I. Tunicce iiiolestce
trapes : le parquet s'étant ouvert plusieurs fois, on vit surgir de ces orifices une forêt magique d'arbres tout resplendissants d'or, avec des jets d'eau parfumée. On murmurait. (( Etait-ce là (( le traitement que méritaient de tels criminels? (( Des rois en eussent été heureux. » Mais, tout à coup, des profondeurs souterraines étaient montées, par des trappes, des meutes de tigres et de lions. Et les bandits avaient été déchirés par eux au milieu de la forêt enchantée...
(( Ma mère et moi nous avions entendu raconter toutes ces inventions horribles, et nous nous attendions que les juges, afin d'exercer leur cruauté en amusant le peuple, trouveraient pour mon père quelque châtiment non moins étrange et affreux. Le jour du supplice arriva, on nous avait obligées d'y assister. Nous jetâmes ensemble le même cri; mon père, poussé par des soldats armés de fouets, entrait dans l'arène, tandis qu'un héraut criait d'une voix forte :
(( — Hylas, vil histrion, tu as détourné une (n Romaine, une femme mariée, une patricienne, (( l'épouse de l'illustre Helvidius. Tu mérites la « mort. Mais les magistrats ont eu un suprême (( égard pour un artiste si habile que le peuple
(( l'a surnommé un nouvel Orphée. Ils t'accor- (( dent la vie, si tu peux, comme le premier, (( charmer les oiseaux du ciel et entraîner les (( forêts à te suivre. ))
(( Mon père crut-il un instant que ces paroles de dérision lui offraient une chance de salut, que le peuple, en voyant une dernière fois quelles merveilles son art pouvait produire, réclamerait à grands cris pour qu'on lui laissât la vie? Ou plutôt ne voulut-il pas, avant de disparaître, exhaler tout son génie dans un effort suprême et, pour ainsi dire, dans un muet chant du cygne? Il se mit à mimer la fable d'Orphée de telle sorte, que lui, qui avait fait oublier tous les autres, fit oublier aussi ses triomphes précédents; pour la première fois, il ne portait pas de masque, et la beauté de son visage découvert paraissait sublime. Des spectateurs applaudissaient, des spectatrices pleuraient à grand bruit. En ce moment le décor, qui représentait un bois sacré, s'agita par un artifice secret, les arbres s'inclinèrent et semblèrent suivre les pas d'Orphée : un essaim de colombes, dressées à ces jeux, descendit de la voûte et plana sur sa tête, la couvrant d'un nuage d'ailes comme pour le défendre.
(( Ce n'est pas Hylas, c'est Orphée, reprit la (( voix du héraut. Mais voyons s'il ira jusqu'au (( bout de l'épreuve et attendons la fin. »
(( Il sonna fortement de la trompette; d'un cachot souterrain sortit un ours gigantesque. Le monstre se jeta sur mon père et le dévora. Et j'entendis la même voix qui raillait :
« Il n'a pas su charmer les bêtes féroces. Ce (( n'était pas Orphée, ô Alexandrins : ce n'était (( qu' Hylas. »
La jeune fille se tut, toute frissonnante à ce souvenir. Elius était ému... Non que le supplice d'Hylas le révoltât; le mime l'avait mérité; la loi permet à tout patricien de tuer l'histrion qu'il a surpris avec sa femme, ou qu'il a seulement trouvé sans raison plausible dans sa demeure. Et il estimait que la mort des condamnés peut servir de distraction au peuple, quand on la lui présente avec une mise en scène bien appropriée. Mais il était affligé parce que cette chose était arrivée au père de Psyché et qu'elle en avait souffert. Doucement il écarta ses cheveux sur son front, pour faire place à un baiser compatissant.
La nuit était calme comme le jour alcyonien auquel elle avait succédé. L'obscurité rendait sa
douceur plus voluptueuse et presque étouffante. Un poudroiement d'astres, flammes éparses de désir, manifestait encore un peu de vie tressaillante par des soubresauts de clarté. Le ciel, l'air, la mer étaient faits du même velours tiède et noir.
(( Petite Psyché, je t'aime, dit Elius, devinant qu'il la consolerait ainsi de tout.
— Tu as raison, Elius, il faut m'aimer. Je suis très seule. La mort de mon père m'a privée de ma mère aussi. Dircéto vit toujours, mais les chagrins et l'ivrognerie lui ont ôté la raison et le sentiment : elle n'aime en moi que l'argent que je lui donne. Mes compagnons me détestent, car ils sont mes rivaux dans l'art de plaire. Les riches vieillards et les beaux jeunes gens qui m'ont courtisée n'ont jamais eu d'amour pour moi. En moi ils ont cherché le plaisir et non moi-même. Aime-moi donc, Elius ! Hélios, ô mon soleil! aime Psyché, ta petite âme, et tu verras qu'elle t'aimera bien.
— Je le veux ainsi, )) répondit Elius.
Le murmure de leurs baisers était doux comme la plainte de l'eau ouverte par l'étrave du navire. Ils flottèrent longtemps ainsi.
Les étoiles pâlissaient quand ils arrivèrent à
la marine de Caprée. Le navire dut mouiller à quelque distance du rivage, la baie étant peu profonde. Une barque de pêche vint prendre Elius et Psyché. Debout, pour mieux voir, dans la nacelle, son écharpenuancéepalpitantdans la brise du matin, la jeune fille ressemblait à Iris, la messagère de Junon. Et sa forme, glissant ainsi sur la crête des vagues, était comme suspendue entre la mer et le ciel. Une bouffée de parfums souffla de la plage, traversant les flots. Caprée s'embaume d'un millier de fleurs différentes : elles exhalaient à la fois leurs âmes confondues, et c'était là le premier salut de l'île à la nouvelle arrivante qui lui venait ainsi, sous son voile, comme une limpide aurore.
En sautant de la barque à terre, la danseuse ne prit pas assez d'élan; elle retomba parmi l'écume de la dernière vague, dont elle sentit le baiser humide sur ses orteils nus. Le chatouillement de l'eau l'égaya et la plage retentit de son rire d'argent.
Caprée, la terre des chèvres, se vantait de préférences impériales : parmi tant d'îles heureuses dont la mer tyrrhénienne est semée, elle avait fixé la prédilection des maîtres de Rome.
LA DANSEUSE J-^y
Auguste, pour l'obtenir des NeapoHtes, leur donna en échange Tithécuse, tant il aimait ce rocher jailli, en pleine solitude, de l'harmonieux Océan. Son neveu en fit choix pour y vivre la fin de son orgie morose. L'air de cette île donne le vertige. Toutes les fleurs de l'Italie, d'autres lointaines et inconnues, dont la semence fut apportée par le vent de quelques rivages prodigieux, chantent sur les hauteurs l'hymne chaleureux des parfums; dans ce concert d'odeurs qui le circonvient, l'enveloppe et le fait presque défaillir, le voyageur marche tout étourdi vers des horizons qui l'éblouissent, une double ivresse le fait tituber. S'il goûte à quelque fruit dans un verger ou le long d'une haie, c'est un parfum qu'il mange; il boit un parfum dans le vin couleur de soleil et frais comme la rosée au cœur des roses. Caprée, belle et stérile, ne produit que son vin et ses fleurs. Elle refuse le pain aux hommes et leur prodigue le rêve.
Avant d'être consacrée par Tibère à Vénus, elle s'appelait l'Ile des Sirènes. Ses grottes marines, où l'eau se colore d'azur, de pourpre, d'émeraude et d'argent, furent creusées par la fantaisie de quelque démiurge, pour éclairer de leurs phosphorescences les ébats des nymphes.
Ses abords se hérissent de récifs étranges, d'aiguilles basaltiques, déchiquetées par le ciseau d'un Titan ivre ou furieux, et que flagellent de leurs ailes les grands oiseaux de mer.
C'est une terre de magie où les prodiges sont ordinaires et familiers. Le jour qu'Auguste y débarqua, une yeuse centenaire reverdit brusquement pour fêter la venue du maître. Douze villas consacrées par Tibère aux douze grands dieux font de cette île une sorte d'Olympe. Même un dieu étranger, celui de la Perse, Mithra, y a trouvé place. Profonde de cent pieds, une caverne ouverte sur la mer abrite son autel et son culte : sur une plaque de marbre, on lit le nom de l'enfant Hypathos, victime de quinze ans que Tibère sacrifia au Soleil. L'antre prodigieux, béant sur l'infini, s'emplit d'une ombre sereine et d'un murmure pareil à celui qui s'éternise au creux des coquillages ; les flots et les brises pleurent inconsolablement Hypathos. A peu de distance le rocher tombe à pic dans la mer, aussi droit qu'un mur : c'est ici le Saut de Tibère, d'où le tourmenteur faisait précipiter des hommes après les avoir longuement martyrisés, et cette fin leur était douce, par qui cessaient leurs tortures. De ce côté l'île est
farouche, et, malgré la lumière qui ruisselle, sa splendeur s'obscurcit : le fantôme du vautour impérial, accroché des deux serres au rebord de l'abîme, la couvre de ses ailes comme d'un nuage.
Mais un peu plus loin, là ou s'élevait la villa de Jupiter, palais principal de l'empereur, le spectacle s'épanouit jusqu'au fond du golfe de Neapolis, avec sa cité fleurie et le Vésuve qui se violacé sous une brume d'or; ce sont les golfes d'Amalphée et de Salerne, conques bleuissantes; c'est le fourmillement ensoleillé de la mer de Sicile. Elle ouvre dans le paysage une brèche splendide, par où l'on sent affluer le grand souffle de la Grèce. Le regard ici est roi de deux mondes.
La demeure choisie par Elius touchait à la Villa de Jupiter, abandonnée après la mort de Tibère. Souvent le jeune homme priait son amie de s'asseoir avec lui sur le seuil, et ils mêlaient longuement leur contemplation des horizons magnifiques. Ils se tenaient silencieusement embrassés : Psyché se blottissait contre son ami : son corps, auquel de rudes exercices avaient rendu la souplesse naturelle d'une jeune
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bête, se pelotonnait, se fondait parmi les draperies légères. Elius regardait et touchait avec attendrissement la petite bien-aimée devenue ainsi une chose toute frêle, qui ne tenait presque plus de place, et qu'il ne sentait plus que comme une tiédeur parfumée près de sa chair. Elle était un oiseau, une fleur, une âme familière et caressante. Psyché enfin, telle qu'on la représente, avec des ailes de papillon, car les ailes de la colombe seraient trop lourdes pour une telle fragilité.
Aussi, pour lui dire comment il l'adorait, il lui suffisait de répéter ce nom de Psyché qui ne la nommait pas seulement mais qui la faisait connaître toute. Elle, de même, pour lui signifier sa reconnaissance, se bornait à l'appeler par son beau nom à lui, clair et chaleureux comme le soleil de la passion : Elius.
Leur jeu le plus habituel était de se demander l'un à l'autre : (( M'aimes-tu? » et de se répondre (( Non », afin d'avoir le droit de se bouder quelques instants. Ou bien, encore, Elius feignait une grande jalousie parce que la danseuse ayant, comme Lesbie, privé un moineau, celui-ci venait becqueter une cerise sur ses lèvres. 11 menaçait de sacrifier la bestiole à Vénus, Psyché montrait
une terrible colère, et il devait ensuite obtenir son pardon par des supplications et des serments. Malgré tous les hasards de sa profession et de sa vie, Psyché était une amante puérile.
Un jour qu'ils étaient restés à la maison, elle eut ridée de danser devant Elius, afin de le distraire, et elle le lui proposa. Il fut heureux de la revoir dans le rôle de séduction où elle l'avait charmé quand elle n'était encore pour lui qu'une ballerine, gagée par Lamia pour amuser ses hôtes. Elle se mit donc à danser et à mimer; ils étaient seuls dans l'atrium aux colonnes de marbre blanc : un jet d'eau pulvérisait dans l'air une fraîcheur liquide, et parfois, au rebord des chapiteaux corinthiens, venaient se poser des colombes. Elles restaient là, charmées, et tellement immobiles, d'une blancheur si parfaitement semblable à celle de la pierre, qu'on les eût prises pour des sculptures en relief sur les abaques. Psyché bondissait et tournoyait dans la lumière, si légère et si vive qu'Elius, en regardant voltiger autour de sa tête sa chevelure d'or, la comparait à quelque . blonde abeille de l'Attique, quand les premières touches de l'aurore, frappant les ruches engourdies, en font sortir^ tout à coup, de fauves tourbillons.
Grâce à elle, l'atrium latin semblait envahi par un clair printemps d'Hellade.
(( Psyché, lui disait Elius parmi son extase, ô ma petite Psyché bondissante, tu n'es pas une simple danseuse habile en son art : tu es plutôt une des Heures qui s'est détachée de la ronde de ses compagnes, et qui, délaissant l'empyrée par tendresse pour moi, descend sur la terre, mais, encore soutenue par ses ailes, l'effleure à peine du bout de son pied nu. »
Psyché, le long des galeries, continuait son vol vagabond et entre-choquait ses crotales. Elle multipliait les caprices et les jeux. Tour à tour ses bras et ses jambes, nues au-dessous du chiton, sa taille renversée et tordue comme une flamme sous le vent, passaient au travers d'un cerceau. Dressée sur ses orteils, elle faisait tournoyer une coupe au-dessus de sa tête, tandis que ses pieds agiles obéissaient au rythme de la danse, et ainsi elle imitait les joueurs de cottabe. Puis, cessant de folâtrer, elle revenait à des attitudes harmonieuses et graves, aux danses du voile et du manteau, à la danse des mains jointes. Parce qu'il faut que l'image de la mort traverse nos plaisirs, non pour les troubler, mais au contraire pour nous en faire mieux aimer la
brève douceur, elle composa le geste de son corps dans l'immobilité des figures funèbres, qui plongent une main parmi leurs cheveux comme pour les arracher, et tendent l'autre vers le mort invisible qu'elles semblent pleurer sans larmes et, pour ainsi dire, avec une sereine douleur.
Puis, de ces rites majestueux du trépas, elle passa naturellement aux représentations de l'amour : la vie humaine n'est-elle pas comprise entre la couche nuptiale et la tombe? Elle imita la poursuite éternelle du berger et l'éternelle fuite de Galatée vers les saules, qui ne lui serviront qu'à voiler son abandon déjà consenti et retardé seulement par une voluptueuse pudeur. La danseuse muette fit tour à tour entendre la voix du double désir dans le pâtre et la nymphe : elle paraissait avoir deux âmes et deux corps, jusqu'au moment où ils ne firent plus qu'un dans cette fusion suprême qui est le terme de l'amour.
Elius, à demi étendu sur une natte qui recouvrait la mosaïque du pavement, se soulevait sur son coude pour la contempler. Il n'avait plus devant lui une Psyché unique, mais dix, vingt Psychés différentes, naissant tour à tour
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l'une de l'autre, et qui passaient devant lui, le temps de briller et de s'évanouir. Il songea pourtant qu'elle devait être lasse et la pria de prendre quelque repos.
Mais elle secoua la tête avec la pétulance d'une chevrette et s'écria :
'(( Regarde, regarde bien! Je ne suis plus Psyché, ta petite âme! Je suis Psyché qui fut l'amour de l'Amour. »
Et elle mima la belle fable milésienne. Elle était Psyché, elle était l'Amour, elle était à la fois et Psyché et l'Amour. Elle rayonnait tour à tour de joie, de désir, de douleur et de sublime espérance. Lorsqu'elle imita l'assomption bienheureuse de l'épouse vers l'empyrée, elle s'enleva d'un élan surnaturel; elle parut véritablement s'envoler, on croyait voir, derrière ses épaules nues, les ailes ocellées et diaphanes, les ailes de papillon qui soutiennent Psyché dans l'espace. Et, tandis qu'elle restait suspendue, ayant quitté la terre, ses pieds tenaient leurs pointes basses comme ceux d'un oiseau qui plane.
Retombée, elle courut vers Elius et lui jeta autour du cou ses bras frais dont les anneaux craquèrent.
Le jet d'eau s'était tu, la veine qui l'alimentait venait de se tarir. Dans l'absolu silence, l'amour fut souverain, et sa force étouffante, tout à coup, comme une angoisse.
Le lendemain, Elius mena Psyché à Anacaprée.
Autrefois, persécutés par leurs parents, deux amoureux s'enfuirent de Caprée vers l'autre extrémité de l'ile, à travers les rochers. L'amour et le péril ailaient leur marche, si bien que leurs bourreaux ne purent les suivre. Arrivés dans la lande broussailleuse qui s'étend au pied du mont Solarius,ils s'arrêtèrent et restèrent cachés parmi les buissons. Quand ils se crurent oubliés, ils construisirent là une sorte de hutte, à peine plus haute que les farouches cépées. Leur exemple attira dans ce lieu des indigents et des nomades, tous ceux que la pauvreté extrême ou quelque ancien crime tenaient éloignés de la ville. Ce fut l'origine d'Anacaprée, la seconde cité de l'île, née sous les auspices d'Eros. Elius y voulut conduire Psyché, par piété pour la mé-
moire de ceux qui s'étaient aimés jadis comme eux maintenant.
Le couple suivit la route merveilleuse qui relie les deux villes et que bordent les enchantements des deux golfes jumeaux, ceux de Salerne et de Neapolis. Us entrèrent, tout éblouis, dans Anacaprée. La ville ne ressemblait point à celle qu'ils venaient de quitter, elle paraissait plus riante et plus heureuse, étant fille de l'Amour. Les femmes plus belles parlaient un langage plus doux, et, tissant sur leurs seuils des étoffes de pourpre, elles chantaient à voix de sirènes. Elius et Psyché traversèrent des vignes où l'ormeau se festonnait de pampres retombants; ils étaient maintenant sur la croupe du mont Solarius. La pente pierreuse résistait durement à à leur effort, la montagne se faisait hostile.
(( Repose-toi, » dit Elius à Psyché.
Cette parole la fouetta comme un défi, elle prit les devants, bondissante. Il avait peine à la suivre. Bientôt le sommet fut sous leurs pieds.
Saisissant sa compagne par la main, Elius l'entraîna vers une chapelle à demi ruinée, vouée sans doute à quelque dieu indigète, et dont le toit plat était accessible, à cause d'un tertre auquel il s'adossait et qui s'élevait jusqu'aux
trois quarts de l'édicule. Un escalier de pierres disjointes les mettait de plain-pied.
(( Regarde vers le midi, dit Elius à Psyché : là commence une mer dont personne n'a jamais vu l'autre rive : la pensée, qui s'élance pour franchir l'horizon, revient en arrière comme une flèche renvoyée par le but. Vois à l'occident, au nord : c'est Pontia, c'est Prochyté, escortant la grande Pithécuse, ainsi que des nacelles escortent une galère. Voici, plus loin, le cap sous lequel dort Misène et qui a la forme d'un tombeau : tu peux même deviner, parmi ces brumes de perle, les monts de Terracine et ceux de Gaète. Cette large émeraude, c'est la campagne phlégréenne que,çà et là, des laves blanchissent. Salue Baies, la joyeuse, où nous nous sommes rencontrés, et Cumes vénérable, et la baie souriante de Puteoli, et le vert Gaurus et Nisita la charmante, qui flotte comme une barque au bout de son amarre. Ne crois-tu pas être encore à Neapolis? Le Pausilippe est tout proche entre les montagnes de Capoue et la mer; la côte en demicercle, semée de villes blanches, a l'air d'un collier, où par intervalle scintillent des joyaux clairs.
(c Tourne-toi, à présent, pour retrouver le cap
de Surrientum et sa péninsule violette, et plus loin les hauts rivages de Salerne et d'Amalphée qui descendent en étages vers la mer. Tourne encore, c'est Stabia, Pompeia, Herculanum, les trois filles du Vésuve. Si ton cher regard n'est point las, il découvrira, en suivant mon doigt tendu, les neiges lointaines de la Calabre, la plage de Psestum où sont les temples de Neptune et de Cérès; et enfin, ouverts jusqu'où son vol peut atteindre, toute la Lucanie et ses déserts. ))
Mais, autant qu'éblouie, *la jeune fille paraissait épouvantée. Elle supplia son guide :
(( Tais-toi, Elius, je t'en conjure, et ne m'oblige plus à rien voir. Je me sens défaillir. Mon âme est plus faible que mes yeux. Elle ne peut porter tant de magnificences. Le monde que tu me révèles est trop vaste. Il m'aspire, il m'absorbe, il m'engloutit. Je m'évapore dans sa lumière. Oui, mon frêle corps, et ma tunique légère, et aussi mon esprit frivole, il me semble que tout cela se dissout et se fond, comme les fumées roses de l'aurore dans les cieux envahis parle soleil... Prends garde, ami, tu vas perdre ta Psyché.
— Oui, répondit Elius, tu n'es en effet qu'une
petite abeille, une petite flamme dansante, un petit souffle mélodieux au milieu de cet univers! Tu n'y es, à vrai dire, qu'un brin d'herbe dans la prairie. Pourtant, je te le jure, si l'abeille cessait de voltiger, la flamme de danser et de luire, le souffle de chanter à mon oreille, cet univers serait à jamais immobile, noir et silencieux pour moi.
— Je te crois, mon bien-aimé, répondit-elle. Mais te plaît-il à présent que nous redescendions?
— Redescendons, » dit Elius.
LIV%E CIU^QUIÈmE