‹ Visite pastorale de Mgr. J. Thomas Duhamel dans le haut de l'Ottawa [microforme] (volume 3)Chapitre 8 sur 14 · PR EE RO TP · texte numérisé non relu

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branches d'érable et l’autel était orné de fleurs naturelles. La foule s’agenouille en face du reposoir. De là, nous voyons à nos pieds la chapelle, l'établissement des Pères, le Fort et la plaine liquide bordée de ses paysages enchanteurs. Le spectacle était d’une grandeur indicible. Quand, après le Tantum ergo, l'évêque se retourna, tenant l’ostensoir entre ses mains, pour faire par trois fois le signe de la croix sur la foule prosternée, Jésus Eucharistique, du haut de ce trône bâti au sommet d’un rocher, de cette nouvelle montagne de Sion, semblait jeter un regard de complaisance sur les travaux des dévoués missionnaires et bénir avec amour cette terre autrefois infidèle et aujourd’hui si chrétienne.

Au retour de la procession, le Saint-Sacrement fut exposé pour l'exercice des Quarante- Heures, et, à tous les moments du jour et de la nuit, il resta dans l’église nombre d’adorateurs qui priaient et chantaïent. Le soir l’autel étincelait de fleurs et de couronnes artistement disposées ; toute la mission se pressait dans la chapelle devenue trop étroite pour contenir la foule, l’évêque présidait ; et, pendant plus d’une heure, récitation du chapelet, cantiques, amendes honorables, doux soupirs de l’harmonium, c'était une succession non interrompue de prières à haute voix et de chants pieux.

Plongé comme dans une atmosphère de dévotion, qui ne se serait senti touché jusqu'au fond du cœur? “Quel changement ! me disais-je ; quelques années passées, ces pauvres sauvages étaient plongés dans l'ignorance de l’idolâtrie

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et dans les horreurs des superstitions les plus grossières, aujourd'hui ils connaissent les secrets et ils goûtent les douceurs de la piété! Quels sujets de mérites pour les apôtres qui leur ont apporté la bonne nouvelle! Quam speciosi pedes evangelizantium pacem ? Quelles sources de bénédictions pour la congrégation religieuse dont ils sont les membres et les enfants !”

Lundi et mardi matin, Monseigneur donna la confirmation à 98 personnes. Les sauvages de Témiscamingue me paraissent avoir un air de civilisation que n’ont pas ceux de l’intérieur. Ils vivent plus près du missionnaire. Ils ont avec lui des rapports plus fréquents; et de plus, l’on sent que l'influence bienfaisante de la religieuse a passé sur ces existences primitives et en a modifié les habitudes. Outre l’entretien de l’église et de la sacristie, outre le soin d’un hôpital et la visite des malades à domicile, les Sœurs de la Charité soutiennent une école qui, l'été, est fréquentée généralement par soixante à soixante-dix écoliers et écolières ; même, au temps de la mission, le nombre s’en élève jusqu’à une centaine. Mais ce sont des oiseaux voyageurs; l'hiver, au temps de la chasse, il n’est pas facile de les retenir en cage. Pourtant, plusieurs resteraient volontiers à l’école, si on avait les moyens de les entretenir et de les nourrir. Quelle patience ne faut-il pas à ces pauvres maîtresses pour communiquer, comme en se jouant, les éléments de la science et les vérités de la religion à ces intelligences jeunes, neuves, trop souvent

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impatientos du joug et presque toujours inconstantes dans leur assiduité. Les religieuses aussi élèvent des orphelines, lesquelles, en se mariant, retournent dans les forêts, au milieu des leurs, et elles apportent dans leurs nouvelles familles des semences de piété, d'ordre et de politesse qui produisent, avec le temps, les fruits et les résultats les plus satisfaisants, Les femmes ici portent le chapeau, mais il est simple et uni, et il ne change pas de forme, paraît-il, avec les quatre saisons de l’année. Lundi à midi, nous allons prendre le dîner au fort, où Mile Ella Rankin fait avec grâce les honneurs de la maison. M. Rankin a conservé les vieilles traditions de politesse franche et aisée qui distinguaient à un haut degré les anciens officiers de l'honorable Compagnie. Le fort de Témiscamingue est environné d'une palissade qui pent avoir deux à trois arpents de cixconférence ; une petite colline en arrière le domine de son sommet couvert de pins. La maison du bourgeois est peinturée avec éléance, devant la porte s'étend une verte peouse au milieu de laquelle s'élève un arbre aux branches étendues, le chêne de Saint- Louis, où dans les beaux jours, l’aimable Chief Factor prend le thé avec ses amis ou bien traite les affaires de son vaste commerce. Les autres constructions du fort, au nombre d’une douzaine, ainsi que la palissade, sont blanchies à la chaux, ce qui donne à l'établissement un grand air de propreté. On nous fit visiter un vieux magasin qui remonte, dit-on, à plus de cent ans d'existence, et qui a dû voir les jours de Murray ou de Carleton.

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À notre retour du fort, les petits garçons du F. Cahill et les petites filles de Sr Colombe attendaient Sa Grandeur à la porte du presbytère, les parents faisaient cercle derrière leurs enfants. Monseigneur, assis dans un fauteuil sur la galerie, reçut leurs hommages ; une petite canadienne et un petit sauvage lui présentèrent, chacun à leur tour, un bouquet avec une adresse bien préparée et bien récitée. Monseigneur, après leur avoir donné de” conseils appropriés à leur âge, leur distribua des médailles ; les mères apportaient leurs poupons dans leurs bras, il en sortait de partout ; le P. Supérieur était surpris qu'il y eut tant d’enfants dans la mission ; le généreux donateur en fut quitte pour douze douzaines. La petite séance avait commencé par une chanson en français, elle se termina par ce chant latin: Vivat Pastor noster. Tout le monde sait que les sauvages manquent de la lettre v dans leur alphabet, ils prononcent plus facilement, paraît-il, la lettre b. C'était un plaisir d'entendre les petits malheureux chanter à tue-tête, avec ensemble et entrain : Bibat Pastor noster.

Suivit une cérémonie bien étrange et qui nous amusg fort. Il s'agissait de donner un nom à Monseigneur et à ceux qui l’accompagnaïent. D'abord, les chefs tiennent conseil, ils nous examinent des pieds à la tête, et, après mûre délibération, ils s'arrêtent sur le nom à donner. Puis un d’entre eux vous prend pat la main et vous nomme de votre nom nouveau, la foule le répète trois fois ; ensuite sautant et dansant à vos côtés, il lâche un grand cri:

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hou! hou! hou! La foule reprend : hou! hou ! hou! La danse augmente en activité, les cris en intensité, jusqu’à ce qu’enfin ce soit une véritable tempête. Quand vous êtes descendu de dessus la sellette, la même cérémonie recommence en l'honneur d’un autre ; si vous le pouvez, risum teneat's, amici.

D'abord le chef de Témiscamingue nomma Sa Grandeur, il l'appelle Wiasechkang, “ celui qui répand la lumière ” ; ensuite le chef de la

hippewa baptisa M. Rankin XKitchiodjibik, “ la grande racine ”, parce que le puissant bourgeois, dans sa richesse, va chercher au loin la nourriture qui soutient les pauvres sauvages. Puis vint mon tour ; le chef de Timagoming me donna nom Aiamiemtÿjalwan, “le saint temps clair”, ou, dans un sens moins mystique “ le bon Vive-la-joie”, parce que, disait-il, pendant le voyage, le nuage de la tristesse n'était pas passé sur le ciel de mon esprit. Enfin quatre principaux d'entre les sauvages nommèrent M. Robert, la R. Sœur Christine, Mile Ella Rankin et le jeune Rankin, bébé de deux ans.

M. Robert fut appelé Xisisowabikon, “ la fleur du soleil”; la Sœur Christine Ojawach, “ la feuille verte ” ; Mile Rankin, Okimakÿigok, “la reine du jour”, et le bébé Æamiskwawa, “le bois dont on fait les manches de plume.”

Pour terminer la cérémonie, le chef de Témiscamingue fit une harangue en paroles imagées dans laquelle il remerciait Sa Grandeur d'être venu porter la joie et la lumière chez ses enfants d'Opatchionang. “ Grand maître de la

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rière,dit-ilenterminant,à l’occasion de ta visite e cœur du sauvage et l'esprit du sauvage sont dans la joie; seul, son ventre est dans la tristesse, car depuis trois jours la pêche manque, et il jeûne.” Monseigneur répondit, le P. Gruéguen interprétait ; Fr conclut $a réponse en annonçant que M. Rankin s’unissait à lui pour donner aux sauvages un grand festin.

# Alors, reprit le chef, tout chez le sauvage est dans la joie, le cœur, l'esprit et le ventre.” L'allégresse était au comble. Toutes les bouches répétaient à demi-voix : Oua! Oua! Oua!

Migwetch ! Migwetch ! Après tout, on ne reçoit

as un nom pour rien, il faut bien payer le aptême.

Mardi, après la déposition du saint Sacre-

ent et une grand'messe chantée pour les défunts, eut lieu la visite au cimetière. Le champ des morts est situé de l’autre côté du lac, près du fort, où l’on voit encore l’ancienne chapelle bâtie par M. Bellefeuille. On se rend en procession au rivage ; Monseigneur revêtu de la chape noire et mitre blanche en tête, prend place sur un siège dans un grand bateau. En un clin d'œil le détroit est couvert de canots qui vont, viennent, se croisent et se recroisent pendant que tous, hommes, femmes et enfants chantent le Miserere en sauvage.

Arrivée sur l’autre rive, la procession se reforme et monte au cimetière, qui s'étend sur le flanc de la colline, bien arrangé, proprement clôturé et ombragé ça et là par de jeunes pins toujours verts. Au milieu,s’élève la grande croix noire sur un tertre destiné à la sépulture des

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Pères missionnaires. “ Après avoir passé, me disait le Rév. P. Laverlochère, la plus grande partie de ma vie au milieu de mes chers sauvages, il est bien juste que, après ma mort, je vienne dormir et reposer avec eux.”

Au retour du cimetière, Monseigneur fit ses adieux aux sauvages. Il les félicita sur la bonne volonté qu'ils avaient montrée en aidant à la construction de leur chapelle. Il leur dit que, d’après ce qu'il avait vu à Témiscamingue età Abbitibi, il serait heureux de rapporter aux Associés de la Propagation de la Foi que leur argent et leurs sacrifices n'étaient pas perdus. Il les mit en garde contre les tentations de l'orgueil, les séductions de la vanité et les superfluités de la toilette. Enfin il leur rappela que le seul moyen qu'ils avaient de se soutenir dans le bien pendant les longs mois qu'ils passaient loin de leurs missionnaires, était en général le recours fréquent à la prière, et en particulier la dévotion à notre bonne mère la Vierge Marie.

Si vous désirez, Monsieur le Grand Vicaire, connaître plus à fond cette mission et son histoire, je vous renvoie à un travail d'assez longue haleine qui a paru dans l’Album des familles, 1er janvier 188'. En voici quelques extraits qui reviennent à mon sujet et qui me paraissent tout à fait intéressants. Je les copie sans scrupule ; du reste, l’auteur, qui sort de ma chambre, m’a donné, pour me servir du langage du pays, tout droit de chasse et de pêche sur son terrain.

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“ Les seules notes qu'on ait pu retrouver au sujet de la mission de Témiskamingue remontent à 1835 alors que M. Bellefeuille, prêtre de Montréal, y fit une mission qu'il

renouvela en 1836, 1837 et 1838. En 1839, M.

Poiré, autre prêtre de Montréal, et en 1841, M. Moreau, aussi de Montréal, vinrent successivement évangéliser les pauvres sauvages, les pauvres enfants des bois.”

.... Le R. P. Laverlochère, en 1844, fut

le premier Oblat missionnaire de Témiskaingue et de la baie d'Hudson, lequel a su si ien raconter, autrefois, dans les Annales de la Propagation de la Foi, ses voyages, ses missions, ses travaux et ses aventures parmiles sauvages, u'il visita successivement avec les Pères lément, Garin, Armand, Pallier, jusqu’en 1852, époque où, accablé de rhumatismes et d'infirmités, il fut obligé de laisser à d’autres lesoin des pauvres sauvages qu'il avait tant aimés.”

“ Après lui, nous voyons successivement apparaître, sur le même théâtre, les Pères Déléage, Pian, Lebert, Mourier, Gluéguen, Nédelec, Poitras et Prevost, qui ont tour à tour défriché leur part du veste champ confié au zèle de leur congrégation. En 1862, on sentit enfin la nécessité de se fixer définitivement au milieu des sauvages dont la profonde misère et l'incessante prière appelaient à grands cris la présence des missionnaires.”

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