‹ Vita novaChapitre 75 sur 77 · I. Aristotk, Métaphysique, II, i · texte numérisé non relu

I. Aristotk, Métaphysique, II, i

sonnet, qui narre mon état, et je le leur envoyai accompagné du précédent sonnet, et avec un autre qui commence : Fene:(^ entendre.

Le sonnet que je fis alors commence : Outre la sphère ; lequel a en lui cinq parties. En la première je dis où va mon premier penser, le nommant par le nom d'un de ses effets. En la seconde je dis pourquoi il va là-haut, à savoir qui le fait ainsi aller. En la troisième je dis ce qu'il voit, à savoir une Dame honorée là-haut : et je l'appelle alors esprit pèlerin, parce que spirituellement il va là-haut, et, comme un pèlerin, lequel est hors de sa patrie, y reste. En la quatrième je dis comment il la voit telle, c'est-à-dire en telle qualité que je ne la puis comprendre : c'est-à-dire que ma pensée monte, dans la qualité de celle-ci, à un degré tel que mon intellect ne le peut comprendre ; attendu que notre intellect est à ces bienheureuses âmes, comme notre œil débile au soleil, et c'est ce que dit le Philosophe au second livre de la Métaphysique. En la cinquième je dis que, (encore que je ne puisse comprendre là où le penser m'entraîne, à savoir à son admirable qualité), j'entends au moins ceci : à savoir que ce que je pense est de ma Dame, parce que j'ouis son nom souvent en mon penser. Et en la fin de cette cinquième partie je dis : mes dames chères, pour donner à entendre que ce sont des dames à qui je parle. La seconde partie commence là : une intelligence nouvelle ; la troisième là : Quand il est arrivé ; la quatrième là :

intelligenT^a noi>a ; la terza quivi : Quand' elli è giunto ; la quarta quivi : Vedela ial ; la quinta quivi : So io che parla. Potrebbesi più sottilmente ancora dividere, e più sottilmente fare intendere ; ma puotesi passare con questa divisa, e perô non m'intrameito di più dividerlo.

Oltre la spera che più larga gira passa '1 sospiro ch' esce del mio core : intelligenza nova, che 1' Amore piangendo mette in lui, pur su lo tira,

Quand' elli è giunto là dove disira, vede una donna, che riceve onore.

e luce si, che perle suc splendore loperegrino spirito k mira

Vedela tal, che quando '1 mi ridice, io no lo intendo, si parla sottile al cor dolente, che lo faparlare.

So io che parla di quella gentile, perô che spesso ricorda Béatrice, si ch' io lo 'ntendo ben, donne miecare.

AppRESSo questo sonetto apparve a me una mirabile visione, ne la quale io vidi cose che mi fecero proporre di non dire più di questa benedetta, infino a tanto che io potesse più degnamente trattare di lei. E di venire a ciô io studio quanto posso, si com' ella sae vera-

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Il la voit telle ; la cinquième là : Je sais moi qu'il parle. Il se pourrait encore plus subtilement diviser et plus subtilement faire entendre, mais le sonnet peut passer avec cette division, et aussi je ne m'occupe pas de le plus diviser.

Outre la sphère qui plus large roule passe le soupir qui sort de mon cœur ; une intelligence nouvelle, que l'Amour en pleurant met en lui, seulement en haut le tire.

Quand il est arrivé là où il le désire, il voit une dame qui reçoit honneur, et tant luit, que pour sa splendeur l'esprit pèlerin la contemple.

Il la voit telle que, quand il me le redit, je ne l'entends pas, tant il parle subtil au cœur dolent qui le fait parler.

Je sais moi qu'il parle de cette Gentille, puisque souvent rappelle Béatrice :

aussi je l'entends bien, mes dames chères.

APRÈS ce sonnet, il m'apparut une admirable vision, en laquelle je vis des choses qui me firent décider de n'en pas plus dire de cette Bénie, jusqu'à ce que je pusse plus dignement traiter d'elle. Et de venir à cela je m'efforce autant que je peux, comme elle le sait véri-

cémente. Si che, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose vivono, che la mia vita duri per alquanti anni, io spero di dicer di lei quelle che mai non fue detto d' alcuna. E poi piaccia a colui che è sire de la cortesia, che la mia anima se ne possa gire a vedere la gloria de la sua donna, cioè di quella benedetta Béatrice, la quale gloriosamente mira ne la fliccia di colui qui est per omnia seciila henedictiis.

tablement. Et donc, si c'est le plaisir de Celui pour qui toutes les choses vivent, que ma vie dure pour quelques années, j'espère dire d'Elle cela qui jamais ne fut dit d'aucune.

Et puis, qu'il plaise à Celui qui est Sire de la courtoisie, que mon âme s'en puisse aller à voir la gloire de sa Dame, c'est-à-dire de cette benoîte Béatrice, laquelle glorieusement contemple en la face de Celui, qui est per omnia secula benedictiis !

Page 3, ligne 1. — [En cette partie du livre de ma mémoire avant laquelle peu de chose se pourrait lire.] — Dante compare sa mémoire à un livre, et ce livre naturellement prend l'aspect des manuscrits de son époque, avec les rubriques, les paragraphes et les gloses. Dante a plusieurs fois employé cette allégorie du livre dans la Divine Comédie, notamment : Inf. ii, 8 ; xv, 88-89 '■> P^''- XVII, 91, XXIII, 52-54; XXXIII, 86. Ici le livre symbolique est partagé en deux parties par une rubrique ainsi conçue : Ixcipit viTA NOVA. — On sait que les rubriques dans les anciens manuscrits ne sont autre chose que les titres, généralement écrits en rouge (rubrica est le féminin d'un abjectif de basse latinité qui vient de ruber, rouge). — Donc la mémoire de Dante est un livre, et ce livre est partagé en deux parties ; le titre de la seconde partie est

Avant cette rubrique, dans la première partie donc du livre de la mémoire, on aurait peine, dit Dante, à lire quoi que ce soit ; cette partie en effet renfermait les souvenirs de la première enfance, vagues et indistincts par nature. On s'est cependant demandé si Dante a laissé subsister dans son œuvre quelque trace de cette première partie du livre de la mémoire.

Il n'en reste point dans la Vita Nova, cela est bien certain, puisque le poëte nous en prévient dès l'abord : il place l'origine de ses amours à la fin" de sa neuvième année et au début de la neuvième année de Béatrice. Mais il est permis de croire que Dante, en d'autres œuvres, dont une au moins est parvenue jusqu'à nous.

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avait été chercher jusqu'en les circonstances plus ou moins fabuleuses de sa première enfance même, les symboles de sa vie amoureuse. On le discerne surtout dans une CaiiT^one assez obscure et qu'il n'a pas insérée daiis la Vita Nova (£' luincresce. Cf. A Santi. Il Canzouicre di D. A. 1907. Vol. II, p. 360). Malgré les objections ingénieuses du dernier très distingué commentateur du Can:^oniere Dantesque, je ne puis m'empècher de croire qu'il s'agit, dans cette Can:(oue, de Béatrice, et dans cette stance du moins où le poète exprime ceci (vv. 57 sq.) : lorsque la dame « vint au monde », Dante en ressentit miraculeusement « dans sa petite personne », une émotion singulière :

Lo giorno che costei nel moiido venne,

secondo che si trov.i

nel libro de la mente che vien meno,

la min persotia parvola sostenne

una passion nuova.

Melodia ne peut admettre que le poëte ait pu rêver un fait aussi totalement invraisemblable et absurde que l'émotion ressentie par un enfant de six mois. Il veut donc que ces mots : « le jour que celle-ci vint au monde » soient pris en ce sens : « le jour où elle parut à mes yeux, — vint au monde de mon amour. » J'avoue que je ne puis être de son avis et soutiendrais volontiers avec Barbi l'opinion contraire. D'abord on notera que la vraisemblance n'a rien à voir en toute cette affaire ; c'est ici un lieu notoirement miraculeux, et une sorte de légende dorée amoureuse. Pas plus dans la mythologie des héros que dans les légendes hagiographiques, il n'est rare de voir se révéler dès le berceau, par des phénomènes étranges, quelque pronostic de la vie à venir des grands hommes. Mais surtout, m'arrëtant au texte, je constate que, dans la Caiiioiie aussi bien que dans la Vila Nova, Dante se réfère au « Livre de la niéinoire » ; en effet le mot vicnte, ici comme dans nombre d'autres textes,'\'eut dire viémoire ; et quand nous lisons lihro délia mente, il faut entendre livre de la iiiàitoire. Continuons

Nel libro Je la mente che vien iiieiio ;

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on ne peut guère traduire que comme il suit : « dans le livre de la mémoire qui s'évanouit », ou, « qui s'anéantit », ou, « qui déjailley). De quoi peut-il bien s'agir sinon de cette partie du livre de la mémoire qui précède la rubrique Incipit Vita Nova, de cette partie en laquelle tout s'efface et disparaît, de cette partie en laquelle a peu de chose se pourrait lire ». Il me semble très probable que la Can:(one donne comme référence symbolique la première partie du livre de la mémoire, celle qui a trait à la première enfance.

Quand Dante entreprit de former un récit complet pour coordonner et illustrer les poèmes de sa jeunesse, il mit de côté assez naturellement une Canione(\uï poussait si loin les fables symboliques. Il commença résolument à la neuvième année et à la rubrique : Incipit Vita Nova.

A plusieurs reprises Dante reprendra et continuera dans le présent livre les symboles tirés de la comparaison des manuscrits. Dans son chapitre initial, il donne à entendre que la Vita Nova n'est autre chose qu'une copie ou un résumé de la seconde partie du livre de sa mémoire, une copie ou un résumé des « paroles » qu'il trouve écrites sous la rubrique de cette seconde partie. Des critiques ont voulu préciser mieux et se demander si par ce mot « paroles » Dante avait voulu désigner les poèmes concernant son enfance, ou bien un récit supposé, qui aurait été écrit en prose. Il est bien clair que s'il avait voulu nous le dire, il l'aurait dit ; il a employé au contraire le mot « parole », qui dans la langue de cette époque peut s'appliquer aux vers aussi bien qu'à la prose.

Dante nous instruit de ce qu'il lui plaît, et ne précise que quand il le croit bon. Il ne faut pas le serrer de trop près. S'il revient parfois à l'allégorie du manuscrit, on s'assurera qu'il n'y reste pas constamment fidèle. Son récit est loin de ressembler toujours à la transcription ou au résumé d'un récit original. Bien des faits, et surtout des poëmes de sa jeunesse sont volontairement omis ; et d'autre part il lui arrive de se laisser entraîner en de longues digressions et morales et littéraires qui ne ressemblent pas à un récit.

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Page 3, ligne 3. — [Incipit Vita Nova]. — Le sens de ces mots « Vita Nova » a été l'objet de nombreuses discussions. On en trouve un long résumé dans l'édition Melodia, p. 5. L'interprétation à laquelle se rangent les critiques les plus notables est celle qui consiste à prendre les mots Vita Nova dans leur sens général de Jeunesse ou plutôt adolescence pour parler le langage de Dante (A'?/oî'o et noz-ello dans l'Italien médiéval ayant le sens usuel de juvénile, adolescent). Cette interprétation est confirmée assurément par la comparaison du passage du Purgatoire. — Chant XXX — qui sera commenté en son lieu, et où est employée, dans le même sens qu'ici, l'expression Vita Nova. Elle me paraît très vraisemblable. Cependant il ne faut pas méconnaître que quelques bons esprits se sont rangés à une autre interprétation, que je me permets de qualifier de romantique, et qui consiste à prendre Vita Nova dans le sens de vie renouvelée ou régénérée. Et il faut ajouter que les partisans de cette interprétation apportent à l'appui des arguments qui ne sont pas tous négligeables. Il reste un doute. — Rien n'ailleurs n'empêche de croire peut-être que Dante ait pris plaisir à laisser planer ce doute, et à jouer un peu sur les mots, ainsi qu'il l'a fait en ce livre plus d'une fois (sur le sens par exemple du mot sainte'). De toutes façons les périodes de la vie humaine, fixées exactement dans le Convivio d'après les auteurs anciens, ne sont pas reproduites ici toutes semblables ; ainsi que l'a fait observer un des derniers critiques (Pascoli, La viirabile visione, Messine, 1902). Dante semble donner dans la Vita Nova une autre division que la division usuelle. S'il s'écarte ainsi un peu de la tradition, c'est pour mettre les âges de sa vie en fonction du nombre 9, nombre parfait qui est la base de tout son récit et de tout son raisonnement sur Béatrice. Il écrit la rubrique : Vita No%>a, — en ce point du livre de sa mémoire qui clôt une première période de neuf ans, Venfance, et ouvre deux périodes successives de neuf ans, 9-18 et 18-27, '^^ deux parties de Vadolescence. On verra que la suite du récit semble bien s'accorder avec cette explication.

A'. B. — Le sens do l'expression Vita Nova étant ainsi incertain.

il a semblé au traducteur qu'il était inutile d'en risquer une traduction ; car /£ {7A^£'55i: ou VIE NOUVELLE eussent été également contestables. Aussi bien tout le monde connaît le petit livre juvénile sous son non italien. Il faut ajouter encore que si j'ai écrit constamment Noz'a avec un o simple et non la diphtongue italienne MO, c'est pour la commodité du lecteur français ; Dante m'en donnait le droit, puisqu'il indique lui-même pour la première fois le titre de son œuvre en latin, c'est-à-dire sans diphtongue (Jncipit Vita Nova). D'ailleurs l'usage de la diphtongaison était loin d'être général aux xiiie et xive siècles. (Cf. Barbi, Introduiioue, p. CCLXI, O od UO?)

Page 3, ligne 7. — Neuf fois déjà le ciel de la lumière était revout comme à un même point, quant à sa propre rotation], — C'est-àdire le ciel du soleil, qui est le quatrième des ciels du système de Ptolémée. La terre immobile est entourée de neuf orbites mobiles, ciels de la Lune, de Mercure, de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter, de Saturne, — la huitième sphère ou sphère des étoiles fixes, enfin la neuvième sphère appelée aussi cristalline, ou autrement encore primo mobile, en tant qu'elle donne le mouvement à tous les autres. — Ces neuf ciels mobiles sont tous compris dans l'Empyrée ou ciel immobile.

Le récit commence, on doit le remarquer, par le mot « neuf », qui avait peur Dante le sens symbolique profond qu'il expliquera plus loin. — Dante est né, suivant les hypothèses les plus assurées, en mai 1265. Il suppose que le récit commence au moment où il a neuf ans accomplis, et c'est-à-dire sans doute eu mai 1274.

Page 3, ligne 9. — [Lorsqu'à mes yeux apparut premièrement la glorieuse Dame de ma pensée]. J'attire l'attention sur ce mot : glorieuse. Béatrice peut être (ï\it glorieuse, comxno. possédant déjà la gloire du ciel, au moment où Dante écrit. Béatrice est la Dame à& sz pensée ; je traduis ainsi le mot mente, qui a souvent dans la langue de Dante,

je l'ai dit, le scus de iiiânoire. Mïxs pensée a ce sens aussi, et ce serait trop préciser que d'écrire mémoire.

Page 3, ligne 10. — [laquelle fui appelée Béatrice par bien des gens qui ne savaient comment l'appeler]. — Ce membre de phrases est un des plus obscurs de la Vita Nova. On peut voir dans Melodia un exposé complet des hypothèses proposées pour l'interpréter. Le mot à mot assurément donne un sens qui n'a pas de précision apparente, et il diffère d'ailleurs suivant que l'on admet que le mot si doit être lu avee ou sans accent (s), sic, ainsi. — ou bien si, sibi, explétit). — Il faut constater d'abord que tous les sens proposés se ramènent à une même interprétation générale, que d'Ancona a exposée à peu près ainsi : le nom usuel de la fille de Folco Portinari était Bice, abréviation du nom Béatrice. En effet dans le testament de Folco on lit : « Bici filiîe, — à Bice sa fille. » L'usage d'abréger les noms, en Italie à cette époque, était constant, et il n'était pas rare que l'on vit le nom abrégé supplanter le véritable jusqu'à le faire oublier. Mais Dante avait volontairement rétabli, pour son usage poétique, le nom de Béatrice, parce que ce nom renfermait en soi le sens de Béatitude : la Béatrice, c'est comme qui dirait en français : « la béatifiante ». Dans le passage que nous avons sous les yeux, le premier où il arrive au poëte de nommer sa dame, il joue sur le nom et sa signification mystique ; c'est ce qui n'est point douteux. Le sens exact des termes employés, le mot à mot reste au contraire assez incertain. Quelques critiques ont proposé de croire que le texte est incomplet ou incorrect : mais tous les manuscrits sont d'accord, et d'ailleurs le texte tel qu'il est peut présenter un sens. — Les principales interprétations sont celles-ci :

1 . — Elle était appelée Béatrice (à cause de son aspect béatifiant) par bien des gens qui ne savaient comment elle s'appelait (Melodia). Ce nom s'imposait, était comme nécessaire.

2. — ... par bien des gens qui ne pouvaient qu'ainsi l'appeler (Bonghi), — c'est-à-dire : qui ne pouvaient pas l'appeler autrement, tant le nom de Béatrice semblait lui appartenir en propre.

3. — ... par bien des gens qui ne savaient pas ce <^«'u2«5/ ils appelaient. (Gaspary, Fanfani), — c'est-à-dire : qui ne savaient pas combien ce nom lui était bien approprié, combien le sens de ce nom lui convenait exactement. C'est à peu prés là aussi l'interprétation de d'Ancona.

J'avoue que, quant à moi, j'ai eu dès l'abord une forte inclination pour cette dernière interprétation. Je l'amendais seulement quelque peu, par comparaison avec certaines formes de phrases usuelles en italien comme en français : « non saper che si fare, non saper che si dire, — ne savoir que faire, que dire. » Il est certain que ces formes, si l'on veut les traduire en français en formes verbales autres que l'infinitif, nous apparaissent de préférence munies d\m pronom impersonnel : « ne pas savoir ce que Von fait, ce que Von dit, ce que ïoii doit faire ou ce que Von doit dire. » Un fort bon dictionnaire italien donne cette explication en latin : « quid quis agat nescire. «Je m'étais donc résolu à appliquer cette explication à Kche s\ chiamareit, (tout en gardant à s\ l'accent et le sens de ainsi). Et je traduisais : « Elle était appelée Béatrice par bien des gens qui ne savaient point ce que l'on appelle ainsi, — ce que l'on appelle une Béatrice (une donneuse de béatitude). » Et je me risquais donc pour une fois à donner une traduction fortement interprétative ! J'y ai renoncé après avoir consulté les plus sûrs des maîtres, et surtout mon ami F. Novati ; il n'a pas eu beaucoup de peine à me convaincre que préférence doit toujours être donné, si possible, au sens le plus simple, La traduction que j'ai fini par adopter est celle aussi que m'a recommandé Francesco Flamini. Elle s'expliquera ainsi : « Les gens qui ne savaient pas le nom de la Dame l'appelaient d'instinct Béatrice. » Ils disaient : « C'est une Béatrice ! » — , et ils tombaient juste, colpivano Jiel segno.

Je pense qu'il fout s'en tenir là.

Page 5, ligne 3. — [Elle avait déjà en cette vie asse^poiir qiien son temps le ciel étoile eut avancé vers le côté de l'Orient de l'une des doui;e parties d'un degré]. — De « ciel des étoiles fixes » qui est le huitième

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ciel (Cf. la première note du présent chapitre) se meut, suivant les doctrines astronomiques antiques, d'un degré tous les cent ans. Il s'est mu de la douzième partie d'un degré depuis la naissance de Béatrice ; son âge donc est égal à un douzième de cent ans, c'est-à-dire à huit ans et quatre mois. Dante peut écrire en conséquence, qu'elle était presque au début de sa neuvième année. Elle avait cinq à six mois de moins que lui.

Page 5. ligne 10. — [En ce moment je dis véritablement que YEs' prit de la Vie]. — La distinction des divers modes de la vie humaine sous le nom d'esprits, qui est habituelle dans la philosophie scolastique, trouve une expression très semblable à celle que donne ici Dante dans plusieurs philosophes notables ; on peut citer en particulier le traité de Anima de Hugues de Saint-Victor (cité par Melodia). Hugues distingue : la force vitale qui opère dans le cœur, la force animale qui opère dans le cerveau, la force naturelle qui opère dans le foie. La première assure la santé, la chaleur du cœur, la respiration, la parole ; — La seconde assure la sensibilité ; — la troisième répand le sang et les humeurs à travers les veines pour donner la nutrition du corps. Malgré tout ce que l'on sait de l'influence exercée sur Dante par Albert le Grand, il semble certain que la psychologie de la Vita Nova se rattache ici à celle d'Hugues de Saint-Victor plutôt que du fameux docteur dominicain ; en effet il s'agit ici clairement du cœur, du cerveau et du foie, tandis que Albert le Grand faisait procéder tous les Esprits du cœur. (Ci. S.\L- VADORi, loc. cit., p. 207 et Bertoni dans Studi Medievali, vol. II, fasc. 4, p. 395),

Il ne faut pas confondre avec les trois esprits généraux dont je viens de parler, les esprits sensitifs (dont il sera question plus bas), qui sont les facultés sensitives de chacun de nos cinq sens. Conformément à son système, Dante personnifie et individualise toutes ces forces, dont les noms, pour les philosophes scolastiques, ne correspondent qu'à des subdivisions théoriques.

Page 7, ligne 13. — [Elle ne paraissait pas fille d'un homme mortel mais de Dieu]. — Iliade, XXIV, 258. Ces paroles sont appliquées à Hector. — Dante ne savait pas le grec et ne connaissait pas Homère. Cette phrase, comme plusieurs autres, a pu venir à lui de diverses façons, par des citations de divers auteurs.

Page 9, ligne 1. — [Après que se furent passes asse^ de jours pour que justement fussent accomplies les neuf années depuis l'apparition ci-dessus écrite], — Si la première apparition a été justement fixée au printemps de 1274, la seconde est du printemps de 1283. Melodia rappelle très heureusement, d'après Giovanni Villani, que précisément en ce printemps de 1283, Florence jouissait d'une paix et d'une prospérité rares en son ancienne histoire ; à la Saint-Jean commença une suite de fêtes délicieuses avec cortèges, festins, chants et danses. Les dames étaient vêtues de blanc et formaient une « Cour » autour d'un beau Seigneur que l'on appelait « Amour « (G. Villani, VII, 89).

Page 9, ligne 3. — [de cette Tris Gentille]. — Le sens exact du mot Gentile est « noble», conformément à l'étymologie latine. On voit en lisant la Vita Nova quel développement de signification Dante a donné à ce mot : il en a fait l'épithète propre de Béatrice. Nous aurons d'ailleurs à le commenter abondamment plus loin.

Page 9, ligne 8. — [et par son inejjable courtoisie]. — On ne peut rendre par aucun mot l'idéal d'honneur et de bonté qui est exprimé par ce mot « courtoisie » ; les poètes du xili' siècle y attachaient un sens si haut qu'ils l'appliquaient à Dieu même. Mais pour

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comprendre le présent passage, il n'est pas hors de propos de se rappeler que le mot coït es ia a dans son sens une nuance spéciale de libéralité, générosité.

Page 9, ligne 10. — [file me salua, en une manilre très pleine de vertu, tellement qu'il me sembla voir alors toutes les limites île la hàitituile]. — Pour comprendre le sens du passage il faut prendre le mot virtii dans le sens de force, puissance. (Il n'est pas rare de le rencontrer à cette époque pris dans un sens qui se rapproche de miracle). Il faut donc comprendre ici : elle me salua et son salut agit sur moi avec une telle puissance qu'il me sembla voir... On peut rapprocher un autre passage, où il est encore question de l'effet du salut de Béatrice, (chapitre X) : Quello che '1 suo salutare in me virtuosamente operava. — Ce que son salut opérait en moi par sa vertu. »

On fait justement remarquer que Dante a dit que, par l'effet du salut, il lui « sembla » contempler la béatitude complète. Il ne pouvait en effet la contempler réellement que dans le ciel.

Page 9, ligne 12. — [L'heure où son très doux salut m'arriva était exactement la neuvième de ce jour). — La neuvième heure du jour, c'est-à-dire trois heures de l'après-midi. Au chapitre XXXIX Dante parlera au contraire de Vora délia nona, c'est-à-dire la neuvième heure ecclésiastique, l'heure où l'Eglise dit TOlffce de None (midi). Ce sera une application différente du symbolisme du nombre neuf.

Page 11, ligne 5. — [Une personne qui était nue]. — Surprise pendant son sommeil, la Dame était nécessairement nue, l'usage de la' chemise de nuit étant inconnue au moyen-âge. Notons-le en passant, sans attacher d'ailleurs plus d'importance qu'il ne faut à la question, Melodia cite à ce sujet deux études de Scherillo.

Page 11, ligne 6. — [et moi, la regardant très attentivement, je connus que c'était la Dame du saliit\. — Je fais observer, une fois pour

toutes, que le jeu des mots est continuel entre les deux sens du mot saîut. La Dame du salut est à la fois « la Dame qui a salué » et « la Dame qui donne le Salut (éternel), la Béatitude. »

Page 11, ligne 14. — [il hd faisait manger cette chose qui bridait en sa main, et quelle mangeait avec crainte]. Cette figure peu agréable à notre imagination moderne et qui nous paraît sortie de quelque légende barbare, est très habituelle dans la littérature du moyenâge, et surtout dans la littérature provençale. Nombreux sont les récits où l'on %'oit un époux outragé faire manger par vengeance à sa dame ce cœur même qui lui avait été trop cher. Mais Melodia fait très justement observer que le symbole était parfois employé en un sens différent : on mange le cœur d'un héros ou d'un seigneur pour garder sa mémoire, s'assimiler ses vertus. C'est ainsi que Sordello de Mantoue, célébrant les mérites de son noble ami Blacas, propose aux vils barons de son temps de manger tous ensemble le cœur de l'illustre mort afin de conserver ses vertus. Il n'est pas hors de propos de rappeler combien Sordello fut cher à Dante et quel beau rôle lui a été assigné dans la Divine Comédie. (Purg. VI).

Page 11, ligne 17. — [et pleurant ainsi, il resserrait cette Dame dans seshras, et avec elle il me semblait qu'il s'en allait vers le ciel]. — Le sens de cette histoire symbolique est très douteux. On se demandera en particulier ce que signifie le changement soudain de l'attitude de l'Amour, d'abord tout joyeux et puis affligé. Il ne peut s'agir de la mort de Béatrice. Nous sommes en présence d'un poëme qui remonte certainement à la jeunesse de Dante. Melodia propose de croire que le sonnet put être écrit après le mariage de Béatrice avec Simone de' Bardi, et alors que Dante ne pouvait plus l'aimer que d'un amour céleste et immatériel. Il a longuement et ingénieusement discuté ce point de vue. On observera d'ailleurs que la pensée du ciel ne se trouve pas dans le sonnet, mais qu'elle se trouve dans le commentaire en prose. Le sonnet disait seulement: «Je le vis s'en aller en pleurant. » La prose ajoute : (f au ciel ». Cette correc-

tion est venue sans doute s'ajouter après la mort de Béatrice. Mais le texte même du sonnet suppose une interruption, un changement dans l'amour primitif du poëte pour la dame. Observons-le, mais ne poussons pas plus loin, comme on l'a fait, les hypothèses. Ce serait dangereux.

Suivant un tout autre point de vue, qui n'est pas négligeable, Salvador! propose de croire qu'Amour d'abord joyeux devient triste uniquement parce que le moment est venu où par la venue du jour, prend fin l'admirable vision. Es c'est ce que semble faire comprendre Guido Cavalcanti dans le sonnet de réponse qu'il fit pour Dante. (Voir plus loin).

Page 11, ligne 22. — [î'heure en laquelle cette vision m'était apparue avait été la quatrième de la nuit : si bien qu'il appert manijestement que ce fut la première heure des neuf dernières heures de la nuit]. — La nuit étant de douze heures, la quatrième est la première heure des neuf dernières heures de la nuit. Toutefois il semblera que le retour du nombre 9 est ici un peu tiré par les cheveux.

Page 13, ligne 4. — [Je résolus de le faire entendre à beaucoup de gens qui étaient de fameux trouvères en ce temps]. Uusage était constant de poser ainsi aux poètes amis des questions d'Amour afin de solliciter leurs réponses. De là toute une production poétique particulière, et spécialement ce genre artificiel et compliqué de poèmes que l'on appelle en Italien «tenzoni ».

Page 13, ligne 6. — [Et, vu que faxniis déjà appris par moi-même l'art de dire des paroles par rime]. — « Dire par rime a signifie « faire des vers en langue vulgaire ». On verra au chapitre XXVII une plus complète explication de ce mot. Dante donne à entendre qu'il avait appris cet art à lui seul et sans maître.

Page 13, ligne 8. — [tous les fidèles d'Amom]. — C'est toujours le symbole de l'Amour Seigneur. Tous les poètes amoureux son des vassaux, stis féaux.

Page 15, ligne 4. — [et parmi les répondeurs fut cehn-Jà que je nomme premier de mes ainis\ — Guido Cavalcanti, poëte florentin, né vers 1260, mort en août 1300, dont on sait la profonde influence sur Dante à ses débuts. On connaît trois réponses, parmi celles que Dante reçut pour son envoi ; ce sont les réponses de Cino de Pistoja, de Dante da Maiano et de Guido Cavalcanti. Le sonnet de ce dernier est qualifié par les critiques comme « très obscur ». Et de plus, Dante lui-même nous informe que, pas plus son grand ami que les autres, ne comprirent « alors » la signification de son rêve. Malgré cela, il me semble qu'il y a dans le sonnet de Cavalcanti un sens et une figure de l'Amour qui sont conformes à la philosophie comme à l'esthétique delà V. N., si conformes même que je ne puis m'empêcher de tenter ici une traduction telle quelle.

Voici donc le sonnet :

Vedesti al mio parère ogni valore

e tutto gioco e quanto bene om sente,

se fosti in prova del segnor valente

que segnoreggia i! mondo de l'onore :

Poi vive in parte dove noia more

e tien ragion ne la pietosa inente .•

si va soave per sonni a la gente

elle i cor ne porte sanza far dolore. Di te lo core ne porto veggendo

che la tua donna la morte chedea :

nodrilla d' este cor, di ciô temendo.

Q.uando t' apparve che sen gia dogliendo

fu doke sonno ch' allor si compiea

che '1 su' contrario lo venia vincendo.

Et voici comme je l'entends :

Tu as, » mon avis, vu toute vaillance,

et toute fête, et tant de bien que l'on puisse sentir, si tu fus en face du Seigneur vaillant

qui gouverne le monde de l'honneur.

Car il vit en un lieu où l'ennui meurt ; et il tient cour dans l'ame pitoyable : tant suave, par songes, dans les hommes il va, qu'en emporte les cœurs, sans faire de douleur.

De toi, ton cœur, il emporta, voyant que ta dame, requérait la mort :

de ce cœur l'a nourrie, par crainte de cela.

Et quand il te parut s'en aller tristement,

ce fut que le doux songe alors s'accomplissait et que venait sur lui son contraire, vainqueur.

Page 17, ligne 5. — [Un jour advint que cette Très-Gentille était assise en un Heu où Ton entendait des paroles sur la Reine de la gloire]. — Il faut comprendre sans doute : « où l'on chantait des prières, des hymnes à la louange de la Vierge Marie. » D'autres ont compris qu'il s'agissait d'une prédication ; et cette façon d'entendre a sans doute du bon, puisqu'elle a fourni à Maurice Denis un de ses plus beaux dessins pour illustrer la V. N. Mais je crois la première interprétation préférable. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans raison que Dante a introduit dans son récit la mention d'une cérémonie dédiée au culte de la Mère de Dieu ; il aime à montrer que Béatrice vivante était une dévote de Marie. Ce n'est pas la seule fois d'ailleurs que le nom et la pensée de la Vierge Marie reviennent dans la Vila Wnv. (Cf. surtout ce qu'il dira au chapitre XXVIII. Voir ce qui a été dit aussi dans l'introduction). On sait quelle place ils tiennent dans la Divine Comédie. Les louanges données à Béatrice idéalisée sont souvent toutes semblables à celles qu'il est d'usage de donner à la Vierge. Il n'est pas hors de propos de rappeler ici combien sont fréquents dans la lyrique provençale et italienne primitive les chants en l'honneur de la Vierge dans les formes de l'Amour courtois. L'apothéose de la pureté féminine chez les poètes du dolce stil

novo a certainement quelque rapport avec le culte de la Vierge. Cf. les utiles citations recueillies à ce sujet par Melodia, et les poèmes de Lanfranco Cicala, récemment publiés par G. Bertoni. (Studi Medievali, loc. cit.)

Page 17, ligne 20. — [Et incontinent je pensai à faire de cette gentille dame un rempart pour la véritè\. — Faire paraître des attentions à une dame autre que la bien-aimée pour masquer le véritable amour, est un procédé qui choque un peu notre idéal de délicatesse. Mais il était tellement fréquent parmi les poètes courtois tant provençaux qu'Italiens, qu'il était presque devenu traditionnel. On verra que Dante eut successivement deux dames pour lui servir ainsi àtSchermo. Mais on verra aussi que les ruses usuelles des poètes amoureux n'obtiendront point l'approbation de Béatrice, quoiqu'elles eussent été encouragées par Amour lui-même, Seigneur de la Noblesse et de l'Honneur.

Page 19, ligne 13. — [et, ayant pris les noms de soixante dames les plus belles de la ville où ma Dame fut placée par le Très-Haut Seigneur, je composai une lettre sous forme de serveniois]. « Que la ville dont il s'agit fût Florence, c'est ce qui ne peut faire aucun doute. » (D'Ovidio). Il esta remarquer que Dante ne la nommera jamais. Après la première mention que l'on trouve ici, il ne dira plus, en parlant de la ville, que : « la susdite ville ».

Le mot serventois, en italien servcntese, en provençal sirventes, renferme le sens de service et de serviteur, quelle que puisse être d'ailleurs la signification exacte du mot ou son étymologie. Sans entrer en aucun détail sur l'histoire et l'étude de cette forme poétique, sur laquelle existe toute une littérature, il suffira de noter

ceci : Dante dit que son épitre fut écrite en forme de serventese ; or le serventese italien observe constamment dans ses stances une torme métrique unique dont le schéma est : AAAb, BBBc. — C'est là ce qu'il a voulu indiquer ici, pour ce qui est de la rythmique ; mais il est possible que symboliquement il ait voulu suggérer autre chose. A une certaine époque, en effet, nous dit Gaston Paris, « ou a donné spécialement ce nom (de serventois) à des pièces composées en l'honneur de la Vierge Marie. » (La littnatiire française au Moyen Age, p. 177).

Quant au fait d'écrire en vers l'éloge d'un certain nombre de belles dames d'une ville ou d'une contrée, il n'était pas inusité chez les poètes courtois. D'Ancona en cite un grand nombre d'exemples. — On s'est demandé si le poëte avait eu une raison pour choisir le nombre soixante plutôt que tout autre nombre : cela paraît certain, car il n'a rien laissé au hasard. Les critiques italiens (et notamment Scherillo), avec leur studieuse ingéniosité ont réuni un assez notable nombre d'exemples et de citations, qui permettent de s'assurer que le nombre 60 avait une valeur symbolique. Ils les retrouvent dans les Chansons de Gestes, VAioI, la Chanson de Rolland, dans des poëmes symboliques italiens, tels que \'Intelligen:ia. Mais il faut rapporter sans doute l'origine de toute cette symbolique à un texte du Cantique des Cantiques, que Dante a traduit lui-même comme il suit dans le Convivio : « Sess.a.nta sono le regine.. . : una è la colomba e la perfettamia. » Melodia remarque que dans ce même texte du Cantique des Cantiques (VI, 8) l'idée de béatitude vient à l'esprit du poëte sacré à propos de la Sulamite : « Viderunt filiae et beatissiniam priïdicaverunt. » Il n'est pas inutile d'observer que l'interprétation symbolique du passage du Cantique des Cantiques est si classique dans l'Eglise, qu'au xviiie siècle, Don Calmet pouvait commenter ce passage rapidement et sans y insister autrement, en écrivant : « L'épouse bien aimée et les soixante Reines sont ceux qui ont atteint le plus haut degré de perfection. » (In Cant. 6°).

Les Pères à vrai dire avaient dès longtemps admis et établi la valeur symbolique du nombre 6 et de ses multiples. Saint Augus-

TIN : « Numerl senaril perfectio. » (Dialogus qiicslionuin LXV. —

P. L. XL., col. 741-74^). — Saint Ambroise : « Nam senarius

numerus a quo sexaginta et sexagesima et sexcenta et sex millia derivantur perfectionem significat. Hinc est quod ille qui sexta die fecit hominem, in sexta œtatc et sexta ieria et sexta hora illum voluit redimere. » Sermo XV Dominica in Sexagesima, inter Sermones S. Ambrosio hactenus ascripti. P. L. t. XVII, col. 633). — Saint Grégoire (sur le texte même que nous avons cité du Cantique des Cantiques : « Sed rcgince sexaginta esse perhibentur. Denarius quippe numerus pet senarium multiplicatus in sexaginta completur. Et quid per denarium nisi decem praeccpta legis, et quid per senarium nisi labor hujus vita; signatur ? Sex enim diebus quid necessarium est operamur, et in septimo quiescere per legcm jubemur. Bene ergo sexaginta reginœ esse dicuntur : quia dum decem praecepta in hoc saeculo operantur, sœculum aatem hoc sex diebus operatoriis evolvitur, in eis quasi per senarium numerum replicatur. »

Six est le nombre des jours ouvrables de la semaine, et dix le nombre des commandements de Dieu. Dix multiplié par six nous figure donc la perfection dans l'activité humaine. Voilà un symbolisme qui était fait pour plaire à Dante. Je ne doute pas qu'il ait attaché quelque idée de ce genre au Poëme des Soixante, et c'est pour cette raison qu'il en a parlé ici.

On pense que la dame qui lui servait de défense (schermo) figurait dans le poème des soixante sous le nombre 30, et qu'on doit l'identifier avec la dame qui est désignée dans un sonnet célèbre par ce vers :

quella ch'è 'n sul numéro del irenta.

(Pour le texte de ce sonnet, qui commence « Guido i' vorrei », voir Barbi : Un Soiietto c una Ballata d'Amore del Caii:(oniere di Dante. Firenze 1897). Etre sur le nombre 30 était déjà un éloge pour la dame du 5d'c////t', car c'était la moitié du nombre symbolique 60. Mais le 9, ou la perfection, était réservé à Béatrice.

Page 21, ligne 14. [O vous qui par la voie d'amour passer

et puis figure\-vous

si je suis de tous les tourments demeure et clef

au dehors je montre allégresse

et au dedans du cœur je me consume et pleure.^

Ce sonnet commence par la phrase empruntée aux Lamentations de Jérémie (I, 12).

Au vers 6 il y a deux expressions : demeure et clef, qui demandent explication : Ostale, ancien français /j05/f/, htm hospi t al em, c'est-à-dire demeure. — Etre la r/c/ d'une chose signifie en avoir la possession (Casini), en être le dispensateur (Melodia).

Les derniers vers qui décrivent une attitude de gaîté extérieure, destinée à dissimuler la désolation véritable du cœur, font songer à ce sonnet de Pétrarque qui commence par les mots : Cesare poi chc.

... s'alcunn. volta io rido o canto facciol perch' i' non o se non quest'una via da celare il mio .-ingoscioso pianto.

Page 25, ligne 24. [ce qui au monde est à louer

en gentille Dame, outre l'honneur].

Je crois devoir par déférence pour l'excellent critique Barbi écrire avec lui : sovra de VOnore. Je le prends dans le même sens que

FORA OU FUORA de l'oHore, qu'adoptent la plupart des éditions. La majorité des Mss donne sucra ou sera, ce qui ne veut pas dire grand chose (la Dame serait qualifiée sœur de l'Honneur, c'està-dire de l'Amour). Un ou deux Mss. seulement ont donné la variante : fora, et un ou deux : sovra. Barbi a choisi cette dernière, par l'argument dit de la hctio difficilior. En cas de doute on admet que les scribes ont dû plutôt errer au sujet d'une leçon plus difficile et anormale.

Page 27, ligne 24. [(lui ne mérite k saint].

Ce vers indique qu'il s'agit bien de Béatrice « la Dame du Salut. »

Page 29, ligne 5. — [Quelques jours après la mort de celte dame. il arriva, une chose par laquelle il me fallut partir de la susdite ville]. — Quelle est la « chose » par laquelle il fallut (convenue) que Dante sortît de Florence, pour une « chevauchée » (cavalcata), en « compagnie d'un grand nombre d'hommes » et pour aller en un certain lieu déterminé {verso quelle parti), d'où il faisait, peu de jours après, (c retour » (ritornata) ? Ajoutez qu'il s'agit d'une longue cavalcade, par étapes sans doute et durant plusieurs jours (l'auteur écrit : cavalcai quel giorno). Plusieurs critiques ont pensé que toutes ces expressions s'appliquaient de façon propre et presque technique à une chevauchée ou expédition militaire, et ont admis que tel était bien le motif du voyage dont Dante parle ici. Et ils ajoutent que tout justement une petite expédition fut faite en 1285 et 1286 pour secourir les Siennois contre les Arétins, vers la place forte dite Poggio Santa Cecilia ; et pour faire cette expédition justement les troupes florentines auraient dû nécessairement passer le long d'un fleuve aux

eaux rapides, l'Arno. Comme d'ailleurs il est hors de doute que Dante, dans sa jeunesse, prit part à plusieurs cavalcate ou expéditions militaires, je serai assez disposé à me rallier à l'hypothèse qui vient d'être indiquée. Mais je dois reccJnnaître qu'elle a rencourré des objections assez fortes, de la part notamment de Casini, qui pense qu'il s'agit d'une simple promenade, ou voyage d'intérêt personnel sans importance, — et de la part aussi de Del Lungo. Ce dernier fait remarquer non sans force qu'il est assez extraordinaire de voir que Dante, le patriote florentin, ne précise par aucun trait, par aucun détail, par aucune note, une circonstance aussi particulière. Bien plus, il marque son ennui et son dégoût du voyage Q\vidare vit dispiacea)en termes qui ne conviendraient guère à un brave. Tout en reconnaissant que la question reste douteuse, j'avoue que ces objections ne m'arrêteraient pas tout à fait ; que le souci amoureux et la mélancolie montent en croupe du soldat, et le suivent à la guerre, et lui détournent la pensée de tout ce qui n'est pas la peine de son cœur, c'est une image qui n'a rien que de noble, de poétique et de naturel ; la bravoure et le patriotisme n'ont rien à voir là. Qui n'a pas senti le poids de la pensée pendant les lourdes heures des longues marches militaires ? — L'image, quant à moi, me paraît si belle que je n'y renoncerais pas volontiers. Et je ne m'étonne pas d'ailleurs que l'admirable artiste ait laissé ainsi le tableau dans le vague ; tout trait trop précis de circonstance guerrière eut pu être de mauvais goût. Sachant comme nous le savons qu'il avait fait la guerre en sa jeunesse, les détails qu'il nous donne doivent nous suffire, et nous le sentons assez guerrier quand il dit seulement :

Chevauch.nnt l'autre hier...

Page 31, ligne 9. — [toute cette mienne imagination disparut subitement, par la très grande part qu'il me sembla qu'Amour me donna de lui-même]. — Cette phrase étrange a reçu plusieurs interprétations, dont aucune ne me parait bien satisfaisante. Plusieurs critiques ont voulu croire que l'Amour se confondait avec Dante, parce que celui-ci à ce même moment recevait en lui l'amour, le senti-

ment amoureux, en faveur de la dame à laquelle venait d'être ff porté son cœur ». Mais cette pensée paraît bien peu probable ; il n'est pas admissible, jusqu'à preuve formelle, que Dante ait pu parler de sentiments d'awour au sujet d'une autre que Béatrice, puisqu'aussi bien pour lui Béatrice et l'amour ne font qu'un. D'ailleurs dans ce même chapitre, il nous confirme que son amour pour les dames « délia difesa » était simulé. — Melodia propose de comprendre que la douce vision disparaît parce qu'Amour donne à Dante une trop grande part de lui-même, c'est-à-dire une trop grande part de sa tristesse (shigottimentd). Mais il me semble que l'ingénieux critique est plus près de la vérité dans une autre note (note 2, page 70), où il a l'occasion de reparler incidemment du passage qui nous arrête ici, et où il dit : « l'image du dieu pèlerin finit par devenir un simple sentiment du poète. » C'est la subtilité de cette conception qui me paraît le mieux se rapprocher de la pensée vraie de Dante : cette image extériorisée de l'Amour triste et pèlerin, à force qu'il y pense, se revient confondre dans sa propre pensée dont il l'avait détachée par l'imagination ; elle n'est plus autre chose que sa mélancolie.

On s'est demandé aussi pourquoi en cette circonstance spéciale Amour paraissait si misérable, et si abattu. Peut-être souffrait-il de devoir forcer son fidèle à continuer des feintes et des mensonges. N'oubliez pas que ces feintes et ces mensonges seront blâmés par Béatrice. Mais c'est beaucoup supposer, que de supposer qu'Amour, qui n'est autre chose que le symbole de la vertu, puisse se sentir honteux des actions qu'il recommande. Je serais bien tenté de croire quant à moi que l'image d'Amour triste et voyageur est apparue à Dante tout simplement un jour que lui-même était triste et était en voyage. Mais c'est un raisonnement qui n'a rien de critique.

Cherchons autre chose.

Page 37, ligne 7. — [et là clamant miséricorde à la dame de la courtoisie]. — La « dame de la courtoisie » est sans doute Béatrice. Cependant un ou deux critiques ont cru reconnaître la Vierge Marie, et ils ont fait observer que Dante dans la même Fita Nova donne à Dieu ce nom : « Sire de la Courtoisie. » J'ai déjà dit combien souvent revient la pensée de la Vierge Marie et reviennent les images qui lui sont propres dans cette poésie qui a pour tendance constante d'idéaliser absolument la pureté féminine. Il n'est pas impossible qu'il y ait ici une de ces confusions voulues, comme nous en avons constaté plus d'une.

Page 37, ligne 17. — [Alors il me sembla que je h connaissais, parce qu'il m'appelait ainsi qne, maintes fois en mon sommeil, il m'avait déjà appelé]. — Amour n'a encore appelé Dante qu'une seule fois depuis le début de la Vita Nova, et c'est au chapitre III. Il est visible que Dante fait allusion à d'autres faits que ceux qu'il narre ici, et que donc dans sa pensée, la Vita Nova ne contient pas toutes ses aventures amoureuses. On s'est demandé en conséquence à quel signe il prétend reconnaître Amour ? Est-ce par le fait seulement qu'Amour avait l'habitude de l'appeler (déjà maintes fois. assai Jiate) dans son sommeil? Ou bien est-ce par ce nom qu'il lui donne Fili mi, mon fils ? On ne peut trancher la question.

Page 38, ligne 26. — [Je suis comme le centre du cercle, auquel sont en égal rapport tous les points de la circonférence ; mais tu n'es point ainsi.] — Cette phrase obscure et celles qui la précèdent, tout ce petit dialogue mystérieux de Dante et de l'Amour, encore que Dante prétendit n'y rien comprendre, doivent être spécialement médi-

tés par le lecteur qui voudra suivre le sens allégorique de la Vita Nova. Elles ont fait l'objet de commentaires nombreux, très bien résumés par d'Ancona. Melodia après avoir donné son opinion personnelle d'accord avec le plus récent critique, l'excellent E. Proto, a fait la bibliographie de la question qui ne comprend pas moins d'une quinzaine d'écrits.

Suivant les pas de si nombreux savants, il est possible, je crois, de voir assez clair dans ce texte difficile, et d'exposer ainsi les notions les plus utiles au lecteur. Ce dialogue résume en somme, à mots couverts, une partie importante de la morale de Dante, telle qu'il la concevait dès l'époque de la Vita Nova, telle qu'il la développa ensuite dans le Convivio, pour lui donner tout son épanouissement dans la Divine Comédie. — Il faut s'arrêter d'abord à ce nom que Dante donne à l'Amour : « Seigneur de la noblesse. » Il a un sens tout spécial dans l'éthique de Dante. Toutes les vertus de l'âme ont pour cause commune, une disposition générale de l'âme, à laquelle il donne ce nom, la noblesse ; c'est ce même état de l'âme qu'il appelle aussi gentillesse, cœur gentil. Il le distingue bien nettement de la noblesse du sang ou de la race. (Cf. Convivio, IV, 3). La noblesse ou gentillesse est un état de l'âme qui la rend propre à la vertu. — Dans une âme douée de noblesse, l'Amour intervient comme occasion de vertu. En eflet tout acte, bon ou mauvais, de l'âme doit être produit par un appétit ; l'Amour est l'appétit du bien, l'appétit droit (appetito diretto') : « De lui, dit le Convivio, prend son origine toute pensée du bien ; et non seulement il fait cela, mais il

défait et détruit son contraire, c'est-à-dire le vice » Donc, dans

l'âme noble, où la vertu était en puissance, l'Amour est la cause qui fait passer la vertu en acte et par cet acte détruit le vice, son contraire. En termes plus poétiques et moins scolastiques : dans l'âme noble la Vertu dormait ; l'Amour la réveille. Cette notion principale est celle qui nous fera comprendre une grande partie des termes dont Dante se sert dans la Vita Nova, comme par exemple ce titre donné à l'Amour « Seigneur de la Noblesse », comme encore cette qualification de Béatrice Très-Gentille : « destructrice de tous vices et reine des vertus. » (Chapitre X). Ainsi encore l'Amour détruit

tout vice dans l'àme de ses fidèles (Chapitre XIII). Mais surtout le lecteur pourra comprendre l'expression complète de la théorie d'Amour, dans le fameux sonnet philosophique du Chapitre XX :

« Amour et le cœur gentil sont une chose. »

On comprendra maintenant aussi la phrase sur « le centre et la circonférence ». Mais il faut quelques notions de plus. La vertu telle que Dante la conçoit est un point médian, également éloigné de tous les vices. Tout vice est un e.\cès, un écart hors de la vraie mesure. C'est ce que les anciens exprimaient par l'adage : « in medio stat virtus. » Il est donc naturel que l'Amour, étant cause occasionnelle de toute vertu, étant Seigneur de la Noblesse, laquelle est la condition même de toute vertu, que l'Amour, dis-je, soit comme le centre même d'un cercle, le point équidistant de tous les points de la circonférence. Au moment où l'Amour parle à Dante, celui-ci est soupçonné d'avoir péché, pour être sorti de la mesure juste et égale, qui est celle de la vertu. Les mauvais propos qu'il avait suscités dépassaient « les bornes de la courtoisie. » On l'avait « accusé de vice », et c'est-à-dire, comme nous l'avons vu, d'excès. Aussi Béatrice, la Très-Gentille « destructrice de vic;;s ». lui avait-elle naturellement refusé le salut, c'est-à-dire la béatitude. Aussi l'Amour, Seigneur de la Noblesse, c'est-à-dire de la Vertu ou de la juste mesure, pouvait-il lui dire en le réprimandant : (c Je suis le centre du cercle [également éloigné de tous les excès]... et toi tu ne l'es pas, [car tu es toiiibé dans les excès] : tu non sic. »

Il me semble que cette explication de la métaphore dantesque tirée uniquement de son éthique est la plus vraisemblable. J'ajoute que la conception générale de sa métaphysique n'est pas très dissemblable de celle de son éthique ; mais c'est un ordre de pensées qui nous entraînerait trop loin du sujet actuel. Je veux seulement, touchant l'interprétation de ce passage si important de la Vita Xava, ajouter un rapprochement que j'ai fait dès longtemps, à part moi, et qui me semble avoir ces derniers temps attiré l'attention de quelques critiques. La métaphore de l'Amour, centre de la circonférence, me paraît se renouveler, se développer et s'expliquer dans les derniers

vers du dernier Chant de la Divine Comédie. Au moment où Dante parvient au terme de son voyage, où son intelligence s'arrête et ne peut se mouvoir plus avant, en face de la lumière absolue de la vision béatifie]ue, pourtant en son âme demeure un mouvement, celui du désir et de la volonté : c'est le désir du bien, la volonté du bien, cet appelito diretto, dont il nous a parlé : ce désir et cette volonté se meuvent en cercle, comme une roue parfaite au mouvement toujours égal, ainsi que se meuvent les astres et les sphères; et cette roue tourne ainsi autour du centre qui la fait mouvoir, l'Amour, divin centre et origine de tout mouvement :

Ma già volgeva il mio disiio e il velle, Si corne ruota che igualmente è mossa, L'Amor che muovc il sole e l'altre stelle.

En somme toute cette doctrine semble bien n'être qu'une expression poétique de la définition scolastique donnée par Saint Thomas d'Aquin : « Amor significat coaptationem quandam appetitiva; virtutis ad aliquod bonum. ;;

Page 39, ligne 19. — [je l'en.x que tu dises quelques paroles par ri)i!e\. — Les poiJtes courtois, par ordre d'Amour, se servent des vers pour exprimer ce qu'ils n'oseraient dire autrement. Melodia rapproche très justement un passage d'Arnaut de Marueil, que je

traduis :

Amour m'a commandé d'écrire ce que la bouche n'ose dire.

Il y a même plus, comme on va le voir. Ici, le poème {parole per rima) sera personnifié. Dante ne semblera point s'adresser lui-même et directement à sa dame irritée ; ce sera la ballade qui parlera et, par son entremise, Dante fera entendre ce qu'il voudra.

Page 41, ligne 4. — [mais fais les orner d'une suave harmonie, en laquelle je serai.] — Amour recommande à Dante de faire mettre sa ballade en musique, de la taire, comme on disait, « Inlottare. «

L'usage général était en effet de faire mettre en musique les poèmes ; les poètes étaient constamment en relations avec des musiciens (Voir notamment ce qui concerne le musicien Casella au Chant II du Purgatoire). Mais ce qui semble ici d'un remarquable et rare symbolisme, c'est qu'Amour ne peut être lui-même présent dans la Ballade que si elle est mise en musique. Amour sera « dans la suave harmonie ; » il restera avec Béatrice « par la grâce des suaves accents. »

Page 45, ligne 8. — [et qu'alors entende ici qui ici cloute, etc...'] Ce passage est plus clair en lisant pià au lieu de qui (qui le plus doute...). Mais je pense que Barbi insiste avec de bonnes raisons pour la leçon : qui. Il semble que Dante se soit complu dans un petit amphigouri verbal, qui d'ailleurs se comprend sans peine, et dont j'ai cru devoir reproduire la bizarrerie voulue.

Page 46, ligne 29. — [Les noms sont suites des choses]. — On ne sait pas bien positivement à quel auteur il faut attribuer cet axiome, qui doir provenir des discussions entre nominalistes et réalistes.

Page 47, ligne 12. — [Cette voie m'était très ennemie, et c'était d'appeler la Pitié et me mettre en ses hras.] — Dans quel sens Dante dit-il que la Pitié lui était ennemie ? On a pensé qu'il a voulu dire que la Pitié est un recours auquel l'amant répugne à se résigner. Mais cela ressemble peu aux sentiments qu'il exprime ailleurs ; on remarquera notamment dans la Ballade du Chapitre précédent que la Pitié est la première chose qu'il réclame de Béatrice. Si donc il nomme maintenant la Pitié son ennemie, c'est parce qu'elle est

sourde jusque-là à ses prières et ne veut pas l'écouter. Elle s'est montrée impitoyable, c'est-à-dire ennemie. Il voudrait bien qu'elle ne le fût pas.

Page 49, ligne 15. — [En ce lieu Je fus conduit par une personne amie, qui crut vie faire grand plaisir en m'amenant là où tant de dames montraient leurs beautés]. — Conduire un ami à des noces auxquelles on se trouvait soi-même convié, était conforme aux usages de la ville de Florence. Dans la république florentine toutes les circonstances de la vie étaient sévèrement réglementées par des ordonnances. En particulier il existait des « Ordinamenti intorno agli sponsali e mortori. » (Cf. Emiliani-Giudici, Storia dei municipi Italiani. Florence, 1853). D'après les deux Ordinamenti ûorent'ms, il est admis que tout citoyen « qui se rend à une invitation s'y rende avec un compagnon seulement » ; s'il est chevalier, il peut v mener quatre compagnons, et deux s'il est juge ou notaire. Sans doute l'ami de Dante n'était ni chevalier, ni juge, ni notaire, ou bien il n'usa pas de tout son droit. De toutes façons, la loi lui permettait de conduire au moins avec lui Dante, lequel, semble-t-il, non seulement n'était pas invité, mais n'était même pas des relations de la famille qui fêtait le mariage.

Des mêmes Ordinamenti florentins permettent encore de comprendre la suite du chapitre. Ces lois somptuaires sont d'une extrême précision ; elles ne permettent la présence que de vingt-quatre dames, dix du côté de la femme et quatorze du côté du mari, en dehors de la mère, des sœurs et des femmes et enfants résidant habituellement dans la maison. Le repas de noces devait comprendre trois services, et l'on ajoute que les fruits et les friandises (confetti) ne comptent pas comme services. Toutefois aux noces des chevaliers le nombre des invités n'est pas limité, et le nombre des plats peut être

de quatre, en dehors toujours des fruits et des confetti. Au quatorzième siècle les règlements devaient devenir plus sévères encore.

On remarquera ici combien Dante se révèle sous l'aspect d'un jeune homme mondain et galant. Ses amis pensaient lui être souverainement agréables en le menant en la société de jeunes femmes belles, élégantes et aimables.

Page 51, ligne 1. — [Elles étaient réunies Ici pour faire compagnie à une gentille dame qui avait été mariée ce jour niéme.\ — Certains commentateurs ont voulu croire que la dame ainsi désignée n'était autre que Béatrice elle-même, et qu'il s'agirait donc ici de son mariage avec Simone de' Bardi. Cette opinion semble avoir l'appui du maître d'Ancona. Malgré cela elle ne paraît pas acceptable à beaucoup d'autres^ parmi lesquels je me permets de me ranger. On ignore d'ailleurs la date du mariage de Béatrice. Plusieurs ont proposé de croire qu'il avait eu lieu pendant la période dont Dante ne dit rien, entre les neuf et les dix-huit ans de Béatrice. Mais c'est là une pure hypothèse. Il n'est nullement surprenant d'ailleurs que Dante n'ait fait aucune mention du mariage de Béatrice. Car, laissant même à part toute raison de délicatesse qui pourrait être ici proposée, l'usage des poètes courtois est de ne jamais faire une allusion quelconque au mariage de leur Dame. C'est une raison parmi plusieurs autres qui m'empêcherait de croire que Dante eut voulu presque directement mettre en scène un fait comme le mariage de sa Dame, alors d'ailleurs que toute son entreprise est d'idéaliser la Dame et de la détacher des choses humaines. Le texte même s'y prête mal d'ailleurs ; la mariée est qualifiée gentile donna, comme plusieurs dames, autres que Béatrice, sont qualifiées dans le livre, et Béatrice reçoit son titre ordinaire de Genlilissima.

Page 51, ligne 12. — [J'appuyai ma personne contre une peinture qui entourait cette viaiso)i]. — Casini a voulu proposer de croire qu'il s'agit d'une tapisserie à personnages qui entourait toute la salle, et les

termes employés par Dante ne s'y opposent pas. Mais Renier fait observer que les tapisseries (ara~:(t) françaises et flamandes étaient choses rares et exceptionnelles en Italie au xiiie siècle. Tandis qu'il est tout naturel de croire que Dante veut parler d' « histoires » peintes à fresques, et qui couvraient tous les murs de cette salle, comme tant d'autres fresques à cette époque couvraient les murs de tant d'autres salles à travers toute la Toscane.

Page 51, ligna 15. — [Alors mes Esprits furent si détruits... quil ?i'e>i restera plus en vie que les esprits de la vue]. — Voir plus haut Chap. II, p. 186. Il s'agit ici des Esprits seusitifs, c'est-à-dire des cinq sens. Les facultés sensitives disparaissent à l'approche de Béatrice ; une seule reste vivante, celle de la vue, et encore elle s'écarte pour faire place à l'Amour, œil intérieur de l'âme. Par suite, le poète peut dire qu'il est changé en un autre, qu'il n'est plus lui-même. Ses Esprits visuels vont se plaindre de ne pouvoir rester en leur place, « comme restent les Esprits visuels des autres personnes, o Les yeux de Dante, seuls de tous les yeux, ne peuvent jouir de la vue de Béatrice, puisque l'Amour se met à leur place.

Page 53, ligne 1. — [Elles se raillaient de moi avec cette Très- Gentille'. — « // gahho, — la raillerie de Béatrice » est un sujet auquel se sont fort complu les commentateurs. Il y a plusieurs manières de l'interpréter et c'est un point sur lequel les avis restent libres. A mon point de vue, il importe surtout de remarquer que le fait de la raillerie des Dames est un thème très connu de la poésie courtoise : Melodia en cite plusieurs exemples frappants en langue d'oc et en langue de s'i. Un des plus remarquables, et presque contemporain, est emprunté à Cino de Pistoja. On sait les attitudes désolées, les pâleurs, les soupirs que l'usage courtois rendait obligatoires aux poètes amoureux ; qu'une pointe de ridicule dût souvent se dégager de ces gestes conventionnels, jusqu'à provoquer chez la dame, même la plus bienveillante, un sourire un peu ironique, c'est

de quoi on ne s'étonne pas ; il serait même à croire que la plaisanterie sur les attitudes amoureuses fut courante parmi les Dames, puisque aussi bien, dès longtemps, je viens de le dire, les poètes y avaient trouvé pour leurs vers un thème tout naturel. Aussi il ne me paraît pas bien nécessaire de se demander si le gahbo de Béatrice ne serait pas pour nuire à l'idée que nous devons nous faire de sa bonté. Sur le rire de la Dame, comme sur tant d'autres thèmes courtois, Dante avait ùùt des vers, du temps où il rimait pour Béatrice ; voilà le tait. Je l'admets tout simplement avec les critiques que l'on intitule réalistes ; mais je n'éprouve point le besoin de me demander avec eux si ce thème du rire de la Dame concorde bien avec l'image da bonté morale que nous pouvons nous fitire de la réelle Béatrice. Car Béatrice fut une dame en chair et en os, c'est de quoi je ne doute pas. Mais d'elle je ne puis rien savoir que ceci : Dante avait fait des vers pour elle, avec son génie spécial, mais en la façon qu'on en faisait de son temps pour une dame ; il faut croire qu'elle fut dame bien rare, puisqu'il put en sa poésie la diviniser comme il l'a fait ; mais dans les détails de la poésie qu"il avait faite pour elle vivante, il ne faut pas songer à la juger autrement que telle ou telle autre dame de la poésie courtoise. Or ce n'est pas nuire en général à la bonté de ces antiques dames que d'admettre pour vrai qu'elles aient pu gaiement rire parfois entre elles des façons bizarres de leurs sombres amants. Il ne faut pas préciser cela davantage. Dans les questions qui touchent Béatrice, je trouve que parmi les critiques réalistes et les critiques idéalistes, il en est qui ont aisément et tour à tour raison les uns contre les autres ; les uns veulent que tout soit réel sans exception, et les autres tout sans exception allégorique. — En résuméj Dante, attirant à lui eu sa forme personnelle ce thème courtois, avait fait des vers sur le sujet du rire de la Dame, et plus tard il les trouva propres à son dessein, quand il voulut construire avec les poèmes de jeunesse une allégorie morale et philosophique. A cette époque même et plus tard encore, jusqu'à la fin de sa vie, il lui resta de Béatrice l'image d'une gaie jeune fille, rieuse et même un peu moqueuse : et ce n'est pas le moindre charme qu'il ait donné à cette idéale figure. Dans les cercles mêmes du Paradis, si Béatrice

surprend en son pocte quelque petite faiblesse humaine, il lui arrivera de rire et même de faire entendre une petite toux d'ironie (Par., Chant XIV, v. 16). Et à cette occasion Dante marquera bien que sa Béatrice, tout symbole qu'elle fût devenue, Béatrice restait toujours pour lui une dame de la tradition poétique : il la comparera à la mutine suivante de la reine Genèvre, qui tousse aussi et qui rit, dans un Roman de la Table Ronde.

N'oublions jamais que Dante, quant à lui, est assurément un réaliste.

XM

Page 63, ligne 6. — [dans le cœur me commence un trenibletnent]. — Je m'autorise des justes obsers^ations de Barbi pour ne pas traduire littéralement le mot tremoto par « tremblement de terre ». Il y a de bonnes raisons, quand même la lecture du mot serait bien certaine, pour croire qu'il avait perdu ce sens étvmologique si bizarre ici et si hors de propos.

J'applique la même réflexion aux autres passages où se trouve le même mot.

Page 63, ligne 14. — [Après que feus dit ces trois sonnets, en lesquels je parlai à cette Dame]. — Ce Chapitre est fort important, vu qu'il ouvre la seconde partie de la Fita Noz'a, celle qui a pour sujet la louange de la Dame. J'y attire l'attention, et le commente tel que je le comprends : Dante, après avoir raconté les épisodes de ses amours juvéniles, pensa pour un moment qu'il avait bien fini

de dire son histoire morale et que désormais il devait se taire. Une circonstance pourtant (le dialogue avec les dames raconté au Chapitre suivant), le portera à reprendre sa lyre et à continuer de chanter. Mais désormais il changera complètement le sujet de ses chants ; sa matière sera nouvelle et plus noble (on se souvient du sens profond que Dante donne à ce mot). Il se taira cependant en ceci, qu'il s'abstiendra désormais de parler à la Dame directement. Mais s'il garde le silence vis-à-vis de sa dame, il ne le garde pas vis-à-vis des autres, il entreprendra de la louer pour la faire connaître, aimer, admirer aux esprits dignes de la comprendre, pour répandre le bienfait de la béatitude qu'elle donne. C'est un nouveau pas dans la voie de l'Amour mystique.

La première phrase de ce petit Chapitre est une longue période d'une extrême obscurité. J'avais cru d'abord pouvoir la traduire en prenant la locution « avegna che » dans le sens (qu'elle a parfois et notamment dans Boccace), de « puisque ». Mais elle n'a jamais eu, que je sache, ce sens pour Dante, et je dois reconnaître que, dans la Vita Nova notamment, elle est prise constamment dans le sens contraire de « quoique, encore que ». Je n'ai pu en construire après tout qu'une phrase assez embarrassée, mais elle me semble se comprendre.

Page 65, ligne 14. — [// v en avait d'autres qui parlaient entre elles. Une desquelles tourna les yeux vers moi]. — D'Ancona croit que cette dame « qui marque le moment de la transformation idéale de Béatrice », doit être comparée à la Matelda de la Divine Comédie.

Page 69, ligne 1. — [// arriva ensuite que passant par un chemin, le long duquel s'en menait un ruisseau très clair\. — Au Chapitre IX on a vu Dante chevaucher le long d'un « fleuve, beau, courant et très clair. » Ici il s'agit d'un « ruisseau très clair » et il y a bien apparence cependant que le paysage, quoique analogue, peut être différent. Pourtant on a soutenu qu'il s'agissait toujours des mêmes eaux claires, et que le fiunie et le riva doivent toujours être identifiés avec l'Arno, le

fiumicel che nasce in Falterona.

(Purg. XIV, 17)

Et c'est bien possible après tout. Je ferai observer d'ailleurs qu'il n'y a aucun argument à tirer de l'emploi du mot rivo ou fiunie, car ces mots, rivo (rio) etfiume, sont pour Dante absolument synonymes ; on peut s'en assurer au Chant XXVIII du Purgatoire, où le poëte appelle tour à tour rio et fiume l'onde claire au delà de laquelle apparaît Matelda.

Page 69, ligne 4. — [et je pensai que parler d'elle n'était pas chose qui! convenait que je fisse à moins que je parlasse à des dames, à la seconde personne ; et non à toutes dames, mais uniquement à celles qui sont gentilles, et ne sont pas seulement femmes. Alors je dis que ma langue parla comme mue par elle-même, et dit: Dame qui ave:( entendement d'amour]. — Le sens de ces diverses expresssions n'échappera pas à qui comprend les principes ci-dessus expliqués de la morale dantesque. Dante ne parle pas pour celles qui sont simplement femmes, et il y a évidemment dans cette expression un accent de mépris qui se rapporte à la misogynie du moyen-âge (la femme, être de perdition, depuis Eve). La femme devient donna lorsqu'elle

est gentille. Alors elle a le cœur noble et est capable d'avoir la vertu et de donner la béatitude ; et comme l'Amour est la cause même de la vertu dans le cœur noble, la donna gentile doit donc tout naturellement être celle qui a l'intelligence de l'amour, intelletto d'ainore.

D'ailleurs la Divine Comédie nous apprend que l'intelligence ou l'entendement est le principe de la béatitude. Dès le début de l'Enfer, nous apprenons que les damnés, les malnati, sont ceux qui ont perdu l'intelligence de la vérité :

le genti dolorose

c'hanno purduto il beii dell' intelletto.

C'était d'ailleurs un principe de la philosophie scolastique que l'entendement, la connaissance est le principe de l'Amour; car, disait-on, on ne peut aimer ce que l'on ne connaît pas. Ainsi dans ces âmes graves et tendres se rejoignaient la science et l'amour.

On ne saurait trop attirer l'attention sur ces quelques lignes que Dante a données pour introduction à sa première grande chanson. Au point de vue spécialement littéraire, il semble qu'il y résume pour nous les principes généraux de sa méthode de composition littéraire. Voici comme je le compreds : un certain état d'âme existant dans le poëte, il lui vient « la volonté de dire », le désir de faire connaître cet état d'âme poétiquement. Ce désir spontané est l'origine de tout. Il est suivi d'une première phase de méditation, où le poète cherche quelle forme adopter : « je commençai de penser, dit le poëte, à la façon que je pourrais prendre. » Soudain alors, quand cette méditation a un peu duré, su'-git l'inspiration ; le dieu passe ; le poëte aperçoit si clairement quel doit être son poème, que nul autre ne lui paraît possible : « ma langue parla comme mue par elle-même. » Dès lors le poème existe spirituellement ; il ne reste plus qu'à lui donner une réalité matérielle : c'est le travail d'exécution. Une nouvelle méditation est nécessaire pour établir la construction du poème et sou ordonnance. Après cette seconde méditation seulement le poète peut commencer à écrire, ce qui est la dernière partie du travail : « ensuite... pensant pendant quelques jours, je commençai... »

La Chanson, ainsi exécutée, fut célèbre dès l'origine parmi les poètes de l'Italie. Cino da Pistoja l'a citée dans sa Can:(one sur la mort de Béatrice. Chose curieuse, on la trouve copiée en partie sur un registe du notaire Bolonais Pietro AUegranza à l'an 1292. Dante lui-même y attachait grande importance. Il la cite deux fois dans son traité De viiJgari eloquentià comme type de Canzone parfaite, et comme type de Canzone en vers hendécasyllabes (II, viii, 7 et II, XII, 3). Mais ce qui est plus important, il la vante, dans la Divine Comédie même, comme l'introduction et la source d'une nouvelle poésie. Au Chant XXIV du Purgatoire, il se fait adresser ce discours par un poète de la génération précédente, Bonagiunta de Lucques : « Dis-moi si je vois ici celui qui a mis au jour les rimes nouvelles, en commençant ainsi :

Donne ch' avete intelletto d'.imore ? »

J'ai commencé dans mon Introduction la .suite de l'épisode. Je fais seulement remarquer ici que Dante considérait la première Canzone insérée dans la Vita Nova comme la préface même de sou œuvre poétique originale et de sa poésie symbolique.

Page 71, ligne 18.

[que soit votre espérance, pour autant qu'il me plait là oit est un homme qui s'attend à la perdre, et qui dira dans l'Enfer : — O mal net ! j'ai vu l'espérance des bienheureux ! — ]

Voici un des hard-knots de la Vita Nova. Il n'en est pas qui ait donné naissance à une littérature plus abondante. Cependant le passage offre un premier sens qui se présente tout naturellement à l'esprit et c'est celui que je donne, sans plus, dans nia traduction. A ce premier sens se sont ralliés des hommes aussi considérables que Giosuè Carducci, l'historien allemand Gaspary, l'excellent maître Pio Rajna ; il a été heureusement soutenu par Colagro.sso, et adopté enfin par le délicat commentateur Melodia, lequel a donné de toute la discussion un substantiel résumé. Je dois pour-

tant reconnaître que de graves objections ont été soulevées et soutenues par quelques-uns des premiers maîtres aussi de la critique, tels que d'Ovidio et Alessandro d'Ancona. Plusieurs interprétations autres que celle à laquelle je me rallie ont été proposées et ingénieusement détendues. Deux surtout sont importantes et méritent un examen attentif : la question est assez grave pour qu'on en donne un exposé assez complet.

Tout d'abord, ne l'oublions pas, le poëme que nous avons sous les yeux est une œuvre de jeunesse, écrit avant certes la Divine Comédie, avant l'exil, avant aussi la mort de Béatrice. Il est même plus ancien que la Vita Nova, que le texte, dis-je, en prose de la Fita Nova, puisque ce texte, nous le savons, suppose la mort de Béatrice et a été nécessairement composé postérieurement à tous les poëmes auxquels il sert de cadre et de lien. Nous avons d'ailleurs, je l'ai dit, un élément chronologique pour fixer la date de la Canzone, c'est sa reproduction dans un registre notarial Bolonais sous l'année 1292. Maintenant voyons quel est le sens général de la Canzone. Elle est la première des pièces consacrées entièrement et uniquement à la louange de Béatrice. Le plan nous en est clairement démontré par Dante dans le commentaire dont il l'accompagne. Elle commence par une préface (proemio) qui est la première stance, et elle se termine par un épilogue (ié'^■^'/^/a/(?) qui est la dernière stance. La Canzone proprement dite commence à la seconde stance : elle se divise en deux : d'abord le poëte dit comment est louée sa Dame au ciel, — il dira ensuite comment on la doit louer sur la terre. La stance donc qui se termine par le passage litigieux a pour dessein de nous dire ce que le Ciel, c'est-à-dire, les Saints, les Anges et Dieu lui-même pensent de Béatrice. Le poëte lui a donné la forme d'une sorte de discussion entre divers interlocuteurs, ce que l'on appelait dans la poésie de l'époque, un contrasto. Les Anges réclament à Dieu Béatrice, et les Saints se joignent à leur demande. Mais Dieu leur répond, inspiré par Ai pitié : il enjoint aux puissances du Ciel d'attendre encore quelque temps, « autant de temps qu'il lui plaira », la venue de celle qu'ils désirent. Car elle doit rester encore en un lieu.

« ... dov' è alcun che perder lei s'attende, e che dira ne lo inferuo : — O malnati. io vidi la sperauza de' beati. — »

On a vu la traduction que j'ai donnée. Par alcun j'ai entendu le latin quidam et j'ai traduit un honnue. Par cet homme j'ai entendu Dante et j'ai admis que Dante dit de lui-même : i° qu'il s'attend à perdre Béatrice ; — 2° qu'il pensera à elle comme à « l'Espérance des bienheureux » lorsqu'il descendra dans les Enfers pour visiter les damnés.

Ce sens, je l'ai déjà dit, est celui qui se présente le plus naturellement à l'esprit, et à première vue on n'y voit point de difficultés. Elles surgissent lorsqu'on songe à la date du poëme qui est sous nos yeux. Deux q lestions se posent alors nécessairement : 1° Dante pouvait-il faire allusion à la mort future de Béatrice tandis que vivait encore Béatrice ? — 2° Dante pouvait-il faire allusion à la Divine Comédie un long temps avant qu'aucun fragment du divin poëme ait paru aux yeux du public ?

Les deux questions méritent d'être posées. Avant de les poser pourtant il faut envisager une hypothèse préjudicielle qui les écarterait toutes les deux. Elle a été soutenue notamment par Scherillo (Alcuni capiloli délia hiografia di Dante. 1896). La voici ; les deux vers de la fin de la stance auraient été ajoutés après coup par Dante corrigeant son ancien poëme, alors qu'il donnait à la Nita Nova sa forme définitive, c'est-à-dire à une époque que nous connaissons mal. Il y a à cette hypothèse plusieurs objections : il y a d'abord la reproduction du poëme par le notaire Bolonais sous la date de 1292. Mais ce n'est pas encore là l'objection principale ; car ce fait ne fournit pas une preuve absolue. Il est bien entendu que le notaire n'avait pas transcrit le poëme sur son registre au même titre que les actes de vente ou de location avec lesquels il le faisait voisiner, et il n'est pas beaucoup plus probable qu'il ait voulu lui donner, comme à eux, date certaine. Au contraire, comme l'a très justement suggéré Scherillo, on peut supposer que le dit notaire avait profité d'un blanc qui se trouvait de façon ou d'autre, dans son registre, pour y copier et y conserver un poëme qui lui plaisait. Rien n'em-

pcchc donc de croire que la transcription au registre soit de plusieurs années postérieure à la date indiquée. Les critiques ont de plus graves raisons de croire que Dante n'a pas pu corriger tardivement son poëme et y insérer les deux vers qui nous occupent : les principales sont la concordance absolue de tous les manuscrits que nous possédons et le fait que la Caii:^o)u avait été dans toutes les mains, à Florence et ailleurs, dès son origine. Pourtant, on le voit, il reste quelque doute, et pour moi, je l'avoue, l'étude habituelle de Pétrarque m'a accoutumé à ne jamais repousser comme impossible, sautpreuve formelle, aucune hypothèse de correction et à' auto-interpolation chez les poètes. J'ajoute que ce ne serait pas ici le seul point dans la Vita Nova où l'on pourrait peut-être apercevoir une volonté de Dante de mettre les œuvres de sa jeunesse au niveau du courant postérieur de sa pensée.

Pourtant, pour tout dire, il n'est pas absolument nécessaire ici d'accepter l'hypothèse de Scherillo ; sans supposer aucune interpolation, on peut très bien encore venir à bout des difficultés du passage.

Je pose donc tour à tour les deux questions : 1° Dante pouvait-il faire sans inconvenance ni invraisemblance allusion à la mort de Béatrice alors que la Dante était encore vivante et bien portante ? — Je réponds oui, sans hésiter. J'observe que par la force même des choses, si le poète a voulu se représenter par l'imagination ce que le ciel peut juger de Béatrice, en cela même il prévoyait sa mort ; et en effet le jugement du ciel sur une créature très sainte ne peut être autre chose que le désir de la posséder ; la mort seule peut donner à la dame toute la gloire céleste qui lui appartient. D'ailleurs des allusions funèbres semblables étaient d'usage parmi les poètes courtois, provençaux ou italiens ; on cite d'eux bien des vers où la mort de leur dame et sa glorification béatifique est envisagée clairement. Mais cet ordre d'idée est surtout usuel aux poètes de l'époque de Dante, aux poètes du dolce stil nuovo ; en eux apparaît à chaque page cette teinte générale de mélancolie, cette recherche de la solitude, ce pressentiment de la mort de l'aimée (Scherillo). Ajouterai-je qu'en bien d'autres temps encore,

et non seulement dans les vers des poètes, mais dans les dictons, mêmes du peuple, la pensée de la caducité et de la mort est sans cesse éveillée par la vue d'un être humain doué de beauté, de jeunesse et de nobles mérites-. Il n'y a rien là que de naturel. J'ajoute que ceux qui s'étonnent que Dante ait traité ici pareille matière, devraient s'étonner bien plus encore dans la Canzone qui suivra (Donna pletosà) ; car celle-là a pour sujet même le pressentiment circonstancié de la mort de la dame.

2° Dante pouvait-il faire allusion à la Divine Comédie dès sa jeunesse, dès l'âge de vingt-quatre ans par exemple ?

Plusieurs critiques ont répondu négativement à cette quesiion. Je ne les suivrai pas dans le détail de leur discussion. Mais comme il leur a fallu nécessairement trouver au passage litigieux un autre sens que celui qui paraît tout d'abord, je m'occuperai seulement des interprétations qu'ils ont proposées. Voici la principale : Dante se considère comme un pêcheur, digne d'élre après sa mort précipité dans l'Enfer. Là, il pourra du moins dire aux damnés : afai vu l'Espérance des bienheureux ».

Il y a bien des objections à faire, et on les a faites contre cette hypothèse. J'en citerai quelques-unes : Remarquons d'abord que c'est Dieu même qui parle. Ce n'est point ici une vague crainte qui aurait pu venir au poëte. C'est une condamnation certaine et absolue et irréfragable, prononcée contre un chrétien par le Dieu même en lequel il croit. Voilà qui, en soi, est énorme, me fait remarquer mon ami Flamini.

Dès lors, comment le poète aurait-il pu supposer que Dieu mît en balance les Saints, les Anges et tout le Paradis avec un homme déjà condamné à la damnation éternelle ? Et comment la pitié de Dieu eût-elle pu être accordée à ce réprouvé ? C'est une conception tout opposée à la conception de la damnation éternelle telle que Dante l'a exposée bien clairement. Virgile, dans la Divine Comédie, gourmande Dante pour la pitié qu'il manifeste aux damnés, et lui défend de pleurer sur leurs souffrances (Inf. XX, 28) :

qui vive la pietà quand' c bien morta.

2l8 VITA NOVA

Entendez-vous ce vers, dans sa terrible concision ? — Virgile dit : « Ici (en Enfer) ;la pitié c'est de n'avoir pas pitié ; avoir pitié des damnés c'est mentir à la véritable pitié, voulue de Dieu ; ici, la pitié vit, alors qu'elle est morte. »

C'est donc ainsi que Dante pensait : Pour les damnes il n'y a pas de pitié, comme il n'y a pas d'espérance ; s'il y avait pitié, il y aurait espérance. Un homme qui mérite la pitié de Dieu et qui a vu « l'Espérance des bienheureux » ne peut pas été un damné.

Dante damné est une conception qui s'oppose à tout ce qu'il nous a fait voir de la vie morale et dans la Fita Nova et dans la Divine Comédie.

On nous propose de croire qu'un damné a pu voir, comprendre, louer la Dame de la Béatitude. La définition du damné dans la Divine Comédie (« ceux qui ont perdu le bien de l'intelligence ») nous indique déjà l'impossibilité de cette supposition. Mais les textes de la Fita Nova s'y opposent tout autant. Pour connaître Amour et donc « Madame », il faut avoir un cœur getitil ou }wHe. Si un cœur vilain vient à la connaître, de deux choses l'une : ou bien il « mourra », disparaîtra mortellement, ou bien il éprouvera l'effet de sa vertu et « deviendra noble chose » ; alors il cessera d'être vilain et deviendra gentil par l'effet d'une grâce spéciale que Dieu a mise en Madame, et par laquelle

« ne peut mal finir qui lui a parlé »

Tels sont les termes que l'on trouve dans la Canzone qui nous occupe, et dans laquelle on voudrait simuhanément trouver la preuve que le poëte se considérait lui-même comme devant mal finir. J'ajoute que dans une autre Canzone de la F. N. il a dit formellement qu'un cœur vilain ne pourrait même pas imaginer de Béatrice quelque chose :

No è di cor villan si alto ingegno che possa imaginar di lei alquanto.

On me répondra que Dante, dans la F. N., a commis justement un péché (Ch. XII) ; celui qui lui a fait refuser le salut de la Dame ; par là il s'est mis au rang des damnés. C'est mal comprendre les choses.

La faute qui lui a fait refuser le salut est une faute légère, une simple faute de mesure, mais commise en exécutant un ordre d'Amour, (lequel représente ici le bien moral). S'il y a une faute, elle est bien pardonnée : nous voyons que dés l'abord, Dante a r/flwé miséricorde à la dame de la courtoisie, et, en réponse à sa prière, Amour est venu en propre personne s'expliquer avec lui ; il a dicté à son fidèle les paroles voulues pour s'excuser auprès de Madame, et il s'est chargé lui-même d'appuyer et de faire valoir son excuse. Et dans cette excuse, (la Ballade dictée par Amour), le poète ne s'accuse d'aucun péché : il affirme que « son cœur n'a pas changé ». II a toujours été à Madame et n'a « jamais défailli ». Il est vrai que, dans la FiVa Nova, Dante ne nous raconte nulle part en quelle forme et en quelles circonstances Béatrice a signifié son pardon et rendu son salut. Cela en eftet n'est pas dit formellement, et cela eût été bien maladroit et difficile à exprimer ; mais le fait n'est pas douteux ; il est exprimé implicitement et avec délicatesse par les formules de pardon qui terminent la Ballade, lorsque le poète demande à Amour de lui annoncer « par beau semblant la paix », et quand il donne congé à sa Ballade « au moment où elle en peut avoir honneur. » Toute la suite du récit confirme ce pardon, et surtout à partir du Chapitre XVIII où Dante nous annonce qu'il aborde une matière plus haute et ne parlera plus que pour la louange spirituelle de la dame de la béatitude. J'ajoute que, plus loin dans le livre, en divers poèmes, mais surtout dans la Stance qui se lit au Chapitre XXVII, aussitôt avant la mort de Béatrice, il me parait bien que Dante nous a indiqué comment le salut de Madame opérait toujours heureusement en lui à la fin de la seconde période, la période extatique de ses amours (per darmi piii sainte, p. 124).

D'ailleurs la théorie, si je puis dire, de la vie morale de Dante a été exposée dans le Purgatoire (XXX, v. 109 à la fin). Et c'est là, si l'on veut tout comprendre, qu'il faut se référer. — Béatrice parle de Dante : « Celui-ci, dans sa jeunesse (z'ita nuovà) », dit-elle, « fut tel en vertu que toute droite intention aurait pu faire en lui un admirable essai... »

Jusqu'à quand cet état vertueux dura-t-il ? Tant que vécut la

Dame : — « Un certain temps je le soutins par mon visage ; montrant ù lui mes yeux jeunets, avec moi le menais tourné vers la voie droite. »

Ses fautes commencèrent après la mort de Béatrice : — « Si tôt que je changeai de vie (je mourus) celui-ci se déprit de moi et se donna à autre. »

Voilà le péché : il sera narré dans la Ft/d Nova, dans les Chapitres XXXV et suivants. Dante a vu une gentille dame qui le regardait par une fenêtre : il s'est laissé conduire par la pitié de cette dame à un sentiment trop tendre. Il a aimé moins Béatrice. Reprenons le Purgatoire : Béatrice dit : — « Je fus à lui moins chère et moins aimée. » — Il a dirigé ses pas par une route qui n'était pas celle de la vérité. (Cf. Int. : « la diretta via niera smarrita »). — Il a suivi défausses images de bien. »

Voilà qui concorde bien avec la P'ita Noi'a. En effet l'Amour de la Dame gentille est une « fausse image » d'amour, c'est-à-dire de bien moral. Dante s'y trompe dès l'abord, quand il dit (Vita No^'a) : « Il ne se peut pas qu'avec cette pitoyable Dame ne soit pas très noble Amour. » (Je prie qu'on se souvienne de ce qui a été dit plus haut (n. au Ch. XII, p. 201) sur la Noblesse et l'Amour).

La faute de Dante est donc celle-ci : il a pris pour le bien (Noblesse et Amour), ce qui ne l'est pas. Le sentiment qui en résulte en lui est mauvais, vil, n'est point gentil. Il nous explique en effet le mot : gentil pensera dont il s'est servi dans un sonnet : « Je dis gentil en tant que le sonnet parlait d'une gentille dame, car autrement le penser était très vil. »

Malgré quelques différences très aisément explicables, voici comme apparaît à nos yeux, en parfaite concordance, dans la Vita Noi'a aussi bien que dans le Purgatoire, le mal, la faute, l'infidélité de Dante à la Dame de Béatitude. C'est une erreur intellectuelle et sentimentale. Mais l'erreur peut être pardonnée ; elle n'est pas mortelle. Dans la Vita Nova le pardon vient au poète par l'apparition de Béatrice enfant, — dans la Divine Comédie, par le voyage à travers les cercles de l'Enfer, l'ascension des étages du Purgatoire, et l'immersion dans les eaux de Léthé. Mais à aucun moment il

n'est question que les péchés de Dante aient pu être tels que la condamnation put s'en suivre. Bien au contraire. En ce même Chant XXX du Purgatoire, qui a tant à nous apprendre, au moment où Dante comparaît coupable devant Béatrice, aucune image de damnation possible ne se produit. Il n'éprouve pas de terreur, lui-même, ma4s de la confusion ; il se sent comme un petit entant en faute devant sa mère ; et l'expression du visage de Béatrice n'est pas de rigueur impitovable, mais sévère pitié (pietate acerha). Et les anges chantent un psaume d'espérance : « In te Domine speravi. » — Et Dante a soin de nous faire remarquer qu'ils s'arrêtent au verset où il s'agit de colère, et ne le chantent pas.

Cette explication paraîtra longue, mais il m'a paru opportun de la donner ; en effet l'idée de Dante damné ne pouvait être écartée qu'en le montrant contraire à la conception que j'ai de toute l'histoire morale de Dante. Et ce m'était une occasion de m'en expliquer.

Aussi bien je ne pense pas que l'interprétation que je viens de combattre reste aujourd'hui intégralement soutenue par personne. Une nouvelle interprétation a surgi, proposée d'abord par Mazzoni, amendée par Gorra, soutenue avec toute son ingéniosité par Barbi, et à laquelle s'est rallié d'Ovidio, et peut-être aussi Alessandro d'Ancona, admise chez nous par Gaston Paris. EUerepose tout entière sur l'interprétation du mot aJcuno. Je l'ai pris dans le sens du latin quidam, un certain homme, et c'est ce sens que Dante lui donne le plus souvent; mais il n'est pas sans exemple cependant que Dante lui donne un sens indéfini {înf. III, 58, et ailleurs). Tel serait ici le cas, et il faudrait donc entendre que Dieu veut laisser quelque temps Béatrice en un lieu « où se trouve (/î^î s'attend à la perdre, » c'est-à-dire « des gens qui s'attendent... » On aperçoit dès lors le sens : Dieu veut par pitié pour les hommes laisser quelque peu Béatrice parmi eux ; ces hommes ne sont pas bons ; ils savent bien en eux-méme qu'ils ne sont pas dignes de garder devant leurs veux Béatrice ; ils « s'attendent à la perdre » ; et plus tard, quand ils l'auront perdue, c'està-dire quand ils seront damnés, ils diront avec un regret plein d'or-

gueil (Mazzoni) ou avec la torture du désespoir (Gorra) : « J'ai vu l'espérance des bienheureux. » Cette interprétation, il faut l'avouer, a été en dernier lieu développée avec charme, heureusement amendée encore et appuyée d'arguments nouveaux par E. Proto, dans une notable étude à laquelle il donne pour titre la parole dantesque: Béatrice Beata (Prato, 1901). Je résume ainsi la forme dont il a revêtu l'hypothèse : Dieu prononce son décret : que la Dame reste encore sur terre pour exercer encore son bienfait sur ceux qui la voient, ce bienfait est de telle puissance qu'il est ressenti même par des gens qui s'attendent à la perdre, et que, même dans VEnfer, le souvenir qu'en auront les damnés pourra être comme une sorte de consolation et de châtiment suprême.

L'avantage de ces ingénieuses explications est d'écarter toute question débattue, et même le pressentiment de la mort de Béatrice. Elles me paraissent pourtant trop ingénieuses pour nous mettre l'esprit en tout repos. Et puis, elles me semblent mal s'accorder avec l'état d'esprit aristocratique de Dante. Il se soucie peu de la foule de basse humanité dont il vit entouré. Il écrit pour une élite, le petit groupe fermé de poètes du doux style nouveau, disciples de Guido Guinizelli, — les intendenti d'Amore, les cœurs gentils. Pour une fois et la seule, il lui viendrait à la pensée de mettre Béatrice ellemême en contact avec le vulgaire. Et il aurait eu cette fantaisie dans cette Canzone même, la plus réservée et la plus esotérique de toutes, Canzone dont il nous a dit au début qu'elle était faite pour les Daines qui sont g-enlilles et non pour celles qui sont uniquement femmes.

Incidemment je rappelle qu'on a proposé une troisième explication, qui serait d'entendre par inferno le Monde, enfer des vivants, et par malnati les méchants qui sont sur la terre. Mais outre que l'interprétation se heurterait avec les mêmes objections que les précédentes, elle aurait quelque difficulté de syntaxe ; et puis Dante emploie constamment malnati dans le sens de damnés (gli altri malnati^ Inf. XVII, 75, — Cf. XXX, 46). D'ailleurs Witte qui propose cette glose un peu timidement, dit, dans le même passage, « qu'on peut aisément découvrir ici une indication du futur pèlerinage de l'Enfer. »

En vérité je crois qu'il faut en revenir là. Et je n'aperçois pas bien la gravité des raisons qui nous empêchent de croire que Dante, dès sa jeunesse, eut conçu le projet d'un poème, comme le moyenâge en avait vu plus d'un, dont le sujet l'eut emmené dans les cercles de l'Enfer. Quel, dans sa pensée, pouvait alors être ce poëme ? On n'en sait rien. Peut-être un Enfer seulement ? Peut-être, comme on a proposé de le croire, un Sixième Livre de l'Enéide christianisé ? Mais s'il l'avait conçu, sous une forme quelconque, il est naturel de croire qu'il y avait associé sous une forme quelconque aussi la pensée delà Dame de la Béatitude. Non seulement je ne trouve pas extraordinaire qu'une œuvre comme la Divine Comédie ait hanté l'esprit du poëte, sous forme de divers projets, dès sa jeunesse, et presque dès son enfance, — mais je le trouve probable. Dès lors on peut bien croire que ce projet singulier et colossal n'était pas ignoré dans le petit cercle littéraire pour lequel il écrivait, et qu'il pût, sans surprendre aucun de ses amis^ imaginer une scène en laquelle il aurait parlé de l'Enfer et adressé la parole aux damnés.

II ne faut pas nous objecter qu'une pareille scène et un pareil discours : « J'ai vu l'Espérance des bienheureux » ne se trouve nulle part en réalité dans la Divine Comédie. Il est bien entendu que la Divine Comédie, telle qu'elle est, diffère beaucoup des projets junéviles que je suppose. Mais j'ajoute qu'en réalité, quoique Dante ne parle jamais de Béatrice aux damnés dans la Divine Comédie, les interventions de la Dame, par divers messagers, pour protéger son poëte dans les dangers des cercles infernaux, se présentent sans cesse à nous sous la forme de rappels à l'Espérance de la Béatitude, dans ce séjour d'où est bannie « toute Espérance. » (Cf. notamment Inf. VIII, 107). — Je trouve même au Chant XXXI du Paradis (v. 80 et sq.) un passage qui mérite bien d'être cité ici : Dante rappelle à Béatrice qu'elle a voulu, pour le sauver, « laisser ses traces » jusqu'en Enfer, et y apparaître comme une idée d'Espérance :

O Donna in cui la mia iperaiixa vige e che sofFristi per la mia ialutc in biferno lasciar le tue vestige.

Il est bien difficile de croire qu'en écrivant ces vers dans le Paradis, V groupant les idées d'espérance, de salut et d'EnJer, Dante n'eut aucun souvenir de sa Vita Nova. Il est aussi difficile d'admettre qu'en écrivant sa P'ila Nova il n'eut aucune prévision de sa grande œuvre mystique et humaine.

D'Ovidio trouve que c'est une énormité de croire que Dieu, parmi les Saints et les Anges, s'occupe individuellement d'un homme, futil Dante, et se mettre en devoir de prédire la Divine Comédie. Je ne vois pas cela. La mystique du doice stil ntiovo rend admissible que Dieu, les Saints et les Anges s'occupent de la Dame du poëte courtois ; ■dès lors on n'aperçoit pas pourquoi ils n'enterviendraient pas à propos du poëte et d'un poCme théologique. La Fita Nova est pleine de textes bibliques et d'interventions célestes. Quant à la Divine Comédie elle sera tout entière due à l'intervention de Dieu, des Anges, des Saints, de toutes les puissances célestes. Ici Dante ne fait que prendre un peu les devants. Et ne sent-on pas, à chaque page, que la Vita Noz'a est tout imprégnée de l'esprit de la Divine Comédie ?

Personne n'a révoqué en doute, je pense, que le dernier Chapitre de la F. N. fût une annonce directe de la Divine Comédie. Personne, je pense, n'oserait dire que les poëmes juvéniles de Dante n'impliquent aucunement une idée quelconque de la Divine Comédie. Toute la question est de savoir si Dante voulait laisser apparaître cette idée, et le pouvait sans surprendre ou choquer les lecteurs contemporains. Toute question disparaît, semble-t-il, si l'on admet: 1° qu'il avait déjà conçu l'idée d'écrire un poëme de vision surhumaine, comportant une descente aux enfers ; — 2° que ce projet n'était pas inconnu dans son cercle littéraire.

Or le premier point est acquis.

Le second sera acquis aussi, si l'on admet l'interprétation à laquelle je me rallie.

Page 71, ligne 27.

[Elle a qiia^i la couleur de la perle, en la forme...]

Plusieurs interprétations ont été proposées. Le choix dépend de la place que l'on donne à la virgule : si on la place après les mots in forma, on est amené à prendre ces mots dans le sens où les prennent les philosophes scolastiques ; ils entendent par forme la perfection, et l'opposent à matière. C'est ce qu'il faudrait rendre par l'adjectif formel, qui, pris dans son acception absolue, vient directement de ce sens du mot /or;;;a. On traduirait donc :

« Elle a la couleur quasi formelle de la perle... »

Mais il paraît plus satisfaisant de croire, avec Barbi, que la virgule doit être placée après perle, et il me semble que la pensée du poëte est mieux exprimée ; il veut dire que Béatrice a le teint pâle et transparent ; ce n'est point une de ces filles aux joues roses comme les poètes courtois en ont souvent chantées ; mais il ne faut rien exagérer, et, la comparant à la perle, il ne faut point pousser trop loin l'image : Béatrice n'est point blême ; elle a le teint pareil à la nacre de la perle, mais dans la mesure, en la forme où cela peut convenir à une Dame.

Page 73, ligne 13.

[Vous lui voyei Amour peint an sourire].

Melodia dit : « Je crains bien qu'ils aient raison ceux qui pensent que c'est ici on des rares passages où l'on peut et doit repousser la leçon des manuscrits, si concordante soit-elle, et accepter une correction. » Je le crois aussi, et c'est l'avis de d'Ancona et de plusieurs autres maîtres. En effet, tous les manuscrits, ici bien unanimes, donnent visa, et cependant ce que Dante a voulu désigner est certainement la bouche ; si nous en doutions, Dante nous l'apprendrait lui-même dans l'explication en prose qu'il donne de son poème. S'il y a visa, il nous faudra donc, pour comprendre à la fois et le poëme et le commentaire, supposer, comme Melodia le fait un instant, que

Dante prend ici viso, visage, dans le sens de cette partie du visage qui est la bouche ; — ou bien il faudra croire, avec Casini, que Dante en écrivant son commentaire a perdu de vue la pensée qu'il avait eue en écrivant son poëme. — Aucune de ces deux hypothèses ne donne grande satisfaction. Melodia, après s'être incliné par discipline paléographique déviant le texte visv, fait abondamment connaître les raisons qu'il y a de lire riso ; car le ris ou le souris est le nom souvent donné par les poètes et par Dante lui-même à la bouche de Madame, lorsqu'elle salue. II remarque par exemple la similitude de l'ordre des idées dans la présente Canzone (occhi v. 51, — riso v. 55) avec l'ordre des pensées dans ce vers d'un airtre Canzone (Amor che iiella vient/:), la- quelle n'appartient pas à la F/Za Nova : dico iiegli occhi e uel suo Jolce riso.

Cette Can~one est commentée dans le texte du Com.'ivio\ où Dante explique que par riso il a entendu la bouche même de sa Dame, lorsqu'en elle resplendit la joie de son âme {Ah! mirahile riso deUa niid Donna .'....).

Ici même, dans la Vita Nova, au Chapitre XXI, Dante parlera encore de l'effet du sourire de sa Dame.

Si l'on se reporte à la Divine Comédie, tout le monde aura présent à l'esprit l'épisode de Francesca de Rimini, où le mot riso est écrit pour dire : la bouche ; mais moins de personnes se rappellent peutêtre la délicieuse traduction de Littré en français du xiii^ siècle :

Quant nous leùmes qu'un désirés sousris Se fist b.-iiscr par un si grant aniaat...

(Dante. UEnJer mis en vieux Langage françois et en vers par E. Littré. Paris, 1879, in- 12, p. 67). Ces exemples sont excellents. Mais j'en ajouterai un autre qui me semble correspondre plus directement au passage de la Vita Nova, et nous apporter une preuve presque péremptoire. En effet, nous apprenons ici que « nul » ne peut « regarder fixement » la bouche de Béatrice, et que cette contemplation de l'instrument même de la Béatitude est interdite à tous, et donc à Dante lui-même. Eh! bien, nous verrons luire un jour, au chaut XXIII du Paradis (v. 48), où sera levée une pareille

interdiction : dans le ciel, lorsque le cortège ineffable du Christ

traversant les rangs des Saints et des martyrs aura passé devant les

yeux du poëte, Béatrice lui fera savoir qu'enfin, après avoir vu un

tel spectacle, il peut regarder fixement la bouche de la Dame de la

Béatitude : « Tu es, dit-elle, devenu capable de supporter la vue de

mon rire. »

Se' fatto a sostener lo riso mio.

Et alors, contemplant cette bouche, où Amour lui-même est écrit, et que nul jusque-là n'avait pu regarder fixement (iiiirarla fiso), il. éclate eu cette sublime apostrophe, qui rappelle bien celle du Convivio : a Si résonnaient pour me venir en aide toutes les langues que Polymnie et les neuf sœurs ont nourri de leur lait très doux, je n'arriverais pourtant pas à dire la millième part de la vérité, en chantant le rire sacré ! »

Je lis : riso.

Page 79, ligne 9.

[Amour et h cœur gentil sont une chose, ainsi que le Sage en son discours l'affirme.]

La théorie de l'Amour en puissance, endormi dans le cœur gentil son séjour naturel, et passant en acte par la vue de la beauté, a été plus d'une fois exprimée par des poètes courtois. Mais le Sage auquel Dante se réfère ici ne peut être que Guido Guinizelli, le célèbre poëte bolonais que Dante aimait tant et célébrait comme « son père et le père de tous les meilleurs poètes » (Purg. XXVI, 91), comme le créateur du « Doke stil miovo ». La Canzone (dittare') de Guinizelli à laquelle il est fait ici allusion est celle que Dante a citée dans le Convivio (IV, 20) et dans le de Vidgari Eloquentia (Al cor gentfi)i J'en traduis les premiers vers :

« Au cœur gentil toujours Amour demeure

comme en forêt oiseau dans la verdure :

Et ni Amour avant gentil cœur

Ni gentil cœur avant Amour, fit la Nature.

Et au moment que le soleil fut,

aussitôt fut sa splendeur brillante,

et elle ne fut pas avant le soleil ;

et prend Amour sa place en la gentillesse

aussi proprement

comme l'éclat en la clarté du feu. »

Le nom de Sag^e, que Dante donne à Guinizelli, est le nom qu'il donne encore souvent à d'autres poètes philosophes de son temps.

Page 81, ligne 5. — [mais là même où il n'est pas en puissance, elle, par une merveilleuse opération, le fait venir]. — Dante a exprimé dans le précédent sonnet comment une Dame peut faire passer Amour en acte dans un cœur où il est en puissance. Et cela est une opération naturelle. Mais ici il veut montrer que sa Dame possède une puissance surnaturelle et une opération miraculeuse (tniralilmente operavà). De plus en plus, le symbole .de la Dame de la Béatitude devient théologique. La grâce seule de Dieu peut faire renaître le désir du bien (Amour) dans un cœur où il n'était même plus en puissance.

Page 85, ligne 3. — [celui qui avait été le père de la si grande merveille que l'on voyait être cette très noble Béatrice, sortit de cette vie,

et à la gloire éternelle s'en alla véritablement]. — Si, comme il faut le croire, Béatrice était la fille de Foîco di Ricovero di Folco de' Portinari, il importe de savoir quelques détails sur lui ; je les emprunte au charmant livre de del Lungo {Béatrice nelle vita e nella poesia del Seco'io XIII. — Milano, 1891). Il mourut le 31 décembre 1289. Il sortait d'une très ancienne famille, de celles que l'on prétendait descendues jadis de Fiesole, f;miilles consulaires, jadis gibelines mais « que le commerce avait rendues riches, plébéiennes (popolane) et guelfes ». C'était un honnête, populaire et libéral citoyen. Sa maison, sur le Corso di Por San Piero, était à cinquante pas des maisons des Alighieri. Il avait à plusieurs reprises exercé de très hautes fonctions publiques à Florence ; en 1288, l'année avant sa mort, il avait fait son testament en janvier, et en juin il fondait cet hôpital Santa-Maria Nuova où devait se faire sa sépulture. A sa mort il laissait derrière lui sa veuve, Cilia dei Caponsacchi et onze enfants, cinq fils, quatre filles bonnes à marier, et deux filles mariées : Madonna Ravignana, épouse de Nicolô dei Falconieri, et enfin Madonna Bice, mariée à Simone dei Bardi. J'ai dit comment cette dernière est nommée dans le testament de son père sous son petit nom familier (pour un legs de cinquante livres).

On lit encore à Florence, en l'hôpital qu'il a fondé de ses deniers, son inscription funéraire ainsi conçue : Hic jacet Fukhus de Portinariis qui fuit fundator et edificator hujus ecclesie et hospiialis S. Marie noi'e et decessit anno MCCLXXXIX die XXXI decembris. Citjus anima pro Dei viisericordia requiescat in pace.

Page 85, ligne 13. — [Et selon qu'il est d'usage en la susdite cite que les dames avec les dames et les hommes avec les hommes se réunissent en de pareilles tristesses]. — Les règlements que j'ai déjà cités à propos des mariages et les auteurs du temps, tels que Dino Compagni, Sacchetti, Boccace, confirment la réalité des détails ici donnés par Dante. Voici par exemple ce que dit Boccace dans l'Introduction du Décaméron : « Les dames parentes et voisines se réunissaient dans la m.aison du mort, et là pleuraient avec celles qui de plus près lui

appartenaient ; et d'autre part, devant la maison du mort, avec ses proches, se réunissaient ses voisins et ses concitoyens en grand nombre... »

On voit donc que tout naturellement Dante, étant au dehors avec les hommes, devait voir sortir de la maison de Folco Portinari les dames qui venaient de pleurer avec la veuve et les femmes et filles de la maison.

Page 89, ligne 14. — J'avais cru traduire littéralement : « je vois vos yeux qui ont pleuré ». F. Flamini me fait très justement remarquer qu'il V a ici une prohpse, figure très usuelle à Dante. Le littéral serait :

Je vois vos yeux qu'ils ont pleuré.

J'ai dû adopter la forme plus française : « que vos yeux ont... etc. »

Page 97, ligne 11. — {aussi faisant éloigner de moi celle-ci, (laquelle l'tait unie à moi par la plus proche parente)]. — Personne ne doute qu'il soit ici question de la sœur de Dante. Scherillo (Alcutii capitoli dclld biograjia di Dar.te) fait observer que cette expression « di propinquissima sanguinità cougiunta » est presque semblable à celle-ci « distretto di sanguinità » par laquelle plus loin (Chapitres XXXII-XXXIII) Dante désignera le frère de Béatrice. Dame avait des sœurs et nous en connaissons au moins deux, celle qui fut épouse de Leone Poggi et que Boccace nomme, et Tana, épouse de Lapo di Riccomanno de' Pannochia, (c'est Passerini qui a démontré qu'elle était sœur de Dante). Il est bien entendu que l'on ne peut savoir quelle est celle dont le poëte parle ici, et dont il va faire, dès les premiers mots du la Canzone qui s'ensuit, un si adorable éloge. Mais il nous suffit de savoir que cette douce créature était la sœur

du poète. Scherillo rappelle avec quelle émotion et quelle tendresse de cœur le grand penseur a parlé en maint passage des relations de famille, des pères, des mères, des frères et aussi des sœurs. Mais il a raison d'observer que ce passage de la V. N. est pourtant le seul point de toute son œuvre où on le voit « soulever un coin du Toile qui cachait aux profanes le sanctuaire de sa vie domestique. » Parmi les autres dames qu'il aperçoit près de son lit pendant sa fièvre, il désigne encore « une gentille dame... de beauté renommée, et qui fut jadis longtemps la dame de ce mien premier ami. » Le lecteur sait déjà que le premier ami ne peut être que Guido Cavalcanti ; la dame donc ne peut être que la Giovanna ou Primavera dont il sera question au Chapitre suivant (XXIV).

Page 105, ligne 13. — Flamini observe: « le ringrazio chiusaniente » è tradotto « je les rouercie brièvement ». Ma io credo che chiusamente non significhi « in brève » ; bensi « in modo chiuso », cioè impUciio ». — Si, comme je le crois, le mot « chiusamente » peut avoir le sens de brièvement, en raccourci, — ce sens me paraît préférable, vu qu'en réalité Dante remercie les Dames très succinctement, mais explicitement : « vostra merzede. »

— Voici un des cas, bien rares, où je discute un avis de mon éminent et sympathique critique.

Page 109, ligne 16.

[et celle-là a nom Amour, tant me ressemble].

Dante donne à sa Dame le nom même de l'Amour qui constitue donc, pour elle ce surnom ou pseudonyme poétique, le senhal des Provençaux, que les poètes courtois dormaient souvent à leurs Dames pour le substituer dans leurs vers au nom véritablement porté

par elles. Tel est l'avis de plusieurs notables critiques. D'autres avaient voulu penser que le senhaî était Béatrice, pris dans le sens mystique de béatitude, puisque le nom usuellement porté par la Dame était Bice. Mais il paraît peu probable que le nom de baptême ait été pris comme pseudonyme. Et au contraire le lecteur, s'il se souvient que le nom Amour peut quelquefois dans les poëmes être pris dans le sens de Béatrice, y trouvera des facilités pour l'explication de maint passage.

Le scnhal de Giovanna, la Dame de Cavalcanti était : P ri m avéra. Dante montre ici comme les poëtes courtois prenaient plaisir à jouer sur les noms des dames.

Page 111, ligne 1. — [Ici pourrait douter une personne, digne que tous ses doutes fussent èclaircis], — Ce chapitre de doctrine littéraire qui interrompt tout net le récit mystique, montre à quel degré Dante est constamment préoccupé, dès sa jeunesse, d'un dessein didactique et scolastique. Il lui faut faire la théorie et établir les principes de l'art symbolique et de la poésie philosophique et allégorique. Il veut aussi établir les relations réciproques des poëtes en langue vulgaire (dicitori per rima) et des poëtes en langue latine (dicitori per verst). Les phrases assez obscures où il s'explique sur ce point particulier, sont d'un très grand intérêt pour les philologues et demanderaient un commentaire détaillé et suivi presque mot par mot. Qu'il nous suffise de rappeler que nous sommes ici en présence du grand penseur qui un des premiers entrevit les merveilles de la science du langage, du futur auteur du traité sur V Eloquence vulgaire, du créateur de la langue italienne. Le lecteur, pour apercevoir au moins généralement le sens du chapitre, devra se rappeler quelle conception Dante se faisait de la langue vulgaire par rapport à la langue classique, latine ou grecque, qu'on appelait alors proprement grain-

matica. Il ne considéra Jamais que le parler vulgaire des Italiens de son temps pût dériver de la langue des anciens Romains. Il pensait que deux langues avaient constamment existé en Italie, (comme aussi en Grèce), l'une savante, soumise à des lois, et nommée Gravrinatica, l'autre vulgaire, sans règles ni lois, et que nous recevons dès l'enfance, dit-il, « en imitant notre nourrice. » De quel degré cette conception se rapproche ou se sépare des découvertes actuelles de la philologie, c'est ce que je n'ai pas à rechercher: il suffit de savoir que telle était la conception de Dante (Cf. surtout l'exposé de Zingarclli dans son excellent volume sur Dante).

Ce qui donne à un autre point de vue une grande importance à ce Chapitre, c'est de voir Dante citer comme autorités absolues et incontestées en matière littéraire, les auteurs de l'antiquité. C'est ce qui « révèle chez le poète, dit Barbi, la volonté bien arrêtée de donner à la poésie vulgaire pour règle et pour norme l'art classique. »

— Les citations d'Aristote que Ton rencontre ici n'indiquent pas nécessairement que Dante connut déjà directement les œuvres du Philosophe. Ce sont de ces phrases générales, de ces formules Aristotéliciennes qui figuraient couramment dans les discussions scolastiques.

— La connaissance de l'histoire de littérature vulgaire dont le poëte fait ici preuve n'est pas sans erreur. Ainsi quand il dit que les plus anciennes poésies « en langue d'or ou en langue de s) » ne datent pas de plus de cent cinquante ans, — c'est-à-dire remontent au plus à la moitié du xii^ siècle, — il dit vrai pour la poésie italienne ; mais ■on peut attribuer cent ans de plus aux premiers poèmes en langue provençale.

Les citations de la fin du Chapitre sont les suivantes : 1° Virgile, Enéide, I, 65, sq. — 76 sq. ; III, 94 sq. ; — 2° Lucain, Phar- SALE, I, 47 ; — on a fait observer que le citation de Lucain donnée par Dante est inexacte et ne prouve donc rien ; car Lucain a écrit débet et non dehes, il s'adresse non à Rome, mais à César et ne fait donc aucune personnification. Il suffit de constater que Dante cite d'après une leçon qu'il croyait bonne ; — 30 Horace, Epistola AD PisoNES (que nous appelons Art poétique et que le moyen-âge

appelait Poetria), V, 141 ; — 4° Ovide, Remédia Amoris, V, 2, 11 est à remarquer que parmi les personnifications de choses inanimées que Dante relève dans ces passages des poètes latins, il range sans hésiter lesdieux antiques Junon, Eole, Cupidou. Pour lui, comme pour Pétrarque et bien d'autres encore, les dieux antiques n'étaient absolument que des allégories et des personnifications des forces de la nature ou de certaines idées morales.

— Je fais encore une remarque sur ce singulier et curieux Chapitre, et cette remarque est à l'usage des mauvais poètes symbolistes de tous les temps, comme Dante l'applique aux symbolistes de son temps : c'est que c'est grande honte pour le poëte, s'il ne sait pas bien et nettement, pour lui-même au moins, ce qu'il a caché sous le vêtement des images et des symboles.

Dante ne nous a pas toujours dit ce qu'il y cachait, mais il le savait bien.

Page 121, ligne 5.

[Et il semble que de sa semhlauce se lève un Esprit suave plein d'a)iiour.]

Ce mot la labbia doit être ici entendu dans le sens d'aspect physique, et c'est en ce sens qu'il faut le prendre dans les Chapitres XXI et XXXVI de la Vita Nova. Le mot est pris maintes fois en ce sens dans la Divine Comédie. Il est un passage d'où nous pouvons conclure clairement que le mot ne s'appliquait pas seulement au visage mais désignait la couleur et la nature de lii peau, l'aspea, le teint du corps humain entier yinf. XXV, 21).

Au pluriel (le labbia) le mot reprend son sens latin de livres.

Page 125, ligne 2. — [Et ne croyant pas pouvoir narrer cela en la hriefelé d'un sonnet, je commençai alors une chanso>i]. — La stance de Canzone que l'on va lire est destinée à clore la seconde partie de la Fita Nova, celle qui est consacrée à la louange pure de Béatrice encore vivante. Dante a voulu exprimer une fois de plus comment la vertu de Béatrice s'exerçait sur lui et l'effet qu'il ressentait de son salut. Mais il l'a exprimé avec un sentiment autre que celui qu'il avait montré jusqu'ici : c'est la soumission absolue à l'Amour en douceur et humilité, le consentement complet et parfait à l'opération de la Dame dans le cœur gentil.

— Dante a donné à cette expression la forme d'une stance de Canzone : le sens de cette stance est par lui-même tout à fait complet ; on croirait volontiers que c'est un poème achevé, car il n'est pas sans exemples que les poètes de cette époque considèrent une stance isolée de Canzone comme un poème achevé et se suffisant à lui-même. Aussi s'est-on demandé si ce n'était point par artifice poétique que Dante nous a présenté cette stance parfaite comme la première stance d'une Canzone interrompue par la mort de Béatrice (Casini). Et après tout ce n'est pas impossible.

— C'est ici un des rares passages où je n'ai pas suivi le texte arrêté par Barbi. Au vers 10 de la stance, j'écris « sospiri », et non « spirito ». Barbi lui-même a montré combien la chose est douteuse : l'autorité des mss. se balance. Quelques excellents maîtres ont préféré « sospiri ». Ce qui entraîne mon choix c'est la comparaison du sonnet qui se trouve au Chapitre XXXII. Car le texte de ce sonnet est une réponse à l'objection soulevée contre « sospiri » par Casini : v Ce serait, dit celui-ci, une image disproportionnée de donner la parole aux soupirs pour appeler la dame... » Or le sonnet contient justement cette image disproportionnée.

Page 127, ligne 4. — [Et bien que peut-être il pourrait convenir de traiter niainteniDit quelque peu de sa départie d'avec nous, ce n'est pas mon intention d'en traiter ici, pour trois raisons]. — Les deux premières raisons se comprennent aisément. La troisième a été l'objet de bien des interprétations et je ne puis pas dire que jusqu'à présent aucune me satisfasse pleinement. Une des meilleures assurément est celle que propose M. Grandgent dans une aimable étude parue en 1902 dans la Roniania sur Dante and 5' Paul. Le critique anglais suppose que Dante, pour parler dignement de Béatrice glorifiée au Ciel, aurait dû se représenter comme le poète glorieux de la Dame bienheureuse, et se transporter avec elle jusqu'au troisième ciel ; c'est ainsi qu'il se serait montré louangeur de lui-même. Mais en somme c'est ce qu'il fera un peu plus tard en écrivant le Divine Comédie, à laquelle Grandgeut et plusieurs autres voient encore ici une évidente allusion. La question assurément reste en suspens. Je croirais assez volontiers, comme l'a fait un critique, que Dante, sous le coup de la douleur, n'avait pas composé en fait de Canzone sur la mort de la Dame : trouvant cette lacune dans les poèmes qu'il voulait réunir dans la Vita Nùva et ne voulant pas la combler après coup, il se serait tiré d'affaire adroitement, en donnant des raisons un peu vagues.

Page 129, ligne 1. — [Je dis que, selon l'usage d'Arabie, son dnie trîs noble partit en la première heure du neuviîme jour du mois^. — Dante exprime sous cet amphigouri astronomique et érudit la date du

MÛTES 237

8 juin 1200. Dante a pris avec plus ou moins d'exactitude ses renseignements sur les mois orientaux dans les livres arabes alors traduits et d'usage courant, notamment Alfragan. Il paraît inutile d'examiner en détail les questions de pure érudition qui ont été soulevées à ce sujet. J'observe seulement avec Barbi, qu'il faut lire : « Tisirin primo », et traduire « Tisirin premier », car il y a deux mois de ce nom, et on les nomme T. premier et T. second. — Je remarque que Dante emploie le mot Indiction dans le sens dière chrétienne, un sens^ je crois, dont ou ne connaît pas d'exemple au moyen-âge.

Page 131, ligne 14. — [d'où vint que moi, pleurant encore en cette cité désolée, j'écrivis quelque chose aux principaux du pays sur sa condition']. — Il est difficile de savoir si Dante a voulu vraiment et littéralement donner à entendre qu'il avait écrit une lettre « aux principaux de la ville » sur la mort de Bice Portinari, épouse de Simone de' Bardi. 11 dut bien y avoir cependant à son dire quelque fondement, et il faut croire que quelque page latine de circonstance circula parmi ses amis littéraires. Nous en ignorerons toujours le caractère exact. — Le chapitre XXX renferme à ce sujet du moins une réflexion instructive et qu'il faut retenir : si Dante n'en cite pas plus de la lettre « aux principaux de la ville, » c'est qu'elle était en latin ; or sa volonté est d'écrire ici en prose vulgaire et non en latin. Un pareil dessein aussi formellement affirmé à l'époque où écrit Dante n'est pas négligeable. Il faut ajouter que ce dessein formel est appuyé sur la volonté et le conseil de son « premier ami » de son grand aîné, protecteur et guide littéraire, Guido Cavalcanti, pour lequel il affirme avoir écrit ce livre.

23 s VIT A NOVA

xxxn

Page 141, ligne 3. — [et celui-ci fut si lié par la parenté à cette Glorieuse que mil ne l'était de plus près]. — Il s'agit manifestement d'un frère de Béatrice, et le sens de cette première phrase est bien confirmé par celle qui, dans le chapitre suivant, va précéder la Canzone : « et ainsi appert-il que dans cette chanson se lamentent deux personnes, l'une desquelles se lamente comme frère, l'autre comme serviteur. » Il paraît bien difficile de prendre, comme on l'a voulu, cette phrase au figuré.

Béatrice avait deux ou trois frères peut-être en âge d'homme au moment de sa mort, comme on l'apprend par le testament de Folco Portinari, lequel nonmie Manetto, Ricovero et Pigello. Le meilleur commentateur de Guido Cavalcanti, M, Ercole, a pensé qu'un certain Manetto à qui Cavalcanti adressait un sonnet, pouvait bien être le frère de Béatrice et l'ami de Dante. (Guido Cavalcanti e le sue rime. Livourne 1885. — Cf. Le Ri)ne di Guido Cavaiatttti, éd. Arnone, Florence 1881, p. 63, et sunout éd. Rivalta, Bologne 1902).

Il est bien intéressant de voir le frère de Béatrice, chercher à obtenir encore du grand poète quelque louange mystique pour la pure mémoire de sa sœur, mais dissimuler pourtant son désir par un sentiment de haute et noble pudeur. Sans se rien dire, ni rien se confier, oberve Zingarelli, « les deux amis s'entendirent parfaitement » ; et le délicat historien ajoute : « que de réalité dans ces fictions ! »

Page 141, ligne 20. [Vcmipour ouïr mes soupirs]

Ce sonnet est assez obscur. Michèle Barbi l'a cependant un peu éclairé par une correction de texte excellente, et par une observation philologique. La correction consiste à lire au commencement du

vers 7 « Lasso ! hélas ! » exclamatit, au lieu de « lassi », nominatif pluriel de l'adjectif, que l'on avait bien de. la peine à construire.

Quant à l'observation philologique elle porte sur le mot rei (v. 5). Ce mot doit être entendu dans le sens du droit romain, où retis représente le dcfendeiir dans un procès, le débiteur, et spécialement le débiteur insolvable. Les yeux de l'amant ne peuvent plus pleurer ; ils sont, en quelque sorte, insolvables de larmes, et cependant seules les larmes pourraient soulager le cœur. Il doit recourir aux soupirs, à cause de la faillite de larmes. Je crois rendre la chose par cette suite d'images juridiques.

De toute façon il semble qu'on puisse comprendre le sonnet maintenant. Le sens en est, je pense, celui-ci : le premier soulagement de la douleur est de pleurer. Mais les yeux s'usent à force de pleurer, sans dissiper la douleur. Le poète doit alors soupirer, c'est-àdire, (si je ne me- trompe), parler, et parler en vers. Je crois pouvoir affirmer que les soupirs représentent toujours dans la Vita Nova des veis douloureux. Ce sont les esprits d'amour qui sortent en parlant. On peut rapprocher à ce sujet trois passages :

lû Chapitre XXVII (dans la stance Si hiugiamcnle) :

Amore

. . . fa li miei sospiri gir p.-irlamlo;

ed escon for cliiamando

la donna niia

2° Chapitre XXXI (dans le texte en prose) :

« ... li mieiocchi... tanto affaticati erano che non poteano disfogare la mia trestizia, onde pensai di volere sfogarla con alquante parole dolorose : e pero propuosi di fare una carf:(one... »

(dans la Canzone) :

li occhi dolenti per pietà del core hanno di lagrimar sofTerta pena, si che per vinti son remasi ornai Ora, s' i' voglio sfogar lo dolore,

conviemmi parlar traendo guai.

30 Le sonnet présent, si semblable par l'expression surtout à la stance du Chapitre XXVII :

Voi udirete 1er chiamar sovente la mia donna gentil

— Sur ce sonnet et les textes que je lui compare voir plus haut une note au Chapitre XXVII.

Page 147, ligne 3. — [En ce jour, en lequel s'accomplissait Vannée où cette Dame avait été faite des citoyens de la vie éternelle, je m'étais assis en un lieu où, me souvenant d'elle, je dessinais tin ange sur des tablettes]. — Nous avons ici la preuve que Dante avait quelque usage des arts du dessin. Je dirai plus : il me paraît bien probable qu'il avait dû apprendre quelque peu professionnellement le métier de peintre, car je ne vois guère paraître dans les mœurs du temps ce que nous appelons amateur, dilettante. Il faut croire qu'après s'y être quelque temps adonné, il y avait ensuite renoncé. On a dés longtemps remarqué (Cf. surtout Zingarelli) que Dante, devant être inscrit à un Art, ou métier comme tous les Florentins de classe aisée, l'était au « Sixième des Arts majeurs, dit Art des medici e speiiali » et que cet Art (si étrange que la chose puisse nous paraître) comprenait les peintres.

Personne n'ignore d'ailleurs en combien de passages de la Divine Comédie Dante a parlé des Arts du dessin et spécialement de la peinture avec compétence et même avec Amour. On a justement remarqué qu'il semblait s'intéresser en particulier aux miniatures- (alhiminare). Peut-être était-ce un dessin de ce genre qu'il avait en main, dans la scène ici racontée. De toutes façons Melodia fait remarquer, par deux citations du Purgatoire, que Dante savait tort bien le sens du mot disegnare, dessiner, l'opposant à dipingere,. peindre (Cf. Purg. XXII, 74 et XXX, 67).

— L'anniversaire de la mort de Béatrice devait tomber le 8 juin 1291.

Page 149, ligne 15,

\la gentille Dame qui pour sa vertu fut placée par le très-haut Seigneur dans le ciel de l'huviiliti oîi est Marie].

Béatrice est au ciel, dans l'Empyrée, auprès de Marie ; dans la Divine Comédie, le ciel où est Marie ne porte pas ce nom « ciel de l'humilité » ; mais l'expression est presque la même, puisque Dante désigne ainsi la Vierge :

Utiiile ed alt.i più che creatura

(Par XXXIII, 2),

Il parait difficile que personne conteste en ce passage de la Vita Nova une allusion évidente à la Divine Comédie.

Page 167, ligne 15. — [en ce temps où beaucoup de gens s'en vont pour voir l'image bénie que Jésus-Christ nous laissa en mémoire de sa trcs belle Jigure]. — Il s'agit du visage de Notre-Seigneur Jésus-Christ fixé miraculeusement sur le linge sacré de Sainte Véronique. Il n'est pas très étonnant que Dante cite par excellence cette insigne relique parmi toutes celles que Rome pouvait offrir à la dévotion des pèlerins. La vue de cette image divine semblait aux pieux chrétiens du Moyen Age comme un avant-goùt du Paradis. C'est bien ce que Dante indique ici. Melodia a fait très justement remarquer (dans sa Difesa ciel Petrarca) que cette relique est celle aussi que Pétrarque a désignée entre toutes dans son fameux sonnet du pèlerin (Movesi 'l vecchiereT) :

et il vient à Rome en suivant son désir, pour contempler la ressemblance de celui qu'encore là-haut au ciel il espère voir.

Le voile de Véronique ctnit porté en procession tous les ans au mois de janvier, et on l'exposait à Saint-Pierre pendant la semaine sainte. C'est donc vers l'une de ces deux époques que se place l'épisode de la Fita Nova. — Mais en quelle année ? Quelques critiques ont soutenu avec vivacité qu'il fallait reculer la date jusqu'à l'an 1 500, et voir ici une allusion au grand Jubilé de Boniface VIII, où, dit Villani, la moitié de la Chrétienté alla à Rome (il faut pour cela dans le texte italien corriger le mot z\t en [anJa]va). Il n'est nullement impossible que Dante ait ajouté un morceau à la Fila Not'u après 1 300. Mais on ne voit pas la nécessité de le supposer. On y voit au contraire ce grave inconvénient : comment Dante aurait-il pu placer cet épisode onze ans après la mort de Béatrice, et forcer le sentiment jusqu'à supposer aussi longtemps prolongé le deuil de Florence « la dolorosa ciltade « ? Il est au contraire bien vraisemblable que ce récit fait une suite immédiate à la morte de Béatrice et à la désolation générale qui en résultait. Et d'ailleurs le nombre des pèlerins que l'on voyait tous les ans passer allant à Rome suffisait, et au delà, pour donner prétexte à l'épisode.

Cet argument me paraît décisif. Il y a plus. On a été frappé de voir combien cet épisode des pèlerins se rattachait directement à la la mort de Béatrice, et surtout par les premiers mots du Chapitre : « Après cette tribulation ». Ces mots, à vrai dire, ne s'appliquenl guère aux circonstances qui viennent d'être narrées, mais très bien à la mort de Béatrice et à la douleur publique qui s'en est suivie. Aussi Ronchetti (Giornale Danlesco, II, 221) a-t-il proposé de croire que les derniers Chapitres de la Vita A'oî'fl ne sont pas rangés dans leur ordre primitif ; tous les manuscrits concordent à vrai dire, mais il n'est pas impossible qu'ils reproduisent tous en cela une première copie erronée. Il suffirait, pour avoir un ordre plus logique, de déplacer le Chapitre XL et de l'intercaler entre les Chapitres XXXIII et XXXIV. Je recommande cette intéressante hypothèse à l'attention du lecteur, sans me dissimuler les sérieuses objections.

— Je proposerais volontiers de croire que l'idée première de l'épisode des pèlerins peut se rattacher à ce récit du 3e Evangile, que l'on appelle usuellement les PcJerins d'Emaûs. Que l'on rapproche par exemple ces mots de la V. N. : « Questi peregrini mi paiono... non ne sanno neente... de la dolorosa cittade » et ces paroles de l'évangéliste : « Tu solus peregrinus in Jérusalem... non cognovisti quce facta sunt in eâ. » (Luc, XXIV, 18.)

Page 175, ligne 13.

[Il la voit ielle, que, quand il me la redit, je ne l'entends pas, tant il parle suhtil au cœur dolent qui le fait parler.

Je sais moi qu'il parle de cette gentille puisque souvent rappelle Béatrice :

aussi je l'entends bien, mes dames chères.]

Béatrice est ici au Paradis, exactement comme nous la verrons dans la Divine Comédie, « outre la sphère la plus large » des cieux mobiles, outre la sphère que Dante appelle « Primo mobile », — c'est-à-dire dans l'Empyrée. La Davine Comédie décrira sa splendeur par des traits assez semblables à ceux du sonnet que nous lisons ici (notammment Par. XXXI, 71). Pour l'instant le poète ne se conçoit pas transporté personnellement au Paradis. Mais son esprit s'y élève, son esprit « pèlerin », c'est-à-dire, comme il nous l'explique, « sorti de sa patrie », du monde humain. Son esprit peut s'y élever parce qu'Amour lui a donné une nouvelle Intelligence (ben delV intelletto). Mais encore ne s'y éléve-t-il, dit Dante, que sous la forme d'un de ses effets, et cet effet est un soupir. J'ai déjà observé que les soupirs, dans la VitaNova, représentent allégoriquement les vers, les expressions poétiques de l'Amour. La pensée du poète et l'expression de cette pensée sont individualisées en dehors de lui ; le soupir est

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sorti du cœur pour mpnter au plus haut du ciel, puis, au retour, il parle au cœur et lui raconte ce qu'il a vu. L'allégorie est complète et fort remarquable. C'est bien comme nous l'avons vu ailleurs, la personnification du poëme en dehors du poëte.

Il y a dans le sonnet une contradiction évidente et que n'avaient pas manqué de relever les contemporains de Dante et surtout son insupportable railleur Cecco Angiolieri. Dante dit d'abord que le langage du soupir revenu du Paradis est si subtil qu'i7 ne le peut entend If ; et puis, s'adressant aux dames chères, dont le secours lui est toujours si précieux, il ajoute qu'/7 V entend fort bien, parce qu'il lui parle de sa Béatitude.

Mais la contradiction est voulue, et c'est ce dont s'assureront vite les bons lecteurs de Dante. Ils verront, à la fin de la Divine Comédie, qu'en présence de la lumière absolue, de l'absolue béatitude et de l'amour infini, l'esprit cesse véritablement de comprendre, mais qu'alors le désir et la volonté portent l'âme au delà, et la poussent, par une nouvelle intelligence, « outre la sphère ».

Page 175, ligne 20. — [Après ce sonnet il uî apparut une admirable vision]. — Je ne pense pas qu'après la lecture du précédent sonnet, le pressentiment ici exprimé des vovages mystiques de la Divine Comédie soit mis en doute par personne. Il le sera encore moins après la lecture du dernier Chapitre, où est annoncée « la vision merveilleuse » et la glorification dernière de Béatrice.

ADDENDUM

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