LA SALLE DES PANNEAUX
Sculptés et peints par Victor Hugo
De la salle des dessins (ancienne salle à manger de la place Royale), on passe dans la pièce qui, dans le logis d'autrefois de A'ictor Hugo, était le salon. C'est dans ce salon même que
Victor IIuijo a reçu tous les hommes illustres de Tcpoque. Au fond il y avait une liaute cheminée, avec deux i^rands vases et une pendule, à gauche un dais qui servit de prétexte à une ridicule légende. Les petits journaux satiriques du temps avaient imaginé de dire que ce dais abritait un trône où A'ictor Ilugo seul prenait place. En réalité il surmontait un simple divan sur lequel tout le monde s'asseyait. Un étendard rapporté de la casbah du dey d'Alger, et qui aujourd'hui orne le plafond du Musée intime au troisième étage, était tendu sur la muraille ; le buste de Victor Hugo était à la gauche du divan ; le long des nmrs, des chaises et des fauteuils Louis XV.
Les grandes fenêtres donnaient accès à un large balcon qui se prolongeait jusque devant la salle à manger. C'est là qu'on se réunissait le soir, qu'on discutait, qu'on causait. C'est là aussi que les enfants faisaient d'interminables parties. Ce balcon s'est ellondré qjielque temps après le départ de Victor Hugo pour l'exil.
Le salon d'autrefois est devenu la Salle des Panneaux (collection Drouet), tout entière décorée par Victor Hugo. Car le poète n'était pas seulement dessinateur, il était peintre, sculpteur et même menuisier. N'avait-il pas eu un menuisier dans sa famille?
On trouve dans les autres salles des meubles, non pas fabriqués, mais arrangés, composés par lui. H avait toujours été un des habitués les plus fidèles des marcliands de bric-à-brac: une de ses grandes passions était la recherche des vieux cotTres, c'est ce qu'il appelait « la chasse aux coffres ». et si la chasse était ardente, elle était souvent fructueuse. Elle fut particulièrement abondante en 18."); à Guernesey. Tout ce qu'il avait pu trouver de vieux bahuts, il l'avait ramassé; très éclectique d'ailleurs en fait de styles, il prenait du Louis XHI, de la Renaissance, du gotliique. le coffre à chimères, à apôtres, à arabesques, le coffre fleuri. H désarticulait les vieux meubles, dénu)lissait les coll'res, assemblait toutes ces pièces et ces morceaux pour leur donner vme physionomie particulière et une destination spéciale, fabriquant ainsi des cheminées, des bancs, des crédences, H tirait de ces planches sculptées un meuble moyen-àge ou renaissance, confondant volontiers tous les styles pour se créer un style pei'sonnel, mélange de gothique, de rococo et de byzantin : il arrivait ainsi à produire des merveilles d'élégance et des compositions vraiment originales.
Mais dans la salle où nous sommes, Victor Hugo n'est pas seulement arrangeur, il est créateur. Ici, boiseries, portes, consoles, les deux cheminées, tout, jusqu'aux caissons du plafond, tout est de sa main, tout est son ouvrage. Tous ces panneaux d'une si extraordinaire fantaisie, d'une si grande richesse de ton, d'une si belle harmonie de couleurs, d'une si étonnante invention, ont été taillés, sculptés, peints, dorés par lui.
Vous verrez sur un chevalet, dans un coin de cette salle, une
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Chinois attablé devant un poisson, par Victor Hugo.
planchette sur laquelle un dessin est ébauché et vous vous rendrez compte ainsi de la façon dont il procédait.
Il prenait une planche de sapin ; il traçait un dessin : arabesque, fleur, caricature, chimère, au gré de sa verve et de sa fantaisie. Puis il le creusait avec un canif, et le peignait ensuite, réussissant, grâce à une intuition étonnante de la couleur, à donner à des tons crus une harmonie saisissante.
« Son style, dit très justement M. Henry Houssaye, procède du gothique et du chinois : le style chinois ancien, raisonné, plus pondéré, moins extravagant, le gothique d'un artiste qui unirait les beautés de la Renaissance avec les grâces coquettes du xv!!!** siècle. » M.Bing, qui a donné son concours à l'aménagement de cette salle, a pu dire en voyant les panneaux dont le chinois peints par Victor Hugo : « C'est un primitif. »
Ces panneaux ornaient l'habitation de M. Drouet à Guernesey, et ont été cédés par son neveu, M. L. Koch, au Musée.
Le motif, qui fait faco en entrant, est curieux parce qu'il révèle bien la pensée du poète. Victor Huijo ne se bornait pas à décorer des planches au hasard. 11 avait une idée, un but. Son morceau de menuiserie qu'il taillait, peignait et sculptait avait une destination. Ainsi, dans le cas actuel, il devait servir d'encadrement à des plats et à des assiettes, être utilisé comme support pour de petits vases, des chimères et des dragons de porcelaine. Et la peinture devait s'harmoniser avec le décor. C'est ainsi qu'il peindra deux monstres on haut de sa pièce de menuiserie et des fleurs en guirlandes légères en bas, montrant ainsi son goût des contrastes.
De chaque côté du motif principal, des fleurs d'or pour encadrer des vases disposés sur des supports et deux panneaux de fleurs d'or avec des avancées creuses pour loger des statuettes.
Sur le mur quf fait face aux fenêtres s'épanouit une sorte de fleur étrange, aux pétales ornés, au cœur enluminé d'une pagode.
Au-dessous : Un Chinois dans sa barque, d'une grande flnesse d'exécution, et une cheminée avec ses figures bouflbnnes mais étrangement expressives aux deux angles. Devant la cheminée un écran avec un oiseau bizarre tenant de la grue, de la cigogne et de la pintade; toujours sur le mur de face, mais à gauche, l'attention est attirée par un Chinois attablé devant un poisson.
Un jour, Suzanne, la cuisinière, avait servi à Victor Hugo un excellent poisson. Jamais le poète n'avait mangé un poisson plus succulent et mieux accommodé. Une si délicate surprise méritait une récompense. Que pouvait-il bien donner à sa cuisinière .Ml chercha. Il lui promit de lui découvrir im excellent mari. Là-dessus il prit une planchette de sapin, dessina, creusa, peignit un Chinois ventru, aux yeux ébahis et gloutons, devant l'excellent poisson de Suzanne. Puis il lui apporta le Chinois, le lui montra et le lui présenta comme son uiari. Kt pour perpéluer ce souvenir il donna à son Chinois le nom de Suzanne en l'accommodant à la sauce chinoise ; Shn-zan.
A côté se trouvent un acrobate faisant des tours sur vme chaise, formant les deux lettres de son nom V, II., puis une Heur qui sort d'un pot avec un oiseau dans la tige. Entre les fenêtres encadrement de glace et de plateau avec des motifs dorés sur f(md rouge.
LA MAISON DE VlCTOll HUGO 69
Et sur le panneau, à gauche de l'entrée, une glace dont le cadre est orné de fleurs et de fines arabesques et surmonté d'un dessin pyrogravé représentant un burg.
Les cadres du plafond ont été également fabriqués et dessinés par Victor Hugo.
ANTICHAMBRE MORTUAIRE (salle annexe des dessins.)
On entre ensuite dans une petite salle annexe des dessins de Victor Hugo qui précède la chambre mortuaire.
Sur le panneau qui lait face à l'entrée, un dessin amusant par la légende : Espagne (Un de mes châteaux), mais à côté, des dessins de Jersey (i854) et de Guernesey (1857) qui représentent devrais châteaux.
Tous les dessins de Victor Hugo sont si originaux et parfois si étonnants de fantaisie qu'il serait intéressant de chercher à deviner la pensée qui les a inspirés ou, tout au moins, à les interpréter. Ainsi ce dessin où le nom de Victor Hugo se détache en caractères rouges sur un pan de mur avec ces mots : 13 année d'abse, le mot absence restant inachevé sur le mur coupé ; était-ce un dessin qu'il destinait à un ami, ou qui devait servir de frontispice à quelque pièce de vei'S?... La date est 1864. C'était sa treizième année d'exil. H était sans doute dans une de ses heures de mélancolie. Il marquait la fuite des années : et peut-être ensuite promenait-il sa rêverie sur le papier machinalement, car on trouve au premier plan un groupe de maisons à pignons, mêlant ainsi à ses regrets quelques souvenirs moins assombris de ses voyages passés.
Vous trouverez tout à. coté un dessin tout petit, à traits fins, avec cette indication : Légende des Siècles (partie encore inédite) 1860. C'est le défilé dun cortège devant luie mosquée. On ne retrouve pas dans la Légende des Siècles le poème auquel ce dessin peut se rapporter. Il est possible qu'il ait eu une idée qu'il a d'abord traduite en dessin comme cela lui arrivait parfois, et qu'il ne l'ait pas exécutée. H y a ainsi, dans son œuvre artistique, nombre de dessins, parfois avec des notes, qui étaient des indications de romans, de poèmes, des documents, des renseignements, qu'il avait l'intention d'utiliser plus tard.
Une maison du vieux Blois. — Sur ce dessin Victor Hugo a écrit : « Souvenir dune vieille maison de Blois, 1864 » et la suscription : « i" janvier i8(j5 » sur le cadre. On trouve un certain nombre de dessins avec deux dates ; et surtout la date «lu I" janvier. Cadeaux de jour de l'an pour des amis.
Blois était une des villes qui lavaient le plus séduit. 11 en avait conservé un souvenir très vivace depuis le jour où, en 1825, il était venu voir son père.
La fontaine élevée à l'endroit où était l'enfant avec la pomme sur la tète.
Altorf, 14 septembre 1839.
1 heure après midi.
Cest un croquis que Victor Hugo a pris dans un voyage qu'il lit dans les Alpes en 1839. Il dessinait toujours les paysages qui l'avaient frappé ou les monuments qui rappelaient im souvenir comme celui-là, et il les envoyait à ses enfants.
— Gavroche à onze ans. — H est assez amusant de retrouver ici ce dessin et de rappeler à ce propos un épisode de 1848. Les insurgés s'emparèrent alors de la maison dont une porte donnait sur l'impasse Guéménée, l'ancienne demeure de Marion de Lorme, (ce qui, par parenthèse, avait fait dire, par erreur, qu'elle avait habité à la Place Royale la maison de A ictor Hugo). Ils ignoraient tout d'abord où ils étaient lorsqu'ils apprirent que c'était l'appartement du poète. Ils le visitèrent, mais sans déranger un meuble et sans toucher à un papier, et se retirèrent sans bruit. Seul, un gamin s'assit sur le faiiteuil vide j)lacé devant la table et lut le nom Gavroclie. Or, ce fauteuil et cette table étaient dans la chambre à côté, alors cabinet de Victor Hugo, et le poète avait déjà commencé las Misérables.
Sur le panneau du fond :
— Un meuble fabriqué par Victor Hugo.
— A droite de ce meuble : la tète et le buste d'une jeune femme sur un miroir brisé avec ces mots : Fracta Juventus (jeunesse brisée), le nom de Victor Hugo en caractères rouges, et un burg.
C'est un souvenir triste et touchant en iiunioire de sa chère
Léopoldine dont le bonheur fut interrompu en pleinejcunessc, à dix-neuf ans, lorsqu'elle périt à Yillequier dans une promenade en barque avec son mari Charles Vacquerie.
— Un dessin de 1864 à Paul Meurice sur le panneau de droite.
— Dolmen où m'a parlé la Bouche d'ombre. (Dolmen, table de pierre), monument gothique formé d'une grande pierre posée sur deux autres pierres horizontales et formant table.
L'hoinnie en songeant descend au gouffre universel. J'errais près du dolmen qui domine Pvozel; A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île, Le spectre m'attendait; l'être sombre et tranquille Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit, M'emporta sur le haut du rocher et me dit :
(Ce que dit la bouche (V ombre. — Les Contemplations .)
— Le Reichenberg, crayon de Victor Hugo.
« Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s'écartent, et l'on voit surgir au sommet d'un« colline boisée une admirable ruine. Ce Schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen-àge, un des ])lus redoutables entre ces chevaliers-bandits qui se surnommaient eux-mêmes fléaux du pays. »
{Le Rhin.)
— Constance. Le palais du Conseil où fut jugé Jean Huss. (Souvenir d'un de ses voyages, 25 septembre 1869).
"Vieux pont à "Vianden, avec une guirlande de fleurs peintes. (14 juillet).
— Un moulin, Ypres.
Le nain de la nuit.
« Un corps trapu, un ventre visqueux et difforme. «
{Trai<ailleurs de la nier.^
— Un canon.