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OBIIT VI KAL. NOVEM. MDCXVIII

LA VIE DE CARPACCIO

qui est la dernière bande de la ville de Venise du côté de la terre ferme, et que les ancêtres des peintres Bellini habitaient San Niccolo. En réalité, ces deux régions étaient le centre de ce parti populaire des Nicolotti, qui combattait si fièrement dans la cité les habitants de la partie opposée qui s'appelaient les Castellani. Les Nicolotti étaient tous pêcheurs, et descendaient de cette antique et forte race des pêcheurs de l'Adriatique, qui furent le nerf de la puissance vénitienne à ses origines. Et c'est un fait digne de remarque que, de cette robuste race de marins, dont les cœurs et les bras, également vigoureux, contribuèrent à la gloire civique de la République, soient issus les hommes qui, les premiers, dotèrent la patrie de sa gloire artistique.

Le plus ancien souvenir de ces Carpaccio pêcheurs remonte à 1348, date à laquelle un Pierre Scarpazo habite dans la paroissede San Felice. Mais en 1362, Pierre se trouve déjà établi à San Raffaele et fait une carta sicuritatis, par laquelle il assure la dot de sa femme Zanetta, fille de Victor, fils de Lazare. Zanetta meurt, et Pierre épouse en secondes noces Beruzza, qui le rend père d'Antoine ou Antonin, encore mineur en 1372; cet Antoine fit en 1397 son testament où il rappelle sa mère Beruzza, et épousa Marie, qui dans un acte, où elle exprime ses dernières volontés, en 1430 mentionne son fils Victor, que nous appellerons, pour plus de clarté, Victor I.

Un autre testament de Marie, en 1440, nous apprend qu'à cette date son mari était mort et que son fils Victor avait épousé Lucie. En 1450, ce Victor était mort, laissant une fille et six fils expressément nommés dans les trois testaments de Lucie, sa veuve. La fille, mariée à André Rayneri de Brescia, s'appelait Antonia; ses frères, Pierre, Saint, Marin, Marc, Antoine, et Jean (Zuane). Les deux derniers entrèrent en religion. Zuane y prit le nom d'Hilaire ; Antoine, qui, lorsqu'il prit la soutane à un âge avancé, avait une fille, Marie, et était veuf, fut appelé frère Luc. De tous ces frères, celui dont il nous importe surtout de suivre la descends ) ■

dance, c'est l'aîné, qui reçut le prénom de son grand-père paternel Pierre, et que nous appellerons Pierre II. Ce Pierre se fait émanciper, s'éloigne de sa famille de pêcheurs de San Raffaele, et, dans un testament de sa mère Lucie, il est accusé de cruauté. Nous avons pu retrouver deux signatures, l'une de 1454, l'autre de 1457, de ce Pierre II qui, en i486, habitait ou avait sa boutique dans la maison des Procurateurs de Saint-Marc, et envoyait pour payer le loyer son fils, appelé Victor, du nom de son aïeul, et que nous désignerons comme Victor IL Passé cette date, nous ne rencontrons plus le nom de Pierre sur le livre de comptes des Procurateurs ; il devait donc avoir été habiter ailleurs, ou peut-être était-il mort.

Un testament de 1472, de Zuane Carpaccio, en religion frère Hilaire, qui nous donne certains renseignements sur ses nombreux frères et notamment sur Pierre II, qui exerçait le métier de peliparius (pelletier), présente la première indication que nous ayons pu trouver sur ce Victor II, qui, étant mentionné comme un des héritiers de son oncle, devait alors avoir plus de quinze ans, la loi défendant d'entrer en possession d'un héritage avant quinze ans : il est par suite raisonnable de placer sa naissance entre 1455 et 1456.

Le testament de frère Hilaire porte encore que l'autre frère Saint eut trois fils, dont le premier reçut le prénom de son aïeul, — nous l'appellerons Victor III, — le second, Alvise, fut pêcheur, et le troisième, Gaspard, fut employé à la Monnaie et mourut en prison, ayant été accusé et convaincu d'avoir volé auvum dolose et fraudolenter. Certains critiques croient que Victor III, le fils aîné de Saint, est le grand peintre Carpaccio, que nous reconnaissons au contraire dans le fils de Pierre le pelletier. Mais il est évident que, pour établir son identité, nous ne pouvons procéder que par voie d'exclusion, car l'autographe de 1523, le seul qu'on ait conservé du peintre, ne porte pas le nom de son père :

jo vctor carpazio pictor fui testimonjo pregado et zurado

LA VIE DE CARPACCIO

Victor III, qu'aucun document ne désigne comme peintre, n'eut que deux fils, Saint et Marc.

Or, nous connaissons au contraire deux autres Carpaccio, qui signaient en 1526 Pierre Carpaccio peintre fils de feu Victor et en 1530 Benedict Carpaccio fils de feu (fo) (1) Messer Victor, lesquels ne pouvaient être nés de Victor III qui n'eut que deux fils, Saint et Marc. Nous croyons donc ne pas nous tromper en affirmant que Victor II fut le peintre, père de Pierre et de Bénédict, également peintres. Cette conjecture est d'ailleurs fortifiée par la similitude des prénoms, qui, on peut le voir sur l'arbre généalogique, alternent régulièrement du grand-père au petit-fils, jusqu'à Victor II. Et que celui-ci ne peut être que le peintre, fils de Pierre II le pelletier, nous en avons encore une preuve : dans les documents de Mazzorbo et de Venise, on ne rencontre pas d'autre Victor, fils de Pierre.

Vittore Carpaccio estdonc né à Venise d'une famille vénitienne; telle est la conséquence évidente de nos déductions, du moins tant qu'on n'aura pas découvert d'autres documents d'archives qui établissent avec une majeure certitude l'origine et la généalogie du peintre. Mais jamais aucun document certain n'a été produit par le chanoine Stancovich, ou par d'autres écrivains, comme Tedeschi, de Franceschi, de Castro, Luciani, etc., qui soutiennent l'hypothèse d'après laquelle le peintre serait né à Capodistria (2).

A ceux qui opposent à cette hypothèse le témoignage même de Victor et de son fils Bénédict, qui ont fait suivre leur nom de la mention veneti (vénitiens) sur leurs peintures, et jusque sur celles de Capodistria, on répond qu'ils pouvaient se dire Vénitiens, puisqu'ils appartenaient à une nation et à une terre vassales de la Sérénissime République, ou encore parce qu'ils étaient de l'école vénitienne de peinture, ou enfin parce qu'ils avaient été élevés à

(i) Dans les documents vénètes, on se sert, en même temps que de fu et de quondam, de fo pour désigner le père défunt, et fo (it. fu) n'a jamais été employé pour figlio, fiol, fio (fils), comme le croit à tort le professeur Laudedeo Testi dans l'article précédemment cité.

(2) L'abbé Cadorin, dans les notes d'un document publié par Michelange Gualandi (Mémoires sur les beaux-arts, série III, p. 92), dit également que la naissance de Carpaccio en Istrie est prouvée par le chanoine Stancovich, mais que le lieu et l'époque sont incertains,

Venise. Mais ces arguments n'ont pas force de preuve, pas plus qu'on ne doit considérer notre peintre comme Istrien sous le prétexte que, pendant une longue suite de générations, le premier-né des Carpaccio reçut le prénom de Victor, alors que le culte de saint Victor était un des plus anciens cultes de Capodistria.

Qu'il ait existé en Istrie, au xvie Siècle, une famille Carpaccio éteinte au xixe Siècle, personne ne l'a jamais nié ; mais Stancovich, sans rechercher quand et comment cette famille s'est établie dans le pays, publie son arbre généalogique, extrait des archives de la cathédrale de Capodistria et développé à travers trois générations successives, à partir de Victor et de son fils Bénédict, en négligeant d'ailleurs d'indiquer le pays natal et l'année de la naissance de ces deux artistes.

Plus récemment, certains écrivains istriens, à l'appui de l'opinion du chanoine Stancovich, affirment que le fils de Victor, Bénédict Carpaccio, dont on connaît en Istrie quelques peintures, vivait à Capodistria en 1545, comme le prouve l'attestation suivante tirée d'un acte notarié :

« Instrumentum quietationis scriptum per me Pomponium ducaynum Notm sub anno Domini millesimo quingentesimo quadrigesimo quinto indictione tertia die vero vigesimo octavo mensis octobris actum Justinopoli in domo habitationis infrascripti D. vicedomini praesentibus mro Tonello de Gallo cum mre Benedicto Scarpaccio coram sp. d. Joane de Vida hon. vicedomino comunis Justinopolis (1) ».

Mais que Bénédict ait habité en 1545 à Capodistria, ce n'est évidemment pas une preuve que Victor Carpaccio, qui naquit probablement en 1455, y ait vu le jour.

Il est bien vrai que le peuple de Capodistria désigne sous le nom de maison du peintre une vieille maison à deux étages au delà de la porte Saint-Martin, où la tradition veut que Carpaccio

(1) Pagine Istriane, année I. n° 57, juillet 1903. Capodistria.

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