POSSESSIONS DES INDES
Annexe , section des produits, travées. — Palais principal, galeries, travées , 1 à 3, K et L.
1 n'est peut-être pas, dans tout le Palais de l'Industrie, une partie qui ait un cachet plus spécial que le coin sud-est de la galerie où se trouve l'exposition des Indes. On voit là, rassemblés, dans quelques vitrines, tous les produits de cette terre à laquelle tout le monde a rêvé. Tissus, meubles , armes, jouets, bijoux; tout est là, c’est complet, surtout parce que rien n’y est ajouté. L’honorable Compagnie a eu le bon esprit de n’apparaître nulle part; sa main n’a agi que pour transporter toutes ces merveilles à Paris, mais elle leur a conservé tout leur caractère et toute leur naïveté.
Singulier peuple que ces Hindous! qui ont tout inventé deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui en sont restés là, regardant passer le monde sans se donner la peine de le suivre: vivant près des Anglais comme près des Mogols, avec leurs castes nettement dessinées , leur soumission aveugle à la fatalité, à la loi du plus fort, servant leurs vainqueurs sans se mêler à eux. |
Que de richesses accumulées dans cette exposition, et des richesses qui seront toujours inconnues en France et mème s'éloigneront d’elle de plus en plus, maintenant qu’il nous faut faire absolument du bon marché. Eh
Au milieu, la tente du rajah s’étale dans toute sa splendeur
avec ses tapis de velours rouge brodé d'argent: on croirait qu’elle n’est vide que pour un instant : les lits de repos sont à leur place ; sur les étagères, les jeux d'échecs d'ivoire et de corail n’attendent que les mains des joueurs : les pipes ciselées, la coiffure du prince indien, ses éventails de plumé, ses armes, Sont épars sous sa tente. Entouré de tout ce luxe, fumant, révant, se laissant vivre comme il est si facile de le faire en Orient, ces fantômes de princes souverains, regardant danser les bayadères, se font éventer par leurs serviteurs, tandis que la vieille dame de Londres, comme îls appellent la Compagnie, veille à tous leurs besoins, les débarrassant de tout soin comme de toute puissance. On peut voir à quelques pas une collection de petites poupées qui sont la fidèle image de cétte existence sans but, létiquette ellemême vous le dit : modèle d’un prince indien avec sa suite. En effet, c’est un vrai modèle: car celui qui est en chair et en 0s est aussi impassible et aussi inerte.
Des coffrets de bois de sandale, des boîtes d'ivoire et de marqueterie montrent à quelle perfection peut arriver ce travail indien, travail lent, mesuré, qui produit des merveilles en prenant son temps. Les petites statuettes d'ivoire, de bois peint, dont l'exposition abonde, montrent tout un côté de ce vieux peuple enfant qui s'amuse à faire des jouets et qui les fait si bien. A côté dés processions où marchent les éléphants, entre des files de graves soldats anglais, reviennent les fameuses divinités à six bras et à triples rangs de mamelles , images de ce peuple si nombreux, si fécond, mais dont les bras sont sans énergie, dont la tête sans fierté se courbe sous le bâton. |
Les châles , le désespoir des fabricants français, sont voisins de l’exposition anglaise; les uns sont sobres de tons, leurs couleurs rabattues se marient sans se heurter; chez les autres, au contraire, l'éclat des rouges les plus vifs, des verts les plus crus vient lutter avec d’éblouissantes broderies d’or et d'argent; mais toujours dans ces gammes harmonieuses qui font le charme de ces fins tissus. Qui a inventé aussi ces dessins bizarres qui les couvrènt? Dans quels nuages vaga— bonds a-t-on pu découvrir ces courbes gracieuses qui s'enchevêtrent, reviennent, cireulent sans qu’on y voie ni com- mencement ni fin!
Les bijoux, dont quelques-uns renferment des pierres d’un grand prix, sont d’une finesse , d’une légèreté inouïes ; à côté des saphirs transparents, on voit les diamants de l'Inde, les plus beaux du monde, montés à jour sur des fils d'argent qui s’agitent sous le soufile. Les vases d’argent émaillés de bleu ont des formes d’une parfaite élégance, qui renvoient bien loin derrière eux les gros blocs d'argent poli de l’exposition anglaise , les statues de Pierre le Grand , etc,
Ah ! chers voisins et alliés, faites du ‘fer, de la viande, et tissez du coton ; mais laissez vos Indiens vous faire des bijoux, des vases et des châles, ils s'y entendent mieux que vous.
Les armes présentent l’assemblage le plus singulier : il y a là des fusils sur lesquels un homme à passé sa vie à fouiller précieusement des ciselures, qu’il a rehaussées d’or et même d’émail avec de petites figures charmantes; mais ce sont des fusils à mèche, et un troupier n’en voudrait pas ; il y a des sabres de ce fameux acier indien, que l'Angleterre ni la
France ne savent faire, des yatagans formidables et puis un
appareil propre à égratigner l'ennemi. Il y a encore des casques d’où pendent de longues cottes de mailles, des casques empanachés d’aigrettes fines et délicates, des arcs, des piques, des poignards dont la lame va se repliant comme un serpent.
Un bon marché inouï de main-d'œuvre, des spécialités absolues, l’absorption de tous au profit de quelques-uns : - voilà l'Inde.
Notre spirituel voyageur Jacquemont avait une suite de trente serviteurs, et il ne dépensait pas 25 louis par mois; il était obligé d’avoir trois hommes pour soigner un cheval, un pour couper l'herbe, un pour panser la bête, et un troisième pour lui apporter à boire. Il ne serait venu à aucun d'eux l’idée anarchique de cumuler ces trois fonctions, et si le coupeur d'herbe était mort, le palefrenier se serait fait rouer de coups plutôt que de donner une poignée de foin à l'animal qu’il étrillait.
Quelques Anglais suffisent à conduire cet immense continent qui subit la loi sans la comprendre et sans la discuter. Les guerres sérieuses n’ont pas été avec les Hindous, mais avec les Afchans qui sont, au contraire, assez belliqueux, mais qui n’ont plus les talents de leurs voisins du sud.
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Cette masse innombrable de travailleurs produisant au profit de quelques privilégiés, travaillant lentement, et toujours dans le même sens, a dû produire facilement les merveilles que nous voyons ici et qui ne sont réalisables que dans ces conditions. ;
Nous venons de parler longuement des objets manufacturiers de l’Inde, mais c’est depuis peu de temps qu'ils sont goûtés en Europe, et le sol lui-même produit des denrées qui ont les premières attiré les Européens dans ce pays du soleil. Le poivre noir et blanc, les matières colorantes, l'indigo, entre autres, qui est pour l'Inde, maintenant, l’objet d’un si grand commerce ; le thé qu’elle produit et qu’elle reçoit de la Chine; les fibres résistantes et soyeuses de ses végétaux, aloës, plantain, etc.; les huiles, celle de ricin qui peut maintenant être appelée à de grandes applications industrielles; le tabac, les soies, les laines, ces magnifiques laines du Thibet qu’on cherche à acclimater dans notre Algérie.
Des dents d’éléphants, des peaux de tigre, des gommes, des parfums, de grandes nattes, sur lesquelles il est si bon de s'étendre sous un ciel de feu, se trouvent encore dans l'exposition de l'annexe.
Que dirons-nous de Ceylan; c'est une migration de l'Inde qui reflète tous ses produits manufacturés et denrées naturelles, tout ce que peut produire un sol fertile, inépuisable, avec des irrigations bien entendues, un peuple énervé qui travaille peu, il est vrai, mais qui travaille pour rien ; pauvre grand peuple, toujours conquis, toujours absorbé, et qui n’a plus d'histoire.