I. Crime innommable
pour eux-mêmes. La victime était désignée.
Les proches de Furius lui avaient fermé les yeux.
Son corps, lavé à l'eau chaude et parfumé d'aromates, avait été revêtu des pieds à la tête et décoré des insignes de sa charge, paré aussi de bijoux à profusion. Il était maintenant exposé dans l'atrium, sur un lit de parade, les pieds tournés vers la porte d'entrée. La couche funèbre était jonchée de couronnes militaires et de fleurs : des cassolettes brûlaient alentour, et l'on avait tapissé le vestibule, en signe de deuil, avec des branches de cyprès et de sapin rouge. Marcia elle-même avait glissé dans la bouche du mort la pièce de monnaie destinée à Charon. Appelée par le crieur selon l'antique formule, la foule attendait au dehors : les (( désignateurs » l'obligèrent à se ranger en un cortège solennel, comme pour un triomphe.
En tête marcha le corps des musiciens, joueurs de trompettes et de flûtes tibicines, que suivirent des danseurs et des mimes bouffonnant sans vergogne, ce qui achevait la ressemblance du cortège funèbre avec le triomphal. Puis c'étaient des acteurs sous des masques
de cire, modelés à la ressemblance des ancêtres du mort, qui devaient l'accompagner fidèlement jusqu'à sa sépulture et même jusqu'à la porte des enfers; ces aïeux illustres venaient sur des chars élevés, précédés de leurs licteurs qui leur frayaient passage, et revêtus, selon leur rang, du costume de préteur, de censeur ou de consul. Les chars se suivaient par centaines, car les ascendants de toutes les familles alliées à celle de Furius figuraient aussi dans cette pompe funèbre.
Enfin, derrière les porteurs de torches et les licteurs qui tenaient leurs faisceaux inclinés vers la terre, parut le défunt, ou du moins son simulacre, dressé dans l'attitude du commandement sur un pavois; un cercueil, dissimulé dans les flancs du char, contenait son cadavre- Les affranchis, la tête rasée sous un bonnet qui rappelait leur récente libération, marchaient des deux cotés du chemin. Puis venaient les parents : Furius n'avait ni fils ni filles; c'était Marcia qui, vêtue de noir, ses sombres cheveux épars sur ses épaules, conduisait le deuil. Elle dédaignait l'hypocrisie des larmes, et ses traits rigides rayonnaient d'une beauté cruelle comme celle de Méduse ou de Médée. Elle était plus
splendide encore d'apparaître pour la première fois, sans or ni bijoux, dans tout l'éclat d'une simplicité superbe.
Le cortège arriva au forum et s'arrêta devant les Rostres : un magistrat monta dans la tribune aux harangues, tandis que les hommes aux masques de cire, figurant les ancêtres, descendaient de leurs chars et allaient s'asseoir sur des sièges d'ivoire pour écouter; on fit un cercle autour d'eux. L'orateur prononça la laudatio d'une voix solennelle, en s'adressant à tous les citoyens et non à la famille : la perte de Furius intéressait l'État, et ses funérailles n'étaient point privées mais publiques. Il parla longuement et avec emphase, célébrant tour à tour la valeur du défunt à la guerre et la sagesse de son gouvernement en lUyrie. Ensuite le cortège se remit en marche.
Le bûcher avait été dressé hors des portes de la ville, au bord de la Via Campana et près du tombeau des Furius; c'était un édifice de bois en forme d'autel, orné de peintures. Le cheval du mort, ses chiens, ses oiseaux familiers, y avaient déjà pris place, avec ses armes, ses plus beaux vêtements, les plus précieux des vases murrhins qu'il affectionnait, et les bijoux qu'il
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avait portés de préférence; puisqu'il s'en allait de ce monde, ne fallait-il pas que disparussent avec lui toutes les choses qui étaient devenues, à force d'usage ou par l'effet de sa prédilection, un prolongement de sa personnalité?
Déjà l'on avait coupé sur le cadavre l'os qui devait être inhumé avant l'incinération pour que le rite fût parfait, car la pratique ancienne de l'ensevelissement était toujours obligatoire, bien que réduite à un simulacre. Dans quelques instants, le maître si redouté ne serait plus qu'une poignée de cendres.
Alors, on eût dit que les assistants étaient tout à coup pris de folie : lancés par des mains innombrables, des joyaux, des sachets, des fleurs, des gâteaux, des voiles, des tapis, volèrent à travers l'air et s'abattirent sur le bûcher en avalanche. C'était le moment des offrandes et des hommages suprêmes. Les amis et les courtisans du défunt, en lui criant leurs regrets dans la dernière concîamatio, semblaient se dépouiller par désespoir de tout leur luxe ou lui en offrir le sacrifice, comme si déjà la mort l'eût déifié.
Ensuite, il se fit un grand silence. Pâle, échevelée, en ses vêtements noirs, Marcia saisit la
torche qu'on lui tendait, et, selon le rite, mit le feu au bûcher, en détournant la tête.
Celui qui avait voulu la séparer d'Elius gisait là, inanimé, devant elle, et c'était elle-même qui avait fait de lui ce cadavre roidi sous sa défroque ostentatoire. Pourtant le mort avait encore une forme, une figure dérestée; il n'avait pas cessé d'exister comme statue ou comme spectre. Encore quelques secondes, et cela même s'anéantirait, se perdrait en fumée, ne laissant qu'un peu de cendre parmi les cendres, comme le temps qui s'est enfui loin de nous ne nous laisse de soi qu'un peu de sable au fond du sablier. Et ceci était la dernière victoire qui consommait le triomphe de l'amante implacable sur l'époux.
La torche donna au bûcher son baiser de feu, et la flamme s'éleva.
A présent Marcia regardait fixement le rouge autel, illuminé d'une splendeur dévorante, comme si elle n'avait pas voulu quitter des yeux le cadavre, tant qu'il garderait quelque apparence de ce qu'il avait été.
Elle songeait que ce brasier consumait tout son passé, morne et douloureux, courbé sous la tyrannie de l'époux depuis la tristesse des
années qu'elle avait vécues auprès de cet homme, presque toile d'ennui, jusqu'à la récente catastrophe qui s'était abattue sur elle. Ses souffrances, ses chagrins, ses révoltes, ses angoisses, ses désirs frustrés, ses humiliations, ses colères, tout cela brûlait, et s'évanouissait en se transfigurant sous l'action du feu : toute sa douleur se métamorphosait en cette immense gerbe de lumière, et resplendissait maintenant en apothéose.
Lucius Furius Balbus n'était plus que cendre et poussière : on éteignit le brasier en y versant, au lieu d'eau, des flots de vin. C'était fini. Tout le cortège à la fois cria au mort le dernier adieu, qui retentit comme un tonnerre lugubre :
(( Salve ! Vale! Hâve! y>
Les assistants se dispersèrent. Marcia revint lentement à la maison, entourée de ses proches, qui offraient leur épaule à la veuve pour appuyer sa lassitude et sa douleur. Le groupe noir et silencieux s'en allait parmi l'éblouissement de la campagne phlégréenne.
Dans le jardin de Furius roucoulaient les tourterelles. Elles se plaignaient de l'air trop voluptueux, de la lumière trop dorée et d'un excès d'amour, qui faisait ainsi frémir leurs
ailes. Elles gémissaient sans fin, invisibles dans les arbres ou dans le ciel, car les oiseaux, qui ne chantent que pour eux-mêmes et pour se délivrer de leur bonheur ou de leur angoisse, se cachent toujours pour chanter.
Parmi ces râles de plaisir on en entendait un autre plus fort et plus rauque, qui était un râle de douleur et ne pouvait sortir que d'une poitrine humaine. Il était plus émouvant et plus terrible que tous les cris. En l'écoutant, on croyait voir se soulever de détresse les flancs qui l'exhalaient; régulier, monotone, coupé seulement, de temps à autre, par un silence ou un soupir, il contenait toutes les afl'res d'une interminable agonie.
En avançant dans le xystos, on l'entendait plus distinctement. Au détour d'une allée, plantée sur un tertre de gazon et de fleurs, jaillissait une croix : sur cette croix achevait de mourir un crucifié.
C'était Ahmos l'Egyptien. Il avait subi longuement la torture par le fer et par le feu. Sur son corps presque nu, les plaies innombrables étaient des roses rouges, et ce corps tressaillait et faisait craquer l'arbre de la croix. Au pied du gibet, une jeune fille se tenait debout,
et c'était Dorcas, que le moribond avait aimée. Elle avait les yeux levés vers lui, et elle regardait ardemment; lui, abaissait ses yeux vers elle : il en coulait des larmes de sang, pareilles aux rubis liquides qui s'égouttaient de ses mains et de ses pieds. Ils ne parlaient pas, ni lui ni elle. En silence, elle s'accusait d'avoir causé sa mort, et lui, du fond de sa douleur, lui répondait sans paroles qu'il l'en bénissait. Ses yeux si caves se creusèrent encore; il se mit à haleter épouvantablement, puis ce souffle d'orage s'apaisa; il inclina la tête. La jeune fille s'était dressée sur ses pieds, le gibet était très bas, la bouche de l'esclave put atteindre la bouche du mourant. Et tout fut fini.
Deux colombes qui nageaient cote à cote dans l'air bleu tournèrent quelque temps audessus du supplicié. Le cadavre inerte et la vivante pétrifiée étaient également immobiles. Rassurées elles se posèrent sur le faîte de la croix : en roucoulant, elles inclinaient et relevaient le col tour à tour et se saluaient avec une courtoisie amoureuse. Dorcas sentit que le visage du crucifié se refroidissait sous ses lèvres.
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