‹ Visions antiques: La danseuse, romanChapitre 3 sur 10 · L'ILE BIENHEUREUSE · texte numérisé non relu

L'ILE BIENHEUREUSE

A barque magnifique traversait la mer de Baïes à Pithécuse. On l'eût prise pour la nef de Clëopâtre, avec Antoine à son bord. Des joueuses de flûtes tibicines s'étaient dressées entre les bancs et saluaient d'une musique éclatante le coucher de l'astre, leurs instruments levés vers le ciel. Debout à l'avant, une citharède en longue robe se recueillait avant de préluder; sa chevelure était dénouée, la cithare muette encore pendait au bout de son bras : elle semblait ainsi une figure de proue. Un vélum de soie jaune suspen-

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dait, au-dessus d'Elius et de Marcia, un immobile nuage d'or. A quelque distance, Leontium, à demi couchée sur des oreillers de pourpre verte, les épiait, ne laissant passer qu'un fauve éclair entre ses paupières presque closes, comme une lionne qui feint de dormir.

Mais le soleil plongea, l'azur s'assombrit au zénith, une brise fraîche courut entre les horizons. La mer, que deux bleus opposés s'étaient disputée, l'un clair et verdissant, l'autre profond et sourd, se violaça, puis noircit. Un calme surnaturel occupa tout l'espace. Alors, comme intimidées, les flûtes qui sonnaient aussi haut que les trompettes d'un triomphe se turent brusquement. Et, comprenant que cette heure lui appartenait, la cithare pathétique chanta. Les doigts de la musicienne ayant délivré son âme sonore, elle fut la voix de ce crépuscule ineffable. Elle-même, la grande femme, debout à la proue dans ses voiles d'hyacinthe, modula un hymne magique comme un appel de sirène qui se répandit en ondes dans l'air rosé du soir; sur sa tête planait un vol charmé d'oiseaux de mer.

Toujours plus distantes, les côtes de Baies fondirent peu à peu dans un bain écarlate qui

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tourna au mauve, puis au gris de la cendre et de l'argent terni. Pithécuse se rapprochait et grandissait à mesure; elle obstrua la vue de sa masse opaque. La dent de l'Epomeus mordait le ciel. La nuit commençait d'allumer toutes ses étoiles, et, comme la marche du navire faisait paraître l'île mouvante, on eût dit que celle-ci se portait, avec des flambeaux et des torches de fête, audevant des nouveaux hôtes.

On était arrivé.

(( Voici, dit Elius à Marcia, l'île où tu régneras comme Circé ou Calypso. »

Et il ajouta en souriant :

(( Mais tu ne seras point abandonnée comme elles, et je te jure, par tes yeux, de demeurer auprès de toi, tant que tu m'y souffriras, un Ulysse fidèle, enchaîné par l'amour.

— A la bonne heure, » dit Marcia.

Us débarquèrent. Informés de leur venue, des esclaves attendaient sur le rivage : ils conduisirent le couple, avec des lumières, par un sentier agreste, jusqu'à la maison qui était bâtie sur les premières rampes de l'Epomeus. L'étroitesse du chemin obHgeait Elius et Marcia à se serrer l'un contre l'autre ; ils marchaient enlacés entre les buissons odorants; Leontium sui-

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vait, avec quelques serviteurs. La pleine lune, favorable aux incantations et aux sortilèges des magiciennes, s'épanouissait sur la montagne. Inquiétés sans doute par les rayons de l'astre, des chiens sauvages hurlaient dans les lointains, et cette plainte résonnait étrangement dans la paix de l'île bienheureuse.

(( Tu n'es plus à Baïes, dit Elius. Ici, tu n'entendras guère d'autres sérénades que celle-là. A moins que ce ne soit la chanson d'un marin ivre, qui regagne sa chaumière après une bonne pêche.

— Tant mieux, répondit-elle. Les plus douces musiques sont importunes à qui veut seulement écouter la voix de son propre cœur.

— Voici notre maison, )) ajouta Elius en lui désignant un petit édifice éclairé de haut par la lune et qui semblait d'argent entre des bocages noirs, trop épais pour que la lumière les pénétrât.

Déjà les esclaves ouvraient la porte : Marcia aperçut l'atrium, tout blanc de clarté, la vive mosaïque qui entourait le putéal, d'où s'élançait un jet d'eau irisé, et sous la colonnade les fantômes harmonieux des statues. A présent un silence absolu régnait : plus rien ne semblait vivre autour de ce palais léger du rêve.

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(( Entrons, » dit Elius.

La porte se referma sur eux. Marcia désirait que ce fût pour toujours. Ne plus sortir d'ici! Vivre à jamais prisonnière de ce bonheur ! Pouvait-il y avoir pour elle une autre destinée?

Il traversèrent l'atrium, où palpitait la lueur molle et sereine; ils glissèrent le long d'une galerie, formes vaporeuses parmi les formes de marbre, puis ils disparurent, comme s'ils fussent entrés par miracle dans la muraille baignée de lune, et qu'on aurait crue taillée dans un bloc de perle.

Le lendemain, Marcia ne consentit point à sortir. Elle passa la journée avec Elius sur le balcon, d'où elle apercevait le golfe de Neapolis. La belle cité grecque et romaine s'allongeait indolemment entre le Vésuve et le Pausilippe, vers lequel la patricienne étendait la main en disant à son ami :

(( Vois, Elius, cette colline riante et pourtant maudite. Elle porte l'odieuse maison de Furius, qui fut la prison de mon âme et le tombeau de ma jeunesse jusqu'à maintenant. D'ici j'ai plaisir à le contempler, ce Pausilippe, serrée contre toi, mes doigts mêlés aux tiens, et ma chevelure épandue sur ton épaule. Je me remémore le long

ennui d'un tel séjour et je m'en venge, avec un plaisir vraiment divin, par le bonheur que je goûte aujourd'hui. Il me semble que Furius est devant moi et que ma félicité le défie.

— Ne songe plus au passé, Marcia. Plutôt, saisis, si eu le peux, par l'aile ou le pan de la tunique l'heure bienheureuse, l'heure dorée et dansante qui veut s'envoler : retiens-la.

— Tu as raison, Elius. Vivons. Tâchons de vivre une vie dans chaque instant. Regarde la mer : elle est amoureuse de cette île si belle. Vois comme elle l'étreint, comme elle l'assiège, comme il semble qu'elle monte dans son désir jusqu'à nous. Je la sens qui m'enveloppe. Dis, Elius, ce doit être une volupté sans égale de se noyer dans une mer comme celle-là! On ne sent ni souffrance ni angoisse, mais on croit être transformé en une divinité fluide, comme Glaucus quand il eut mangé cette herbe magique qui le fit immortel. Elius, lorsque tu cesseras de m'aimer, je voudrais mourir ainsi! »

Un baiser la fit taire, étouffant le présage. Un esclave survint, qui leur présenta un plateau. Ils mangèrent et burent. La brise qui s'était levée les éventait doucement, le sourire innombrable de la mer tyrrhénienne les éblouis-

sait, il invitait leurs paupières à se fermer. Un flot de sommeil serpentait dans leurs veines. Autour d'eux, l'île heureuse s'endormait également dans la chaleur de midi.

Quelques jours se passèrent encore ainsi ; Marcia se décida enfin à sortir. L'Epomeus la tentait; elle aurait voulu gravir jusqu'au faîte la montagne redoutable qui, jadis, épancha sur le pays un fleuve de lave et fit reculer la mer, dont les secrets furent mis à nu, les abîmes ouverts comme une tombe qu'on viole. Mais la pente ardue intimidait sa paresse. Elle se contentait d'errer à mi-côte, suspendue au bras d'Elius, par des chemins pierreux qui offensaient ses pieds trop tendres, amollis par l'usage des aromates et des bains parfumés. Elle regardait le golfe divin bleuir, ceint de montagnes pâles ou violettes, que les cités semées à leurs bases, accrochées à leurs flancs comme des troupeaux neigeux, tachaient çà et là de blancheurs irisées par les jeux du soleil.

Comme ils se promenaient ainsi, ils virent venir à eux une petite chevrière. Elle avait quatorze ans; ses joues rondes, ses épaules déjà pleines et ses jambes robustes semblaient ciselées dans un pentélique doré par les étés de la

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Grèce. Son pas était agile comme celui de ses chèvres : sur les pierres qui, malgré les sandales, blessaient la chair précieuse de Marcia, elle posait, avec la sûreté d'un animal montagnard, les plantes nues de ses pieds, et ceux-ci, toujours libres, avaient gardé toute la pureté de leurforme- Avec sa baguette, elle écarta son troupeau qui occupait le chemin, et, s'adressant à Marcia :

« T)omina, lui dit-elle, ne veux-tu point que je te conduise au temple de l'Epomeus, demeure d'Apollon? J'y ai mené déjà plusieurs nobles étrangères, et tu me donneras pour cela ce que tu voudras. ))

Elle montrait de son léger bâton un édifice qui se confondait presque avec la crête rocheuse de la montagne.

Marcia sourit, incrédule :

(( Vraiment, dit-elle, ce sanctuaire est si souvent visité? Je ne l'aurais pas cru. L'accès ne m'en paraît guère commode.

— Domina, reprit la jeune chevrière, les plus illustres dames ne plaignent pas leur fatigue quand il s'agit d'aller dans la maison du dieu pour apprendre leur avenir.

— L'avenir!... répéta la patricienne, l'avenir!... »

Elle avait incliné la tête, elle rêvait.

(( Ecoute, dit-elle enfin, aujourd'hui je me sens lasse et le soleil est trop ardent. Mais bientôt, demain peut-être... Où demeures-tu?

— Tout près d'ici... cette cabane... Si j'étais absente, ma grand'mère qui reste tout le jour à filer sur notre seuil t'indiquera où l'on peut me trouver. Que les dieux te protègent. Domina, car tu es belle et je suis sûre que tu es généreuse. »

Elle s'éloigna"; d'un bond elle disparut avec ses chèvres à l'angle du chemin.

(( Tu as tort, iMarcia, de vouloir consulter les oracles. Leurs ambages et leurs obscurités ne recèlent que mensonges, impostures de prêtres. Il n'y a rien en eux qui soit divin. Crois-moi : les dieux ne se divertissent point à causer avec les hommes; ils emploient mieux leur loisirs immortels. »

La jeunesse d'Elius avait été nourrie de doctrines audacieuses : il n'était pas fort éloigné de croire, avec Marcus TuUius, le sage de Tusculum, que le Tartare et les prairies lumineuses de l'Elysée ne sont que des inventions de poètes.

(( Tais-toi, interrompit Marcia effrayée. Un

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tel langage est impie ; il nous porterait malheur. Les dieux s'occupent de nous, je te l'assure. Ils nous enveloppent de leur puissance, ils nous parlent, ils nous touchent. Souvent, que je fusse endormie ou éveillée, il m'est arrivé de frissonner tout à coup : je sentais qu'une main formidable venait de s'ouvrir dans l'ombre, et qu'elle m'avait saisie, moi chétive et toute palpitante. C'était la main des dieux. Ne les blasphème point, ils se vengeraient terriblement.

— Et toi, répliqua Elius, ne les interroge pas. Il est préférable, pour l'homme mortel et sujet à tous les maux, d'ignorer sa destinée. N'ajoute point au présent le fardeau de l'avenir. Humaines et mensongères, ou véridiques et sacrées, les vaticinations peuvent être effrayantes : pourquoi encombrer ton âme de terreurs, vaines sans doute et en tout cas prématurées? Laisse dormir la fatalité, et peut-être t'oubliera-t elle, ô Marcia. Les dieux ont toujours puni, s'il t'en souvient, la curiosité chez les fils de Japet. »

Marcia n'avait pas écouté, ni peut-être entendu. Elle avait incliné vers le chemin sa face pâle et sa chevelure de nuit parfumée : elle répétait d'une voix lointaine, qui ne s'adressait à personne et qui sortait du fond d'un songe :

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« Je veux consulter l'oracle. »

Elius haussa doucement les épaules. Il connaissait les femmes et leur obstination, contre laquelle il serait inutile de lutter ouvertement; il prit le bras de son amie et l'entraîna en lui parlant d'autre chose. Il pensait bien qu'elle oublierait vite Apollon, son temple et les prédictions et la petite chevrière, qu'il vouait sincèrement à ces mêmes dieux infernaux dont l'existence ne lui paraissait pas très certaine. Car il est des cas où les dieux, souvent importuns ou du moins inutiles, nous deviennent commodes.

Mais Marcia obstinée ne sortit de son silence que pour répéter encore :

(( Je veux consulter l'oracle, d

Pendant les jours qui suivirent, elle ne cessa d'affirmer sa résolution, si bien qu'Elius, craignant son chagrin plus que sa colère, lui céda.

Ils sortirent un matin, à la première heure, sous l'aurore rougissante, et se rendirent à la cabane que l'enfant leur avait indiquée. Assise sur le seuil, la vieille filait de ses mains tremblantes. Elle leur apprit que Gaia était déjà dans la montagne avec ses chèvres : elle leur désigna à quelque distance un groupe de cytises :

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(( Elle est allée de ce côré, » dit-elle.

Ils aperçurent des formes noires, blanches et brunes, qui bondissaient. C'étaient les chèvres. Ils pressèrent un peu le pas, et bientôt ils eurent rejoint la fillette. Elle sourit en les revoyant :

« Tu t'es décidée? dit-elle à Marcia. C'est bien, je vais te conduire. »

Elle parlait hardiment, sans rougir ni baisser les yeux, trop sauvage pour être intimidée. Elle appela son chien Mopsus, un molosse au poil rude comme celui des sangliers, et lui fit un signe impérieux. Le bon gardien comprit qu'elle lui confiait son troupeau. Après quoi, leste et bondissante comme ses chèvres, elle s'élança dans un sentier agreste; Elius et Marcia avaient peine à la suivre.

La chaleur s'appesantissait déjà, la montagne était presque à pic de ce côté; le chemin serpentait, semé de grosses pierres éboulées, coupé de ravines, noyé dans les flots d'un sable fin comme de la cendre blanche, où l'on enfonçait jusqu'aux chevilles. Cependant Gaia, légère, dédaignant le sentier, volait de roc en roc : il fallait souvent la rappeler quand elle avait trop d'avance. Les voyageurs n'en pouvaient plus; mais ils reprenaient courage lorsqu'ils regar-

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daient à leurs pieds les visions de prodige éclore; la péninsule de Surrientum, et l'immensité des Champs-Phlégréens, et la côte de Neapolis tout entière, avec ce fantastique pays de rochers et d'eaux qui naguère, au cap Misène, était apparu flottant sur le fond d'un songe à Marcia éblouie.

La mer violette, criblée d'or, scintillait si vivement dans les profondeurs, que l'abîme paraissait tout proche, et que, de là-haut, les voyageurs se sentaient attirés par lui comme si des bras invisibles, sortis des gouffres, les avaient enlacés.

Mais, lorsque au bout de deux heures ils parvinrent au faîte, et qu'un autre horizon s'ouvrant par delà les horizons déjà conquis un nouvel infini maritime leur apparut et rayonna, ils reçurent la surprise comme un choc en pleine poitrine, et s'arrêtèrent. Marcia, elle-même, oublia le but de la rude montée, l'oracle qu'elle était venue chercher et pour lequel, indifférente, elle avait rougi les roses tendres de ses pieds aux aspérités du chemin. Cependant le temple fatidique se dressait à quelques pas d'elle : les murailles grossières, qui se confondaient avec le tuf de la montagne, enfermaient le secret qu'elle

allait enfin leur ravir après tant de peines : le secret de sa destinée.

La voix de Gaia, résonnant près d'elle, rompit le charme :

(( Tu es arrivée, Domina^ voici la demeure d'Apollon. » -

La fillette s'impatientait, elle avait hâte de retrouver son troupeau. Marcia fit signe à Elius, et le jeune homme versa dans la petite main hâlée, qui se tendait déjà, une poignée de pièces blanches. Les doigts de la brune chevrière se refermèrent hâtivement sur le trésor; leste comme une bête, elle se baissa, saisit et porta à ses lèvres le bord de la tunique parfumée d'Elius, et, sur ce muet remerciement, elle se sauva. Elle dévala la montagne, si rapide, si légère, sous son vêtement rouge, qu'on aurait dit d'une flamme bondissante sur les flancs de l'Epomeus.

Elius et Marcia, demeurés seuls, se dirigèrent vers le temple du dieu.

Sans doute, le prêtre les avait aperçus, car il se tenait déjà sur le seuil. Il était vieux et desséché, mais une clarté habitait son regard. Il portait une sorte de tricot comme on en voit aux devins et aux hiérophantes, et dont les mailles

lâches permettaient à l'influx divin de pénétrer sans obstacle à travers les pores de la peau. Ces hommes vivent en eff'et enveloppés perpétuellement par le souffle surnaturel.

Il salua les visiteurs avec une afl'able dignité.

(( Père, dit Marcia quand elle fut près de lui, nous sommes venus jusqu'à toi, au prix d'une grande fatigue, pour que tu nous révèles par ta science les joies et les douleurs que nous réserve l'avenir. Car la renommée de ce sanctuaire frappe, tout d'abord, quiconque arrive dans ton île.

— Tu as bien parlé, étrangère, répondit le vieillard. C'est ici, en efl'et, un lieu illustre, et consacré par un grand nombre de prodiges. Tes désirs vont être exaucés. Tu connaîtras, selon tes vœux, les mystères du futur et la volonté des dieux sur toi : mais entre, ainsi que ton compagnon, et tous deux asseyez-vous sous ce portique. L'heure de l'initiation n'est point encore arrivée : Apollon ne daigne parler aux mortels que la nuit. Il convient d'ailleurs que vous vous reposiez et que vous répariez vos forces par un léger repas. »

Il les quitta et se dirigea vers une cabane qui ressemblait aux huttes rondes des anciens

pâtres dans la campagne du Latium, premier berceau de la grandeur romaine. Il revint un instant après : il apportait une amphore de vin, du miel blond et des gâteaux mystiques qui purifieraient l'âme des suppliants après les avoir sustentés. Elius et Marcia burent et mangèrent, accotés au fût d'une colonne.

Le patricien et la patricienne, blasés de la chère somptueuse servie dans les plats d'or, et des vases murrhins qui leur avaient tant de fois versé les vins de Corinthe, savourèrent cette collation qu'on eût dite apprêtée pour Gaia, la petite chevrière. La faim, la soif et le changement surtout lui donnaient un goût délicieux.

Le prêtre, qui s'était fait leur hôte, les regardait en souriant. Et quand ils eurent fini, comme il aimait à parler ainsi que tous les vieillards, il leur conta l'histoire merveilleuse de Pithécuse.

« Les premiers habitants, disait-il, furent des hommes de Chalcis, attirés par son sol fertile et ses mines d'or. Les discordes civiles en chassèrent d'abord une partie, le reste s'enfuit terrifié par des éruptions de feu, d'eau salée et d'eau bouillante, comme il s'en produit chaque fois que Typhon se retourne sur sa couche sous-

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marine. Puis Hiéron, tyran de Syracuse, envoya de nouveaux colons qui furent rejetés de même par la terre inhospitalière. Vinrent enfin des Néapolites qui s'emparèrent de l'ile et qui, non sans dangers, y sont demeurés jusqu'à présent. Au dernier siècle, l'Epomeus vomit du feu et poussa dans la mer le terrain qui le séparait du rivage; une partie du sol, convertie en cendres, fut soulevée en l'air et retomba sur l'île en forme de tourbillon, ce qui fit reculer la mer de trois stades. Mais celle-ci revint aussitôt, et dans ce retour subit elle inonda Pithécuseet elle éteignit le volcan : le tout avec un tel fracas que les habitants s'enfuirent, depuis la côte jusqu'au fond de la Campanie. Or partout les dieux équitables ont placé les biens à côté des maux : car cette île doit à la nature redoutable de ses assises volcaniques des sources chaudes qui guérissent les reins et les membres malades. Et le vin qui mûrit sur les flancs de l'Epomeus, bien qu'il soit frais comme la rosée et doux comme le miel, recèle une flamme généreuse, ravie aux ardeurs souterraines qui couvent sous ces vignobles. »

La mer, qui balançait des voiles et des flocons d'écume, remplissait l'horizon d'une immense

paix azurée; l'île heureuse, à leurs pieds, verdoyait et embaumait; et la mer et l'ile semblaient uniquement créées pour accompagner de beauté éternelle la joie des couples fugitifs. Pourtant cette nature s'était maintes fois dressée contre l'homme et l'avait anéanti dans sa fureur dévoratrice. Les deux amants songèrent alors combien nos destins sont fragiles, surtout les destins de l'amour : oubliant la présence du prêtre, ils s'étreignirent. Mais le vieillard indulgent souriait encore.

(( Restez ici, leur dit-il, jusqu'à la chute du jour. Apollon ne dispense aux hommes le sommeil prophétique qu'après la nuit venue, lorsqu'il a terminé sa course céleste et que sa sœur Phébé commence à son tour la sienne, montée sur son char nocturne. Quand il sera temps, je reviendrai vous chercher. ))

Quelques heures passèrent, durant lesquelles Elius et Marcia échangèrent plus de baisers que de paroles; bercés par le souffle des hauteurs, ils croyaient sentir la montagne osciller doucement selon le rythme qui règle les battements du cœur universel. Puis le soleil, sans agonie et presque sans décHn, mourut en quelques secondes, dans sa gloire intacte; le soir argenta

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le ciel, qui ne garda plus qu'une bande rose sans cesse amincie; puis, tout étant éteint et pacifié, selon son désir, la nuit chaste daigna descendre et posa sur les choses ses pieds silencieux.

(( Venez, » dit aux jeunes gens le prêtre qu'ils n'avaient pas entendu s'approcher.

Ils le suivirent à la hâte. Il ouvrit la porte du sanctuaire et les introduisit dans la cella^ qui était la demeure secrète du dieu. En y entrant, ils levèrent les yeux vers la voûte. Ils virent qu'elle était en forme de coupole, percée au sommet d'une ouverture unique, par où tombait la lumière sacrée de Phébus ou de Phébé dans l'âme des adorateurs.

« Vous dormirez ici, leur dit le vieillard, comme une sœur près de son frère. Et les songes fatidiques, envoyés par le dieu, vous visiteront. Ils vous tendront le miroir sur lequel vous apercevrez, parmi les fumées du sommeil, le reflet de votre avenir. »

Elius et Marcia restèrent seuls. Tout rebelle qu'il fût aux superstitions, le jeune homme se sentit gagné insensiblement par la majesté et la religion du lieu.

Une clarté froide et pure, comme celle qui, dans les enfers virgiliens, circule à travers le

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bocage des ombres amoureuses, remplissait la cella, environnée maintenant d'un silence total. Par l'ouverture de la voûte on apercevait un fragment de ciel, tout poudroyant d'étoiles. Elles brillaient d'un éclat si limpide qu'on devinait, en les contemplant, la beauté du paysage invisible, l'Epomeus baigné du jour lunaire, et les mers blanchissantes de clartés jusqu'au fond de l'infini, et toute l'armée des constellations en marche. Seuls, dans la demeure aérienne du dieu, Elius et Marcia se croyaient au centre du monde, au point immobile qui sert de pivot à la révolution éternelle de l'univers. Ils méditèrent ainsi, jusqu'au moment oii la fatigue les fit passer de l'extase au songe.

Le lendemain, Marcia se réveilla la première : Elius, en rouvrant les yeux, la vit assise, le buste rigide, les mains sur les genoux, un éclair farouche entre les paupières. Elle avait l'air de continuer quelque rêve sinistre.

' (( Marcia, dit-il, Marcia! »

Il dut l'appeler une fois encore avant qu'elle lui répondît.

« Qu'y a-t-il? demanda-t-elle tressaillante. comme s'il l'eût tirée de son sommeil. C'est toi, Elius?... Je rêvais encore... Ah! quelle nuit!

— Qu'est-ce donc? interrogea Elius à son tour. Qu'est-il arrivé?

— Le songe! murmura-t-elle sourdement. Le songe!... Elius, nous sommes perdus... La douleur... La trahison... La mort... tel est l'avenir pour moi. Pourquoi ai-je voulu le connaître?

— Marcia!... tu délires encore... Ce désespoir est insensé. Tu es folle de te désoler pour un songe. Les songes mentent toujours, le proverbe

e dit.

— Pas ceux-là, pas ceux qu'Apollon luimême nous envoie. Ne blasphème pas, Elius! Tu augmenterais ainsi mon épouvante... Taistoi, écoute... J'ai rêvé d'abord que Furius me poursuivait, une épée à la main, il voulait me tuer... Puis, cette image atroce s'est évanouie, et je me suis trouvée seule sur un rivage inconnu, comme Ariane à Naxos, et je t'appelais, car tu m'avais abandonnée; et tu ne venais pas... Enfin, j'ai cru tomber d'une montagne, tomber toujours, dans une chute interminable, et en tombant je me crispais d'horreur : je voulais replier mes jambes, et il me semblait qu'on me les eût coupées aux genoux. Je tombais ainsi pendant l'éternité. L'angoisse m'a réveillée... Et maintenant, dis, à quoi dois-je m'at-

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tendre? Furius me percera-t-il de son épée? Me fera-t-il précipiter dans le gouffre que surplombent nos jardins du Pausilippe?... Toi-même, m'abandonneras-tu? Ah! si cela doit arriver, c'est moi qui accomplirai l'oracle et non pas lui, car je me jetterai dans l'abîme. »

Son égarement fit craindre au jeune homme qu'elle ne perdît tout à fait la raison. Marcia, le voyant troublé, crut qu'il partageait sa terreur.

(( Tu vois, dit-elle, toi-même tu t'effrayes en m'écoutant.

— iMarcia, répondit-il, une seule chose m'alarme: l'état où je te vois. Le reste n'est que chimères. Je ne suis pas devin, et pourtant il m'est facile de t'expliquer tes visions de cette nuit. Que, durant ton sommeil, l'image de Furius te soit apparue, cela ne devrait pas t'étonner; combien de fois cette image détestée n'at-elle pas traversé nos plaisirs? Ta tendresse inquiète, et volontiers jalouse, t'inspire trop souvent, même pendant la veille, des appréhensions bien vaines touchant ma fidélité; il est naturel que ces doutes injurieux te reviennent aussi quand tu rêves. Enfin la chute du haut de la montagne, la terre manquant sous tes pieds, tes jambes impuissantes et rompues, tout cela

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n'est qu'un souvenir de notre ascension et des fatigues qui t'ont brisée. Voilà, je l'espère, ces trois fameux songes convenablement interprétés ; tu vois qu'ils ne sont ni mystérieux ni terribles.

— Tu te trompes, répliqua-t-elle, ils sont terribles parce que je les ai eus ici, où rien n'arrive par hasard, mais en vertu d'un ordre divin.

— En vérité, dit Elius avec une douce raillerie, c'est Apollon qui te les a envoyés ? Alors il m'a traité mieux que toi, Marcia très aimée. Le songe qu'il a choisi pour moi était infiniment plus agréable, car il m'a fait goûter les joies d'un amour auquel il ne manquait que la réalité.

— Avec moi? demanda Marcia soudain haletante.

— Sans doute, répondit-il; mais elle vit que, pendant une seconde, il avait hésité.

— Tu mens, s'écria-t-elle. Ce n'est pas de moi que tu as rêvé cette nuit. C'est d'une autre, de cette misérable Psyché sans doute. Ne nie pas, ne mens pas davantage, crains d'irriter le dieu devant qui nous sommes. C'est de Psyché que tu étais épris en songe! Ah! nos deux visions s'accordent et se confirment : Elius, tu me trahiras!

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— Et quand j'aurais rêvé de cette Grecque, repartit Elius d'un ton paisible, pourquoi veuxtu trouver là l'indice ou le présage d'une infidélité? Il serait plus juste de convenir que c'est ta faute, car tu me la rappelles trop souvent. L'autre jour encore... Ah! iMarcia, tête folle et chère, chasse donc une fois pour toutes tes puériles imaginations... Ecoute ce que je te propose. Puisque les oracles et les songes te troublent à ce point, puisque — je le sens trop — la religion fatale de ce temple t'obsédera désormais tant que nous resterons ici, nous allons quitter Pithécuse.

— Je veux bien, murmura-t-elle faiblement, abattue et domptée par la crainte des présages.

— Il n'est pas qu'elle, sache-le, qui mérite le nom d'ile bienheureuse. Moins vaste, Caprée est plus belle et plus douce encore. Depuis que le Sénat a fait raser le palais scandaleux de Tiberius Csesar, elle est presque déserte : elle abonde en merveilles et en enchantements. Ses flancs sont creusés de grottes naturelles où l'eau prend des couleurs inouïes; des myriades de fleurs la parfument, et tes yeux, Marcia bienaimée, n'ont jamais rien vu de comparable aux magnificences infinies qui t'attendent au som-

met du mont Solarius, où je te conduirai. Je sais, là-bas, une maison abandonnée par les anciens possesseurs, qui semble s'offrir, comme un asile de marbre et d'or, à l'amour qui passe; c'est là que nous nous réfugierons. Veux-tu?

— Oui, partons, » répondit-elle.

Son visage, encore pâle des terreurs récentes, souriait déjà à la joie promise.

Ils sortirent du temple. Sur le désir de Marcia, Elius remit au prêtre une riche offrande, afin de conjurer les présages. Puis ils descendirent vers leur maison.

En y arrivant, ils trouvèrent une lettre de Camillus apportée par un batelier.

Furius revenait; il fallait rentrer à Neapolis.

LIVT{E T%pISIÈmE

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