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croyez que je demeure toujours, avec la plus haute considération, Monsieur le Grand-Vicaire, Votre très dévoué et très obéissant serviteur.
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DE TÉMISCAMINGUE A MATTAWAN.
Le départ.—Nos compagnons.—La Pointe à la barbe. — Un coucher du solcil--Chez M. Latour.—Un bateau long comme une église.—En plein système de Copernic.—Notre nouvel équi;:ge.—Un doux sommeil.—Les six rapides du Long Sault. —Une g du juge Routhier.—Une course effrénée,.—Nos guides.—ÜUn brave.—Une procession aux flambeaux.—Une dizaine de confirmations.—Quelques détails historiques.—Les Sœurs de Charité.—L'hôpital.—A l'ancre. —M. L'abbé Duhamel.
Mattawan, 18 août 1881.
MONSIEUR LE CHRAND-VICAIRE
Mardi, 16 août, à 8 h. p. m., nous faisons nos adieux au grand Témiscamingue et à la colonie de dévoués missionnaires au milieu desquels nous avons passé trois jours d’un si pieux et d’un si doux repos. Nous échangeons l'aviron pour la rame et nous prenons place à bord d’un bateau ; équipage et passagers, nous sommes au nombre de vingt-sept, trois doivent débarquer à la Chippewa, les vingt-quatre autres continuent leur route jusqu'à Matiawan.
Nous avons le plaisir d’avoir encore pour compagnons de voyage les RK. PP. Pian et
Nédelec, ainsi que M. Rankin qui veut se montrer aimable jusqu'au bout. Vingt canots, tous pavoisés, nous accompagnent à trois milles de distance, jusqu'à la Pointe à la barbe, et un vieux sauvage, rieur et narquois comme un vieux manitou,voyant que je tressaille à chaque détonation, au grand amusement de tous, prend plaisir à me décharger son fusil dans les oreilles. Le Stella, qui semble regretter de se séparer de nous, porte à son bord les religieuses et Okimakÿigok, “ La reine du jour.”
Autrefois, les bourgeois de la Compagnie, après de longs voyages à travers les rivières, les marais et les sables, souvent couverts de boue et de poussière, avant d'arriver au milieu des leurs, pour pouvoir se présenter dans un état convenable à leur dignité, s’arrétaient à une certaine distance du fort pour faire leur toilette et se raser la barbe ; de là le nom significatif de Pointe à la barbe qu’on trouve sur un si grand nombre de lacs, par tout le territoire du Nord-Ouest.
Enfin le moment de la séparation et des adieux est arrivé. Le bateau s'arrête, tous les canots, les uns après les autres, rasent notre bord, et chaque sauvage donne une forte poignée de main à Monseigneur en disant : bojou, bojou. Nous nous éloignons en agitant nos mouchoirs, j'ai vu couler plus d’une larme. Adieu! pieuse mission, ton image restera gravée parmi mes plus beaux souvenirs. J'ai découvert sur tes bords des secrets de dévouement,des trésors de charité et des mystères de sacrifice que le
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monde ignore. Il fait du bien au cœur de constater que, dans l'Eglise catholique, l’apostolat est toujours vivace et fructueux.
Le soir, le soleil se coucha encore une fois dans sa gloire. Le lac, à l’endroit où nous étions, pouvait compter un mille de large, il était profondément encaissé entre deux rangées de très hautes montagnes ; la partie du ciel que nous voyions au-dessus de nos têtes était d'un azur prononcé, les eaux étaient noires, les flancs des montagnes sombres, nous voguions plongés dans une demi-obscurité. Mais à l’occident le jour règne encore, et par derrière les sommets un foyer invisible illumine le firmament. Les nuages font miroiter l'éclat de l'or et du rubis ; l'œil se repose en contemplant ces flocons de laine trempés de jourpre, ces draperies flottantes, ces tentures moëlleuses et transparentes ; quelle variété, quelle richesse de couleurs ! tableau indescriptible où se font ressortir mutuellement des masses d'ombre et des jets de lumière. Le jour continue d'éclairer les régions supérieures, et la nuit s'étendant sur les ondes nous a enveloppés de son voile ténébreux. Nous respirons délicieusement à pleins poumons, et nous nous disons qu'une soirée comme celle-ci ne serait pas payée trop cher, quand même elle serait achetée au prix de toute une semaine de voyage, de travail et de fatigue.
A8 h. nous sautons à terre à l'embouchure de la Chippewa, chez M. Latour, entreprenant commerçant de bois, de Hull, qui fait ici de
belles affaires et qui a, comme dit M. Rankin, le cœur large et gros comme la montagne.
Une quarantaine d'hommes se chauffent autour du feu de la cambuse. Nous nous mêélons à eux, nous jasons comme de vieilles connaissances, nous parlons des paroisses d'en bas, il y en a de toutes les parties du pays. J’en ai ren- «ontré un qui a été élevé à Sainte-Scholastique et qui est le neveu de M. Sévère Graton, de Sainte-Thérèse. Ces pauvres gens paraissent enchantés de cette visite inattendue. Après le souper, Monseigneur récite la prière et le chapelet, puis il fait une courte allocution. S'inspirant d'un accident qui, le jour même, avait failli devenir fatal à l’un d’entre eux, il leur rappelle qu'il nous faut toujours être prêts à paraître au tribunal de Dieu, et que pour cela nous devons vivre loin du péché, dans un état
continuel de grâce sanctifiante.
Ici nous changeons d'embarcation, le Rév.
Père Pian en ayant besoin d’une plus considérable encore pour pouvoir remonter ses provisions d'hiver. M. Latour lui prête son grand bateau, qui mesure dix pieds de large et soixante-six de long, avec poupe et proue relevées. La pince est effilée en alène, c’est un vrai poisson armé. L'espace ne nous manque pas, nous nous installons confortablement. Seize rames se lèvent ensemble et retombent en cadence. Vogue, vogue, ma nacelle, vogue jusqu'à minuit.
Le ciel est pur, les étoiles brillent au firmament, il n’y a pas de lune, la voie lactée s'étend au-dessus de nos têtes, l'étoile du nord nous
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regarde comme l'œil de la nuit, nous considérons la Grande Ourse, nous croyons apercevoir la queue de la comète et sans nous en rendre compte nous voilà à naviguer en plein système de Copernic. Du ciel nous tombons, je ne sais comment, dans le champ des anciennes superstitions qu'entretenaientlessauvagesavant qu'ils eussent reçu les lumières de l'Evangile; puis nous passons aux superstitions non moins ridicules des peuples civilisés ; de là la transition était facile aux histoires de revenants et de loups-garous. Je ne suis pas très fort dans ia science des astres, mais, pour les revenants, je n’en crains pas un. Je n'ai pas manqué pendant le voyage de conter “ Pototoum,pototoum, pototoum.” Cependant j'aieu pitié de mes honorables auditeurs et l’histoire n’a pas duré plus d’une heure et demie.
Désirez-vous connaître les hommes de notre nouvel équipage, je puis Vous les nommer tous depuis le capitaine jusqu’au dernier matelot, je connais leurs noms par cœur ; bien plus, dans quelques jours je pourrai vous faire admirer leurs mâles figures, car en arrivant à Mattawan le Père Pian a fait prendre leur portrait sur une même carte, etilen a fait présent de deux copies, l’une à Monseigneur et l’autre à moi. D'abord à la tête du bateau, et chef de l'expédition, est Wavati, ce qui veut dire /’Eclair de chaleur ; au gouvernail se tient debout Michel Pichou, c'està-dire Michel Le chat. Sont pendus sur les rames Pien Pines, Jean et Joachim Wabekÿjik (ciel sans nuages) Pierrot, J. Polson, W. Pines, J. King. Angus, J. Langevin, Cyrille, Stanis, Pon (Paul),
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Jimmy et John. Les cinq premiers sont de vieilles connaissances, ils étaient de l’expédition d'Abbitibi: ils manient la rame aussi bien que l’aviron. Pendant tout le cours du voyage, celui qui a eu l'honneur d’être le cuisinier épiscopal est Pierrot Thivierge, un jeune métis de dix-huit ans, orphelin élevé par la mission, un vrai Vatel.
À minuit nous nous étendons sous la tente, À 2 h. “lève! lève! a! aboard!” J'ouvre un œil et je vais rontinuer au fond du bateau le sommeil commencé sur la grève : doux somme, vingt fois interrompu et vingt fois repris, sous la bise rafraichissante du matin, sur la vague
ui nous berce mollement, au bruit cadencé es rames, monotone comme la chanson de la nourrice qui endort son enfant.
A 6 h. nous prenons le déjeûner chez M.
Saucier, un canadien de Lévis, qui tient sur les bords du lac une station de repos pour les gens de chantier, juste en face de Pemikan, le terminus probable du chemin de fer projeté entre Népissingueet Témiscamingue. La bone canadienne de femme, toute fière d'héberger son évêque, nous reçut avec une politesse franche et cordiale. Au moment du départ elle dit à Monseigneur : “J'ai appris que vous aviez reçu d'Angleterre des petits orphelins que vous a envoyés Mgr Manning ; si vous vouliez nous en donner un, nous serions très contents, mon mari et moi, et nous tâcherions de l’élever bien chrétiennement.” Nous écoutions cette demande, le cœur ému et les larmes
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aux yeux. O charité, que tu es admirable!
C'est bien le cas de dire: l'esprit souflle où il veut et quand il veut.
Nous nous rembarquons, et à 10 h. nous sommes à la tête du Long Sault. Il se compose
de six rapides consécutifs : la Téte du sault, le”
Rapide de l’île, le Rapide platte, le Rapide croche, les Fourneaux et le Pied du sault ; il peut avoir six milles de long, et il n’en cède en rien, ni pour la rapidité, ni pour la violence, ni pour les caprices, au sault Caughnawaga, entre Lachine et Montréal. Trois hommes se sont noyés au printemps dans le Rapide de l'ile, presque tous les ans il y périt quelqu'un, ce n’est pas rassurant. En haut du Rapide croche il yaun remous si fort, surtout au temps des | ap eaux, que celui qui se laisse entraîner
ans ses anneaux ne peut en sortir que diffcilement. Un jour, c’est-à-dire un soir, le Rev. P. Nédelec y trouva un pauvre malheureux qu tournoyait depuis le matin : impossible
e passer à travers cette chaîne de courants qui le promenaient malgré lui dans la circonférence du cercle. Nous avions pris sept heures pour monter le Long Sault. Nous le descendîmes, je crois. en une demi-heure.
‘ Ce n’est plus une rivière qui nous entraîne, c'est un fleuve, mais un fleuve qui court comme un torrent, une énorme masse d’eau qui se précipite, qui bondit, qui se cabre comme un. coursier, qui tombe en mugissant dans ces caves profondes, et qui rejaillit en gerbes d'écume. Mille obstacles se dressent
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