parce que tu m'as vue... Et je suis agitée d'une crainte vile, je tremble qu'il ne vienne pas et qu'il soit déjà las de moi! Ah! si cela était, j'aimerais mieux mourir. »

Et la sage Camilla avait pris l'air égaré d'une bacchante sur le Ménale, au temps des fureurs dionysiaques.

Quand elle se fut apaisée, elle continua ainsi :

(( Je te jure, Marcia, qu'une divinité implacable habite cette ville de Baïes. Dès que nous foulons le sable du rivage, elle nous condamne à l'amour comme à un tribut fatal et sacré, auquel nul ne peut se soustraire... Toi-même, tu verras, Marcia, tu verras, à moins que déjà tu n'aies commencé de sentir son influence... »

Marcia tressaillit. La parole de Camilla ravivait la plaie ardente de son cœur.

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(a Elle se mêle à l'air que nous respirons, reprit l'autre. Elle est dans les exhalaisons du sol et dans le chant des oiseaux. Elle est surtout dans cette onde brûlante, jaillie des sources volcaniques, où nous nous plongeons imprudemment. Elle a les hommes pour complices. Us ont fait de Baies le carrefour des débauches et des voluptés. Les palais du plaisir chargent les collines, ils avancent jusque dans la mer, la rive ne suffit plus à tant de magnificences. C'était ici, autrefois, un pays redoutable et farouche, une région mystérieuse, le vestibule des enfers. Les Cimmériens y habitaient l'antre même de la Sibylle; ce peuple nocturne s'y terrait tout le jour et n'en sortait qu'après le soleil couché; il vivait dans la vapeur de l'Achéron et dans le voisinage des Mères terribles, des Puissances souterraines plus vieilles et plus formidables que tous les dieux. Aujourd'hui, tout a changé : l'horreur sainte est remplacée par une magie amoureuse. Vénus et l'Amourrègnent à la place de Pluton et de Proserpine dépossédés. Jadis les oiseaux qui volaient au-dessus du lac Averne tombaient foudroyés par le souffle empoisonné des eaux. Et maintenant l'Averne est un lac de délices, entre des mon-

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tagnes riantes. L'autre jour, Florus, voulant me plaire, dépouilla tous les jardins du golfe pour couvrir la nappe immobile de roses effeuillées; notre barque, en le traversant, paraissait flotter sur un nuage d'aurore ou sur un étang du ciel. C'est ce jour-là que je suis devenue l'amie de

Florus. ))

Et Camilla s'enfuit à ces mots, car le jeune homme arrivait. Mais, avant de disparaître parmi les myrtes, elle jeta comme un adieu cette dernière parole à celle qui l'avait écoutée en frémissant :

(( Toi aussi, Marcia, tu aimeras ! Tu aimeras ! ... »

Le lendemain on célébrait des jeux nautiques et Marcia y assistait. La fête commença par des régates où prit part l'élite delà jeunesse rassemblée à Baies. Les barques volaient,lancées par l'effort des rameurs, mais elles ne suivaientpoint une ligne droite; leur course était sinueuse et décrivait sur l'onde des sillages compliqués comme des broderies. Tantôt elles effleuraient le rivage et tantôt elles s'en éloignaient en quelques bonds pressés et rapides comme des coups d'aile, et elles ressemblaient, dans leurs ébats, à une troupe d'oiseaux de toutes les couleurs qui

se fût éparpillée sur les vagues. Les chefs couraient sans cesse de la poupe à la proue en criant des ordres : tout à la manœuvre, l'équipage, comme un seul homme, se courbait sur les avirons et se redressait d'une détente brusque; chaque fois, l'esquif bondissait en avant, tel qu'un cheval éperonné. On entendait le craquement des rames et la plainte de l'eau qu'ouvrait une blessure d'argent.

Marcia tressaillit. Sur la barque la plus agile, qu'on pressentait déjà victorieuse, elle venait de reconnaître Elius. Lui aussi, quand la règle de la course l'obligea de passer devant elle, il la reconnut, car ses yeux soudain brillèrent. Il ne pouvait ni s'attarder ni se laisser distraire du jeu, mais il sembla qu'une farouche volonté de vaincre se fût allumée en lui, après cette rencontre, et la même ardeur saisit l'équipe robuste qu'il commandait; la barque devint un alcyon léger comme la brise et comme le rêve, porté miraculeusement sur la crête des flots. Tandis qu'un tonnerre de clameurs roulait en échos le long du golfe, Elius fut proclamé vainqueur et roi de la course. Dès qu'il eut sauté à terre, une cohue d'enthousiastes l'entoura, le happa, l'engloutit. Marcia le chercha vainement des yeux.

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Il y eut ensuite une naumachie. Des galères se poursuivaient, s'affrontaient, se heurtaient avec fureur à l'abordage, donnant l'image exacte et vive d'une bataille. On entendait le choc des glaives sur les boucliers et les cuirasses froissées. Des rostres se brisèrent, des tronçons de mâts rompus jonchèrent les eaux. Les voiles peintes pendaient en loques brillantes. Et cette fois encore Elius fut le triomphateur. On le revêtit d'une robe de pourpre, on le couronna de lauriers, on lui mit dans la main un sceptre de commandement, tandis qu'un millier de voix unanimes le saluaient prince de la jeunesse. Agenouillées, des musiciennes jouaient de la flûte et de la lyre, un bel éphèbe chantait et^ couchées aux pieds du maître, des jeunes filles vêtues seulement d'algues marines étaient les Néréides rendant hommage au vainqueur d'Amphitrite. La galère rentra lentement au port, parmi les symphonies et les hymnes.

Et toutes les femmes, dans un grand trouble, soupiraient à cause d'Elius, qu'elles s'étaient mises à aimer à la fois. Cet amour innombrable flottait dans l'air autour de lui, tel qu'un parfum.

Comme il se dégageait des importuns à grand'peine, il vit Alarcia près de lui.

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Ils ne s'étaient pas revus depuis qu'elle l'avait éloigné avec de dures paroles. Ils ressentaient en ce moment une gêne égale, tourmentés de même par des sentiments contraires : l'envie de se fuir, le besoin qu'ils avaient, malgré tout, l'un de l'autre, ennemis qui s'étaient devenus mutuellement nécessaires.

Ils restaient en présence sans s'aborder : parler ou se taire leur semblait pareillement impossible.

« Permets-moi de te féliciter, noble Elius, dit enfin Marcia. Tu es l'idole de Baies et le roi de cette journée.

— Je te remercie, illustre Marcia. Mais tu ne m'avais point accoutumé jusqu'ici à la douceur de tes louanges. Une grâce trop imprévue nous laisse toujours surpris et un peu incrédules. Ne railles-tu point? ))

Les compagnons du jeune homme s'étaient écartés, le voyant en conversation avec la patricienne, et à leur grand dépit les femmes jalouses ou curieuses avaient dû faire de même. Elius et Marcia, s'étant rapprochés, causaient à mi-voix.

(( Je ne raille point, répliqua- t-elle, et je te donne seulement les louanges qui te sont dues.

Tous ici t'admirent, et toutes, plus ou moins, sont éprises de toi. Ne veux-tu pas que je te proclame heureux et enviable? Que te manquet-il encore?))

Elle ne faisait point cette question sans une ironie que le ton de la phrase décelait. Elle savait trop bien ce qui manquait au bonheur d'Elius, puisque seule peut-être, en ce moment, de tant de Romaines et d'étrangères réunies à Baies, elle lui refusait, en apparence du moins, son amour qu'il mettait au-dessus de tout. Elle le regardait d'un air moqueur et provocant.

En le complimentant ainsi, elle semblait vouloir le contraindre d'avouer qu'il souffrait toujours à cause d'elle; elle le défiait de n'en pas convenir, elle le fascinait de ses yeux impérieux.

Il sentit son intention, il ne voulut point céder à celle qui le bravait, et, la bravant à son tour :

(( Tu as raison, Alarcia, répliqua-t-il, et je suis parfaitement heureux. Il ne me manque rien, en vérité.

— Pas même moi? demanda -t- elle hardiment.

— Pas même toi, » répondit-il en réussissant à paraître sincère, ou à peu près.

Elle ne put retenir un mouvement, l'émotion fit trembler un peu ses belles joues qui pâlissaient. Puis elle partit d'un grand éclat de rire :

« A la bonne heure, s'écria-t-elle. 11 me plaît de te voir ainsi raisonnable. Je m'imaginais, à cause de tes paroles enflammées et de tes soupirs, que tu m'avais réellement aimée, et je me reprochais de causer ton chagrin par mon indifférence. Car moi, vois-tu, je n'ai jamais pu t'aimer. Je ne pourrais pas t'aimer, toi que toutes les femmes aiment !

— Parles-tu sincèrement? fit-il d'un ton brusque.

— Très sincèrement. Que veux-tu, noble Elius, Vénus ne consent point que nous disposions de nos coeurs nous-mêmes, et c'est elle qui prend soin de nous choisir nos amours. Tu es beau, fort, valeureux et magnifique : un autre Achille! Je devrais assurément t'aimer. Et pourtant je ne t'aime point. »

Elle parlait d'une voix tranquille; si elle refoulait des pleurs inopportuns, qui l'eussent démentie, on ne pouvait pas s'en apercevoir.

Elius la considéra un instant en silence. Farouche, il lui saisit les poignets :

(( Tu mens! » s'écria-t-il.

Mais elle se dégagea aussitôt, et, haussant les épaules, elle le regarda d'un air de mépris. Il la quitta.

Lorsqu'elle se retrouva seule, elle fondit en larmes, elle sanglota impétueusement. Telle une enfant battue qui se lamente avec une sorte de hâte, comme si elle n'arrivait pas à pleurer toute sa peine.

S'étant essuyé les yeux avec son voile, elle alla rejoindre Leontium, qui s'était tenue à l'écart pendant le colloque. Elle la prit pour confidente, il lui en fallait une. La Syrienne ne se fit pas faute de railler sa maîtresse, qui par orgueil encore venait de chasser le bonheur. Marcia, sans forces pour avoir trop lutté contre ellemême, n'écoutait pas les paroles, mais seulement cette voix harmonieuse et perfide qui se riait d'elle et de son désespoir.

Pendant deux jours, elle s'enferma chez elle, refusant obstinément de sortir. Elle restait à demi étendue sur son lit, tenant à la m.ain un livre qu'elle oubliait de lire et regardant devant elle dans le vide, comme si elle eût contemplé sans fin sa pensée. Elle ne voyait rien, elle n'entendait pas les objurgations moqueuses de Leontium. Elle se pétrifiait ainsi le jour dans un en-

gourdissement douloureux pareil à celui des blessés, la nuit dans une morne insomnie. Elle ne parlait pas, elle ne voulait ni manger ni boire : on eût dit qu'elle avait résolu de se laisser mourir.

Le troisième jour, brusquement, elle sortit de sa tombe volontaire, telle une ressuscitée. Elle se jeta dans le tourbillon des folies et devint pareille à toutes celles qui ne cessaient de tournoyer dans cette Charybde vertigineuse.

De plus en plus, la danse des plaisirs faisait rage. Tellement que parfois un des danseurs, n'en pouvant plus, tombait et ne se relevait pas. Le vieux sénateur Postumus, celui qui s'était promené sur la plage, accoutré en Bacchus indien, mourut dans un banquet, entre deux jolies Grecques. Personne n'y fit attention; une musicienne qui chantait n'interrompit pas sa cantilène, un nain bouffon continua ses farces, et l'on balaya le cadavre avec les autres impuretés amassées sous la table, les détritus et les roses souillées de vin.

La ronde des voluptés ne cessait pas de tourner parce qu'un malheureux fourbu s'en détachait, comme une fleur à demi effeuillée se détache d'une guirlande.

On commenta davantage l'aventure de Lavina, une prude aussi sévère que les anciennes Sabines, et plus revêche encore, disait-on, que son mari, personnage qui n'avait rien d'un Alcibiade. Ce couple rechigné était venu à Baies, au commencement de l'été, et il avait souvent donné à rire par ses allures rustiques, fort inaccoutumées en un tel lieu. Peu à peu, on avait vu la femme, cédant à l'influence magique de ce rivage, s'humaniser jusqu'à devenir presque coquette. Elle s'était risquée dans quelques parties sur le lac Averne et le lac Lucrin, dont elle dégustait avec gourmandise les huîtres et les palourdes renommées : elle s'était même fourvoyée dans ces bains délicieux et redoutables, où l'on éprouve les flammes de l'amour jusque dans les eaux qui sourdent des profondeurs ignées : ces frivolités l'avaient perdue. Elle venait de quitter son maussade mari, et cette matrone s'était enfuie avec un tout jeune homme qu'elle avait enlevé.

Marcia ne voyait autour d'elle que d'amoureux exemples et ne recueillait que des propos faits pour la troubler davantage.

Tous les jours, elle allait de fête en fête. Elle s'était contentée d'abord de visiter d'anciens

amis; maintenant elle acceptait des invitations chez ceux qu'elle connaissait à peine de la veille ; elle n'avait plus égard aux lois du monde : elle ne songeait qu'à étourdir l'impitoyable pensée qui la tourmentait. Or, elle avait beau faire, celle-ci revenait sans cesse. Sans cesse Marcia se répétait :

« Elius m'aime; quel bonheur ce serait de l'aimer! Mais non, je ne veux pas! car je lui ai dit que je ne l'aimais point, et je n'entends pas qu'il me force à convenir que j'en ai menti. »

Un soir, elle se trouva dans un banquet chez le riche Lamia. Elius y était aussi; elle n'en fut pas gênée; il leur arrivait fréquem.ment de se rencontrer. Le repas fut, comme d'habitude, tumultueux et magnifique, sans qu'il s'y produisît rien de remarquable, en un pays où le luxe et la débauche étaient le fond journalier de la vie. Vers la fin, une mime parut. La loi ne permettait guère aux femmes de monter sur un théâtre; aussi les riches prenaient-ils soin d'avoir des actrices dans leurs fêtes, pour offrir à leurs invités un plaisir rare, interdit au populaire.

La mime portait, selon l'usage, un masque d'une beauté singulière, émouvant par l'immo-

bilité même des traits irréprochables, comme le visage d'une morte, à jamais fermé sur sa pensée inconnue qui ne la quittera plus de toute l'éternité. Mais dans la physionomie invariable quelque chose vivait et frémissait, et c'était cette flamme du regard qui, seule, rendait visible l'âme de l'artiste. La plastique changeante du corps, qui tout à l'heure se transformerait en mille attitudes, le jeu des mains éloquentes, de ces mains de mime habiles à tout exprimer, commenteraient le muet poème qui rayonnerait alors dans les prunelles mystérieuses.

La danseuse masquée était accompagnée d'un joueur de flûte en robe longue et brodée magnifiquement, d'un citharède auquel son manteau de pourpre donnait l'air majestueux d'un Apollon iVlusagète, et d'une cantatrice qui, tenant un papyrus à la main, s'apprêtait à chanter les vers qui devaient servir de thème à la pantomime. Mais ce n'étaient là que des comparses. L'estime publique plaçait bien au-dessus de la musique et de la poésie l'art du geste, par lequel le corps se prête à tous les caprices du génie, comme l'argile modelée par le statuaire.

D'abord l'artiste représenta la fable d'Ata-

lante, et ce fut une chose admirable lorsque, figée sur place dans un élan immobile, elle sembla courir : telles ces images ingénieuses des nymphes chasseresses qu'on dirait suspendues au-dessus des prairies, dont elles ne courbent même pas les fleurs sous leurs pieds aériens. En vérité, le buste haletant, un bras jeté en avant comme pour saisir déjà la palme du triomphe, sa tunique relevée sur ses jambes d'ivoire, que les courroies de ses sandales entouraient, pareilles à des serpents dorés, elle avait l'air de voler sur des champs de lys et d'asphodèles, dans l'air trais de l'aurore, vers des horizons merveilleux qui l'eussent attirée. Et le désir de tous les hommes la suivait comme Hippoménée suivit la véritable Aralante. Puis elle figura la seconde partie de la légende, les transports amoureux de la jeune fille, qui profanèrent la majesté du temple ou elle s'était abritée avec le héros. Alors la flamme fauve de son regard devint terrible, son corps sembla se dessécher et se tordre dans les ardeurs de Vénus, attachée à cette proie, après quoi elle s'aff'aissa inerte, vaincue par le mal que lui envoyaient les dieux, et cet abattement parut plus tragique encore. Soudain elle se releva d'un bond prodigieux, agi-

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ta sa tête masquée, secoua sa chevelure sur ses épaules comme une crinière, et se mit à marcher sur les mains et sur les pieds, imitant l'allure des bêtes. Atalante, pour avoir souillé de son délire le sanctuaire de la déesse, venait d'être changée en lionne, et bien qu'elle fût muette les spectateurs croyaient l'entendre rugir.

La mime couronna la représentation par la fable sublime de Sémélé, amante de Jupiter, qui souhaita de le voir dans sa splendeur olympienne et mourut exaucée, brûlée par la lumière et les foudres qui environnaient le dieu. Le génie de l'actrice éclata dans cette feinte agonie, où elle montra Sémélé consumée à la fois de souffrance et d'extase, à cause de son désir magnanime qui s'assouvissait tandis que les flammes dévoraient sa chair.

Tous applaudirent, frissonnants comme si le dieu du tonnerre leur était apparu. Les principaux convives, qui s'étaient levés, entourèrent Lamia en le félicitant, et parurent lui demander quelque chose avec insistance. Il sourit et, s'approchant de la danseuse masquée, lui dit quelques mots. Elle fit oui, de la tête.

(( Mes amis, dit le patricien en se tournant vers ses hôtes, vous allez être satisfaits. La jeune

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Psyché, que vous avez applaudie, consent à vous montrer ses traits harmonieux, et vous pourrez voir qu'ils sont dignes de la Grèce, sa patrie. »

La danseuse se démasqua. Marcia reconnut la fille blonde qu'elle avait rencontrée dans la campagne entre Puteoli et Baies, menant une troupe d'histrions, et marchant aux accords des voix et de la sambuque, d'un pas souple qui semblait une danse.

Or Psyché était belle, non comme les déesses de Phidias qui planent sans la voir au-dessus de la vie, et contiennent dans leur impassibilité tout l'Olympe, mais comme les vierges de Praxitèle, le tendre créateur des adolescentes qui s'éveillent sous la première caresse d'Éros, façonnées par le plus amoureux ciseau d'Hellénie.

Les riches vieillards et les beaux jeunes gens, laissant le festin et les coupes à moitié pleines, se pressaient autour d'elle, qui souriait tranquillement, accoutumée au triomphe. Mais elle n'en daignait remarquer aucun, et elle les regardait tous sans préférence, jusqu'à ce qu'Elius, qui venait le dernier, s'avançât vers elle, avec moins d'empressement que les autres, en homme habitué à vaincre.

Il lui parla à voix basse. Elle attacha sur lui son regard longuement, et, sans mot dire, comme si elle eût continué la pantomime, déshabituée du langage vulgaire, elle répéta le même gracieux signe de tête.

Elle avait appuyé sa joue sur l'épaule d'Elius.

Ils allaient partir ensemble lorsque Marcia arriva près d'eux.

Elle saisit violemment le bras du jeune homme :

(( Viens avec moi, » lui dit-elle.

Le cratère éteint du Gaurus, coupe immense et profonde, n'est plus qu'un désert de verdure cachant des laves à jamais refroidies. Au fond s'étend une plaine herbeuse, tachetée de genêts en touffes et de cyprès nains; des bandes de sangliers la parcourent en grognant, et quelquefois la traverse, le temps d'un éclair, la fuite brune d'un daim qui s'évanouit aussitôt dans l'espace. Sur les flancs de la montagne, qui s'allonge depuis Baies jusqu'à Misène, des bocages aussi frais que ceux de Tempe épaississent leurs ombres ; ils maintiennent, dans cette région séparée du monde et défendue

contre lui, un silence divin, une paix véritablement élyséenne.

Un couple passe et repasse avec lenteur entre les fûts grêles des pins; un jeune homme et une jeune femme. A leurs clairs vêtements, à leurs faces inondées de félicité, on les prendrait pour des âmes bienheureuses. La lumière qui tombe de haut, en flèches d'or vibrant, sur leurs chevelures sombres et sur leurs fronts d'ivoire, a l'air d'un baiser céleste consacrant leur joie. C'est Elius avec Marcia.

Ils avancent à peine. Leur bonheur encore nouveau les accable et pèse à leurs épaules comme un manteau de pourpre trop lourd. Quand ils ont fait quelques pas, ils s'arrêtent pour unir leurs lèvres. Ils écoutent gémir les colombes et bruire le vol des abeilles, qui dansent au milieu d'un grand cercle fauve découpé par le soleil dans la pénombre violette du sous-bois. Ces buveuses de rosée affluent ici, où la richesse des parfums et des sucs qui s'évaporent de toutes les corolles donne à la brise le goût du miel.

(( Comme je t'aime! dit Marcia. Et pourtant, ô mon Elius, jamais je ne te l'aurais avoué sans elle, sans cette vile danseuse, cette Psyché. Si tu n'avais pas été près de la suivre, si je n'avais dû

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t'arracher à elle, insensé! jamais je n'aurais saisi tOn bras. Oui, ce bras auquel ma vie est désormais attachée et suspendue!

— Que Psyché en soit donc louée!

— Tais-toi, je ne veux plus que tu prononces son nom. Je t'interdis de la nommer même dans ta pensée. Tu m'entends? Tu m'obéiras?

— Oui, domina, » répondit-il, caries amoureux et les esclaves employaient également ce mot.

Marcia le regarda paur s'assurer que la promesse était sincère, et ses yeux étaient devenus farouches tout à coup.

(( C'est bien, dit-elle, je veux te croire. Pourtant je ne serai pas rassurée tant que vous pourrez vous rencontrer. Or, sûrement, elle va rester à Baies jusqu'à la fin de la saison. C'est un séjour trop avantageux pour les femmes de son espèce. Elius, si tu y consens, nous quitterons cette ville sans délai. »

En prononçant ces derniers mots, elle le considéra avec plus d'attention encore. S'il hésitait, s'il se troublait, ce serait donc que Psyché n'avait pas cessé entièrement d'exister pour lui?

Mais, pour le jeune homme, la conquête de la patricienne enlevait tout prix à celle de la danseuse.

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c( Quand tu voudras, » répliqua-t-il.

Elle le récompensa d'un baiser.

(( D'ailleurs, reprit-elle, Baies n'est agréable qu'aux débauchés toujours en quête d'occasions nouvelles. Elle est insupportable par son tumulte et sa licence à ceux qui s'aiment uniquement. Et c'est ainsi que nous nous aimons, n'est-ce pas?

— Oui, divine Marcia, bouche de suavité, meum suavium, )) répondit Elius lui rendant sa caresse.

« Où irons-nous? » demanda Marcia, avide de commencer déjà des projets.

Le jeune homme réfléchit un instant.

(( Je possède, dit-il, une villa petite, mais assez agréable, dans l'île de Pithécuse, sur les flancs de la montagne Epomeus, entre le ciel et la mer. Nous y trouverions cette solitude que tu cherches. Le lieu est sauvage. Les sybarites et les oisifs bruyants qui t'importunent à Baïes ne s'y risqueraient guère, et je puis t'assurer qu'il n'y est jamais venu de danseuse. Nous n'aurons pour voisin que le géant Typhon, mais, depuis que Jupiter l'a foudroyé et lui a mis l'Epomeus sur la poitrine, il n'est pas fort à craindre.

— Nous irons donc à Pithécuse, répondit

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Marcia. Là, du moins, nous serons loin de cette Psyché, de cette sorcière...

— C'est toi qui la nommes, interrompit Elius sur un ton de raillerie douce.

— Que veux-tu? C'est la seule rivale que je redoute. J'ai tort de t'avouer cela, car la peur que j'ai d'elle ne peut que lui donner plus d'importance à tes yeux, et ce n'est guère le moyen de te la faire oublier. Mais cette fille qui a servi de jouet aux autres histrions, ses camarades, aux riches qui la paient pour danser chez eux pendant l'orgie, cette Grecque me paraît à craindre, à moi qui ne craindrais nulle patricienne! Je suis sûre que ma beauté triomphera toujours de celles-là. L'autre, celle qui a hérité de toutes les femmes de sa race, depuis Hélène, les charmes et les maléfices qu'une Grecque en naissant trouve dans son berceau, je tremble qu'elle ne te séduise, qu'elle ne te lie par quelque sortilège contre lequel mon amour, lui-même, ne pourrait rien... Allons, j'extravague... Car tu m'aimes, moi, moi seule? Et tu ne penses plus à elle, n'est-ce pas? Jure-le-moi.

— Par mon génie et par le tien, » répondit Elius, en l'étreignant encore.

Lentement, ils sortirent du bois de pins, mais

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ils ne revinrent point à Baïes, ils se dirigèrent vers Misène : Marcia voulait prendre congé de Polla avant son départ. A la sortie du cratère, ils remontèrent dans l'octophore qui les avait attendus; les porteurs noirs ne mirent que peu d'instants pour arriver à l'entrée des jardins de Lucanus; là ils s'arrêtèrent et Marcia seule descendit.

(( Il ne faudrait point, dit-elle à Elius, que Polla Argentaria te vît en ma compagnie. Ma parente est une veuve pieuse et sévère, qui a fini par oublier les lois de la vie à force de vivre avec la mort; elle s'imagine, je crois, que l'amour est enfermé pour jamais dans le tombeau de Lucanus, et, puisqu'elle n'aime plus, elle se figure sans doute que personne ne doit plus aimer. Il me faut respecter cette folie d'une parente qui m'est chère. Reste donc ici et attends-moi. »

Elle entra : un esclave alla prévenir Polla de sa venue, après avoir apaisé le molosse qui aboyait en tirant sur sa chaîne, Cerbère formidable au seuil de cet élysée. Polla était à la maison et Marcia fut introduite aussitôt près d'elle.

Vestale funèbre attachée nuit et jour à l'autel du souvenir, la veuve ne sortait jamais, ne rece-

vait personne et avait fini par ne plus même entendre la rumeur du monde bruire autour du temple où elle s'enfermait. Elle ignorait donc les amours de Marcia. Mais elle remarqua l'expression de son visage, si différente de celle qu'elle lui avait vue à la première visite. Marcia ne semblait plus la même femme. La félicité nouvelle qui apaisait et comblait son âme avait détendu ses traits et répandait sur sa face une lumière; sa beauté en paraissait plus harmonieuse. C'est pourquoi Polla lui dit, après l'avoir embrassée :

(( J'éprouve aujourd'hui un double plaisir à te revoir, ô Marcia. Car tu ne nieras point, cette fois, que tu sois heureuse. Pour en être sûre, il me suffit de te regarder, chère tête. »

Le cœur qui porte en soi un trop lourd secret de douleur ou de joie est le vase trop plein qui déborde au premier choc. Et Marcia, touchée par ces paroles, fit comme le vase que vient d'effleurer une main : elle se répandit en aveux et enlarmes abondantes qui étaient sur elle une rosée de bonheur. Elle ne songeait plus à la personne austère de son auditrice, à cette gravité, à ce deuil qui la faisaient étrangère aux passions de la vie; elle parlait devant Polla comme devant

elle-même, n'ayant plus d'égard à tout ce qui lui avait tant imposé naguère et arrêté les confidences sur ses lèvres. Quand elle eut fini seulement, elle sentit quelque honte d'avoir mis son âme à nu devant une âme si différente, et elle n'osa pas d'abord lever les yeux sur Polla. Lorsqu'elle s'y décida enfin, elle vit que le visage de sa parente était triste et non pas irrité. Les premiers mots de la veuve furent ceux-ci, prononcés avec une grande douceur :

« Ce que tu viens de m'apprendre m'inspire de graves craintes pour toi, chère Marcia.

— Quelles craintes? demanda la jeune patricienne, plus troublée par cette mansuétude qu'elle ne l'aurait été sans doute par un blâme, contre lequel elle eût regimbé.

— Désormais, reprit Polla, tu dépends de cet homme. Il appartient au seul Elius de décider si tu vivras heureuse ou malheureuse, selon qu'il te restera fidèle ou qu'il cessera de t'aimer.

— Ne profère pas de telles paroles, Polla Argentaria, dit Marcia en se hâtant de l'interrompre. Elles pourraient attirer sur moi ce malheur que tu énonces. D'ailleurs, je ne vois point en quoi ma condition est pire que celle d'une femme qui reste fidèle à son mari; est-ce

que son bonheur ou son malheur ne sont pas aussi liés à un seul homme ? N'est-elle pas malheureuse à cause de lui, soit qu'il ne l'aime pas, — chose assez ordinaire, — soit qu'elle ne l'aime pas, ce qui fut mon cas à moi ?

— Il y a, dit Polla, plusieurs façons d'être malheureuse, et celle d'une épouse privée d'amour, mais irréprochable, doit être préférée à l'infortune de l'épouse qui, ayant failli, se voit délaissée par l'homme qui causa sa faute. L'âme vertueuse trouve en soi-même un temple secret ou elle se réfugie. Mais c'est assez, chère Marcia. Si je suis triste éternellement, que les dieux me préservent de t'attrister par des discours et des présages! Viens plutôt sur ce cœur; il est en paix à cause de son deuil même, et toi, toi seule peut-être, l'intéresses encore parmi les vivants. ))

De nouveau elles s'embrassèrent et Marcia prit congé de sa parente. Après l'avoir quittée, elle éprouvait encore une mélancolie et des appréhensions vagues, qu'elle se défendait d'appeler des pressentiments. La vue d'Elius, qui l'attendait, chassa aussitôt ces fantômes bien loin d'elle.

Mais elle ne put s'empêcher de lui rapporter

fÔ LA DANSEUSE

l'entretien qu'elle venait d'avoir avec sa parente. Elius ne fit qu'en rire.

(( Laisse donc cette morte rêver et gémir auprès de ce mort. Nous, ma très chère Marcia, vivons et aimons. Catullus, qui fut le plus amoureux des poètes et par conséquent le plus sage, l'a dit autrefois dans ses vers dorés : Vivamus, mea Leshia, et amemus. Quant aux propos funèbres de ta respectable parente, je n'en donnerais pas seulement un as. Ecoute plutôt ce que je viens d'imaginer pour que tu puisses savourer sans vaines inquiétudes la félicité que les dieux nous envoient. Camillus, mon meilleur ami, quitte Baïes demain pour rentrer à Neapolis. Nous pouvons avoir en lui toute confiance. C'est lui que je charge d'épier les événements, de s'informer, à ta maison du Pausilippe, de l'époque ou Furius reviendra ; ce ne peut être avant deux mois, car j'ai appris qu'il y avait eu des troubles en Illyrie et que sa présence y était encore nécessaire. Cet excellent Camillus nous fera également parvenir à Pithécuse, par une voie sûre, les lettres qui nous seront adressées à tous deux. Tu vois, chère tête, que j'ai pensé à tout. »

L'octophore, de son allure balancée, les berçait en les ramenant à Baïes. L'odeur vertigi-

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neuse de la prairie s'insinuait entre les rideaux qui les enfermaient dans une magique nuit de pourpre.

« Je t'aime, » redit Marcia encore. Puis elle frissonna. Sur la gauche, un corbeau venait de croasser. Mais Elius l'entoura de son bras en l'appelant folle, et elle posa sa tête sur l'épaule de son ami pour se rassurer.

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