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CARPACCIO. TYPE D ARBRES

(fragment de « L'Arrivée du pape Cyriaque, à Cologne (Voir Page 99.)

CARPACCIO. PERSONNAGE SALUANT (FRAG- CARPACCIO. PORTRAIT D UN GENTILHOMME DE LA

ment de L'Arrivée du pape Cyriaque (1490). cour du roi (Légende de Sainte Ursule).

( Voir Page ci.)

Vittore Carpaccic

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A l'Académie de Venise est conservé le portrait de saint Laurent Justinien, copié sur une miniature, mais beaucoup d'autres portraits qui se trouvent, sous le nom de Gentile, dans d'autres musées, ne sont pas de lui, et, par suite, ce n'est pas à lui que doivent revenir les éloges de certains critiques, qui admirent son habileté, la pureté et la profondeur du dessin dans la peinture du visage humain. C'est ainsi qu'il ne faut pas lui attribuer le très beau portrait de frère Théodore d'Urbin de la Galerie Nationale de Londres. La toile porte la signature authentique de Jean Bellini et la date de 15.15, et des documents nous attestent en outre que le frère ne fut nommé qu'après la mort de Gentile ; il nous semble que c'est une raison de douter qu'il pût être peint auparavant. Et pourtant il y a encore des gens qui pensent que le portrait de frère Théodore est de Gentile Bellini.

On ne saurait non plus lui attribuer les deux portraits de doges du Musée de Venise, dans lesquels des juges autorisés veulent voir la manière de Barthélémy Vivarini.

On pourrait croire que Carpaccio s'est formé par l'étude des tableaux de Gentile dont la composition était connue dans l'Ecole de Saint-Jean l'Ëvangéliste. Mais les trois peintures furent exécutées entre 1496 et 1500, et en 1490 Carpaccio faisait preuve déjà d'une manière toute personnelle à l'École de Sainte-Ursule. Quant au tableau de l'Ecole de Saint-Marc, il est inutile de s'y arrêter, car il est des dernières années de Gentile, et fut terminé par son frère Jean. Moins connu, non signé, oublié par les historiens et de provenance douteuse est le tableau très loué de Gentile Bellini, représentant l'Adoration des Rois Mages, qui se trouve à la Galerie Layard à Venise.

Mais ce tableau, n'en contesterait-on pas l'authenticité, est tout entier repeint, et l'on ne peut s'en servir comme terme de comparaison avec les œuvres d'un autre artiste.

Carpaccio a-t-il, comme on l'a affirmé, appris de Bellini la perspective? C'est peu probable, car, dans les tableaux de ce der-

nier la perspective n'est pas toujours exacte, et l'on ne saurait considérer comme des modèles la Procession sur la Place de Saint- Marc où l'on trouve quatre points de vue différents, et le Miracle de la 'Croix, où il y en a deux. En outre, les édifices sont mal disposés si bien que de l'extrémité de la place Saint-Marc on voit la porte de la Carta, qui était cachée par le Campanile, et, dans la scène du Miracle de la Croix, la rue de Saint-Laurent, qui, dans ses grandes lignes, est aujourd'hui la même qu'à cette époque les palais et les édifices sont reproduits avec un effet de perspective qui n'est pas des plus exacts. Si donc pour la perspective qui est une science et non un don de la nature, Carpaccio a eu un modèle, ce fut sans doute Lazare Bastiani, qui y était passe maître, et qui était sur ce point supérieur même à Jacques Bellmi. Evidemment, à cet égard aussi, Carpaccio finit par dépasser son maître, notamment dans la perspective aérienne et dans les intérieurs. Le premier des artistes vénitiens, il y obtint de surprenants effets de lumière, inconnus de Jean Bellini, dont la perspective ne laisse pas d'avoir quelque raideur et quelque

dureté.

On croit aussi que dans la forme, dans le dessin et les attitudes des personnages Carpaccio a beaucoup emprunté à Gentile Bellmi. Mais c'est qu'on ne considère pas que cet artiste, s'il a beaucoup de sentiment et beaucoup de force dans le coloris, n'apparaît pas par contre très heureux dans la peinture des visages et des personnages humains. Il dessine finement le contour du visage, ce qui donne peu d'expression à la physionomie, tandis que Carpaccio, avec quelques touches de couleur, donne àla figure humaine toute l'énergie de la vie. Et par cette analyse de l'expression humaine, grâce à cette pénétration psychologique qui lui permettait de voir au fond de l'âme, il annonce véritablement, et il inaugure l'art nouveau. C'est ce qui donne à ses têtes un éclat et une éloquence si séduisants. Qu'on regarde au contraire les têtes peintes par Gentile : elles n'ont ni grâce ni beauté avec leurs petits

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yeux, leurs sourcils raides et droits, comme on peut s'en convaincre à voir le groupe des patriciens du Miracle de la Croix.

On ne saurait reprocher aux personnages de Carpaccio les défauts qu'on trouve chez ceux de Bellini ; ils ont au contraire une suprême élégance de dessin et de coloris : il n'est que de voir, par exemple, le jeune gentilhomme qui, dans le tableau le Départ de sainte Ursule, salue courtoisement la sainte, et la noble figure du jeune homme qu'on peut admirer dans le tableau de l'École de Saint- Jean l'Ëvangéliste, et qui fut copiée, comme un modèle d'élégance, par Vecellio dans son livre des Habiti. On peut dire que Carpaccio reproduisit les hommes et les costumes de son époque, comme une photographie rendue vivante par le génie artistique : si bien que, en dépit des bas ajustés et des pourpoints multicolores, on jurerait avoir connu ses personnages, s'être entretenu familièrement avec eux. C'est une raison de plus de regretter que de cet incomparable artiste, épris de la réalité, on n'ait conservé aucun portrait, le seul qui porte son nom, celui de la Galerie Carrare de Bergame, n'étant pas de lui, mais de Mansueti. Nous avons gardé plus d'un souvenir de sa maîtrise dans la représentation des lignes et des expressions du visage humain. Une poétesse toscane peu connue du xve siècle, Girolama Corsi Ramos, fut si enthousiasmée de l'art exquis avec lequel Carpaccio reproduisit ses traits, qu'elle écrivit ce sonnet :

Celui qui voulut montrer son talent en reproduisant ici ma propre personne, mit dans son œuvre tout son soin et son art pour rendre ma langue prête à parler.

Mais le ciel n'a pas voulu le permettre, prétendant qu'un mortel usurpe et vole toute la puissance de la nature s'il fait qu'un bois paraisse un corps vivant.

Si vous m'avez vue, vous n'hésiterez

pas à dire qui je suis, bien qu'en ce cas pour que le faux

paraisse vrai on doive se taire.

C'est Victor qui m'a faite, comme vous voyez,

et il est digne de renommée et de la plus haute récompense,

celui qui d'un tel art est le maître véridique (1).

Nous préférerions à ces vers le tableau qu'ils célèbrent, mais puisque tous les portraits de Carpaccio sont malheureusement perdus, il nous faut chercher dans les documents de l'époque un reflet du splendide coloris de Carpaccio en même temps qu'un écho de l'admiration qui entourait le peintre. A cette admiration cependant vinrent se mêler quelquefois la malignité et l'envie. C'est ainsi qu'après les louanges, Carpaccio eut à subir les reproches d'un poète violent et méchant entre tous, André Michieli, dit Squarzola ou Strazzdla, qui passa sa vie parmi les lupanars, les tripots et les tavernes. Les mœurs honteuses de ce rimeur vulgaire se révèlent dans son Canzionere (2), dont le professeur Victor Rossi a donné un commentaire d'une critique fine et savante. Cependant, en dépit de sa colère et de son orgueil, de la méchanceté de ses commérages et de sa basse cupidité, Strazzola obtint la protection d'un patricien, Alvisi Contarini, qui peut-être trouvait dans les lazzis et les railleries de cette espèce de bouffon une distraction à ses soucis politiques. Le fait est que Contarini voulut avoir le portrait de l'impudent satirique et qu'il en fit la commande à Carpaccio. Strazzola, qui n'avait pas épargné les injures à Gentil Bellini, sans doute à la suite de quelque caricature du peintre, donna à Carpaccio un avertissement par le sonnet suivant :

Puisque tu as à faire mon portrait, Vittore Scarpazzo,

pour les regards de Contarino,

fais en sorte de ne pas imiter Gentile Bellino

car ce serait folie de ta part.

Et si Dieu me prête vie j'emploierai mon génie vagabond

(1) Rossi Victor, Di una Rimatrice et di un Rimatore del Sec. XV, Girolama Ramos et Jacopo Corsi (dans le Giorn. Stor. délia Lett. It, vol. XV, p. 183. Turin, 1890).

(2) Id., Il canzionere inedito di Andréa Michieli detto Squarzola o Strazzola (dans le Giorn. Stor. delta Lett. it., vol. XXVI, p. 1 sqq. Turin, 1895).

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à te rendre divin et immortel

et ma promesse ne sera pas lettre morte.

Or donc, apporte tout ton soin et ton zèle

à me peindre assis en chaire

tel que celui qui fait un cours à Padoue

Et que mes tempes soient ceintes

du vert feuillage du laurier et non

du chêne dur ou des riantes guirlandes de Bacchus,

Mais fais en sorte d'être prudent en acte autant qu'en paroles, comme il sied à un peintre sage.

Par plaisanterie, et ceci nous montre un aspect nouveau de son caractère, Carpaccio, au lieu de suivre les conseils du sonnet, voulut, d'accord probablement avec Contarini, se moquer du méchant poète, et il le représenta assis en chaire, les tempes couronnées non de laurier, mais d'une guirlande de pampres, qui convenait mieux à son modèle. On peut se figurer la colère de Strazzôla : l'amitié et l'estime qu'il avait déjà largement accordées se changèrent en une haine féroce. Il se plaignit à Contarini de ce vilain tour, et il se vengea de l'artiste par un sonnet et un strambotto, où il insulte honteusement Carpaccio, vitupérant avec âpreté une peinture qui.semble-t-il, était un autre portrait aujourd'hui perdu. Voici le sonnet :

J'ai vu avant-hier deux mains peintes sur une feuille de papier

et à franchement parler

elles m'ont fait l'effet de gants de loutre

qui ont perdu leur poil à l'usage.

Et j'en fus d'autant plus indigné

que les circonstances étaient singulières,

car c'était l'œuvre d'un des peintres les plus distingués

qu'on ait jamais vus au monde.

Et je ne pus me tenir de dire :

« Y eut-il jamais au monde un barbouilleur

qui ne peignît mieux que celui-ci? »

Et enfin il est si ignorant

qu'il finit par peindre deux citrouilles

croyant peindre un architecte, le fou.

Aussi votre Scarpazzo,

ô magnifique Contarino, mon soleil,

me paraît un vrai disciple de Gentile Bellino.

Notez l'aveu de Strazzdla qui est cependant obligé d'admettre, à sa grande colère, que la renommée proclamait le peintre

des plus distingués qu'on ait jamais vus.

Et voici le strambotto qui est inédit et que le professeur Rossi a eu l'amabilité de nous communiquer :

J'ai vu deux visages peints de ta main

qui semblent faits par la main d'un manœuvre ;

et l'un et l'autre m'ont paru

le museau d'un porc de chez nous.

Si bien que je n'ai jamais vu rustre si sot

qui ne pût faire mille fois mieux.

Et tous ceux qui les ont vus ont estimé

qu'ils étaient peints par maître Rado.

Antoine Vinciguerra, plus connu sous le nom de Cronico, né en 1468 d'une famille originaire de Recanati, employé à de délicates fonctions par la République et lettré très estimé de ce temps, eut aussi à subir les traits envenimés de Strazzola. Strazzola doit avoir maltraité Cronico dans des sonnets ou des strambotti (1), et un rimeur anonyme prend sa défense dans deux sonnets où il s'élève contre celui qui voulut

... Blâmer ce Cronico excellent vénéré parmi les sages comme un Dieu.

Dans d'autres vers, l'anonyme nous donne une indication

(1) Colasanti, Due strambotti tneditt per Antonio Vinciguerra e un ignoto rittrato di Vettor Carpaccio Repertorium fur Kunstwissenschaft von Thode und Tschudi, XXVI Band. Berlin, Reimer, 1903, p. 198). — L'article de Colasanti avait été publié par la Fanfulla délia Domemca, Rome, 14 juillet 1901.

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beaucoup plus importante pour nous : c'est qu'il existait un portrait de Vinciguerra par Carpaccio, qui était, semble-t-il, si beau et si expressif que, après la mort de son illustre protégé (4 décembre 1502), le bon poète se consolait en voyant revivre son image dans la toile du peintre.

Mon Vittore, illustre et digne de ce nom

que t'a donné le talent ; la nature

a bien jugé ton sublime génie

imitateur de la figure humaine.

Et tu peux te vanter d'avoir trouvé

ce que tant d'illustres génies ne savent pas,

toi qui entre tous montres le bon Vinciguerra

que nous avons, grâce à toi, encore vivant sur la terre (i).

Ces souvenirs, qui montrent en quel honneur Carpaccio était déjà tenu de son temps, et surtout l'étude consciencieuse qu'il faisait de ses œuvres, nous induisent à croire qu'il ne doit rien aux peintres contemporains et qu'il s'est véritablement tracé à lui-même sa voie.

Carpaccio fit des peintures à l'huile, d'après une nouvelle méthode inventée par les Flamands et connue des Vénitiens par Antonello de Messine qui l'avait introduite à Venise. Les Bellini et les Vivarini perfectionnèrent cette méthode par le système des glacis. L'usage des glacis ne fut pas adopté par Carpaccio, dont la technique s'en tient plus volontiers aux vieilles méthodes ; employant l'huile à la façon de la détrempe, il ne fit faire sur ce point aucun progrès à l'art vénitien.

Mais il unit en une douce harmonie les couleurs qui se présentent parfois, dans la nature, disparates et criardes, par une savante alternance des tons et un usage modéré des retouches; de sorte qu'on admire chez lui, non seulement l'habileté du peintre, mais l'artiste qui rend exactement la vision des lieux, le carac-

(1) Colasanti, Due strambotti, etc.

tère du costume et met la couleur au service de l'expression des

sentiments.

On ne saurait dire davantage que Carpaccio ait innové dans le dessin, qui est parfois chez lui un peu raide et suranné, notamment dans les plis. Dédaigneux de la nouveauté, il voulut rester fidèle à son art un peu minutieux, obéissant à son idée avec une conscience timorée, ne doublant d'aucun artifice la sérénité de ses compositions, ne recourant jamais aux ressources du métier. Il y a des artistes imaginatifs qui, avant de prendre en main le pinceau ou le crayon, ont comme une vision idéale de leur tableau ; d'autres, au contraire, ont plutôt recours à la méditation qu'au trésor de leurs facultés naturelles ; ils pensent et repensent leur sujet et s'épuisent à surmonter les difficultés infinies qui les séparent du but. C'est à cette catégorie, selon nous, qu'appartient Carpaccio, lui qui, comme nous nous en doutions d'après ses dessins et comme nous le verrons mieux dans la suite, confiait au papier, d'une main presque tremblante, la première idée de son tableau, puis étudiait amoureusement, d'après les modèles, chacun de ses personnages, les dessinant sur le beau papier vénitien qui tire sur le vert, indiquant les ombres d'une touche de pinceau et relevant les lumières avec du plâtre. Après avoir composé de la sorte son tableau dans ses grandes lignes et dans ses détails, il le reportait sur la toile et, au moyen des couleurs, il donnait à toute la composition le caractère d'une œuvre, qui ne vise pas à l'effet par la violence et l'éclat des contrastes, mais à l'harmonie des tons et à la sérénité de l'expression. Il ne voulait rendre ni les aspirations du rêve, ni les exaltations excessives, ni les douleurs violentes, mais des joies calmes, des souffrances tranquilles, qui donnent au spectateur un plaisir intime, qu'aucun autre art n'a jamais su faire éprouver. Chez certains esprits supérieurs comme Raphaël, les images apparaissent trop éloignées de la réalité, et, par contre, chez les peintres vénitiens qui sont venus après Carpaccio, toute la poésie de l'âme vient aboutir à

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