LES DESSINS
En commençant la visite de la salle par le panneau à votre gauche en entrant, vous trouvez un coq bien planté sur ses ergots dont le mouvement du cou donne l'impression qu'il chante. C'est Gallia; une fleur sur le cadre forme une des branches du A' .
Cette énorme araignée qui est au centre de sa toile, c'est l'Araignée dont parle Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris.
« En ce moment, une mouche étourdie, qui <herchait le soleil de mars, vint se jeter à travers ce filet et s'y englua. A l'ébranlement de sa toile l'énorme araignée fit un mouvement brusque hors de sa cellule centrale, puis, d'un bond, elle se précipita sur la mouche (|u elle plia en deux avec ses antennes de devant tandis que sa trompe hideuse lui fouillait la tête. »
Et Claude Frollo est l'araignée; il est aussi la mouche qui volait à la science, à la lumière, au soleil, et il n'a pas vu cette subtile toile d'araignée, l'amour, tendue entre la lumière et lui.
De chaque côté, deux dessins de Vianden :
— Burg de "Vianden, 7 août. Victor Hugo avait été expulsé de Bruxelles en mai 18-1. Il avait protesté contre les actes de la Commune de Paris, mais à une déclaration du Gouvernement qui refusait l'hospitalité du sol belge aux insurgés français, \'ict()r Hugo répondit, (juc, quelque condanmablo que fiU leur conduite, il leur accorderait un asile chez lui, place des Barricadis. Dans la nuit du 27 au 28 mai, il faillit être victime d'un attentat. Des manifestants irrités de sa clémence, lancèrent dis pierres dans les vitres de sa maison. L'une d'elles effleura la télé de sa petite-fille, Jeanne. Le ministère belge lui notifia un arrêté d'expulsion. Et \'icloi' Hugo alla faire un voyage dans le Luxembourg et habita (^uehpic temps A'ianden.
— La maison que j'habite au coin du pont, 28 juillet. C'est la maison où il se retira à Yianden.
(( J'aime ce pays, écrit-il, c'est la cinquième fois que j'y viens. Les autres années, j'y étais attiré par ma propre rêverie et par la pente que jai en moi vers les beaux lieux qui sont des lieux sauvages... Aujourd'hui j'y suis chassé par un coup de vent : ce coup de vent, je le remercie. »
{^France et Belgique.)
Ville en pente. (Dessin de Victor Hugo.)
— Ici est un homme pendu à un gibet : la vision est effrayante. Qu'avait fait cet homme? Il avait voulu l'afiranchisscnient de l'esclavage dans l'Amérique du Sud. Il s'appelait JoHX Buo\vx. Victor Hugo adressait, le 2 décembre 1869, une lettre à la démocratie des Etats-Unis d'Amérique et demandait la grâce de John Brown.
« Puritain religieux, austère, plein de l'Evangile, C/iristus nos liberavit, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d'affranchissement
Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Gain tuant Abel, c'est AVashington tuant Spartacus. >;
{Actes et Paroles . )
5i LA MAISON DE VICTOK HUGO
Le iC» décembre 1869 John Brown fut pendu.
Victor Hugo traduit cette allreuse tragédie par ces mots en liaut du dessin : Pro Christo siciit Christus : Pour le Christ, comme le Christ, et par ce mot en bas : Ecce, voici.
— Cet oiseau bizarre aux nuances variées de bleu avec des rellets de joyau est un de ces oiseaux de fantaisie comme aimait à en créer Victor Hugo : décomposez-le, vous trouverez le corps de laigle, le cou du dindon et la tête du paon; mélange de tous les oiseaux ; dragon ou chimère.
A côté, un grand dessin : un groupe de maisons à toits plats et à un étage et la mer dans le fond avec un ciel gris, c'est Marine-ïerrace à Jersey, que Victor Hugo a habité après son expulsion de Bruxelles en i852.
Charrette à raccommoder. — Des noirs sur des noirs ; il faut s approclier du tableau pour découvrir la charrette renversée sur le flanc : c'est la nuit ; au fond, un lever de lune qui donne ime impression plus saisissante d'obscurité du paysage avec l'annonce de la clarté prochaine. Une vision à Vianden le i'3 août.
— Au bout de ce même panneau de gauche, un dessin curieux : la Tour des rats, du u; septembre iH^o. A'ictor Hugo, quand il avait six ans et quil demeurait à l'impasse des Feuillantines, avait, dans sa chambre, un petit tableau qui représentait la Maiiscthurm (Tour des rats). Ce tableau le troublait. Quand, le soir, il avait fait sa prière, il regardait cette tour enveloppée de vapeurs et d'ombres ; et il en rêvait. H avait une vieille servante alleu)ande (|ui connaissait Ihistoire et qui la lui raconta en prenant des airs dellroi.
H y avait autrefois à Mayence un méchant archevêque nommé Hallo qui, dans une année, acheta tout le blé fort cher. Le peuple fut affamé et s'insurgea. L'archevêque donna l'ordre d'enfermer les pauvres gens dans une grange et lit mettre le feu; et comme les malheureux criaient, il dit : Knlcndez-vous siffler les rats? Le Icndema n la grange était en cendres. Kt le peuple avait disparu dans les flammes. Mais aussitôt surgirent de toutes parts (les rats llatlo ('perdu s'enfuit, les rats le suivirent; alors il se lit bûtir une tour au milieu du Rhin et s'y réfugia, mais les rats y pénétrèrent et dévorèrent l'archevêque tout vivant.
A'iclor Hugo conserva longtemps l'impression du récit de la servante : lorsqu'il lit son voyage sur le Rhin il vit la Tour des rats qui était aussi elfrayante que son imagination d'enfant l'avait conçue. Et il fit ce dessin pour perpétuer ce souvenir de jeunesse.
En suivant, sur le panneau du fond :
— Le Rêve : une main tendue.
— La Tourgue, en i835. C'est le château la Tour-Gauvain que les Bretons appellent la Tourgue. habité par le marquis de Lantenac, le chef de l'insurrection vendéenne, dans le roman de Quatre-çingt-treize.
« Pas plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu'on avait sous les veux, c'était une haute tour ronde toute seule au coin du bois comme un malfaiteur. Cette tour droite sur un bloc de rochers à pic avait jn-esque laspect romain, tant elle était correcte et solide et tant, dans cette masse robuste, l'idée de la puissance était mêlée à l'idée de la chute. »
[Quatre-vingt-treize.)
Au-dessus :
— Prenant le frais avec ses sept frères. C'est un tableau d'une ironie terrible. Un sultan est là assis : à côté de lui sont les sept tètes de ses frères piquées sur des pieux. Il les a fait trancher, et... il prend tranquillement le frais.
— Puis on trouve une Maison avec pignons, un château dominant des maisons dans un ellet de lune ; la Tourmente, le Soir.
— ■ FuRSTENECiv briime, un des souvenirs de son voyage sur le Rhin.
« A mes pieds le fond du paysage était caché par une brume blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu'un nuage était tombé dans la vallée... Le brouillard montait, et lorsque je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. »
{Le R/iin.)
— Un petit tableau représentant des ruines. Il ne reste plus que les quatre murs. C'est la Salle des séances du Conseil
municipal de Thionville. F^lle a été incendiée par les Prussiens en 18-1.
Victor Huifo a écrit sur ce dessin les lignes suivantes qui ont été placées dans le cadre :
« Ceci est la salle des séances du conseil municipal de Thionville dans l'état où le I)Onibardenient prussien l'a mise. Toute la maison de ville est détruite. Les archives ont été ])rûlées. Dans celte salle qui était la giande salle de la ville, il y avait le portrait de mon père. 11 a disparu dans I incendie avec la liberté et la nationalité de Thionville. Le maire m'a raconté cela avec les larmes aux yeux. Je lui ai dit : Je suis charmé de cette fin pour le portrait de mon père, mon père ne datait pas être prisonnier de la Prusse, même en effigie.
Mon père a laissé une grande mémoire à Thionville. Les femmes même savent qu'il a défendu et sauvé la ville en ISi't et en 181.5.
J'ai dessiné cette salle le ;^0 aoCrt 1871, à quatre heures après raidi. Tout à côté est le jardin publie. J'y voyais un soldat prussien en sentinelle, et pendant que je dessinais, j'entendais des enfants chanter la Marseillaise. »
On se doute de l'émotion qu'éprouva Victor Hugo quand il visita Thionville en 1871. Celte ville, que les alliés n'avaient pas pu prendre en 1814 <'t i8i5, était prise alors. Tous les souvenirs anciens et glorieux lui remontaient à l'esprit : l'héroïque défense (lu général Hugo, son refus de livrer la citadelle, et même de recevoir les parlementaii'cs, sa résignation à se rendre seulement le jour de la nouvelle de l'abdication de \ai)oléon. Il se rappelait ((u'étant tout enfant, alors qu'il n'avait que douze ans, il suivait sur les cartes de géographie la marche des alliés, et à soixante-neuf ans, revenant d'exil, il retrouvait l'invasion, la ville saccagée et incendiée; mais la noble conduite de son père restait vivante dans son esprit, car trois ans après, le i3 mai 187/5, il était allé au cimetière du Pèrc-Lachaise pour faire transférer dans un caveau définitif les cercueils de sa famille qui étaient dans un caveau provisoire. Il i)rit du papier et un crayon, et il écrivit ceci pour être gravé sur la tombe au-dessous du nom de son père :
nUERHE DE VENDÉE, CAMPAGNE Dl HIIIN,
GlElinE D ITALIE, GUERIIE DESPAGNB,
CAMPAGNE DE J-nANCE,