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LES PROTECTEURS DE CARPACCIO

Tout le monde s'accorde à reconnaître l'action que les circonstances exercent, dans l'ordre intellectuel, sur le tempérament. Le talent, si original qu'il soit, ne demeure pas isolé de la vie commune ; il vit et se développe suivant les mœurs et la culture du temps, et l'œuvre d'art est elle-même un organisme vivant, semblable à une plante qui ne peut respirer qu'en une certaine atmosphère et, hors de cette atmosphère, se flétrit et meurt. C'est pourquoi, dans les œuvres d'art, les dispositions natives des peuples exercent une action prépondérante, car, suivant la race, le climat, l'époque, ils sont diversement inclinés au sentiment du beau. C'est ainsi qu'en Toscane, sous l'influence de l'élégante et harmonieuse simplicité des lignes de la nature environnante, s'élève un art dont la marque est la grâce des lignes, à la fois précises et simples, la noblesse morale des formes ; et à Venise, dans une lumière de rêve qui se brise au miroir des lagunes, adoucit les contours, allume les couleurs les plus étranges et les unit en une admirable harmonie, devait apparaître une peinture qui reflétât, dans la vivante fusion des teintes, le faste et la sensualité de la nature et de la civilisation au milieu desquelles elle était née.

Jusque dans la première période de l'art vénitien, les peintres, timides encore et inhabiles, mais qui étaient nés et qui avaient vécu parmi les lumières du ciel et des eaux, entourés des splendeurs des mosaïques byzantines et des vives couleurs des étoffes orientales, manifestent un goût de la couleur et un sens de la décoration qui sont comme le reflet de la nature ardente et de la vie, magnifique et somptueuse. De cette nature et de cette vie, l'interprète le plus véridique est Carpaccio. Le soin avec lequel on l'étudié aujourd'hui n'est pas justifié seulement par la pureté et la noblesse de son âme, c'est aussi que Carpaccio nous a laissé le portrait le plus sincère et le plus vivant de Venise à sa plus belle époque. Nulle part, on peut l'affirmer hardiment, l'antique cité des îles ne se révèle plus parfaitement que dans les tableaux de Carpaccio et dans les Diarî de Marin Sanudo. Dans les peintures de l'un comme dans les pages de l'autre, c'est une telle abondance de détails intimes et curieux que nous avons véritablement l'illusion de revivre aux temps heureux qu'ils nous présentent. C'est que, à vrai dire, le temps où vivait Carpaccio était pour Venise un temps de félicité. Nulle autre cité ne pouvait alors lui être comparée pour la sagesse des lois, la puissance des armes, la richesse du commerce, la splendeur des palais, l'abondance du mobilier d'or et d'argent, des joyaux, de tout ce qui fait le bien-être, le luxe, l'élégance d'une civilisation. La lutte qu'elle eut à soutenir contre les cités rivales et contre les Turcs, ses rapides conquêtes sur le continent ne détournaient pas les Vénitiens de leur cité et ils l'entouraient de soins amoureux; avec une activité admirable, ils construisaient des ponts de pierre, ils pavaient les rues, ils creusaient des puits, ils faisaient les canaux plus profonds. Des palais majestueux s'élevaient sur le Grand Canal, des barques légères glissaient sur les lagunes; les rues et les places étaient pleines d'une foule de promeneurs, dames de haut rang vêtues des plus magnifiques étoffes, patriciens majestueusement drapés dans leurs toges, Orientaux aux costumes étranges, et tous ensemble faisaient une

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mêlée bizarre, et pourtant harmonieuse, de couleurs et de formes.

Philippe de Commynes, ambassadeur de Charles VIII, s'écriait avec enthousiasme, après avoir vu Venise : « C'est la plus triomphante cité que j'aye jamais veu et qui plus fait d'honneur à ambassadeurs et estrangiers ».

Il semble que Venise fêta de la sorte l'avènement de cette ère nouvelle, la première année du xne siècle, sous le doge Michel Sténo. Alors commença pour la cité des lagunes le triomphe des vêtements somptueux, des gemmes, des draps d'or; et dès lors se succédèrent, comme en quelque rêve fantastique, les joutes, les tournois, les processions des métiers. C'est à l'occasion de ces fêtes publiques que s'organisèrent des comités de jeunes gens qui prirent le nom de compagnies de la Calza et imprimèrent à Venise le cachet d'une grande élégance. Le dogat de Thomas Mocenigo (1413-1423) marque l'apogée de la puissance de Venise, et le discours que le grand doge tint à son lit de mort aux magistrats qui l'entouraient nous est un document de cette souveraine opulence, qui éclatait publiquement aux entrées triomphales des doges et des dogaresses, aux réceptions solennelles des rois, des princes, des ambassadeurs, dans la magnificence des fêtes et dans le luxe des banquets.

La société tout entière au milieu de laquelle Carpaccio vivait concourait à faire de lui un artiste ; il ne lui était que de reproduire par l'art le spectacle qu'il avait sous les yeux, pour faire revivre dans ses tableaux les couleurs et l'aspect de cette vie illuminée de la douce lumière sereine du ciel vénitien. Une expérience de chaque jour avait accoutumé ses yeux aux reflets de la soie, aux violences de la pourpre, aux variétés et aux mille aspects des draperies de toutes sortes.

Il fut véritablement, avec son pinceau, le chroniqueur le plus autorisé d'un peuple à l'apogée de sa gloire, et telle de ses peintures est une merveilleuse illustration des splendides cérémonies dont le souvenir nous est conservé, beaucoup moins vif et moins éloquent, dans les vieux documents des archives.

C'est surtout à l'occasion des réceptions de princes et d'ambassadeurs de grandes nations que Venise, pour donner une haute idée de son opulence et de son pouvoir, faisait montre de sa magnificence. Quand un grand personnage avait annoncé son arrivée à Venise, on députait à sa rencontre trente nobles, vêtus de soie, choisis parmi les plus vieux ou parmi les plus jeunes, suivant le rang de l'hôte attendu. Et si c'était un roi, un grand prince ou un haut personnage ecclésiastique qui était annoncé, alors, c'était le doge lui-même qui allait à sa rencontre à bord de son Bucentaure doré. Les hôtes les plus considérables étaient d'ordinaire introduits dans la cité en triomphe par la route de mer, la plus belle et la plus majestueuse. Parfois ils débarquaient dans un de ces beaux couvents élevés sur les îles qui font une couronne à Venise, à Sainte-Marie des Grâces, à Saint-Clément, à Saint-Esprit ; et là, venaient les prendre, pour les accompagner à Venise, le doge ou les patriciens députés à cet effet (i).

Les rois et les princes qui eurent l'honneur d'un tel accueil furent nombreux aux deux siècles de la splendeur de Venise.

Peut-être Carpaccio, encore tout enfant, assista-t-il à l'entrée de l'empereur Frédéric III. Peut-être, plus tard, retrou va-t-il dans ses souvenirs lointains les images lumineuses de cette fête. En 1468, l'empereur, après avoir été à Rome, arriva à Venise par la route de Chioggia. Les Procurateurs de Saint-Marc et treize sénateurs allèrent le saluer au couvent des Augustins, dans l'île de Saint-Esprit, où l'empereur passa la nuit. Le lendemain au matin, le doge, accompagné du Sénat, vint se présenter à Frédéric, et post mutuos amplexus, ils se rendirent de compagnie à l'île voisine de Saint-Clément où les attendait le Bucentaure, que les eaux trop basses avaient empêché d'aborder à l'île de Saint-Esprit. Sur le vaisseau des doges [bucentoro), l'empereur s'assit in cathedra honore disposita; et la galère d'honneur s'avançait parmi le

(1) Archives d'État. Ceremoniali n° 1, p. XII.

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cortège des trirèmes, des birèmes, des bateaux plats et alii navigii ornatu regio admirabili. Un décret public avait interdit tout vêtement de deuil pendant la durée du séjour de l'hôte auguste. Les cloches de Saint-Marc sonnaient leurs carillons de fête, et les applaudissements du peuple se mêlaient à l'éclat des trompettes et de mille instruments. A l'église de Saint-Marc, un trône d'or resplendissant était préparé pour Frédéric, et, sur un autre trône, deux degrés plus bas, le doge était assis.

Les salles du Palais Ducal étaient magnifiquement ornées ; et dans la salle du Grand Conseil on servit un banquet somptueux auquel prirent part une foule de nobles dames, toutes parées de bijoux étincelants. Frédéric, qui demeura plusieurs jours à Venise, était ordinairement vêtu de noir, mais le jour de son entrée il revêtit un habit de l'or le plus précieux, dont le pape Paul II lui avait fait cadeau à Rome (i).

Il est certain, en tout cas, que notre peintre vit la réception du duc Hercule Ier de Ferrare et de son fils Alphonse, venus à Venise le 27 février 1488, sur l'invitation de la compagnie de la Colza dite dei Prudenti dont les membres, suivant le chroniqueur Malipiero, étaient vêtus d'une robe de velours cramoisi doublée de martre et ourlée de perles aux manches. La rencontre du doge avec le duc de Ferrare est représentée dans le tableau qui, nous l'avons dit, fut probablement exécuté dans l'atelier de Lazare Bastiani et auquel on peut admettre que Carpaccio a travaillé.

Pour la peinture des fêtes contemporaines, aucun autre artiste italien ne peut être comparé à Carpaccio, sauf le Pintoricchio qui, sans avoir l'esprit troublé de conceptions profondes et dramatiques, sait, à l'égal de Carpaccio, présenter un tableau du luxe qui, en ce temps, s'étalait dans les rues et sur les places, et avec une ingénuité pleine d'aisance, avec cette grâce particulière à la nature ombrienne, offre à nos yeux, comme en un aimable roman, la vie

(1) Archives d'État, Ceremoniali, p. XIV et XIV bis.

italienne ample et belle, sans atteindre pourtant au charme raffiné du Pérugin.

Au sortir des fêtes publiques, des rues et des places, Carpaccio nous introduit dans l'intérieur des maisons et nous fait vivre dans l'intimité de la vie vénitienne. La suite des chambres des antiques appartements est peinte avec des effets de lumière si merveilleux, qu'aucun autre artiste italien n'avait pu les obtenir avant lui ; les meubles d'une élégante simplicité, les sièges d'un style châtié, les riches courtines des lits sont copiés avec une minutieuse fidélité, sans que, cependant, le soin donné aux détails nuise jamais à l'ensemble.

Rien n'échappe au pénétrant chercheur ; des têtes admirablement dessinées et peintes aux vêtements magnifiques, depuis les riches architectures des marbres jusqu'à la chaise élégante finement tressée de broderies ou couverte d'un tapis oriental multicolore, tous les détails sont rendus par la caresse sobre et les finesses du dessin et du coloris avec un art gracieux qui, s'il ne sait pas éviter toujours une certaine raideur, est cependant éloigné de ce faire souverainement affecté et maniéré qui altère la vérité. Les arides inventaires des Archives sont comme illuminés par les peintures de Carpaccio ; et par le soin qu'il prend de représenter tous les détails de l'intimité domestique, il demeure un exemple unique dans l'art italien et ne peut, sur ce point, être comparé qu'à certains peintres des écoles du Nord, de l'école flamande notamment. En effet, grâce à l'étude des peintres d'Occident, tels que Van Eyck, Van der Weyden, Memling, il put s'assimiler certaines des qualités réalistes de l'art du Nord.

Antoine-Marie Zanetti a dit, d'un mot heureux, que Carpaccio « avait la vérité dans le cœur »; et de fait, par son étude minutieuse et pénétrante de la réalité, il a su marquer dans ses peintures les expressions les plus diverses de la vie intérieure et extérieure de Venise. Ses tableaux n'ont pas besoin de commentaire pour faire comprendre à première vue la signification du fait, l'émotion du

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moment, l'expression des physionomies, le caractère de l'époque, même si le sujet représenté ne s'élève pas à la solennité d'un événement historique et reste limité aux humbles proportions d'un épisode domestique ou d'une anecdote bourgeoise. Avec une sûreté et une clarté extraordinaires, il trouve les gestes et les attitudes appropriés aux personnages, et cette évidence qu'il donne à la scène, en mettant en relief l'action principale sans qu'aucun détail oiseux vienne troubler l'intelligence du sujet, c'est ce qu'on rechercherait en vain chez Gentile Bellini, dont les tableaux demandent un long commentaire, les épisodes secondaires y venant distraire l'œil de l'action principale et y jetant très souvent la confusion.

Carpaccio reproduit ce qu'il a devant les yeux, les choses avec tous leurs aspects, les personnes avec leurs mouvements et leurs attitudes les plus naturelles. Il n'est, pour s'en convaincre, que de jeter les yeux sur cette admirable figure d'homme en train d'écrire dans le tableau qui représente les Ambassadeurs prenant congé du Père de Sainte Ursule.

Et le soin avec lequel le peintre copie les choses environnantes avec des détails qui peuvent sembler oiseux à un observateur superficiel n'exclut pas un profond sentiment de la nature. A côté de l'architecture noble, simple et majestueuse du xve Siècle, des édifices, des arceaux et des tours, derrière les gonfalons de la République qui se déploient dans l'air, s'étend dans certains tableaux de Carpaccio la campagne, la belle terre de Vénétie que les habitants des lagunes commençaient à aimer et à conquérir. Et à la poésie visible qui émane des pierres, de la lumière, des eaux vénitiennes, se mêle comme un sentiment de paix champêtre, qui monte des vertes collines, des bouquets d'arbres, des petits lacs aux eaux tranquilles. La peinture est encore timide, mais il y a déjà dans le paysage quelque chose d'aérien qui fait heureusement pressentir les paysages de Giorgione et de Titien. A cet égard Carpaccio fut un véritable créateur. Il n'y avait pas en lui

l'idéalisme puissant et les profondes conceptions par quoi valent d'autres artistes contemporains, tels que Giambellino et Mantegna. Il n'était pas assez doué pour pouvoir ressusciter la vie du passé comme fit Mantegna, le puissant évocateur du monde romain, et d'autre part il ne possédait pas une imagination vive et prompte, il ne savait pas exprimer les sentiments de l'âme avec assez de force pour communiquer une profonde émotion aux spectateurs. Certaines de ses peintures peuvent sembler sèches et prosaïques, mais c'est un tout autre effet que produisent sur les âmes les sujets qu'il représente; il renouvelle les impressions qu'a pu produire la réalité sur ceux qui en ont été les témoins.

Il multiplie les épisodes par amour de la nouveauté, comme s'il craignait de voir lui échapper quelque partie des scènes dont il est entouré. Surtout, il se préoccupe du naturel des expressions et des attitudes, sans souci de leur accord avec la dignité de l'histoire sacrée, et il habille à la vénitienne les vieilles légendes des saints, y infusant l'enthousiasme qu'il a éprouvé dans sa contemplation joyeuse de la réalité. Son réalisme ingénu vivifie les sujets sacrés, comme dans la fameuse pale de Saint- Job où le prêtre Siméon, vêtu en évêque, se tient auprès de l'autel entre deux cardinaux catholiques : tant Carpaccio était incapable de comprendre et de reproduire ce qu'il n'avait pas vu. Ces anachronismes de costume, Carpaccio les commet en compagnie d'autres peintres, des peintres vénitiens notamment : Gentile Bellmi représente saint Marc au milieu de femmes turques et d'hommes vêtus à l'albanaise, et Paul Véronèse nous montrera plus tard la belle fille d'Agénor sous les vêtements d'une noble dame de Venise. La réalité seule inspirait ces grands peintres moins critiques, mais plus artistes que nous. Ils ne se souciaient pas des raisons de l'histoire et de la fidélité des costumes, ils tournaient leurs efforts vers la vie, l'expression, le mouvement, la disposition des groupes, la recherche du coloris. Dans l'invraisemblance des modes, et malgré cette invraisemblance, resplendit la vérité éternelle de la nature.

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