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DE CHARLES RIDOLFI

(Voir Page 46.)

Planche 24. Page 37.

LA VIE DE CARPACCIO

soit né. D'ordinaire, la tradition populaire, qui inspire l'esprit des poètes, ne jouit pas de l'autorité de l'histoire. Mais cette fois elle semble trouver une confirmation dans les documents, puisqu'on peut relever dans le registre d'impôts des archives communales de Capodistria que, dès 1500, se trouvait au delà de la porte Saint-Martin la maison habitée par la famille Scarpaza, et que la même famille possédait avant cette époque, aux environs de cette cité, une petite terre au lieu dit Saint-Victor (1). La date de 1500, indiquée de cette façon, aussi vaguement, nous laisse beaucoup de doutes, car il n'est pas dit si elle désigne le siècle ou l'année. Or, loin de nier, nous affirmons au contraire qu'au xve siècle un peintre Scarpazza, Bénédict exactement, s'est fixé à Capodistria et a été le chef d'une famille qui a subsisté jusqu'au siècle passé ; seulement, nous ne croyons pas que Victor et Bénédict soient nés à Capodistria. Cela ne serait pas prouver, même s'il était vrai, — et l'on ne peut le croire, car aucun document ne le confirme, — qu'une famille Scarpazza se fût établie en Istrie dans la première moitié du xive Siècle (2) .

Si l' Istrie ne peut produire aucun document concernant Victor

(1) Les Pagine Istriane (ire année, nos 9-10, nov.-déc. 1903) citent, sans autre indication, es Libri del novo estimo nelV Archivio comunale di Capodistria.

(2) Un anonyme qui signe D. B. écrit dans les Pagine Istriane (nov.-déc. 1903) un roman biographique intitulé : La Maison du Peintre. Études sur la vie du peintre Carpaccio. Voici un échantillon de sa manière : « Selon toute apparence, le chef de la famille capodistrienne des Carpaccio serait venu vers le début du xive siècle dans cette cité de l'estuaire vénitien en qualité de charpentier. » Mais on ne fait pas de l'histoire avec des apparences et des conditionnels, mais avec des affirmations précises et prouvées, et nous demandons qu'on établisse preuves en main l'année de l'arrivée à Capodistria de ce chef de famille. Il y serait, de plus, venu en qualité de charpentier. Or c'est nous qui, les premiers, par la publication de documents inédits des Archives d'État de Venise, avons démontré que les ancêtres de Carpaccio avaient exercé le métier de charpentier, mais à Mazzorbo et non à Capodistria. L'anonyme, qui ne peut citer de documents, profite du moins, sans les citer, des livres parus d'où il tire les renseignements qu'il fait servir à ses fins. Le roman devient vraiment fantastique quand il en arrive à la vie du peintre : t De cette famille — continue l'anonyme — naquit en 1450 Victor Scarpazza (Scarpaccia- Carpatio) qui, envoyé de bonne heure à Venise, entra dans l'atelier du peintre Lazare Bastiani où il resta jusqu'aux environs de 1475. A cette date, il abandonna l'école de Bastiani pour celle de Bellini (?) avec qui il travailla jusqu'en 1485 (?!) ». Donc, la date de la naissance de Carpaccio, qu'on n'a pu déterminer, malgré les plus minutieuses recherches, est découverte par notre anonyme. Le peintre naquit en 1450. Où a-t-il puisé ce renseignement précieux entre tous? Mystère. Nous attendons avec anxiété qu'il indique ses sources. Un autre renseignement non moins précieux nous est donné par l'anonyme quand il affirme que Carpaccio, envoyé de bonne heure à Venise, entra dans l'atelier du peintre Lazare Bastiani où il resta jusqu'en 1485. A notre curiosité d'historiens s'ajoute notre satisfaction de critiques, puisque nous avons les premiers mis en avant l'hypothèse que Carpaccio a appris les secrets de l'art à l'école de Lazare Bastiani, alors qu'on avait toujours fait de Bastiani le disciple de Carpaccio.

Carpaccio, elle peut se vanter, en revanche, de posséder certaines de ses œuvres dont l'authenticité est garantie par la signature et

par la date.

Le tableau conservé dans la cathédrale de Capodistria est signé Vittore Corpathius vendus fiinxit anno MDXVI ; et l'on se fonde là-dessus pour penser qu'en cette année 1516 Victor est revenu en Istrie, son pays natal, et y est demeuré jusqu'à sa mort, occupé à terminer divers tableaux (1). D'aucuns prétendent que ces tableaux ne peuvent avoir été exécutés ailleurs, parce qu'il n'était pas facile à cette époque de transporter d'aussi grandes toiles, et parce que les fonds de ces peintures reproduisent des aspects locaux avec une fidélité si extraordinaire qu'elle ne peut être due qu'à une étude attentive de la réalité (2).

Il est facile de répondre. D'abord le peintre peut avoir expédié ses tableaux de Venise en Istrie sur un des nombreux navires qui assuraient les relations commerciales entre les deux rives de l'Adriatique. En effet, en 1518, à l'époque où l'on veut que Carpaccio se soit trouvé en Istrie, il peignit pour l'église de Pozzale, à Cadore, un retable à cinq compartiments, qui de toute façon devait passer les Alpes Cadorines, et faire, par terre et par mer, un voyage beaucoup plus compliqué que celui de Venise en Istrie. Et il lui aurait fallu aussi envoyer d' Istrie à Chioggia l'autre tableau d'autel, représentant saint Paul, qui fut peint en 1520. La difficulté des transports ne devait pas être si grande qu'on veut bien le dire,

(2) Suivant l'anonyme des Pagine lstriane (nov.-déc. 1903), les deux dernières œuvres de Carpaccio exécutées à Venise sont : la Rencontre de sainte Anne et de saint ] oachim et les Dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat, en I'annéei5i5. L'année suivante, 1516. — continue l'imperturbable biographe, nous trouvons notre peintre d Capodistria où il peint le tableau qui se trouve actuellement dans le presbytère du dôme de cette ville. Notre hypothèse (c'est toujours l'anonyme qui parle, et, renonçant à affirmer, il a le bon goût de se placer sur le terrain moins dangereux des hypothèses), notre hypothèse trouve sa confirmation dans le fait que les œuvres exécutées par Victor Carpaccio après 1515, ses tables qui sont à Capodistria, authentifiées par la signature et par la date, montrent dans leurs fonds des vues locales, reproduites avec une fidélité singulière qu'il ne pouvait atteindre qu'en étudiant la réalité attentivement et sur les lieux mêmes. Et il ajoute que « les tableaux exécutés par Victor Carpaccio après 1515, depuis la toile du dôme de Capodistria jusqu'à celle qui orne l'église de Saint-Georges à Portole, seraient démontrés être ses dernières œuvres, et il est impossible de nier qu'ils aient été exécutés par le peintre à Capodistria ».

(2) Pagine lstriane, loc. cit., p, 205.

LA VIE DE CARPACCIO

puisqu'à cette époque, et même avant, on voit des tableaux vénitiens transportés assez loin, les tableaux de Barthélémy Vivarini par exemple, qui vont aux Pouilles, et ceux d'Alvise Vivarini en Ombrie. De même, Lattanzio de Rimini, pendant son séjour à Venise, fit divers tableaux pour Piazza Bembrana, dans le territoire de Bergame, et Cima de Conegliano peignit un grand retable pour l'église de Sainte-Anne à Capodistria, sans qu'on ait souvenance qu'il ait jamais traversé sur l'autre rive de l'Adriatique.

La seconde remarque, que les peintures d'Istrie dénotent une étude attentive des lieux, n'a pas plus de valeur. A cette époque, en effet, les dessins — comme de nos jours les photographies — reproduisant les villes et les paysages, étaient nombreux, et il arriva plus d'une fois que Carpaccio peignit avec exactitude des pays d'Orient où il n'était jamais allé.

En somme, on ne peut pas admettre que Carpaccio ait peint en 1520 en Istrie, pour la bourgade de Portole, le tableau de la Trinité de l'église de Saint-Georges, et qu'il ait passé en Istrie les dernières années de sa vie, quand des documents irrécusables nous prouvent qu'il se trouvait à Venise après 1520. En effet, en 1523, donna Marieta « uxor Dominici de confinio Sancti Mauritii » fait un testament par lequel elle institue comme son exécuteur testamentaire « ser Victorem Scarpasium pictorem ». La testatrice pouvait, il est vrai, choisir pour exécuteur testamentaire un absent, mais l'unique autographe que nous ayons du peintre, celui que nous avons reproduit, est précisément de cette même année 1523, et il est de Venise.

Pas plus que la date exacte de la naissance de Carpaccio, on ne connaît celle de sa mort. Mais, en 1526, le peintre Pierre Carpaccio se dit fils de feu Victor. En 1527, nous avons un acte, daté de Venise, de sa veuve Laure, veuve du peintre Victor, lequel acte renvoie à un autre de 1525, où il n'apparaît pas que Laure fût déjà veuve. On peut donc conclure qu'en 1526 le peintre était sans

doute mort. Mais on ne peut absolument pas croire qu'il ait rendu le dernier soupir à Capodistria, entre 1525 et 1526, loin de la compagne de sa vie, qui était à Venise.

Au sujet de Bénédict, fils de Vittore, nous avons aussi des documents très antérieurs au document cité de Capodistria de 1545, qui attestent sa présence à Venise. Dans deux testaments, l'un du 10, l'autre du 23 septembre 1530, de Marie, fille de feu François, habitant maison Massario, dans le quartier Sainte-Marina, Bénédict signe : Moi, benedict carpaço, de jeu Messer Vetor, témoin prié et juré. Il est vrai que les relations des Carpaccio avec l'Istrie sont bien antérieures à cette époque, comme on peut le voir à Capodistria par certains tableaux signés de Victor Carpaccio. Mais ces peintures ne portent pas la marque de la force et de la jeunesse du grand peintre, il est probable que, après en avoir dessiné les grandes lignes et en avoir fait une ébauche, il s'est contenté d'y mettre son nom, laissant à son fils Bénédict le soin de les achever sous sa direction (1). Encore qu'inférieurs aux meilleures œuvres de Carpaccio, les tableaux de Pirano et de Capodistria ont cependant de telles qualités qu'ils ne peuvent pas ne pas avoir excité l'admiration des Istriens, qui les ont acquis de l'atelier vénitien du célèbre artiste.

Recommandé par le grand nom de son père et par sa propre valeur, Bénédict envoya encore par la suite d'autres œuvres en Istrie. La première date de la vie artistique de Bénédict Carpaccio est marquée, en l'année i537> V™ un tableau représentant le Couronnement de la Vierge, qui est actuellement à l'hôtel de ville

de Capodistria.

Nous ne saurions déterminer en quelle année Bénédict Carpaccio est passé de Venise à Capodistria ; aucun document ne s'oppose à la conjecture qu'il y fût déjà en 1537, lorsqu'il travaillait au Couronnement de la Vierge. Il est certain, d'autre part, qu'il

(!) C'est aussi l'opinion de Gustave Frizzoni dans son article : Un'esctmiom artistica a Capodistrict publié dans le périodique Arte e Storia (Florence, 22 juillet 1883).

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