GRANDEUR ET DÉCADENCE. || LES DIVERS PLANS DE L'ÉCOLE
ET LA PLACE DES TABLEAUX DE CARPACCIO. || LES LORÉDAN BIENFAITEURS DE L'ÉCOLE.
Avant de décrire les diverses phases de la carrière artistique de Carpaccio, il nous semble opportun de faire d'abordl'histoire de l'institution, qui fournit à l'artiste une occasion favorable de développer son talent. Commençons donc par l'Ecole de Sainte-Ursule, où était conservée cette magnifique série de tableaux, qui marque la première période de la vie artistique du grand peintre.
En 1234, le doge Jacques Tiepolo fit don aux Dominicains d'un terrain marécageux sur les confins de S ainte-M arie-F ormose et de Sainte-Marine, pour y construire un couvent et une église. L'église, de style gothique, commencée vers 1240 et consacrée à saint Jean et saint Paul, s'éleva contre le couvent, et, au début du siècle suivant, on construisit, sur le même terrain, l'Ecole de Sainte-Ursule. Peut-être, des fidèles, qui avaient déjà accoutumé de se réunir dans la sacristie de la nouvelle église, décidèrent-ils de se mettre sous la protection de la sainte et de ses compagnes de martyre? Quoi qu'il en soit, un document authentique nous donne la date exacte de la fondation, le 15 juillet 1300: Au temps de l'illustre Messer Pierre Gradenigo, célèbre doge de Venise, fut fondée et inaugurée cette congrégation bénie à la louange et à V honneur du Seigneur et de la Vierge, et sous la protection de
saint Dominique, de saint Pierre martyr et de sainte Ursule (i). A ces trois saints était consacrée la chapelle, construite six ans après l'Ëcole dans le cimetière de Saint- Jean et Saint-Paul, sur le flanc de l'église, près de la fenêtre qu'orna dans la suite un vitrail peint par Mocetto. Sur la porte, on lisait une inscription dont les anciens documents nous ont conservé le début :
+ S SCOLE BEATE URSULE ET || XI. M. VlRGINU. FACTA ANNO
DnÎ II SiiivimêseMarcitpvGa||staldionisMarin.oTiralago
Il ET SOCIO El SACHETI DE || MANGANO MARCI BATIORO II ZANE DE LA DONA. MARCI BOGATINO.
Tel est le plus ancien document que nous ayons sur l'Ecole. Un autre, très important, qui date de l'année où fut achevé l'édifice, est le testament de Jean Pollini, qui, en avril 1318, laisse trois immeubles aux Ecoles de Sainte-Ursule et de Sainte- Marie de la Miséricorde des Marchands. Le premier était un palais sur la place de Saint-Barthélémy, qui porte encore aujourd'hui les armes de 1' Ecole de Sainte-Ursule.
Le second consistait en quelques maisons dans la Rue Giuffa, à Sainte-Marie-Formose ; et là aussi on voit encore les armes des deux Ecoles. L'enseigne franciscaine indique l' Ecole de Sainte-Marie de la Miséricorde des Marchands, qui avait saint François pour
patron (2).
Enfin le troisième legs de Jean Pollini était un petit hôpital voisin de l'Arsenal, qui s'est conservé jusqu'aux dernières années de la République et même jusqu'aux premières années du gouvernement autrichien. Mais, malgré sa longue existence, nous ne savons pas exactement où il s'élevait (3).
Certains documents de l'Ecole de Sainte-Ursule, et notamment une copie de la Mariegola (statuts) de 1300, et un catalogue d'ou-
(1) Archives d'État. Scuola ai Sant'Orsola a San Gxovanni e Paolo. Actes divers, B. 599- . Cette École avait d'abord son siège près de l'église des Frari, et au xV siècle, s étant fondue
avec une autre confrérie de marchands, elle forma l'École de Saint-Christophe
(3) Un des derniers hospitalisés fut un étrange personnage, André Chiribm qux, après avo* ^
service de la République et avoir commandé le Bucentaure. reniant son passé glorieux, se mit du part.
des démagogues et finit ses jours dans la misère.
L'ÉCOLE DE SAINTE-URSULE
vrages de la première moitié du xvie siècle (i), nous font pénétrer dans la vie intime de cette société ; cette vie est d'ailleurs semblable à celle de la plupart des confréries, qui représentent un des aspects les plus caractéristiques de la vie et de l'art de Venise.
L'objet de l'Ecole de dévotion de Sainte-Ursule, qui comprenait parmi ses membres des nobles et des bourgeois, des hommes et des femmes, est défini en toute simplicité par le texte de l'ancienne Mariegola. Puisque la Sainte Écriture enseigne que « c'est bonne et joyeuse chose que d'habiter en commun et d'être humbles dans l'amour de Dieu », l'Ecole se fonde et établit ses statuts et ses règlements pour fixer sa volonté de demeurer dans l'amour de Dieu et de la Sainte Paix à la gloire et à la louange de Dieu tout-puissant et de la bienheureuse mère toujours vierge, Madone sainte Marie et du bienheureux Messer saint Pierre martyr et spécialement de Madone sainte Ursule vierge et toutes ses compagnes bienheureuses vierges et martyres glorieuses et de tous les autres saints.
Nous avons dit que dans toutes les Ecoles le comité de présidence, appelé le banco (bureau), se composait d'un gastaldo, d'un vicaire et d'un secrétaire, qu'on réunissait quelquefois sous le nom collectif de bancali. Le bureau proprement dit, derrière lequel prenaient place les trois chefs de l'Ecole, était un meuble caractéristique, très large et très haut, placé près la porte de la chapelle ou de la salle des réunions, pourvu de casiers pour les registres ou les papiers de l'Ecole (2). Derrière le siège se dressait un dossier de bois élégamment sculpté, et devant le bureau étaient quatre lanternes sur des socles de pierre. Les jours de fête, on exposait sur le bureau la Mariegola de l'Ecole, reliée de velours rouge avec des bossettes d'argent doré, et ornée de miniatures. La vieille
( 1) Archives d'État. S. Giovanni e Paolo, Scuola di SanCOrsola, B. O. I, n° 30, fasc.i. Cette première Mariegola n'existe plus. On en connaît quelques pages par une copie qui est dans les papiers du couvent de Saint-Jean et Saint-Paul.
(2) On peut voir encore un de ces antiques bureaux à Venise dans l'église des Frari. Il a appartenu un moment à l'École de Saint-Antoine.
Mariegola de Sainte-Ursule fut remplacée, le 16 novembre 1488, . par une autre de plus belle forme, et qui contenait de nouveaux dispositifs. Après la transcription des anciens chapitres, la partie nouvelle commençait par une belle initiale peinte, représentant le portrait de la sainte martyre patronnesse.
Sur le bureau s'élevait la statue de sainte Ursule en bois peint, vêtue d'un manteau de soie cramoisie, une couronne d'argent doré sur la tête, la palme du martyre à la main, et au cou un collier de perles fausses.
Dans les fêtes, les processions, les funérailles, les membres de la confrérie marchaient devant, portant des cierges, ou de grandes torches qu'on appelait alors doppieri et que les Vénitiens appellent aujourd'hui aste ; ces sortes de candélabres caractéristiques que nous voyons dans les tableaux de Carpaccio et de Gentile Bellini conservent encore leur antique forme. Le manche est fait d'un bâton ordinaire qui se continue par une espèce de candélabre sculpté et doré, avec un chapiteau au bout; sur ce chapiteau s'ouvre comme un bouquet de fleurs et de fruits et au-dessus s'élève la chandelle. Trois rubans en pendent, sur lesquels est peint ou brodé le blason de la confrérie. Il y avait aussi de petites lanternes de cuivre doré qui emprisonnaient la lumière d'une petite lampe placée au bout d'une asta. L'étendard ou pennello pouvait être de deux sortes : ou il était peint sur soie, ou il était fait d'un bas-relief de bois représentant des images saintes, élevé au bout d'un bâton. Une branche spéciale de la confrérie des peintres se consacrait à la peinture de ces étendards, et nous avons vu que l'on comptait parmi ces spécialistes Marc Bastiani, frère de Lazare.
Les membres de l'Ecole portaient de longues tuniques, ou chapes, de toile, avec un capuchon qui pendait généralement sur les épaules, mais dont ils se couvraient la tête les jours de deuil. Les moindres ornements de leur costume se distinguaient par leur caractère artistique. Le gland de la ceinture, par exemple, avait parfois une forme vraiment esthétique, qui attestait l'habileté
mm
RECONSTITUTION DE L'INTÉRIEUR DE L'ANCIENNE ÉCOLE DE SAINTE-URSULE TEL QU'IL DEVAIT ÊTRE EN 15OO.
[Voir Page 81.)
Planche 31. Page 84.
BUSTE TÊTE DE SAINTE URSULE, EN ARGENT (DOME DE FERRARe)
(Voù Page ç2.)