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LA VIE DE CARPACCIO
était encore à Venise en 1533. Nous avons vu que, en 1523, Marie de Canali choisit le peintre Vittore Carpaccio pour exécuteur testamentaire. Or, nous savons qu'en 1526 Vittore Carpaccio est mort, et le 8 juillet 1533 on trouve que Bénédict Carpaccio remplace son père depuis quelque temps comme exécuteur testamentaire de donna Marie de Canali. Dans un autre testament fait à Venise en 1542, Bénédict est appelé commissaire pour le testament de sa cousine « fille de feu Messer Antoine de Martini et épouse de Mes. Antoine Sonica, notaire du bureau de MM. les Syndics habitant Venise dans la rue Saint-Félix ». Il est vrai que le dernier document ne prouve pas la présence de Bénédict à Venise, car, même s'il avait été éloigné des lagunes, il aurait pu être nommé commissaire et exécuteur testamentaire de sa cousine Catherine.
L'unique document, à nous parvenu, qui fasse foi du séjour de Bénédict en Istrie est celui de 1545. Il est certain que le peintre amena et créa à Capodistria une famille dont descendirent les Scarpazi d' Istrie, qui s'éteignirent au siècle passé avec un certain Antonio Carpaccio, homme de lettres, mort à Trieste en janvier 1817.
Sur Pierre, l'autre fils de Vittore Carpaccio, nous avons pu recueillir aussi quelques renseignements inédits. Pierre, qui portait le prénom de son aïeul, fut probablement l'aîné. Dans les actes de l'administration de Murano, au mois de février 1513 (M. V.), nous trouvons quatre fois mentionné Ser Pierre Scarpaza peintre, comme partie dans un procès contre Ser Nicolas de Sole.
A Udine, nous trouvons une seconde indication concernant Pierre Carpaccio après la mort de son père Vittore.
Dans les actes du notaire Mathieu Clapiceo, il est rappelé que le 26 juin 1526 maître Pierre Scarpaza, fils de feu Vittore, peintre vénitien, prend à son service Jean-Marie, fils de Barthélémy de Brescia, âgé de quatorze ans, à condition qu'il le serve fidèlement
pendant quatre ans, moyennant le vivre et les vêtements (i). Si Bénédict, grâce à la renommée de son père, trouva un cordial accueil en Istrie, Pierre ne fut pas moins cordialement accueilli dans le Frioul, où assurément le nom de Vittore était en grand honneur. En 1496, il avait exécuté pour l'église de Saint-Pierre Martyr, à Udine, le tableau, actuellement au Musée impérial de Vienne, qui représente le Christ avec les instruments de la Passion versant son sang dans le calice.
Après avoir longuement mais peut-être utilement traité de la patrie et de la famille de Vittore Carpaccio, résumons maintenant les renseignements qu'on peut tirer des documents touchant la vie du grand artiste. En 1472 (21 septembre), puisqu'il peut entrer en possession de l'héritage de son oncle, le moine Hilaire, Vittore doit avoir au moins quinze ans et par suite on peut sans grande erreur placer sa naissance aux environs de 1455. En i486 (8 août), il est envoyé par son père pour payer le loyer d'une maison ou boutique aux Procurateurs de Saint-Marc.
En 1501, Vittore est dans tout l'éclat de sa renommée, puisque nous voyons que les chefs de la République aimaient embellir de ses peintures la magnificence de leur palais. Nous avons plus d'un témoignage des commandes confiées au peintre dans la salle des Pregadi (sénateurs), et il est curieux de voir que les graves magistrats se sont minutieusement inquiétés des couleurs et
de la toile.
Dans la salle du Sénat, Carpaccio peignait le pape Alexandre III en habits d'officiant dans l'église de Saint-Marc accordant des indulgences au peuple entouré des cardinaux Ange Corrèr, Pierre Barbo, François Lando, Jean Michiel, Jean-Baptiste Zeno, Pierre Foscari et Dominique Grimani. Au-dessous était l'inscription suivante : « Apparatus sacris in divi Marci aede Alexander Pont. omnibus Dominicae Ascensionis die intra binas vesperas adeunti-
(1) Joppi. Contributo quarto alla Storia delïArle nel Friuli (in Miscellanea R. Deput. Veneta di Ster. patr., 1894).
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bus, plenam delictorum veniam perpetuo concessit, septima peccatorum parte per octavam frequentantibus remissa ».
L'œuvre de Carpaccio au Palais Ducal ne se borna pas à ces travaux. En 1507, il fut appelé pour aider Jean Bellini à exécuter les peintures de la salle du Grand Conseil. Il est curieux de remarquer que, cette même année 1507 (7 février), Carpaccio étant entré en compétition avec Bénédict Diana pour la peinture d'un gonfalon de l'École de la Charité, Diana l'emporta sur Carpaccio, qui était cependant jugé digne d'orner avec Jean Bellini la demeure des Doges.
Quelques années plus tard, au Palais des Doges, les puissantes créations du jeune Titien succédèrent aux œuvres sereines de Carpaccio et de Bellini. Nous en trouvons l'indication à la date du 31 mai 1513, dans les Diarî de Sanudo (1) : « Dans ce Conseil des Dix fut décidé que le peintre Titien travaillerait à la Salle du Grand Conseil comme les autres peintres, sans aucun salaire, dans les conditions habituelles de ceux qui ont peint, c'est-à-dire Gentil et Jean Bellini et Victor Scarfaza ; ce sera maintenant le Titien ». Des tableaux de Carpaccio au Palais Ducal, il ne reste malheureusement rien que la mention des vieux documents, car le 20 décembre 1577, veille de Saint-Thomas apôtre, le feu prit dans l'office des Eaux et, s' élançant avec impétuosité, fit écrouler le plafond de la Salle du Scrutin et détruisit dans la Salle du Grand Conseil tous les portraits des Doges, « et les tableaux qui entourent la salle, œuvres de Jean Bellini, Pordenone, Titien, Vivarini et autres excellents peintres de l'histoire antique de Venise au temps du doge Sébastien Ziani et de l'empereur Frédéric Barberousse, quand, pour la défense du pape Alexandre III, il vint dans cette cité, et beaucoup d'autres très beaux sujets dignes d'une éternelle mémoire (2) ».
(1) Vol. XVI, c. 163.
(2) Bibl. Marc. Cron. Savina, c. 268 (It. C/.,VII,n° CCCXXI). Sausovino, dans sa Venetia nobilissima (Liv. VIII), parlant des œuvres détruites par l'incendie de 1577, écrit à propos de celle de Carpaccio : « Le Pape avec une foule de cardinaux et d'évêques, après la messe solennelle de S. Marc, accorde une
En 1508, Carpaccio esc appelé, avec Bastiani et Victor de Mattio, pour juger la peinture faite sur la façade du fondaco des Tedeschi, œuvre de Giorgione de Castelfranco.
Tandis que Carpaccio et les peintres les plus éminents de la République étaient occupés à peindre sur leurs échafaudages dans la salle du Grand Conseil, ils eurent la visite du marquis de Mantoue, François-Gonzague, qui, comme sa femme Isabelle d'Esté, cultivait les arts dont il était le protecteur éclairé. C'est Carpaccio lui-même qui nous donne l'indication de cette visite dans une de ses lettres adressée au dit marquis, précieux document que nous avons, il y a quelques années, publié pour la première fois (1). La lettre, datée de Venise du 15 août 1511, est des plus importante, car elle nous apporte encore d'autres renseignements intéressants. Carpaccio écrit au marquis que, se trouvant un jour dans son atelier, il reçut la visite d'un inconnu qui voulait voir et acheter un tableau que le peintre était en train d'achever représentant la Cité de Jérusalem (2). L'inconnu trouve l'œuvre très belle, conclut le marché, fixe le prix, puis disparaît. Le peintre inquiet s'informe de son nom, et vient à savoir que c'est Maître Lorentio, c'est-àdire le peintre du marquis de Mantoue, Lorenzo Léon Bruno, et sans plus il écrit au marquis pour lui donner connaissance tant de son nom que de V œuvre. Mon nom est Victor Carpaccio, continue le peintre, et quant à l'œuvre (dont on ne sait ce qu'elle est devenue), il affirme avec candeur qu'à son époque il n'y en a pas une autre qui lui soit comparable, tant pour sa valeur et sa perfection achevée que pour sa grandeur.
Paroles ingénues qui jettent un jour singulier sur l'âme de
indulgence perpétuelle le jour de l'Ascension à tous ceux qui visiteront l'église. Et c'est l'œuvre de Vittore Scarpacaa, artiste remarquable ».
(1) Molmenti, Op. cit.
(2) Le marquis François comme la marquise Isabelle se préoccupaient, au commencement du xvie siècle, de se procurer des dessins de cités pour les reproduire en fresques sur les murs de grandes salles, comme au palais de Marmirolo, aujourd'hui détruit. La Jérusalem de Carpaccio aurait pu servir à ce dessein. Il ne semble pas, d'après les actes des Archives de Mantoue, que le projet ait été suivi d'exécution, et nous ne croyons pas que Carpaccio, au contraire de Jean Bellini et du Titien, ait eu d'autres relations avec la Cour de Mantoue.
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l'artiste, conscient de sa valeur et aussi dédaigneux de cette modestie qui n'est parfois que le masque de l'hypocrisie. Nous aimons à nous imaginer Carpaccio avec la sérénité souriante des grands esprits qu'aucune angoisse ne trouble, qui ne connaissent pas l'émotion d'aventures extraordinaires, chaste dans sa vie comme dans son art, mesuré dans ses paroles comme dans ses sentiments, bon, affable, courtois, étranger à l'envie, aimé et respecté. C'est ainsi du moins qu'il nous apparaît à travers l'honnête sincérité de ses œuvres où se révèle une si grande part de l'âme de l'artiste.
Le nom très vulgaire de Scarpazza, qui n'est pas, comme le croit Milanesi dans ses Annotacioni de Vasari, une corruption de Carpaccio, son vrai nom, contrastait avec la noblesse de son art et de son âme, et les faveurs de la renommée; ce n'est pas à dire, comme d'autres l'ont affirmé, que son vrai nom ait été celui de Scarpa; si commun de nos jours encore à Venise et à Chioggia, car la famille de notre peintre est dans les documents, et déjà dans les plus anciens, toujours appelée Scarpazza. Le peintre dut suivre la coutume de l'époque humaniste et donner à son nom une forme et une couleur latines. Traduire le nom comme on le faisait souvent n'était pas possible : Calceus n'était pas la traduction exacte, et d'habitude on ne conservait pas le péjoratif; il restait donc la ressource de ne donner au nom que l'apparence latine. Victor eut probablement recours à un humaniste qui, sachant bien qu'il n'y avait pas en latin de mot commençant par scarp, en fit Carpacius ou Carpatius, ajoutant d'autre part un h au t de la syllabe finale, parce qu'on trouve très souvent ce signe étranger dans les mots latins; ainsi l'artiste pouvait rapprocher son nom du nom de pays et de lieux lointains : non pas sans doute de ces monts Karpathen, qui dans le grec de Tolomeo ne s'écrivaient pas avec un©, mais avec un t (Kap^à-n»? opo;), mais plutôt de l'île de l'Archipel grec KàpTraOoç, le KpaTcaOoç de Y Iliade (2, 676), qui se corrompt en Scarpanto, en latin Carpathus, d'où l'adjectif Carpathius.
Mais la graphie du nom continua à varier comme par le passé.
Ainsi, tandis que dans les documents on trouve Scarpazza, Scharpaza, Scarpazzo, Scarpazo, Scarpatia, Scarpatio, dans les tableaux on rencontre le nom écrit sous les diverses formes suivantes : Carpatio, Charpatio, Carpatius, Carpathius, Carpacio. Dans le seul autographe que nous ayons, Victor signe Carpazio. Son fils Bénédict écrit Carpaco, sans la cédille si habituelle dans les documents vénitiens. Et chez les historiens de l'art aussi la forme du nom de notre peintre varie.
Vasari et François Sansovino écrivent Scarpaccia, et Martinioni, dans les additions à la Vénétie de Sansovino, Scarpaccia.
Les premiers, Ridolfi et Boschini employèrent la forme Carpaccio qui fut adoptée dans la suite sans changement.
De même qu'on sait peu de chose touchant la vie de Victor, il nous manque aussi un document qui nous ait conservé ses traits. Nous n'avons ni une peinture, ni un dessin, ni une gravure, pas même une de ces admirables médailles, dont à cette époque les maîtres de l'art modelaient un très grand nombre, qui reproduisaient les traits des hommes les plus illustres du temps, comme celle que Victor Camelio fit pour Gentile et Jean Bellini.
Georges Vasari dit qu'il a pu se procurer des portraits de Carpaccio, mais on ne sait où, et il ne faut pas se fier à l'authenticité des portraits que nous offre le biographe arétin. Il ne faut pas accepter davantage le portrait qui est dans l'ouvrage de Ridolfi, car si l'auteur pouvait reproduire fidèlement l'image des peintres dont il n'était pas très éloigné, il devait s'en remettre, pour les artistes plus anciens, à l'imagination des dessinateurs.
Dans l'Index de la Storia pittorica du père Lanzi, publiée par Jean de Lazaro, à la page 34 on trouve cette note : « Carpaccio Vittore vénitien. Ses œuvres jusqu'en 1520, Zanetti. Dans le portrait qu'il fit de lui-même et qui est chez les héritiers Giustiniani aux Zattere, il écrivit comme date 1522, Ms III0 40 ».
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Ce portrait et cette date ont été cités plusieurs fois et notamment par Federici (i), mais des écrivains plus récents, comme Cavalcaselle, ont déclaré n'en avoir pas connaissance, sans prendre la peine de rechercher la peinture, qui existe encore dans la galerie Giustinian.
La galerie du palais Giustinian-Recanati sur les Zattere nous offre encore un exemple des anciens musées des patriciens de Venise. Les tableaux sont fixés aux parois, entre des corniches de plâtre, et l'on peut croire qu'ils sont encore dans l'état où les vit le père Lanzi. Le portrait présumé de Carpaccio porte le numéro 88; il est sur bois, et mesure 21 centimètres sur 27. Il représente un homme d'une quarantaine d'années, avec des cheveux blonds et une barbe plus foncée, un bonnet rond noir, une chemise blanche qui se détache sur le vêtement noir. La main gauche est appuyée sur un livre. Une inscription grecque attire l'attention, qui dit : Eïç â<pP' M-/ivî AûyoucTouxvî Xeip BiTops, c'est-à-dire : « 28 août 1522 de la main de Victor ».
Il n'y a dans ce tableau, au coloris trop vif et criard, rien qui rappelle le faire de Carpaccio. Mais même si le style ne révélait pas une autre main que la sienne, on ne pourrait admettre que Carpaccio se fût peint dans ce portrait de jeune homme en 1522, alors qu'il était au déclin de l'âge. Et il n'aurait pas été moins étrange que le peintre, évoquant son image de jeune homme, eût écrit son nom et la date en grec. Il est au contraire naturel que le véritable auteur du tableau ait employé la langue grecque si elle était sa langue maternelle. En fait, la peinture est sans aucun doute du peintre grec Victor de Giovanni, qui fit partie de l'École de Saint- Jean l'Évangéliste, et qui devait être aussi bon chanteur, puisque les documents mentionnent qu'il chantait aux processions de l'Ecole. Et les beaux-arts ne l'empêchèrent pas
(1) Federici (Lett. sulle B. A. Trevigiane, vol. I, p. 288), écrit : « Nous avons vu le portrait de ce peintre (Carpaccio) dans la collection Giustiniani sur les Zattere, avec la date de 1522 à laquelle était encore vivant ».
d'offrir son bras pour la défense de son pays natal et de sa patrie d'adoption, car il demanda à la République à s'embarquer sur une galère qui allait combattre les Turcs. Il revint de la guerre sain et sauf et se remit à peindre des madones grecques, dont le culte n'était pas abandonné à Venise.
L'autorité irrécusable des documents mettant à néant les légendes et les romans, discernant le vrai du faux, prouve qu'il n'existe aucune peinture qui nous ait conservé les traits de Carpaccio, et que le portrait que beaucoup ont cru être son portrait par lui-même n'est pas de lui et n'a même pas été fait sous sa direction.