LES FURIES
ARCiA s'était retirée pour méditer dans le xystos, le second jardin et le plus solitaire. Depuis des semaines, Furius la tenait captive : parent ou ami, personne du dehors n'avait accès près d'elle. Sa mère, venue de Rome pour lui rendre visite, s'était vu refuser sa porte. La jeune femme ne pouvait converser qu'avec Leontium et ses esclaves. D'abord, écrasée sous les ruines de son bonheur, elle avait à peine senti cet isolement. Maintenant le vide et le silence lui causaient une angoisse distincte de son principal chagrin; elle étouffait, même
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sur cette montagne ventilée par les souffles de la mer. Mais elle ne voulait pas avouer sa faiblesse à son époux, non plus qu'à elle-même. Elle se redressait, sa douleur la drapait sévèrement et couvrait ses traits d'une ombre austère, comme le voile que les veuves ramènent autour de leur visage pour dérober aux profanes leurs larmes et leurs regrets.
La sombre parole que Leontium avait laissée tomber parmi ses plaintes, le jour de la catastrophe, obsédait encore sa mémoire. Sans cesse, elle entendait ces mots : « Es-tu prête à tout? » qui avaient un sens formidable, et il lui fallait se répondre: (( Non! )) Ils suscitaient une image qu'elle ne pouvait pas encore regarder fixement.
c( Es-tu prête à tout? )) cela signifiait : « hs-tu prête à tuer pour te rendre libre? »
Elle n'était pas encore prête. Ses nerfs refusaient d'obéir à son âme implacable. Un spectre lui barrait le chemin de la délivrance : elle n'osait passer outre.... D'ailleurs, Leontium ne lui avait plus jamais reparlé de cette chose. Pas un mot là-dessus, dans leur commerce quo-tidien; pas même l'allusion muette d'un de ces regards qu'un complice adresse à son complice. Marcia doutait si elle avait réellement entendu
ces paroles qu'elle ne pouvait plus oublier, ou si elles n'étaient pas nées spontanément dans son ouïe hallucinée, telles que des fantômes sonores.
Comme elle songeait ainsi, des pas résonnèrent près d'elle : Furius arrivait. Elle releva la tête lentement.
(c Que veux-tu?)) lui demanda-t-elle de la voix excédée qu'elle eût prise pour renvoyer un banal importun. Plus encore que douloureuse et irritée, elle se sentait lasse, infiniment.
De sa rude main, abattue sur elle, il lui meurtrissait l'épaule.
(( Je viens voir, dit-il, si ton orgueil résiste encore, ou s'il reconnaît enfin qu'il a trouvé son maître.
— iMon maître? reprit-elle, et son calme le méprisait. iMon maître, toi? ))
Elle était assise tout au fond d'un large trône de marbre, son coude reposait sur le bras sculpté du siège et elle appuyait son menton sur sa main, brillante de bagues. Elle laissait son regard remonter lentement, chargé de dédain et d'insultes muettes, vers le visage odieux qui se penchait en ce moment sur elle.
(( Tu n'es que mon geôlier, ajouta-t-elle avec
le même dédain nonchalant. Une femme comme moi n'a de maître que celui qu'elle se donne : sache-le donc, Furius. Mon maître, c'est Elius, ce n'est pas toi.
— Il est loin, répliqua Furius en ricanant.
— Il est hors de ton atteinte. Pourquoi te craindrais-je? Il n'y a plus que moi à qui tu puisses faire du mal. Mais tu n'oseras même pas me tuer. Ton empereur te l'a défendu et tu as peur de lui. Un préteur, un personnage consulaire, un lieutenant de l'Empire doit ménager ses intérêts et penser à sa carrière avant de céder à ses passions. Encourir la disgrâce impériale à cause d'une femme, cela est bon pour un simple chevalier, qui n'a de devoirs qu'envers son amour et non envers l'Etat. Mais la prudence sied davantage à un homme grave et considérable : même un peu de lâcheté ne le déshonore pas.
— Prends garde! ))
Une exaltation soudaine remplaça le calme insultant de Marcia; d'un bond elle fut debout.
(( Tu me menaces? moi je te défie! Comprends donc que je n'ai plus rien à ménager! Connais donc enfin de quelle haine je te hais! Si je savais où rejoindre Elius, je te tuerais pour
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courir à lui par-dessus ton corps. Mais il a disparu, il échappe à mon amour comme à ta furie. Et peut-être qu'une autre femme me l'a déjà pris. C'est cela, vois-tu, qui m'ôte la force du crime. iVlais toi, qu'est-ce qui te retient? Je te déteste, je te méprise, je t'ai trompé : tu es, par moi, la fable de Neapolis entière, et les petits enfants te mettent en chansons. Es-tu un homme? Venge-toi. »
Il la saisit à la gorge; ses larges mains la broyaient et l'étouffaient. Elle râlait, et ce râle était presque voluptueux. Elle mourait avec joie, enfin délivrée, dans un élan suprême vers l'ami lointain.
Mais l'étreinte se desserra. Furius, d'une terrible poussée, rejeta sa victime sur le siège de marbre, et la tête de Marcia se heurta avec bruit contre les sculptures du dossier. Puis, ayant blasphémé les dieux, il s'éloigna. Marcia demeurait étourdie, à demi morte, et regrettant de ne pas l'être tout à fait.
Furius marchait à grands pas vers sa demeure. Sous le péristyle, il rencontra Dorcas, l'esclave grecque; elle se dirigeait du côté du xystos, où elle devait porter à sa maîtresse un vase murrhin, qui contenait des parfums pour sa cheve-
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lure. C'était une jeune fille craintive : la brusque apparition de Furius qui s'avançait, le geste véhément et le regard chargé d'éclairs, l'épouvanta tellement qu'elle lâcha le vase : il se brisa sur les dalles inondées soudain d'un flot embaumé. Dorcas ne se sauva pas : elle eût craint d'irriter son maître davantage. Elle restait là, toute tremblante, attendant son sort. Furius avait maintenant l'emploi de sa colère : le hasard lui envoyait quelqu'un sur qui frapper. Il la regarda froidement, puis il lui dit ces seuls mots :
(( Suis-moi. ))
Docile et terrifiée, elle marcha derrière lui, jusqu'à la maison. En entrant dans la première pièce, une vaste exèdre, Furius appela d'une voix retentissante :
« Smilax! »
L'homme parut aussitôt : c'était le correcteur
des esclaves.
(( Prends celle-ci, lui dit Furius en montrant Dorcas pâle et agitée comme une feuille de tremble. Donne-lui les verges dans la cour, devant toutes ses compagnes, et sévèrement. »
La jeune fille en larmes se traînait à ses pieds; il la repoussa et la fit rouler sur le sol.
Mais un esclave s'était détaché d'un groupe
qui se tenait à quelques pas et qui ricanait en écoutant la sentence. Ahmos, l'Égyptien, aimait Dorcas depuis qu'il servait chez le préteur. C'était lui qui, au dernier banquet, avait failli se jeter sur un convive qui s'était permis, avec la jeune fille, des privautés humiliantes. Il avait entendu l'arrêt impitoyable et il avait blêmi.
«c Maître! » dit-il en s'avançant vers Furius.
Le préteur fronça le sourcil. Un esclave osait lui adresser le premier la parole! Certes il savait que les Égyptiens sont insolents, de même que les Grecs sont fourbes et les Syriens railleurs. Mais ceci dépassait la mesure.
(( Je ne t'ai pas appelé, dit-il avec rudesse. Va-t'en. »
L'esclave s'était jeté à genoux. Cet homme, qu'on devinait orgueilleux comme si son cœur eût gardé, dans la servitude, un peu de la superbe qui fige sur leur trône les pharaons, s'approcha en rampant de son maître.
(( Seigneur, balbutia-t-il, épargne les verges à Dorcas. »
Un sanglot lui coupa la parole. Furius le regardait et il avait presque plus de surprise que de colère. Cet Ahmos avait trouvé moyen de l'étonner. Un esclave, qui n'aurait dû ouvrir la
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bouche en sa présence que pour demander la vie, s'enhardissait jusqu'à intercéder auprès de lui en faveur d'une esclave! Ahmos, l'Égyptien, qu'il avait acheté sur le marché de Neapolis, lui demandait quelque chose comme à un égal, à un ami! En vérité cela devenait bouffon. Furius en oublia de faire rentrer dans la gorge de l'homme son impertinente prière, et celui-ci put achever :
(( Ordonne qu'on me châtie à sa place. »
Alors, seulement, le maître s'aperçut qu'il venait de perdre deux minutes à écouter un vil esclave.
(( Tu seras châtié, en effet, dit-il, pour t'apprendre à garderie respect. Smilax! ))
Le correcteur s'empressa d'accourir.
« Avant de donner à Dorcas sa punition, conduis Ahmos à l'ergastule. Il y restera, privé de nourriture, jusqu'à la troisième veille. Une autre fois, il sera moins prompt à nous importuner. ))
Smilax poussa brutalement Ahmos devant lui, l'Egyptien avançait avec lenteur, en chancelant.
(( Tu es ivre, » lui disait Smilax, et il lui piquait les reins ou les épaules avec l'aiguillon
qu'il tenait toujours à la main, car il était zélé dans son service et sa sévérité demeurait constamment en éveil.
Ahmos ne répondait pas. Il défaillait de pitié pour Dorcas, et, malgré la pointe cruelle qui le harcelait, comme un bœuf paresseux au labour, il se retournait à chaque pas pour regarder la jeune fille, et ce regard était rempli d'un amour désolé. Mais Dorcas ne le voyait pas : elle tenait les yeux baissés vers la terre, et elle continuait à trembler dans l'attente de la douleur.
La prison souterraine débouchait sur la cour par une porte basse, qu'on ne pouvait passer qu'en se courbant : de là partait un escalier qui aboutissait aux profondeurs du cachot : on eût dit l'entrée du Tartare. Arrivé là, Ahmos s'arrêta une dernière fois et plus longuement, mais l'hercule Smilax lui donna une poussée qui le fit rouler sur les marches visqueuses, et referma violemment la porte sur lui.
Il y avait beaucoup d'esclaves dans l'ergastule : le personnel de la villa était nombreux, et la discipline implacable multipliait les châtiments à propos de tout. Le maître était dur et emporté; le correcteur exerçait son ministère avec une rigueur particulière, car il avait été es-
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clave lui-même et se vengeait maintenant de son temps de servitude. On apercevait dans la prison des corps demi-nus qui avaient été déchirés par les fouets et brûlés par le fer rouge.
L'un des captifs, un jeune homme, presque un adolescent encore, auquel on venait de couper la main, regardait d'un air hébété son moignon qui saignait toujours, et il pleurait comme un enfant. Tout près de lui, deux autres, qui paraissaient sans âge et sans sexe, chauves, bouffis et ridés, pareils à des eunuques ou à de vieilles courtisanes, chantaient une chanson obscène. Une jeune fille de quinze ans à peine, douloureusement belle, mais d'une telle maigreur que l'on n'aurait pu la regarder sans larmes, avait l'air d'un fantôme enchaîné. Smilax la punissait, en la faisant mourir de faim, de lui avoir résisté.
Ahmos ne fit aucune attention aux autres prisonniers. L'ergastule n'était point nouveau pour lui : son orgueil si peu traitable l'y avait fait enfermer à plusieurs reprises. Et d'ailleurs il n'avait plus de pensée que pour Dorças et son supplice.
Il resta debout sur la première marche de l'escalier, tourné vers la porte, comme si son regard avait pu passer au travers. Il écoutait,
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épiant les bruits du dehors, arrivant, par sa volonté, à ne plus entendre les lamentations et les chants qui retentissaient autour de lui. Quelques minutes s'écoulèrent.
Puis il tressaillit.
Un cri de femme avait résonné dans la cour; il pénétrait jusqu'ici. Ensuite, ce fut un second, puis un troisième, et d'autres, d'autres encore, qui paraissaient ne plus devoir finir. Ahmos reconnut la voix de Dorcas, que les verges déchiraient.
D'un bond, il gravit l'escalier, se précipita sur la porte, tâchant de l'ébranler. Il eut beau la secouer furieusement; elle tenait bon. Alors, le colosse resta là, adossé contre la muraille, parcouru de frissons convulsifs, tordant ses mains dont les os craquaient; il se mit à rugir comme les lions de son pays, et ces rugissements étaient des injures contre le maître abominable.
Il vouait Furius aux horreurs de l'Amenthès, l'enfer égyptien, aux lames d'acier incandescentes, aux bains de plomb fondu où l'on reste plongé pendant trois mille années, la tête en bas. Il jurait de le tuer, dès qu'il serait libre, afin de hâter l'heure des expiations formidables.
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Pendant qu'il délirait ainsi à pleine voix, un des captifs, qu'il n'avait pas vu, Phtah, un autre Egyptien qui le haïssait pour sa beauté et sa force, l'écoutait attentivement, comme pour se graver ces paroles dans la mémoire, et il souriait.
Cependant Marcia était demeurée seule : elle vit approcher Leontium qui venait s'enquérir si sa maîtresse n'avait pas besoin de ses offices. Sa détresse se tourna, faute d'une amitié plus sûre, vers cette perfide confidente. Elle lui raconta comment Furius avait failli la tuer, et regretta qu'au moment ou son bras levé tenait la mort suspendue sur elle, il l'eût épargnée. Tout serait fini.
(( Je te plains, dit Leontium, et je cherche en vain par quels mots je pourrais apaiser ta douleur. Elle n'est que trop juste. Tu as perdu en vérité l'ami le plus charmant, celui dont toutes les femmes pouvaient t'envier la possession, cet Elius Fortunatus,le plus beau des chevaliers, la couronne de la jeunesse. Certes, Vomina, un tel malheur est digne de pitié. »
Emue sur elle-même de s'entendre plaindre, Marcia poussait de longs sanglots.
(( Si du moins tu étais libre de le pleurer à
ton aise ! Si tu pouvais savourer dans la solitude l'excès de ton infortune ! Mais on ne te laisse pas maîtresse de tes larmes. Sans cesse Furius rôde autour de ton désespoir : il t'épie, il compte tes soupirs, il s'en réjouit... Il t'opprime, il te réduit à la condition d'une esclave. L'Amour désolé te réclame, il s'afflige de ne plus te prodiguer ses joies. Oui, je te plains, maîtresse. Maudit soit le premier qui proclama la loi tyrannique du mariage! Grâce à elle, Furius te torture à son gré, tandis que l'empereur approuve et que j'entends ricaner toutes les femmes que tu as humiliées par ta beauté, tous les hommes que tu as réduits au désespoir. En vérité, moi Leontium l'affranchie, esclave naguère, j'ai grandement pitié de toi, Marcia Laurentia, épouse infortunée de Furius!... »
Tandis qu'elle parlait, la révolte grondait dans la poitrine de Marcia, vague blanche soulevée par le souffle de la colère. Derrière le front étroit et pur s'amoncelait l'orage de la pensée. Au plus profond de l'âme, des volontés farouches et obscures se précisaient enfin.
Quelques jours plus tard la patricienne était retirée dans sa chambre; Furius entra.
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Toute à ses pensées, elle ne l'avait pas vu venir. Brusquement, il se trouva près d'elle; Marcia fut étonnée à la fois par la soudaineté de son apparition et par l'expression nouvelle de sa physionomie. Ce n'était plus cet air dur et hostile avec lequel il l'abordait toujours; ses traits étaient détendus et animés, ses yeux brillaient d'un feu qui n'était pas celui de la colère. Sans qu'elle sût pourquoi encore, ce changement l'épouvanta.
c( Qu'y a-t-il? que veux-tu? » demanda-t-elle en reculant d'instinct.
Il sourit étrangement :
(( Tu es belle ! »
Elle comprit; elle fit un bond en arrière.
c( Je suis ton époux, continua Furius. Tu m'appartiens...
— Je ne suis plus à toi.
— Tu es à moi puisque je ne t'ai pas répudiée. Tant qu'il me plaît de te conserver dans ma maison, tu n'as pas le droit de te refuser à ton époux. Ton adultère ne t'a pas affranchie, que je sache.
— Je te hais.
— Peu m'importe. Je te hais aussi, moi. Et je te désire. »
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Il s'avançait vers elle, en ouvrant les bras. Près de Marcia, à portée de sa main, se trouvait une longue aiguille à friser : elle la saisit. D'un mouvement qu'il ne put ni prévoir ni arrêter, elle la lui planta dans la joue. Il se rejeta en arrière, la face couverte de sang. Mais aussitôt, sans prendre le temps d'essuyer ce filet rouge qui lui engluait la bouche, le col, et coulait jusque sur sa toge, il se ruait sur Marcia, la prenait à la gorge, comme l'autre jour.
Cette fois aussi, ses mains, avant de devenir homicides, lâchèrent prise : il aimait cette femme encore. Il l'épargna.
(( A partir d'aujourd'hui, gronda-t-il, tu ne sortiras plus du gynécée. Personne ne te verra plus, même de loin; tu ne verras personne que Leontium et Dorcas. Quand tu en auras assez, tu me demanderas grâce, et je déciderai alors ce qu'il me conviendra de faire. ))
Elle secoua la tête. Ce geste voulait dire :
(( Jamais. »
Il haussa les épaules et sortit.
Dans le corridor, il rencontra Leontium; à la vue de son visage ensanglanté, elle s'écria :
« Que t'est-il arrivé, seigneur?
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— Rien, répondit-il. J'ai excité la colère de Marcia et la vipère a piqué : voilà tout.
— Furius! cher seigneur!... »
Elle étanchait pieusement le sang qui coulait encore, avec son voile précieux, et la mousseline de Cos perdait ses nuances irisées comme celles du crépuscule ou de l'aurore, pour se teindre d'une pourpre vive. Et, tandis qu'elle plaignait son maître, la voix de la Syrienne se faisait douce, émue de pitié et de tendresse.
« Furius, reprit-elle, cher et illustre seigneur! tu ne peux savoir combien je souffre à te voir ainsi méconnu, offensé, trahi par celle à qui tu daignes accorder cette grâce insigne de porter le titre de ton épouse! Mon âme a gardé le souvenir de tes bontés anciennes. Lorsque Marcia Laurentia est venue s'asseoir à ton foyer, je suis rentrée modestement dans ma condition d'affranchie, comprenant qu'à elle seule incombait dorénavant le soin de ton bonheur. Elle était belle, sage et prudente; lorsque tu l'as choisie, le poison de Vénus n'avait point encore infecté son cœur. Je m'étais résignée à ce que d'elle seule te vînt désormais la joie. Ta maitresse redevenait naturellement la première de tes esclaves, malgré que tu l'eusses affranchie.
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On n'affranchit pas un cœur qui veut éternellement servir. Je cédai à l'épouse patricienne, à qui je jurai d'être dévouée, pour l'amour de toi, presque autant qu'à toi-même. Oui, Furius, je t'aimais tellement que j'en arrivai presque à l'aimer!... »
Des larmes opportunes l'interrompirent à propos ; elle reprit :
(( Vois-tu, seigneur, un maître ignorera toujours jusqu'où peut aller pour lui la piété d'une esclave. C'est un sentiment comparable à notre religion envers les dieux. Tu auras été mon dieu, Furius. y>
Il ne l'écoutait pas sans trouble. Après les injures et les marques de haine qu'il avait reçues de l'autre, ces paroles étaient douces à son oreille. D'ailleurs, Leontium était belle. A travers les gazes orientales, son corps par endroits luisait avec suavité et dégageait le parfum des aromates où chaque jour, pendant des heures, macérait sa chair précieuse : elle aimait tellement sa beauté, que, même sans souci de plaire aux hommes, elle la soignait comme les courtisanes font la leur. Son visage de nacre, sous ses cheveux fauves, avait la clarté d'une perle rose, et les inflexions de sa voix, modu-
lées comme un chant, agissaient avec la magie d'une incantation. Leontium, en vérité, possédait toutes les séductions des femmes de Syrie et leur subtile intelligence. La servitude et la nécessité lui avaient enseigné la manière d'en tirer le meilleur parti. Personne ne savait flatter plus dangereusement. Sa parole ressemblait au toucher d'une main qui caresse.
Furius la garda un instant contre sa poitrine.
(( Leontium ! » murmura-t-il, et le nom de la favorite, déchue toute à l'heure, maintenant peut-être triomphante, rappelait tout le passé.
Elle voulut faire attester aussitôt sa victoire :
(( Dis-moi que tu ne l'aimes plus! )) réponditelle très bas.
Cette hâte la perdit.
Furius venait de deviner tout son plan. Elle avait cru l'occasion bonne pour le reprendre; elle attendait ce moment depuis longtemps sans doute. Trahi et repoussé par Marcia, elle le jugeait assez accablé pour accepter avec joie cette compensation dérisoire : l'amour d'une ancienne esclave qu'il avait jadis élevée jusqu'à lui. Marcia l'avait trompé et maintenant Leontium le jouait. La Syrienne cherchait à tirer parti, pour son ambition, du malheur de son maître. Son dé-
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vouement, cette piété qu'elle affectait envers lui, n'était que mensonge! Duperie et comédie misérable, ses larmes, ses attendrissements, ses protestations humbles et enflammées! L'épouse et la maîtresse, toutes les deux lui avaient menti.
Il repoussa Leontium avec dégoût.
(( Va-t'en! As-tu donc pu croire, misérable, qu'une vile concubine me tiendrait lieu de l'épouse? C'est toi qui veux remplacer Marcia, en vérité? Mais tu traînes encore après toi toute l'infamie de ton esclavage ; malgré les parfums dont tu l'inondes, la puanteur de l'ergastule adhère encore à ta peau. Souviens-toi! quand je t'ai achetée, on voyait sur tes épaules les marques qu'y avait laissées le fouet de tes anciens maîtres. Si je te lavais de ton fard et de ta céruse, je les y retrouverais toujours... Et tu prétends me faire répudier Marcia, pour prendre sa place dans ma maison, après que je t'ai chassée de mon lit et que je suis rebuté de toi? Tu oses?... Va-t'en! va-t'en!... »
Déjà Leontium s'éloignait, pâle, sans un mot; les insultes de Furius l'avaient mordue au vif. Sa haine, qu'elle avait un moment fait taire dans une pensée d'ambition suprême, était mainte-
nant devenue de la rage. Elle entra chez sa maîtresse, près de qui elle avait perpétuellement accès.
(( Je viens de rencontrer Furius, lui dit-elle. Il m'a tout raconté. »
Marcia leva son regard sur l'affranchie, ce regard que les Romaines semblent avoir emprunté aux aigles impériales.
(( Me blâmerais-tu, par hasard? demandât-elle, et ses yeux étincelèrent.
— Que les dieux m'en préservent! Tu es ma maîtresse, Marcia Laurentia.
— Assez de ces sottes formules! Parle-moi comme une femme à une autre femme. Tu l'as fait assez souvent sans que je t'en eusse priée, et maintenant je te l'ordonne. Écoute, Leontium, viens ici, près de moi, tout près. Il ne faut pas que quelqu'un nous entende. Aucun esclave n'est sûr, tu le sais bien, toi qui l'as été; ces murs ont des oreilles pour écouter, une voix pour redire... Attends, regarde d'abord s'il n'y a personne dans la galerie... »
Leontium alla vers la porte, resta un instant sur le seuil et revint.
(( Il n'y a personne, Vomina.
— C'est bon. Assieds-toi là, tout contre moi,
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et écoute. Te rappelles-tu certaines paroles que tu m'as dites le jour où ce misérable Ardelio a trahi mon secret devant Furius, où Elius et moi nous avons été séparés? »
Leontium feignit l'étonnement et fit semblant de chercher dans sa mémoire.
« Quelles paroles, maîtresse?... Attends... Non, en vérité, je ne m'en souviens pas.
— Tu te souviens, mais tu n'oses pas l'avouer. Je vais te les rappeler, moi. Tu m'as dit qu'il y avait peut-être un moyen de nous sauver, moi et mon amour, et tu m'as demandé si j'étais prête à tout. J'ai répondu que je t'avais comprise et que j'étais prête. Mais, comme tu as cru me voir hésiter, tu n'as pas voulu t'expliquer davantage. Et sans doute as-tu regretté ton offre depuis, car plus jamais tu ne m'as reparlé de cette chose.
— iMais, maîtresse, c'est que...
— Eh bien! entends-moi, Leontium, et fie- toi à ma parole, ou, si tu aimes mieux, à ma douleur, à ma colère, à cette faim, à cette soif de vengeance qui ne me laissent plus vivre. Aujourd'hui je suis décidée... Plus près, plus près, Leontium, approche de ma bouche ton oreille. Voici ce que je te propose. Aide-moi à faire
mourir Furius, et demande-moi ensuite tout ce que tu voudras. »
Ces paroles semblaient d'autant plus terribles qu'elles étaient presque chuchotées dans le silence de la chambre. Marcia, qui avait crié à la face de Furius des menaces de mort, quand elle n'était pas encore résolue au crime, osait à peine murmurer son projet homicide à sa complice maintenant qu'elle s'y était déterminée. La volonté de réussir lui enseignait la prudence.
(( Maîtresse, répliqua Leontium, tu m'épouvantes. »
Et elle feignit une grande terreur. Elle voulait que Marcia arrêtât elle-même la décision terrible sans y être poussée; en la combattant, elle lui faisait mieux prendre conscience de sa volonté homicide et l'incitait par la contradiction à s'y cramponner.
(( Quoi donc, reprit Marcia, ne reconnais-tu pas tes propres mots et ta propre pensée?
— J'ai parlé dans la fièvre, répliqua l'affranchie, dans le trouble que m'inspirait ta douleur.
— Non, tu m'as parlé alors comme il fallait; c'est maintenant que ton langage est vain et absurde. Leontium, réfléchis donc! Pour me
débarrasser de Furius, pour me rendre mon bien-aimé, pour ressusciter ma vie détruite et pareille maintenant à une mort, que faut-il? Un peu de poison! Quelques gouttes de poison, Leontium, ou plutôt d'élixir sauveur et bienfaisant, voilà à quoi tiennent mon existence et mon bonheur. »
L'exaltation de son âme ne se manifestait que dans le feu de ses yeux, sa voix demeurait basse, coupée par des souffles de haine, elle haletait en chuchotant :
(( Tu connais l'hippomanès, Leontium, la drogue puissante et subtile dont personne ne sait la composition, pas même ceux qui la vendent, mais dont les effets sont infaillibles et formidables? L'hippomanès, qui abrège au gré des héritiers la vieillesse des testateurs entêtés à vivre, qui venge les injures irrémissibles, et qui délivre les épouses torturées comme moi par leurs époux! L'hippomanès secourable et véritablement divin, qui permet aux amants séparés de se rejoindre, en éteignant les jalousies importunes! C'est lui qui me sauvera, c'est lui qui nous rendra l'un à l'autre, Elius et moi, pourvu que tu m'y aides.
— Y songes-tu, maîtresse? As-tu compté les
périls et les risques d'une telle entreprise? L'infamie, les tourments, la mort?
— J'ai songé à la vie, Leontium, à ce qu'elle sera pour moi si je ne prends pas le seul chemin par où je puisse courir à la délivrance. Et cela m'a suffi.
— Certes, ton âme est noble et hardie, je le sais. Mais tu ne t'exposes pas seulement à mourir. Tu braves les supplices, toi dont la chair délicate et toujours choyée redoute le froissement d'un pétale de rose! Tu encours l'opprobre et la honte avec une âme patricienne, qui les sentira de même que ton corps sentirait le fer rouge! O Marcia Laurentia, ne t'abuses-tu pas sur toi-même, sur ce qu'il t'est possible d'endurer?...
— J'ai subi les pires souflTrances et je vis.
— Si tu étais une esclave, une affranchie, comme moi!... Notre condition nous met en état d'affronter tous les supplices et tous les outrages; d'avance elle nous y habitua. Elle nous rend insensibles à l'humiliation, réfractaires aux remords. Traitées en bêtes, nous n'avons que des instincts et aucuns devoirs. Nous pouvons aller au bonheur par le crime, ou plutôt il n'y a pas de crime pour nous. Mais
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toi, maîtresse, qui es d'un sang précieux et d'une origine illustre, peux-tu oser contre les dieux et contre toi-même ce qu'une Leontium oserait?...
— Tu veux dire, interrompit Marcia avec violence, que je suis plus lâche que Leontium? Cette fois, c'est toi qui t'abuses. S'il en était encore besoin, cette parole seule m'aurait décidée... »
Elle garda le silence une seconde. Puis elle saisit le bras de Leontium, et, comme si elle eût prononcé un serment :
(( Furius mourra, » dit-elle.
L'accent convainquit l'affranchie que cette fois la décision de sa maîtresse était irrévocable : il devenait inutile de ruser davantage et de combattre plus longtemps cette volonté pour la rendre plus farouche.
Les deux femmes se regardèrent et chacune put contempler sur le visage de l'autre sa propre expression. Elles n'avaient pas eu un éclat de voix, pas un geste de violence, et cependant leurs faces respiraient cette cruauté immobile, cette férocité impassible et suprême que l'art grec donne aux Erinnyes. Marcia, la patricienne, dans la robe blanche qui seyait à
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ses traits pâles et à ses cheveux noirs; la Syrienne Leontium, d'une grâce si perfide sous les mousselines teintes qui accompagnaient si bien la douceur de sa figure sculptée dans un bloc de perle rose, ressemblaient à deux furies infernales méditant quelque prochaine tragédie, dont les protagonistes seraient la mort et le destin.
Au bout d'un instant elles se séparèrent. Deux mots suffirent pour régler le reste de l'affaire et le rôle de chacune. Leontium, qui sortait librement, se chargeait d'acheter la drogue, Marcia trouverait moyen de la faire boire à son époux.
Maintenant, la patricienne était seule. Elle se leva, elle alla embrasser la statue de Junon, protectrice de toutes les femmes. Dans une piété atroce, elle l'implora, lui demandant de l'assister en cette entreprise si juste contre un tyran impitoyable et jaloux. Elle remit sa cause avec confiance aux mains augustes de la Reine des dieux.
Furius passait à ce moment dans le corridor; il aperçut Marcia agenouillée, et qui allait se relever.
(( Tu priais la déesse? dit-il avec ironie. Etaitce pour Elius ou pour moi?
— Pour toi, )) répondit-elle d'un ton calme.
Seule et à pied, vers la tombée du jour, Leontium descendait les rues qui mènent à la ville basse. Personne ne l'aurait reconnue : elle avait couvert ses beaux cheveux fauves d'un voile grossier qui aurait convenu à quelque pauvre marchande d'herbes et qui, retombant jusqu'à sa ceinture, cachait entièrement la richesse de sa taille. Si indolente à l'ordinaire, elle marchait cette fois à pas pressés ; son allure glissante et rapide ressemblait à une fuite, le long des murs... Elle avançait en hâte, par les voies étroites, tumultueuses, entre les maisons démesurément hautes. Les relents de ces quartiers pauvres offensaient sans cesse son odorat, mais elle avait autre chose à faire que d'y prendre garde. Elle croisa les matelots ivres qui remontaient du port, et qui en passant l'insultèrent. Des jeunes gens efféminés, sortis d'une taverne, la poursuivirent en lui jetant des cailloux; une revendeuse, qui cheminait, ployée en deux sous une énorme charge, la heurta exprès avec son sac et manqua la faire tomber : quelque chose en elle, bien qu'elle fût déguisée, trahissait aux yeux de ces gens une élégance odieuse.
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Brusquement, elle fut entourée par une troupe de femmes hurlantes qui débouchait à un carrefour : ces nymphes en folie fêtaient la bonne Déesse et voulurent l'entraîner avec elles dans une de ces orgies qu'elles célébraient au fond des temples secrets, loin des regards des hommes. A force de se débattre, elle réussit à leur échapper, laissant entre leurs mains un morceau de son voile.
Délivrée, elle hâta encore sa marche, tourna une ruelle, longea une maison toute retentissante de cris et de rires, puis elle s'engagea dans une impasse et heurta enfin à la porte d'une masure sordide et sinistre. Un grognement, une toux, lui répondirent de l'intérieur, puis des pas pesants s'approchèrent, une clef grinça dans la serrure, la porte tourna sur ses gonds criards, et sur le seuil de l'antre la sorcière parut. Grande, osseuse, des mèches de cheveux blancs encore un peu jaunâtres, des lèvres violettes, pareilles à celles d'une mauvaise plaie, des taies sur ses yeux, qui ressemblaient à de l'eau croupie, elle sentait la fièvre, le maléfice et le crime. Loqueteuse, elle portait des bijoux qui resplendissaient sur sa crasse comme des perles sur du fumier.
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(( Qu'est-ce que tu veux? gronda-t-elle. Il est bien tard! »
Tel était son accueil à toute visite, aristocratique ou plébéienne. Cette mégère couverte de haillons et de joyaux était très riche; tous pouvaient avoir besoin d'elle, elle n'avait besoin de personne.
(( Je veux, répondit Leontium, que tu me vendes de l'hippomanès. »
La vieille attendait cette réponse : depuis le moment ou elle avait entendu frapper à sa porte, elle savait ce qu'on venait lui demander. Pour décider quelqu'un à faire une longue route jusqu'à son taudis, à travers des quartiers immondes et dangereux, il n'y avait que cette envie d'acquérir chèrement la drogue redoutable qu'elle seule, à Neapolis, pouvait fabriquer selon les recettes authentiques. La composition de l'hippomanès demeurait encore un mystère : un même mot désignait l'excroissance de chair que présente le front des poulains nouvellement nés, et une sorte de plante, connue des magiciennes; l'une et l'autre servaient également pour les philtres. On ne connaissait rien de ce poison que ses effets formidables lorsqu'il était préparé dans les règles : cette ignorance obli-
geait de s'en rapporter entièrement à la bonne foi et à l'habileté de celles qui le débitaient.
Aussi, quand l'une d'elles avait renom de vendre le véritable hippomanès, sa fortune était faite : elle voyait venir à elle tous les héritiers impatients, toutes les femmes mal mariées, tous les gendres, toutes les brus que tourmentait une belle-mère acharnée à vivre, et généralement ceux et celles qui avaient un intérêt à la mort rapide et discrète de quelqu'un. Elles entouraient, d'ailleurs, d'une grande prudence la pratique de leur commerce et se cachaient soigneusement des magistrats. Malgré ces précautions, les empoisonneuses eussent été maintes fois découvertes et leur mortelle industrie eût fini à l'amphithéâtre, si la complicité de tant d'illustres personnages qu'elles avaient servis ne les eût protégées.
(( Tu me demandes de l'hippomanès, répéta la vieille comme si elle avait mal entendu. Par quelle sottise ou par quelle malice t'adresses-tu à moi pour une chose semblable? Eh! sais-je seulement ce que c'est que cet hippomanès, cette drogue abominable? La méchanceté des gens, en vérité, est bien grande. Me faire passer, moi, pour une empoisonneuse!
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— C'est une calomnie, en effet, railla Leontium. Tu n'es qu'une honnête marchande de poisons, Canidia. »
On surnommait ainsi la vieille, par allusion à la sorcière que Flaccus a maudite.
(( Moque-toi tant que tu voudras, repartit la mégère. Je te défie de trouver ici ce que tu cherches, ma belle.
— Sûrement, je ne le trouverai pas : tu l'as trop bien caché. Mais si je te montre ceci — elle tirait sa bourse et l'agitait sous le bec de la harpie — tu iras me le chercher toi-même. »
L'autre secoua la tête, en signe de refus. (( Canidia, il est tard et je suis pressée. Ne fais pas l'enfant. L'hippomanès, allons!
— Je ne t'en vendrai pas. On risque trop!
— Ah! tu en as donc? Tu vois!
— Mais non, je n'en ai pas... Je voulais dire que si j'en avais je ne t'en vendrais pas.
— Trop tard, trop tard! tu viens d'avouer. D'ailleurs, tout NeapoHs te connaît, gracieuse Circé, Calypso enchanteresse, beau visage d'amour! On sait d'où ta richesse te vient...
— Ne dis pas cela : je suis pauvre, très pauvre, gémit la vieille avare avec une parfaite sincérité.
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— Vraiment?... Alors ces bijoux qui brillent si magnifiquement sur ta peau sale, c'est un galant, ce n'est pas l'hippomanès, qui te les a donnés?
— Tu dis la vérité en te moquant. Ils me furent offerts par un seigneur qui m'aimait, lorsque j'étais jeune et pour le moins aussi belle que toi.
— C'était au temps des rois, sans doute... Au fait, tu as peut-être été l'amie de Tarquinius Superbus?... Ta conversation me divertit infiniment, Canidia. Mais, je te l'ai dit, il faut que je rentre. On m'attend, et la maison de Furius, le préteur, est loin d'ici... Allons, l'hippomanès, dépêchons.
— Furius, le préteur? répéta Canidia.
— Lui-même. C'est mon maître, ou du moins il le fut; car, dans sa bénignité, il a daigné m'affranchir... Je suis ici pour son service, ajoutât-elle avec une ironie terrible.
— -Que ne le disais-tu tout de suite! Je t'obéis. ))
Elle se dirigea vers le fond obsur de la boutique et revint presque aussitôt avec une fiole brune; elle la remit à Leontium, qui lui tendit la bourse.
La vieille sembla compter d'un regard expert
les pièces d'or, qu'elle fit ensuite sauter dans sa main.
(( Ce n'est pas beaucoup, dit-elle avec une grimace.
— Comment? s'écria l'affranchie. Il y a là trois fois le prix de ta bicoque.
— Et le risque, ma mignonne, le risque, est-ce qu'il ne compte pas? A force d'être accommodante, je servirai un beau soir de souper aux lions, pour avoir obligé d'illustres personnages qui ne se soucieront guère de moi, alors.
— Je plaindrai les lions, répliqua Leontium, s'ils n'ont que toi à se mettre sous la dent... Adieu, charmante Canidia. »
Elle allait sortir. Auparavant, elle se retourna.
(( Dis-moi, ta drogue est loyale? On peut s'y fier?
— Je suis honnête, répondit la vieille, et il n'existe pas d'hippomanès comparable à celui-là. J'y ai mis tout mon art. Il agit très promptement, il produit un délire d'apparence naturelle et qui aboutit toujours à la mort. Le noble Furius en sera sûrement satisfait... A propos, si tu pouvais me recommander à lui, pour que les magistrats cessent de me persécuter?... Il de-
vient bien difficile à une pauvre femme de gagner sa vie!...
— Je n'y manquerai pas, répondit Leontium, et il sera touché de ce que tu fais pour son service. ))
Sur ces mots, elle sortit. *
Elle hâta sa marche encore davantage : il lui tardait d'être de retour avec la drogue précieuse, et, tout en pressant le pas, elle s'appliquait à garantir du moindre heurt la fiole qu'elle dissimulait sous son voile. Elle retraversa les mêmes quartiers, rouges de l'orgie nocturne à présent. Elle ne se sentait pas trop dépaysée ; Grecque et Syrienne à la fois, elle reconnaissait dans les propos qui arrivaient de temps en temps à son oreille l'ionien que l'on parle aussi sur les côtes de Syrie : Neapolis, même sous la domination latine, ne cessait pas tout à fait d'être une colonie hellène. Un instant Leontium, en écoutant deux pêcheurs se quereller à l'angle d'une rue, se crut transportée sur les quais de sa ville natale, à l'heure où les barques venaient de rentrer, où l'on vidait les filets sur le pavé, et où les matelots discutaient âprement le partage de la prise.
C'était sur cette plage syrienne que des
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pirates l'avaient enlevée à douze ans, un jour qu'elle flânait seule; ce souvenir lui rappela tous ceux de sa première jeunesse, qui lui demeuraient cruels, les années d'esclavage chez son maître en Sicile, et la méchanceté de sa maîtresse qui la faisait souvent flageller, s'apercevant qu'elle plaisait trop à son mari. Enfin, la mégère, dans sa jalousie, avait exigé qu'elle fût vendue, et, dès lors, ses infortunes avaient cessé. Achetée par Furius au marché de Neapolis, elle était devenue aussitôt sa favorite, et elle avait tenu chez lui la place d'une épouse, jusqu'au jour maudit où, Marcia Laurentia étant entrée dans sa maison, la concubine avait dû céder son rang et son autorité à la vierge patricienne.
A cette pensée, la colère de Leontium se réveillait; et le souvenir de l'outrage récent l'exaspérait encore.
Mais d'avance elle goûtait la vengeance suprême qu'elle avait préparée de si loin contre le maître ingrat et dur. Elle s'applaudissait de l'œuvre que déjà elle avait su accomplir. C'était elle qui avait poussé par ses conseils, ses insinuations et même ses railleries, l'épouse de Furius dans les bras d'un amant; c'était elle encore, abritée derrière le misérable Ardelio, qui
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avait rendu leurs amours publiques et déshonoré le mari en perdant la femme. Enfin, ce serait elle que Marcia vengerait en croyant se venger elle-même, lorsqu'elle ferait boire le poison à Furius.
Comme elle avait mené habilement sa maitresse jusqu'au bord du crime! D'abord c'avait été une simple parole jetée et aussitôt reprise, mais que Marcia ne devait plus oublier, car elle était tombée sur son âme au moment le plus critique de sa vie. Puis un silence étrange, qui la rappelait mieux que toutes les allusions à la mémoire de la prisonnière, occupée à remâcher sans cesse les pensées amères ou tragiques dont elle se nourrissait dans sa captivité. En dernier lieu, lorsque iMarcia était sur le point de se déterminer à la chose innommable, une tactique toute nouvelle, une feinte résistance savamment graduée pour aiguillonner sa volonté et pour la faire sauter dans l'abîme. Amour, fureur, énergie criminelle, tous ces transports et toutes ces convulsions d'une âme qui croyait sentir pour son propre compte, c'était elle qui les avait suscités afin de s'en servir. Marcia, et avec elle Furius son époux, Elius son amant, avaient joué chacun sans le comprendre le rôle
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assigné par elle, pauvres acteurs que sa fantaisie entre-choquait jusqu'à ce qu'elle les brisât l'un contre l'autre.
Dans l'ivresse de la vengeance maintenant prochaine, elle allait devant elle, insensible à la fatigue; elle gravit la rampe ardue du Pausilippe presque aussi rapidement qu'elle venait de la descendre. Elle eut bientôt atteint la villa de Furius; elle y entra par une petite porte de côté qui ne servait qu'aux familiers de la maison, et, sans perdre un instant, elle se rendit aux appartements de Marcia, qui, par l'ordre de son mari, ne devait plus sortir du gynécée.
(( Eh bien! demanda la patricienne levant vers elle sa face anxieuse encore pâlie par la captivité, tu Vas ?
— Regarde, » répondit Leontium.
Elle avait tiré la fiole brune de dessous son voile, elle l'élevait en l'air le plus possible pour la présenter à la lumière d'une lampe qui brûlait sur une haute colonne.
(( Ainsi donc, voilà l'hippomanès, prononça la jeune femme lentement, tandis que ses yeux, brillants d'une flamme nouvelle, s'attachaient sur le liquide qui se dorait à la clarté. C'est lui qui possède ce mortel et bienfaisant pouvoir
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d'abréger les vies odieuses, les vies nuisibles, celles des tyrans, des mauvais époux et de tous ceux qui régnent par l'injustice, la violence, la douleur, inaccessibles en apparence et inexpugnables. Ouvrier de mort ou plutôt libérateur et justicier sublime, n'a-t-il point en lui quelque chose de la divinité? Noble, magnifique et toutpuissant hippomanès, souffre donc que je t'adore comme un dieu et que je t'implore aussi. Je t'adjure d'employer en ma faveur toute l'énergie souveraine dont tu disposes. D'autres, je le sais, veulent te rendre complice de desseins impies et font de toi un abus sacrilège. Mais moi, ce n'est point sans justes causes que je t'invoque; ce n'est point témérairement que j'ai recours à toi. J'aimais, j'étais aimée : Furius m'a séparée de mon amour. J'étais une femme libre et du plus illustre sang de Rome : il a fait de moi une esclave. J'étais très belle : il a détruit ma beauté par l'insomnie et par les larmes. Je te donne ces trois crimes à venger : exauce-moi donc, ô dieu inconnu qui résides dans l'hippomanès! Que Furius meure!
— Que Furius meure! » répéta Leontium.
Chaque jour le préteur avait accoutumé de
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prendre, après son bain, une coupe de vin parfumé et mêlé d'épices que lui apportait un esclave. Il se trouva que l'homme chargé de ce soin était entré tout nouvellement dans la maison et qu'il ne savait rien encore de ce qui s'était passé entre Marcia et son époux. Sa simplicité naturelle, jointe à cette ignorance, et l'impossibilité où il était de soupçonner l'intention de sa maîtresse, parurent aux deux femmes des conditions favorables à leur projet. Marcia le fit mander par Leontium auprès d'elle, comme Furius était absent.
(( Davus, lui dit-elle, j'attends de toi un service. »
L'esclave courba la tête, en étendant les bras pour attester sa soumission.
(( Le noble Furius est incommodé depuis quelques temps par une fièvre tierce qui le fatigue beaucoup. Son médecin lui a prescrit un remède excellent qui doit le guérir, mais l'illustre préteur a peu de foi dans la médecine et s'est refusé jusqu'à présent à boire le breuvage ordonné. Voici ce que je réclame de ton obéissance. Avant de donner à ton maître la coupe de vin aromatisé, tu me l'apporteras; j'y verserai l'élixir. Furius le boira sans s'en aperce-
voir et il guérira de sa fièvre. Pour toi, je te récompenserai de telle façon que tu auras le pécule nécessaire pour acheter ta liberté. Tu m'as comprise? ))
L'esclave hésitait, se troublait.
« C'est que, domina... je ne suis qu'un pauvre esclave, et l'illustre Furius ton époux est un maître redoutable. S'il se doutait de la fraude il me châtierait affreusement.
— Mais il ne s'en doutera pas. Mêlé au vin, l'élixir n'a pas de saveur distincte; il est impossible de deviner sa présence ni par le goût ni par l'odorat. Furius boira sans se douter de rien, te dis-je, et dans la suite je te promets le secret sur le service que tu m'auras rendu. Je t'en donne ma parole, bien que je sois une femme noble et que tu ne sois qu'un esclave. Si tu me refuses, je saurai t'en punir par les fourches, le cachot et les ongles de fer. Choisis.
— J'obéirai, maîtresse, » répliqua Davus tout tremblant.
Puis, sur un signe d'elle, il sortit.
(( Et maintenant, dit Marcia, que les dieux et les déesses immortelles me soient propices! Junon surtout, qui protège les femmes et qui intervient souvent dans leur destinée!... »
Le lendemain, Furius prit son bain comme à l'ordinaire, et l'esclave lui tendit la coupe après l'avoir d'abord portée à Marcia. Il but.
La patricienne, toujours retirée dans sa chambre où la confinait la sévérité de son époux, se faisait lire par Dorcas un fragment d'Ovide qu'elle n'écoutait point. Une apparition étrange entra tout à coup dans la pièce. Un homme, le visage enflammé, les yeux hors de la tête, les lèvres retroussées sur les dents, comme celles d'un chien qui va mordre dans un accès de rage, fut devant elle. Il ouvrit les bras, et l'écume lui sortait de la bouche, tandis qu'il répétait le nom de Marcia en bégayant, avec une passion enfantine et furieuse, comme les caprice des fous. C'était Furius, et il était fou, en effet, de cette folie erotique que déchaînait l'hippomanès chez sa victime avant de la tuer. Il avançait d'une marche titubante, ainsi qu'un homme pris de vin. D'horreur, Marcia oubliait sa vengeance et ne bougeait pas.
Il allait la saisir, ses lèvres souillées allaient toucher les siennes; la peur de ce contact la fit se rejeter en arrière avec un cri.
Furius tremblait de tous ses membres. Ainsi que les misérables atteints du mal sacré, il
tomba brusquement à terre; là, il se mit à ramper et à se tordre, exhalant encore le nom de Marcia. Ensuite, sa langue se lia et il ne proféra plus que des grognements de bête : la paralysie mortelle le gagnait. Il ne parlait plus, il entendait encore. Marcia se pencha vers lui, et, tout près de son oreille, elle prononça d'une voix très calme :
« Tu meurs, Furius, et moi je vis. Je t'ai empoisonné. Me voici libre et mon Elius m'attend. ))
Le convulsionnaire se tordit plus fort; il tourna vers elle une face que l'horreur du Tartare noircissait déjà. Ses lèvres se crispèrent inutilement, ses yeux jaillirent des orbites. Une secousse plus terrible que les autres l'agita des pieds à la tête, puis il devint immobile.
Dorcas s'était enfuie, épouvantée. Marcia et Leontium se regardèrent : elles riaient silencieusement, horriblement. Mais, tout aussitôt, revenant à leurs rôles, elles poussèrent de grands cris, et en déchirant leurs tuniques elles clamaient :
(( Malheur, malheur, malheur! Furius n'est plus, l'illustre préteur d'Illyrie ! Furius est mort. »
Les esclaves accoururent à ces clameurs.
En un instant la nouvelle fut connue de la maison tout entière : la villa et les jardins retentissaient de lamentations, où se mêlaient la plainte rauque des hommes et le glapissement des femmes. De rudes syllabes africaines se heurtaient aux déplorations sauvages des Scythes; les Egyptiens et les Juifs tiraient du fond de leur gorge des mots rocailleux et qui semblaient les étrangler au passage comme des cailloux, tandis que les Syriens et les Grecs, dociles malgré tout aux lois de la musique, modulaient jusqu'à leurs cris et gémissaient harmonieusement, comme s'ils eussent chanté en chœur un cantique funèbre. On lamentait dans toutes les langues la mort de l'homme illustre, et c'était, parmi cette foule servile, à qui hurlerait le plus longtemps et le plus fort. Tous les esclaves, en ce moment, tremblaient pour leur propre vie, parce que le maître venait de périr mystérieusement. Ils savaient qu'ils n'échapperaient pas à la torture ni peut-être à la croix, si l'on avait la moindre raison de les mettre en cause à propos de cette mort, si, par exemple, le médecin d'Elius l'attribuait, non à la maladie, mais à quelque crime qu'ils n'avaient ni prévu ni empêché.
On était allé le chercher; il habitait dans la maison, car c'était un affranchi, comme la plupart des hommes qui exerçaient une profession utile et méprisée. Il arriva presque aussitôt, avec hâte, mais sans aucun trouble, gardant le calme triste et sévère qui lui était habituel. Connaissant les secrets de la mort et de la vie, il les dédaignait également toutes deux, à l'égal des patriciens ignorants et riches dont il était lui-même dédaigné.
Il se pencha sur le cadavre, interrogea les yeux encore béants, ouvrit la bouche dont il inspecta longuement le palais, et posa quelques questions à Marcia; mais celle-ci, accablée comme il sied à une femme qui devient veuve, laissa Leontium répondre à sa place. Ensuite il se tut, réfléchit, sa barbe dans sa main, et sa voix paisible proféra quelques mots.
(( Préviens les magistrats du peuple, domina. L'illustre préteur est mort empoisonné. »
Terrifiés, les esclaves n'omirent point cependant de pousser des cris de douleur et d'exécration, pour manifester leur attachement à la victime et pour appeler les vengeances célestes sur le criminel inconnu. Leur affliction parut sincère, car ils s'affligeaient secrètement sur
eux-mêmes, songeant aux supplices qui les attendaient. Ils s'arrachaient les cheveux, se frappaient les cuisses de leurs mains, ou bien, tombés à genoux tous à la fois, ils heurtaient du front le sol en redoublant leurs imprécations.
Mais, brusquement, un grand remous se produisit parmi cette foule; on entourait, on pressait, avec des objurgations, des invectives, des gestes anxieux et furieux, un esclave égyptien, qui venait de proférer au milieu du bruit quelques paroles.
« Dis ce que tu sais, Phtah : dis tout à la maîtresse... Vas-tu nous laisser torturer et mettre à mort? Parle!... Situ ne parles pas, on te réglera ton compte... »
Il résistait encore, ou faisait semblant. Dix bras, d'une même poussée, l'envoyèrent rouler jusqu'aux pieds de Marcia.
Il ne se releva qu'à demi : il resta à genoux et tendit vers elle ses deux mains, comme pour implorer l'attention de celle qu'il révérait avec humilité et tremblement.
(( Très noble Marcia, dit-il, je puis te nommer l'auteur du crime. »
En l'entendant, elle se demanda si elle deve-
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naît folle. A la même seconde elle se crut perdue et sauvée. Phtah allait-il l'accuser ellemême devant tous? Ou bien Junon, qu'elle avait invoquée, inspirait-elle à cet homme le faux témoignage qui devait la mettre hors de cause?
(C L'autre jour, reprit l'Egyptien, j'étais dans l'ergastule quand on y jeta Ahmos, mon compatriote. Il a blasphémé le génie de Furius et il a juré que l'illustre préteur ne mourrait que de sa main.
— Infandum ' / )) cria unaniment la multitude des esclaves.
Marcia se voila entièrement la face et demeura un instant immobile comme une statue funèbre.
Puis, étendant le bras, elle fit signe à un homme d'aspect rude et brutal, qui se tenait à l'écart du groupe des esclaves, et les regardait parfois comme un boucher les bêtes que son regard marque déjà pour l'abattoir.
(( Smilax, dit-elle, fais mettre Ahmos à la torture. »
Un murmure joyeux courut dans les rangs des serviteurs, que cette exécution rassurait