LE PAUSILIPPE
^^^NTOURÉE de jardins, la maison de r=^i) Furius s'élevait sur le Pausilippe, non s^Q loin des viviers célèbres où Vedius Pollio faisait jeter les esclaves destinés aux murènes. En bas s'ouvrait la galerie que l'architecte Cocceius creusa dans la montagne à l'époque fabuleuse où des hommes de Chalcis bâtirent la ville de Cumes. Une religion consacrait cette grotte souterraine, dont les ténèbres perpétuelles parurent tellement vénérables à tous que les brigands n'osèrent jamais les profaner par le meurtre ni par aucun autre des
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attentats qu'elles eussent facilités. Les vergers de Furius descendaient jusqu'à l'entrée, en terrasses successives, que des murs retenaient aux endroits où la pente trop rapide aurait pu les faire glisser.
Du sommet, la vue était sans contredit la plus belle dont on jouît sur cette montagne délicieuse, et si justement désignée par deux mots grecs qui signifient : La Trêve-des-Soucis. La cité qui s'appela jadis du nom de l'amazone Parthénope, et qui a pour symbole la tête de cheval trouvée sous ses remparts, — Neapolis, — apparaissait tout entière. Elle épousait la forme sinueuse du golfe; la fumée du Vésuve était au-dessus d'elle une ombre de mort flottant sur les plus riantes scènes de la vie, mais cette menace éternelle paraissait chimérique ; comment la mort eût-elle croulé sur les hommes, d'un pareil ciel?
Cependant les jardins de Furius offraient aux visiteurs des enchantements si variés qu'on y oubliait bientôt la mer bleuissante et Neapolis épandue sur ses rivages et l'immense émeraude de la campagne phlégréenne. On n'aurait plus voulu sortir de ces bocages qui semblaient faits non pour récréer un instant des maîtres
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passagers et mortels, mais pour charmer les ombres heureuses durant leur immortalité. Les gazons, lustrés par de claires soleillées, sertissaient les parterres d'un émail lucide et vibrant; des allées, miroitantes de clartés volages, s'enfonçaient à l'infini sous des plafonds de verdure. Aux carrefours des avenues, l'aigrette blanche d'un jet d'eau fusait d'une vasque glauque, pour retomber en gouttes de lumière et en perles de musique dans la solitude. Sur une éminence, la rotonde d'un temple s'irisait aux feux tournants du jour.
Pour fêter le retour du préteur parmi les siens, le banquet avait été servi dans le triclinium d'été qui, par delà le péristyle, s'ouvrait à la fois sur les jardins, sur le Pausilippe et sur la mer. Comme le festin avait un caractère solennel et presque public, la nombreuse assistance offrait l'image de Neapolis ellemême, de sa population, moitié grecque et moitié romaine. On retrouvait là cette foule de riches et de pauvres qui se pressait le matin, dès la première heure, à la porte de Furius, depuis le magistrat qui arrivait encore tout ensommeillé dans sa litière, avec une escorte de serviteurs, jusqu'au triste hère, philosophe à
longue barbe ou poète à la toge rapiécée, qui n'osait qu'à peine frapper de sa baguette à l'huis du protecteur et amadouait le portier avec quelque menue monnaie.
La cohue se bigarrait de costumes divers : les patriciens, chevaliers ou sénateurs, étaient à l'aise dans leurs tuniques légères; les clients et les parasites étouffaient sous le vêtement de cérémonie, la toge, délaissée par les élégants, mais que l'usage imposait à tous ces faméliques quand ils avaient l'honneur de manger chez leur patron.
Les convives s'étaient accoudés du bras gauche sur les coussins ; on servait déjà sur les premières tables les hors-d'œuvre dont se composait la gustatio : des palourdes, des oursins, des huîtres. Comme autant d'Hébés et de Ganymèdes, des filles et des garçons, choisis pour leur beauté, versaient à boire de lit en lit, au son des instruments; il arrivait que, feignant par malice quelque distraction, ils passassent sans s'arrêter devant un invité pauvre; alors celui-ci les rappelait et les tançait à mi-voix, d'un ton à la fois suppliant et irrité. Les conversations s'engageaient à peine, les hôtes n'étant point encore échauffés par le vin.
La plupart ne pouvaient s'empêcher de regarder le maître : quelque chose, en sa personne, de noble et d'austère frappait ceux-là même qui étaient habitués à le voir et empêchait la familiarité chez les plus intimes. Furius appartenait à la gens Balba, et son visage reproduisait les traits imposants qui sont héréditaires dans cette famille : la majesté romaine y apparaissait manifestement. Cette grandeur n'allait point, du reste, sans une tristesse sévère, comme il est naturel à ceux qui sont revêtus, c'est-à-dire accablés, de souverains pouvoirs et marchent tels que des dieux parmi les hommes, mais portent leur divinité sur des épaules humaines.
Peut-être aussi était-il, à cette mélancolie, d'autres causes plus particulières que la morosité des puissants et les soucis habituels aux lieutenants de l'Empire, mais Furius savait les tenir secrètes et nul ne les avait pénétrées. Personne d'ailleurs n'aurait osé scruter sa figure hautaine, que supportait en ce moment une main chargée d'anneaux : elle se fermait à la curiosité d'autrui et à sa propre pensée; sans l'interroger, on se contentait d'y vénérer un reflet de la face impériale, l'émanation visible de la puissance suprême.
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Selon l'étiquette, Furius occupait dans le triclinium la première place du lit le plus bas, inius; à côté de lui Marcia était à demi étendue sur des étoffes de Syrie. Trois magistrats principaux de la ville s'accoudaient sur le lit du milieu; celui du haut était réservé à deux sénateurs et à la femme de l'un d'eux.
Elius, prince de la jeunesse à Neapolis, n'avait pu se dispenser d'assister à ce banquet, mais, comme il n'était que chevalier, sa place avait été marquée à quelque distance. Plus loin encore, l'affranchie Leontium causait avec un de ces personnages moitié officieux, moitié parasites, qu'on nommait des (( ardélions )), toujours affairés à rendre quelque service réel ou imaginaire, toujours empressés autour des patriciens et surtout des patriciennes, qu'ils ne manquaient jamais à venir saluer le matin, dès le réveil. Celui-là représentait si bien le type de son espèce qu'on lui en avait donné le nom au lieu du sien propre, dont personne ne se souvenait plus, et chacun l'appelait Ardelio, sans qu'il se fâchât de si peu. Il était de rang équestre, mais rendu traitable par l'adversité.
Leontium conversait gaiement avec Ardelio et prenait soin de le faire boire, pour exciter sa
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verve; à chaque instant, elle rappelait le pocillator chargé de verser le massique et le falerne, et lui ordonnait d'abreuver abondamment son compagnon de table, qui devenait de plus en plus loquace.
Cependant le repas continuait. Après les spondyles, les œufs mollets et les poissons légers, on servit des grives aux asperges, des poules grasses, des moules noires et blanches; ensuite de nouveaux hors-d'œuvre parurent : huîtres douces, orties de mer; puis les entrées: becfigues, côtelettes de chevreuil et de sanglier, pâtés de poulet, coquilles de pourpre; les rôtis : tétine de truie, hure de sanglier, canards sauvages et lièvres; les entremets : crème d'amidon et gâteaux picentins... Le festin était le même que la cenapomifîcalis donnée par Lucullus lorsqu'il inaugura ses fonctions de grand pontife... On n'y voyait paraître aucune des inventions extravagantes qui sont d'usage dans les banquets d'affranchis et de parvenus : les mets tranchés en cadence et en musique par des danseurs, les porcs sauvages servis tout entiers, et cachant dans leurs entrailles des grives vivantes qui s'envolent quand on ouvre les flancs où elles étaient captives. Ici, la somptuosité n'allait point
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contre le goût, et la chère fastueuse demeurait exquise. Ces formes discrètes n'empêchaient point, d'ailleurs, une magnificence royale. Le falerne, âgé de cent ans, datait du consulat d'Opimius : on le conservait dans les vases murrhins, qui améliorent les vins et dont la matière est inestimable. Ils brillent sans éblouir, dans une merveilleuse diversité de couleurs; des filets blancs et pourpres se confondent çà et là; et, dans cette confusion, le pourpre devient clair et ardent, le blanc, au contraire, prend des teintes rougeâtres. Il y avait aussi des vases d'onyx, ornés de bas-reliefs, d'autres en argent repoussé, représentant des batailles; d'autres, en verre de deux couleurs, montraient sur des fonds bleus la blancheur des entrelacs, des branchages, des bacchantes et des nymphes.
Un seul plat d'argile, œuvre du potier le plus habile du monde, avait coûté six cent mille sesterces. Des esclaves noirs, habillés de flamme vive, des Égyptiens bariolés, des hommes sombres et crépus, venus des bords de l'Hydaspe, d'autres riverains du Gange, grêles et bruns sous des mousselines de neige, s'agitaient constamment entre les lits et les tables; ils représentaient la servitude universelle des peuples do-
mestiquës par Rome. Toutes les races se mêlaient dans ce troupeau affairé; les convives, qui voyaient l'Indien, le Perse, le Maure accourir sur un signe au-devant de leur caprice, pouvaient se croire maîtres du monde et pareils à des dieux: le Pausilippe devenait un Olympe. On entendait des voix et des hymnes : les musiciens et les musiciennes demeuraient cachés dans les bocages; on ne voyait que les statues des divinités et des muses, rangées le long des colonnades, et l'on eût dit que c'étaient Apollon, Euterpe ou Polymnie qui chantaient en s'accompagnant sur leurs lyres de marbre. Cette apothéose de la vie humaine la rendait vraiment pareille à la condition des immortels.
Cependant Furius, lui seul dans la fête, gardait le silence et songeait. De loin en loin, seulement, il prononçait quelque brève parole. Et de nouveau son silence se refermait compact, opaque, comme un mur derrière lequel se retranchait sa pensée.
Or, celle-ci était douloureuse. Déguisée sous l'apparence d'un ennui majestueux, une inquiétude, mordante et tenace comme un bec de vautour, rongeait Furius aux entrailles depuis qu'il était revenu dans sa maison, auprès de iMarcia.
Il savait depuis longtemps, à n'en pas douter, qu'elle ne l'aimait point : à force d'orgueil, il était presque parvenu à n'en pas souffrir. Pourtant il l'aimait, lui, singulièrement, jusqu'à l'avoir épousée vers le déclin de son âge, elle si jeune et pareille à la plante impatiente de se délivrer d'un excès de sève en épanouissant toutes ses feuilles et toutes ses fleurs. iMais, comptant sur sa fidélité, il s'était résigné à son indifférence La vie extérieure l'avait distrait d'un foyer morose : les travaux politiques et militaires avaient absorbé sa pensée et rempli sa solitude d'utiles soucis ; enfin l'orgueil de son rang et de sa charge lui avait presque tenu lieu de bonheur. Ainsi s'étaient passées les premières années du mariage.
Mais voici que cette fois il était resté longtemps éloigné de sa maison, y laissant sa jeune femme exposée soit aux conseils dangereux de l'ennui, soit aux sollicitations du monde. Qii'était devenue Marcia pendant son absence? Il doutait. Il était assailli par de telles images que, si quelqu'un avait formulé devant lui à haute voix sa propre pensée, il l'aurait tué, peut-être.
Mais il commandait à soi-même comme aux autres, et il se contenait. Il domptait son cœur inquiet comme une bête farouche; il étouffait
dans sa poitrine une envie rurieuse de saisir Marcia par les poignets et de lui crier en plongeant ses yeux dans les siens : a Qu'as-tu fait pendant que je t'ai laissée seule dans cette Neapolis débauchée et dans cette Baies plus infâme encore? Avec quel amant m'as-tu trompé? Car tu m'as trompé, j'en suis sûr. » Il restait grave et froid, ne se trahissant que par un son de voix un peu brusque et par quelques éclairs d'un regard qu'il n'avait pas eu le temps d'éteindre. Il jugea que c'était encore trop et se préoccupa de ramener la gaieté générale que son mutisme refroidissait. Il ordonna qu'on fit venir les musiciennes, qui étaient demeurées jusqu'alors invisibles derrière les massifs et les arbres.
Elles accoururent, aulétrides et citharistes; leur troupe bondissante envahit le lieu du festin avec des chants et des cris. Elles avaient des chapelets de fleurs sur leurs gorges, des guirlandes de fleurs ceignaient leurs chevilles nues, et luttaient avec les roses de leurs talons qui étaient avivés de fard; leurs robes semblaient des nuées d'aurore autour d'elles. Des boufl"ons bariolés les suivirent ainsi que des nains criards, avec des têtes crépues et difl'ormes.
C'était le signal des folies. Après le repas décent, l'orgie commença. On entendit des clameurs d'ivrognes et des glapissements de femmes qui, tout à coup, s'achevaient en rires plus aigus encore. Les échansons avaient le mot d'ordre. Le vin ruissela plus abondamment des canthares. Les convives, bégayant d'ivresse, essuyaient leurs mains et leurs bouches aux cheveux parfumés des belles esclaves, à leurs gorges. L'un des convives en usa ainsi avec Dorcas, l'une des plus jolies; alors un magnifique Égyptien, sans doute amoureux de sa camarade, tressaillit, fit un mouvement brusque : peut-être allait-il se jeter sur celui qui traitait si grossièrement cette Hébé adorable. Mais Furius l'ayant regardé et appelé par son nom: « Ahmos! )) il s'arrêta net, comme un animal dompté par le mors, en frémissant.
Cependant les convives qui avaient gardé encore quelque sang-froid écoutaient Ardelio, que le vin faisait parler à tort et à travers. Il était prudent d'habitude, et, bien qu'il affectât, pour piquer son auditoire, l'impertinence d'un homme qui ose tout dire, il n'avait pourtant jamais rien dit dont quelqu'un s'offensât sérieusement, car il craignait pour ses épaules. Mais aussi jamais
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n'avait-il bu comme aujourd'hui. Il ne se connaissait plus et sa verve ne respectait personne. Pontifes, magistrats, et jusqu'aux dames même, il passait tout le monde au fil de sa parole qu'un commencement d'ivresse acérait au lieu de l'émousser.
D'abord on rit beaucoup, jamais il n'avait paru aussi amusant. On applaudissait, on s'écriait, on l'encourageait de toutes manières Quand il venait d'accommoder quelqu'un, on s'exclamait comme s'il se fût agi d'un gladiateur : (( Touché! Habet! )) Mais peu à peu les rires hésitèrent, se faussèrent d'une gêne croissante, puis définitivement cessèrent. Un malaise général leur succédait. Maintenant qu'Ardelio n'avait plus conscience de ses indiscrétions, qu'allait-il dire? Il avait accès près de tous; continuellement, il allait, venait, furetait, toujours quêtant des nouvelles, avisé le premier de tout, curieux, perspicace, agile et intelligent comme Mercure dont il semblait avoir les ailes à ses talons pour voler de demeure en demeure, d'intrigue en intrigue et de scandale en scandale.
(( Oui, s'écria-t-il, mes très chers compagnons, domini et dominœ, aussi vrai que nous sommes aujourd'hui traités par le plus libéral
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des hôtes — salut, ô Furius, clarissime préteur d'illyrie! — vous avaleriez sans doute de travers cet illustre falerne s'il me plaisait de raconter ici ce que je sais des uns et des autres. Toi, par exemple, noble Marcia!... ))
A cette apostrophe, qui glaçait l'assistance, le tumulte de l'orgie s'éteignit tout à coup. La stupeur fut telle que les voisins d'Ardelio ne songèrent même pas à lui mettre la main sur la bouche pour le faire taire.
« Que dirais-tu, reprit-il, si je rappelais comment, à Baies, je vous ai vus sortir, le bel Elius et toi, du bosquet de myrtes, enlacés tendrement, et fort alanguis d'un bonheur qui, par Hercule, me faisait envie ? d
Toutes les conversations s'étaient arrêtées; ces paroles tombèrent dans un silence pareil à celui qui précède un typhon ou un tremblement de terre. Ce fut comme si les convives avaient vu tout à coup, à travers un nuage d'ivresse, vaciller les colonnes de la salle : ils demeurèrent quelques secondes frappés de mutisme et d'immobilité, se demandant s'ils avaient bien entendu la chose inouïe, ou si plutôt ils n'étaient pas tous devenus fous à la fois.
Seul Furius ne s'était point étonné. Depuis
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son retour, il sentait Marcia coupable. La vérité, criée par cet ivrogne, ne le surprenait point; elle se dégageait seulement des ombres du cauchemar. Maintenant sa haine savait sur qui foncer. Il était le lion qui, sorti de sa cage et poussé dans l'amphithéâtre, demeure un instant ébloui par le grand jour, incertain, cherchant sur quel ennemi bondir, puis, tout à coup, aperçoit devant lui un adversaire, une victime.
Il s'était levé : il marchait sur Elius.
En même temps, sortis de leur première stupeur, tous les convives s'étaient mis debout :
(( Furius, noble Furius, n'écoute pas ce que dit ce fou, cet imposteur!
— Ardelio mérite-t-il que tu le croies quand il calomnie ton épouse?
— Ce n'est pas lui qui a parlé, c'est le vin.
— Elius est innocent. Marcia est la plus pure des femmes.
— Illustre préteur, ne porte pas la main sur ton hôte.
— A mort, Ardelio! à mort!
— Oui, oui, à mort! »
Furius n'entendait rien; Marcia, suppliante, avait voulu le retenir, il l'avait repoussée si
brutalement qu'elle était tombée. Vainement un des magistrats placés près de lui s'était accroché à ses vêtements; il l'entraînait, à peine retardé par ses efforts. Leontium, les yeux brillants, triomphait : l'époux de Marcia savait tout et elle n'avait pas parlé. Ce qu'elle n'aurait pas osé lui dire, redoutant le premier choc de sa colère, le misérable Ardelio, qu'elle avait enivré, venait de le lui crier à la figure.
Enjambant les lits, les tables, rejetant d'une formidable poussée quiconque s'interposait, Furius allait atteindre son rival qui l'attendait, debout, intrépide. Il avait saisi sur la table un vase de bronze; il allait le jeter à la tête d'Elius, quand le sénateur, toujours cramponné à lui, parvint à lui prendre le bras et arrêta le mouvement homicide.
A cet instant des clameurs et des fanfares éclatèrent. Des soldats entrèrent dans la salle, tandis qu'une rumeur immense assiégeait les jardins et le palais, faite d'un seul cri:
(( L'empereur! l'empereur! »
Flavius Vespasianus, suivi d'unepetite escorte, apparut.
Séduit par le ciel de la Campanie, l'empereur
revenait fréquemment dans cette province pour laquelle il avait toujours montré de l'afiTection. Il y possédait un modeste bien de famille, dont il continuait à s'occuper avec sollicitude, parmi les travaux et les soucis de l'empire. Car il ne reniait point les goûts simples de sa première existence, qui avait été celle d'un homme rustique, demi-patricien et demi-paysan. On racontait qu'il buvait encore dans un petit gobelet assez grossier qui lui venait de sa mère, préférablement aux coupes murrhines. Dès qu'il en avait le loisir, il retournait voir ses champs et il en profitait pour inspecter la province.
On ne savait jamais quand il arriverait; il aimait à surprendre son monde : manie de vieux soldat habitué aux rondes et aux alertes. Comme il voyageait sans train et sans courriers, il se montrait toujours inattendu, à la façon d'un dieu qui sort de son nuage. Il se déplaçait avec une rapidité incroyable, et, 'de même que les dieux encore, il semblait jouir de l'omniprésence. La crainte salutaire qu'il inspirait s'en trouvait augmentée.
Passant par Neapolis, il s'était rendu tout d'abord chez Furius pour l'interroger au sujet des événements d'Illyrie, et s'assurer par son
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rapport que les troubles étaient bien apaisés dans ce pays. En approchant de la villa, il avait entendu le tumulte des voix.
(( Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il au patricien. Que signifie cette violence envers ton hôte? »
La fureur de l'époux, qui allait peut-être tuer son rival, s'éteignit dans le respect qu'inspirait au Romain l'image de Rome, apparue dans la personne de l'empereur.
(( Vomine^ répondit-il, je viens d'apprendre qu'Elius Fortunatus, ici présent, m'a outragé pendant mon absence. Il a déshonoré Marcia, mon épouse.
— Comment le sais-tu, puisque tu n'étais pas là? Qui t'en a fait rapport?
■ — Celui-ci que tu vois... » Il désignait Ardelio qui, malgré le vacarme et la bousculade, s'était mis à dormir bruyamment et la bouche ouverte.
« Cet ivrogne! » dit Vespasianus avec dégoût, car le successeur de Vitellius était sobre. (( Au fait, on prétend que la vérité se trouve dans le vin. »
Puis il se tourna vers la jeune femme :
a Tu as entendu, Marcia Laurentia? Ton époux et cet homme ont-ils raison de t'accuser?»
Marcia regarda d'abord son amant avec une
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magnifique expression de fierté amoureuse. Puis elle répondit :
(( Us ont dit la vérité, seigneur. »
Vespasien se tut un moment et tous attendaient les paroles qui allaient sortir de ses lèvres impériales.
Il étendit le bras, fit le geste de balayer devant lui la foule.
(( Qu'on me laisse, dit-il. Je ne veux ici que toi, Furius, Elius et Marcia. »
Tous obéirent. Mais Ardelio dormait et ronflait encore. On le bourra de coups de poings pour le faire lever. Il s'éveilla, grognant, gémissant et demanda ce qui arrivait. On ne lui répondit que par de nouvelles bourrades, en le poussant dehors. Cependant les convives évincés chuchotaient entre eux, en sortant :
(( Pauvre Elius!
— Pauvre Marcia!
— Moi, je ne plains pas une coquette et un jeune sot.
— L'empereur sera sans doute impitoyable.
— Ne l'est-il pas toujours?
— La conduite rigoureuse qu'il vient de tenir envers Sabinus montre assez que sa justice ne se laisse pas aisément fléchir. »
On se rappelait l'histoire du Gaulois rebelle. Vaincu, traqué par l'armée impériale, il avait été obligé de disparaître, de se plonger dans les entrailles du sol, avec sa femme Eponina, qui était devenue mère parmi les horreurs souterraines. Au bout de neuf ans il était sorti de sa caverne, il était revenu à Rome implorer Flavius Vespasianus, ayant eu confiance en sa miséricorde. Mais l'empereur l'avait fait périr, et voué à une prison perpétuelle ses deux fils.
« Oui, disait quelqu'un, la justice impériale fut terrible en cette occasion. Mais Sabinus avait offensé la majesté de Rome.
— Elius et Marcia ont offensé la majesté des lois romaines. Elles n'ont pas de gardien plus sévère que Vespasianus, le réparateur et le réformateur, venu au trône pour restaurer ce que Nero, Vitellius et Caligula avaient détruit.
— Quoi donc, après tout? Elius et Marcia sont adultères? S'il fallait décapiter tous les adultères de Rome et de l'empire, la hache du bourreau serait vite émoussée. »
Seul dans le triclinium avec Furius, Elius et Marcia, Vespasianus méditait quelques instants encore, avant de prononcer les paroles qui allaient exprimer sa sentence impériale. L'homme
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en qui résidait la puissance auguste n'avait point l'aspect imposant et presque divin d'Octavius Cxsar ni de Tiberius; il n'avait jamais possédé, dans sa jeunesse, la beauté et les grâces caressantes qui donnèrent tant de séduction à Nero, dans son printemps. Sa stature était courte et carrée, sa face large avec un nez trop busqué et portée sur un cou de taureau; son front, à cause du casque sans doute, était chauve comme celui d'un vétéran.
Il ressemblait à ces centurions qui ont vieilli sous le harnais et mourront sans être allés au delà de ce grade; on eût dit, au premier abord, qu'il n'avait que l'âme d'un officier subalterne, minutieux, tatillon, tracassier et curieux des détails infimes du service. Parcimonieux ou plutôt avare, il poussait quand il le fallait l'ingéniosité jusqu'à la mauvaise foi, pour faire rentrer l'argent dans les caisses publiques, vidées par la folie de ses prédécesseurs. Il s'entendait merveilleusement à créer des impôts et à les percevoir. C'est ainsi qu'il avait rendu à l'Etat des finances, une armée et une autorité perdues : en se le rappelant, on cessait de le trouver vulgaire pour reconnaître en lui un véritable Romain.
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(( Elius, dit-il enfin, tu as offensé un consulaire, un magistrat de Rome. Sache-le bien, c'est un crime inexpiable. L'entraînement de la jeunesse ne saurait te servir d'excuse. Il serait absurde d'exiger que les jeunes gens fussent chastes, mais nul n'attente contre la sainteté du foyer conjugal sans attenter contre Rome ellemême et contre la sainteté des lois qui la maintiennent. Tu as choisi, pour lui infliger une pareille injure, punissable dans tous les cas, un des premiers citoyens, un préteur, dont la famille a rempli les charges les plus honorables, et tu as pris pour cela le temps même où le service de la République le tenait éloigné de sa maison. Tu mérites la mort ou le bannissement perpétuel. »
Marcia poussa un cri. Elius, immobile, sembla ne pas entendre.
(( Je te fais grâce, continua Vespasianus, sur le même ton tranquille. Ton père a servi vaillamment l'Etat, il commandait la cavalerie dans la dernière guerre des Gaules. Son nom demeure aussi célèbre que celui de Civilis, et c'est grâce à lui que nous pûmes réduire le rebelle Sabinus. Que sa mémoire te vaille aujourd'hui notre indulgence. Nous te prescrivons toutefois de quitter Neapolis sous trois jours et d'attendre
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notre permission pour y reparaître. Et toi, Furius, nous t'ordonnons de renoncer à toute vengeance contre Elius.
— Seigneur!...
— Obéis-nous... Je ne veux pas d'une querelle qui pourrait créer des partis et des factions dans le patriciat. Je ne veux pas que le sang noble soit répandu à cause d'une femme. Quant à elle, punis-la selon ton droit d'époux. Infligelui, si bon te semble, une dure captivité. Mais ne la répudie pas : le scandale serait irréparable, tandis que bientôt, Elius parti, Marcia enfermée dans ta demeure, on aura oublié, pour quelque événement nouveau, le tumulte d'aujourd'hui et les propos de cet ivrogne... Sors, Elius, sous notre protection... Et toi, Marcia, retire-toi dans le gynécée. Nous avons à converser avec ton mari de choses plus importantes que les folies d'une femme. »
Le jeune chevalier fléchit le genou devant l'empereur et quitta la salle, tandis que Marcia lui envoyait un dernier regard d'amour. Puis celle-ci se dirigea vers l'intérieur de la maison; elle s'en alla silencieuse et frémissante.
Vespasianus avait déjà commencé à s'entretenir avec le préteur des afl'aires d'Illyrie :
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(( Ton avis, disait-il, est donc que l'impôt sur les blés a paru justement excessif aux habitants de cette province, et qu'il serait opportun de le réduire de nous-mêmes, maintenant que les rebelles sont soumis, afin d'éviter de nouveaux troubles pourl'avenir? Cela me semble aussi fort raisonnable. Nous verrons comment on pourra regagner l'argent perdu ainsi. Le peuple souffre assez aisément les charges nouvelles pourvu qu'on diminue les anciennes. ))
Cependant les hôtes congédiés par Vespasianus s'étaient répandus dans le xystos, le second jardin qui s'étendait derrière le premier, selon la mode grecque. Ils allaient et venaient pour laisser se dissiper les fumées du vin, tout en commentant l'aventure du jour. Ils aperçurent Elius qui partait : en voyant qu'il sortait libre de cette maison, ils conclurent que l'empereur lui avait fait grâce, et l'entourèrent aussitôt, lui prodiguant mille caresses.
(( Vespasianus s'est montré clément pour toi, lui disaient-ils. Cela nous réjouit grandement mais ne nous surprend pas. Il devait cela à la mémoire de ton père, qui a si vaillamment servi dans les Gaules. »
Elius s'arracha à leurs embfassements et à leurs félicitations. Il leur expliqua qu'il était exilé, qu'il n'avait que trois jours pour se préparer au départ, et qu'il ne pouvait demeurer avec eux. Ces paroles les refroidirent, ils abrégèrent leurs compliments et montrèrent même quelque hâte à s'éloigner d'un homme auquel l'empereur n'avait pardonné qu'à demi. Elius put sortir.
Marcia n'était pas rentrée dans sa chambre, elle usait son indignation à marcher dans les spacieuses galeries que formaient les alœ, autour de l'atrium. Les nombreuses statues de héros et de nymphes adossées à la muraille, dans l'impassibilité supérieure qu'un ciseau grec leur avait communiquée, planaient Sur la misère et le trouble de cette vie mortelle comme autant d'images glorifiées d'une vie bienheureuse.
Un pas précipité retentit le long des corridors. L'empereur parti, Furius approchait. Bientôt il fut près de Marcia. Il la saisit rudement par le poignet :
(( Tu peux, dit-il, rendre grâce à la majesté de Flavius Vespasianus. Sans elle, sans le devoir d'obéissance qui me lie à une volonté auguste, ton amant et toi vous seriez morts.
— Je le sais, répondit-elle tranquillement, car l'orgueil lui faisait retrouver soudain tout son calme en présence de l'ennemi. Ce destin ne m'aurait pas effrayée. »
Furius haussa les épaules :
(( Tu parles comme une misérable folle. Cet amour infâme t'a dépouillée de ta raison et de ta pudeur. Tu n'es plus une patricienne, une Romaine, la fille de cette chaste Csecilia qui se demanderait, si par malheur elle vivait encore, comment elle a pu mettre au monde cet opprobre de sa race. Tu es semblable aux sorcières de Thessalie quand elles ont bu le breuvage magique et qu'elle errent démentes, la nuit, sur les montagnes en hurlant comme des chiennes. Je te méprise, je te chasse du pied loin de moi comme une chienne.
— Tu peux m'injurier, je ne t'entends même pas. J'aime Elius! Elius m'aime! Il est jeune, il est beau, Elius! Ce n'est ni un préteur ni un consulaire, mais un simple chevalier, pas davantage. Et pour moi c'est un dieu! Tu entends, Furius? Elius est mon dieu. Il est Apollon et je suis Daphné, mais je ne m'enfuis pas comme elle, je ne demande qu'à vivre dans ses bras. Il esc Jupiter, je suis Sémélé, et mon vœu suprême
est que son amour me dévore, qu'il me consume comme la foudre. Je l'aime! et je n'ai pour toi que dégoût.
— Prends garde! Ne me brave pas davantage; la puissance impériale ne te sauverait peut-être pas plus longtemps de ma colère.
— Ta colère m'est indifférente. Ou plutôt non, elle me réjouit. Elle atteste ton impuissance. Tu ne peux rien contre celui que j'adore. Ton maître te défend cette proie. Rage donc, Furius, tu n'y toucheras pas. Mais tiens, je suis là, moi, en face de toi, à ta merci, et je défie. Frappe donc, tue-moi!
— Ah! prostituée! chienne! »
Il leva sur elle son poing fermé : elle continuait de le regarder, et elle était en ce moment même impassible et souriante comme les statues qui l'environnaient. Le bras levé ne s'abattit point sur elle, le visage que son sourire provoquait se mit à sourire également, comme si la haine furibonde de son ennemi se fût brusquement dilatée, épanouie dans une pensée de triomphe. Les yeux ardents la contemplaient, brillants d'une joie plus atroce que la fureur.
(( A quoi bon s'emporter? dit-il avec une douceur sinistre. Je remets ma vengeance à
IIO LA DANSEUSE
Elius lui-même. La sage clémence de l'empereur se borne à l'exiler. Fort bien. Il ne te verra plus, il t'oubliera; les occasions d'infidélité ne lui manqueront guère ; car, tu l'as dit, il est jeune, il est beau, c'est un dieu, c'est Apollon, c'est Jupiter! Les Daphné et les Sémélé ne lui feront pas défaut, j'imagine. Toi, Marcia, chère épouse, dans cette maison où tu demeureras, s'il te plaît, prisonnière, tu seras une Ariane, et tu t'arrangeras pour vivre de regrets à défaut d'espoir.
— Elius ne m'oubliera jamais!
— Il est si beau, si aimable! Les femmes ne consentiront pas à ce qu'il te demeure fidèle.
— Il m'aimera quand je lui serai ravie, comme il m'aima longtemps quand je me refusais...
— Alors, il avait tout à attendre... Aujourd'hui, tu lui as tout donné. Les amants sont ingrats, Marcia très chère. Mais tu dois être fatiguée : va donc prendre quelque repos et souffre que je te laisse. »
Il s'éloigna; il alla conférer avec ses intendants et rédiger pour l'empereur, dans le tablinum^ un mémoire que celui-ci avait demandé sur les affaires d'IUyrie.
LADANSEUSb III
Il laissait iMarcia frémissante de colère et de crainte, car il avait réussi à ébranler la certitude qui seule taisait sa force et qu'elle étreignait pour ne pas sombrer tout entière.
Elle ne pouvait rester seule en ce moment. Elle appela :
(( Leontium! »
La Syrienne devait se tenir aux écoutes : elle apparut presque aussitôt.
Elle avait pris une physionomie affligée pour se conformer au chagrin de sa maîtresse; mais elle n'avait pu éteindre la lueur de ses yeux qui brillaient de plaisir.
Enfin sa vengeance commençait. L'homme qui l'avait autrefois abandonnée, elle l'amie, la favorite longuement choyée, pour l'épouse nouvelle, venait de recevoir une humiliation publique : le scandale était maintenant connu de Neapolis et ne manquerait pas d'aller jusqu'à Rome. Furius souffrait aussi dans son amour, qui survivait à la trahison et s'en exaltait peut-être. Marcia, elle-même, était punie d'avoir usurpé les droits que l'affranchie s'était acquis par tant de complaisance et de patientes adresses : elle était pour toujours déshonorée et séparée d'Elius jusqu'à la mort lointaine de
l'époux, si les tortures amoureuses qu'elle allait endurer dans la captivité et dans la solitude lui permettaient d'aller jusque-là.
Leontium tenait son visage incliné afin que Marcia ne pût y lire la joie du triomphe, qui s'emparait d'elle à mesure qu'elle s'approchait d'une de ses victimes, la plus faible et la plus humiliée.
(( Tu as tout vu, tu as tout entendu, Leontium, dit Marcia. Tu sais tout, sauf la sentence de Vespasianus. Elle est terrible sous sa clémente apparence. Il exile Elius et il me laisse à la merci de mon époux.
— Je te plains, domina. »
Elle saisit la frange du vêtement de la patricienne et y appuya ses lèvres. Cette marque d'un respect affectueux fut douce au cœur de iMarcia : elle passa à plusieurs reprises une main caressante sur la chevelure dorée de celle en qui, d'habitude, son instinct clairvoyant, et non pas obscurci par la douleur, devinait une ennemie.
(( Que vais-je devenir? » murmura-t-elle d'une voix presque puérile.
La terreur suscitée en elle par les dernières paroles de Furius l'avait rendue faible comme une enfant. Elle les rapporta à Leontium.
(( C'est un homme, ajouta-t-elle, et il connaît le cœur des hommes. Que les dieux me préservent de douter d'Elius! Mais la constance est bien plus difficile à son sexe qu'au notre, qui est capable de renoncer à tous les plaisirs pour le seul intérêt d'un unique amour. Peut-on demander cet effort à un amant, même à celui-là? Leontium, je tremble que dans sa haine Furius n'ait dit vrai!
— Je ne le crois pas, répliqua la Syrienne sur un ton de vague consolation propre à entretenir le doute chez celle qu'elle faisait semblant de rassurer. Non... Je ne le crois pas... Cependant...
— Tu vois bien, répliqua Marcia désespérée. Tu penses comme moi.
— Pas tout à fait, maîtresse... L'amour d'Elius m'a paru sincère : pourquoi ne te resterait-il pas fidèle, après tout? Les hommes sont inconstants, il est vrai, et leurs désirs, plus grossiers que les nôtres, ne permettent guère qu'ils montrent, en certaines occasions, le même désintéressement que nous. Mais peut-être cette règle n'est-elle point si absolue... Ah! il nous faudrait trouver un moyen pour que tu redevinsses libre.
— Un moyen? demanda Marcia. Lequel?
— Le sais-je?... Laisse-moi réfléchir... Non... tu ne voudras pas... tu n'oseras jamais...
— Je voudrai, j'oserai; je l'aime...
— Tu te l'imagines... je ne puis te dire toute ma pensée... il me faudrait être sûre...
— Sûre de quoi?
— Es-tu prête à tout... atout?... même à un crime?
— Je te comprends, dit Marcia, après un silence.
— Eh! bien?... Non, ne réponds pas, tu hésites... Il suffit... Je ne t'ai rien dit... Tu ne me dénonceras pas, au moins?
— Tu es folle. Continue, explique-moi ton plan...
— Non, non. N'en parlons plus! »
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