‹ Vittore CarpaccioChapitre 28 sur 87 · ÉGLISE DE SAINT-JEAN ET SAINT-PAUL ET ECOLE DE SAINTE-URSULE · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE SAINT-JEAN ET SAINT-PAUL ET ECOLE DE SAINTE-URSULE

(extrait du plan de Jacques de Barbaris). (Voir Page gj.)

Planche 32. Page 85.

L'ÉCOLE DE SAINTE-URSULE

des ouvriers et l'élégance de la passementerie vénitienne. La couleur de la chape était différente suivant l'École ; elle pouvait être blanche, rouge, noire, etc. Elle était blanche pour l'Ecole de Sainte- Ursule.

Le déroulement majestueux d'une procession, dans les solennités religieuses et civiles, offrait un spectacle vraiment digne des grands peintres vénitiens. Il était curieux de voir, dans le scintillement de l'or et des couleurs, courir un personnage singulier qui enlevait les stalactites de cire formées le long des cierges et les mettait dans un sac qu'il portait pendu au cou. Dans le tableau de Carpaccio, qui représente la guérison d'un possédé et qui est à l'Académie de Venise, on voit ce personnage de la confrérie, le cerone (cirier), avec son petit sac pour la cire, orné des armes de son Ecole.

Les articles de la Mariegola concernaient surtout le culte avec ses mille petites règles singulières et délicieusement ingénues. Il était ordonné avant tout que, lorsqu'on allait lire un extrait de la Mariegola, il fallait saluer d'abord notre dame et mère Madone sainte Marie avec respect en disant : Ave Maria. Une petite lampe ou cesendelo devait brûler sans trêve devant la chapelle de Sainte- Ursule, à son honneur très saint. L'église possédait un grand nombre d'objets et d'ornements sacrés, parmi lesquels une chape de velours cramoisi, avec l'histoire de sainte Ursule brodée en or et en soie.

La Mariegola contient aussi la convention passée entre les membres de l'Ecole et les frères du couvent de Saint -Jean et Saint - Paul. Les premiers s'obligeaient à fournir au couvent, deux fois l'an, une certaine quantité de comestibles, à quoi fut substituée plus tard une taxe en argent. Les frères, en échange, avaient l'obligation de célébrer une messe chantée dans la chapelle de Sainte- Ursule le second dimanche de chaque mois, et une messe basse tous les lundis pour l'âme des confrères défunts ; une fois l'an, au moins, tous les confrères devaient se confesser. Ceux qui

y manquaient étaient sévèrement rappelés à leur devoir par le gastaldo, ou même expulsés de l' Ecole.

Du livre des dépenses pour l'année 1516, nous tirons d'autres indications sur la vie intime de la confrérie, et notamment sur les préparatifs qui étaient faits pour la fête de la Sainte (21 octobre) (1) . Mais parmi les diverses dépenses, certaines méritent une mention spéciale. A la date du 21 octobre 1516, le livre porte : Pour les luminaires, à maître Michel d'Arezo, sculpteur des saints, pour sainte Ursule, trois sortes des grands {n° 200) et quatre sortes des petits (n° 400), les grands à 40 sous le cent, les petits à 20 sous le cent. Ces marchés reviennent périodiquement avec le susdit maître Michel et avec Ser Dominique de Sandro, imprimeur de saints, pour les dépenses de l'imprimerie. Un article de la Mariegola commandait que le jour de Sainte-Ursule on payât, comme dans toutes les autres confréries, la taxe du Luminaire et du Pain. Cette taxe, acquittée à intervalles réguliers, constituait le revenu principal de l'Ecole, avec les offrandes volontaires, qu'on déposait dans des troncs. Aux confrères qui acquittaient la taxe du luminaire, le gastaldo offrait, cadeau symbolique, une cire peinte de miniatures, un pain et une image de sainte Ursule. Avant l'invention de l'imprimerie, ces images, qu'on donnait à baiser aux confrères, étaient peintes en miniature sur parchemin par des artistes spéciaux qu'on appelait miniasanti (miniaturistes de saints). Plus tard, on les remplaça par des gravures

(i) Le 20 octobre, on paye maître Etienne de Vecchi peintre pour avoir peint la nef de la chapelle et avoir préparé les guirlandes et autres choses de ses attributions. Le 28 octobre, on règle le compte des sonneurs de trompe et des fifres, qui sont allés en barque sonner à Rialto et à Saint-Marc la veille de la fête. Le 6 novembre, le même de Vecchi est réglé pour des travaux exécutés dans la nef où il a disposé des gonzoli (crochets) et des guirlandes pour la fête de la sainte. A cette même fête, Maître Vincent, chanteur de la chapelle de Saint-Jean et Saint-Paul, a chanté deux vêpres et une messe, et il est payé le 25 octobre. En décembre, Ser André Visentmo organiste est réglé pour son concours prêté pendant l'année. Le 20 août 1517, on alloue six ducats à Maître Alexandre peintre pour peindre la voûte audessus du maître -autel, pour en boucher les fentes, pour faire les lambris en imitation de mosaïque et les montants en imitation de marbre et de porphyre. Tous ces travaux étaient pour la nouvelle chapelle du maître-autel, élevée en 1504. Le 10 août 1522, on paye Ser Dominique Tegna doreur pour avoir doré une corniche placée devant le Christ dans la saUe de l'École ; le 14 décembre 1522, Messer jra Zaneno Fior pour l'achat d'un corporal pour l'autel ; le 28 janvier 1528, Ser Nadalin de Marcho peintre pour la peinture des cierges ; d'autres sommes sont payées au vitrier, à l'orfèvre qui restaure le tabernacle où l'on conserve une dent de sainte Ursule, etc.

L'ECOLE DE SAINTE-URSULE

sur bois, qui, dans les premières années du xvie Siècle, étaient exécutées par Michel d'Arezzo et reproduites par Dominique de Sandro (i).

La dévotion à sainte Ursule était comme un monopole de l'Ëcole : aucune autre confrérie n'avait le droit d'exiger des offrandes au nom de la sainte ni de mettre dans l'église un tronc à son image. On n'aurait pu violer ce privilège sans s'exposer à un procès (2).

Outre les troncs fixes, qui étaient placés sur le bureau du gastaldo, on usait aussi de troncs ou de cassettes mobiles, que les sacristains présentaient aux fidèles à l'église comme de nos jours. Les Ecoles de métiers faisaient aussi des quêtes de maison en maison, tandis que les Ecoles de dévotion se contentaient de demander une aumône pendant la messe. Les fidèles qui avaient fait l'offrande recevaient du sacristain une image du saint, la baisaient et la mettaient dans leur livre de prières. Les autres se contentaient de baiser la paix fixée dans le tronc des aumônes. Ces dévots usages n'ont pas tout à fait disparu : nous pouvons les retrouver, par exemple, dans la Basilique de Saint-

(1) Ce curieux usage n'a pas été jusqu'ici assez remarqué. Dans l'Église grecque, l'habitude de baiser les images des saints était très ancienne et très répandue. Or, le culte grec eut une grande influence sur le culte patriarcal de Venise. Quand le Doge entrait dans la basilique de Saint-Marc, on lui offrait à baiser une paix, et un cérémonial spécial indiquait quels autres personnages devaient être admis au baiser. On voit encore à Saint-Marc, sous la Madone dite Mater Consolationis (fig. 17), un tronc orné d'une antique miniature de style byzantin qui représente la Vierge avec l'Enfant et porte l'inscription grecque : 'H 'EAEO'l'SA (la Miséricordieuse). Les dévots vénitiens, suivant l'antique coutume, déposent l'aumône dans le tronc et, ne pouvant baiser l'image qui est trop élevée, baisent deux doigts de leur main et touchent l'image de ces doigts. Une autre forme de paix à baiser se trouve au-dessus du tronc de la vieille École de Saint-Antoine, dans l'église des Frari. L'image du saint, sous vitre, est suspendue à une chaînette, pour permettre aux fidèles de la baiser. Les c Saintes Ursules grandes » commandées et payées au graveur Michel d'Arezzo devaient sans doute servir de paix pour les troncs de l'École; les petites servaient de dons pour les taxes et les moindres offrandes.

(2) Outre les troncs destinés au culte du saint titulaire, il y en avait d'autres, dans les diverses églises, pour le culte du Saint -Sacrement. Ils portaient comme signe distinctif une Piété peinte et encadrée dans une petite niche. On en voit des exemples dans le Christ mort, sculpté au-dessus d'un tronc sur un pilier de l'église des Frari, et dans VEcce Homo, bronze d'Alexandre Leopardi qui est au-dessus du tronc du Saint-Sacrement dans l'église de Saint-Marc. Tous ces troncs] portent aussi des paix d'argent en relief, avec le symbole du Sacrement. Dans les incunables de la xylographie vénitienne, on trouve fréquemment des représentations de la mort du Christ et de la mise au tombeau. Ces représentations, encadrées et placées sous verre, servaient probablement à stimuler la dévotion et la générosité des fidèles dans les églises pauvres, comme la sculpture en pierre aux Frari et le bronze de Leopardi à Saint-Marc.

Marc, où le culte de la Vierge Nicopeia est en grand honneur (i). Dans la Mariegola de Sainte-Ursule, outre le souvenir de ces images distribuées avec le pain et la cire aux jours de fête de la sainte, nous trouvons que chaque premier dimanche du mois les confrères étaient obligés de retirer leur tolela. La tolela, petit morceau de bois ou plaquette de bronze de forme oblongue, était donnée contre le paiement d'une taxe et servait de jeton de reconnaissance dans les assemblées et pour les votes (2).

Un des objets principaux de l'École était la bienfaisance. Le chapitre IV de l'ancienne Mariegola porte que si un membre de l'École tombe malade, le gastaldo ou un autre des bancali va le voir; si le malade est pauvre, il doit être secouru sur les fonds de la confrérie et avec des aumônes recueillies à cette intention. La femme du gastaldo avait l'obligation de visiter ses sœurs malades; les confrères de veiller le malade à tour de rôle ; enfin le gastaldo et tous les autres bancali devaient se rendre auprès du prieur des frères de Saint- Jean et Saint-Paul et le prier d'envoyer de bons et suffisants frères pour visiter et réconforter le malade. Les confrères défunts avaient le privilège d'être ensevelis dans les tombes de l'École sous le portique externe. Les tableaux de Carpaccio qui sont encore dans l'École des Esclavons, le Saint Jérôme qui apprivoise le lion et les Funérailles de saint Jérôme, ne nous offrent pas seulement une exacte reproduction de ces por-

(1) Il suffit de se rappeler le grand nombre d'églises et d'Écoles qui existaient autrefois à Venise pour comprendre combien devaient être abondantes la production et la vente de ces images. On en a conservé quelques exemplaires, précieux incunables, collés sur la couverture de livres anciens. Nous connaissons aussi le testament d'un certain Antoine Zacuol de Bergame, graveur du xvi° siècle, qui laisse à ses fils les matrices de ses gravures pour qu'ils puissent continuer à les tirer. Cette profession, en effet, était héréditaire, et le père d'Antoine, Alexandre, était également graveur. Les matrices servaient à plusieurs générations, et les tirages se succédaient sans changement pendant un grand nombre d'années.

(2) Cette indication est confirmée par un fragment du règlement des peintres vénitiens, daté de 1350 (Bulletino di Arti, Industrie e Curiosità veneziane, année ITI, p. 31)- Le passage qui nous intéresse porte que, comme « les marques ou tolelle des confrères sont très faciles à contrefaire, il est décidé que dorenavant les confrères devront faire frapper des monnaies de cuivre qui leur serviront de jetons personnels et que chaque confrère aura à s en servir lors de l'élection des confrères ou du vote de quelque article du règlement ». Pour marquer clairement l'emploi de ces tolelle, nous rappellerons la décision prise en 1341 par l'École de Saint-Théodore : « Il fut ordonné à l'unanimité que dans notre École les tolele fussent adoptées, et que chaque confrère eût son nom écrit sur une tolella avec un signe distinctif ». On peut voir de ces tolelle ou plaquettes de bronze au Musée Civique. Plus tard on les remplaça par des médailles, qui servaient à distinguer les diverses confréries.

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tiques ; ils nous dépeignent aussi une scène qui doit avoir beaucoup de ressemblance avec la sépulture d'un confrère, dont la dépouille mortelle était suivie par les confrères portant des cierges et l'étendard de l'Ëcole. Une somme, prélevée sur les biens du mort, ou, s'il était pauvre, sur les fonds de la Société, était donnée aux frères de Saint-Jean et Saint-Paul afin que des messes fussent célébrées pour le repos de cette âme. Grâce au testament de Pollini, l'Ëcole de Sainte-Ursule était entrée en possession du petit hôpital pour les malades et les vieillards, et avec ses revenus elle se chargeait en outre de doter les filles des confrères pauvres.

Telles étaient — brièvement indiquées — les pratiques de charité de cette Ecole, administrée avec l'ordre et la discipline d'une famille modèle. Ainsi, quand un des confrères se trouvait publiquement en état de péché mortel, ses supérieurs devaient le rappeler au devoir par trois fois ; et si leurs avertissements restaient sans effet, il était expulsé. En cas de litige entre deux confrères, ils devaient se réconcilier dans les huit jours, sous peine d'être chassés. Les propos obscènes étaient interdits, et le fait de prononcer des paroles inconvenantes était puni d'une amende. Enfin, sous la menace d'une dénonciation auprès du Gouvernement, était défendue toute chose injurieuse ou dommageable ou méprisante pour Messer le Doge de Venise ou pour cette ville bénie qui a été élue par Dieu le père tout-puissant pour être le réconfortant et le soutien de toutes les tribulations (chap. XII).

Il y avait aussi des cérémonies spéciales pour l'élection des bancali (le bureau). La veille de l'élection du gastaldo et des nouveaux membres du bureau, l'École faisait chanter la messe du Saint-Esprit. Le gastaldo et les membres sortants étaient tenus d'y assister, le cierge en main, puis, précédés du porte-croix, ils devaient se retirer dans un lieu écarté, où ils attendaient l'élection de leurs successeurs.

Mais cette vie simple, toute de dévotion, fut agitée par des

troubles, on pourrait dire par des tempêtes. L'Ëcole ne put vivre en paix avec le couvent voisin. Les premières hostilités que nous connaissions datent de 1428. Les moines soutenaient que, encore que les contrats accordassent à l'Ecole l'usage de la chapelle de Sainte-Ursule, la propriété en appartenait au couvent ; que, par suite, la confrérie n'avait pas le droit d'y apporter des changements sans leur consentement, qu'elle devait seulement veiller à la conservation de la chapelle, sans s'occuper des tombes qui s'y

trouvaient.

Les messes mêmes furent prétexte à discussion ; les moines prétendaient qu'elles n'étaient pas rétribuées assez cher par l'École. Pour prouver leurs droits sur la chapelle, ils alléguaient une bulle de Sixte IV de 1474, qui permettait à la nation grecque de célébrer ses rites, à condition de donner au couvent une compensation annuelle « sous la forme d'une aumône » (1).

Par la nouvelle Mariegola de 1488, dans l'espérance de mettre fin à ces discordes, on prit la précaution d'admettre dix moines à faire partie de la confrérie. Les membres de l'Ecole devaient les recevoir à genoux, tandis qu'ils prêtaient serment devant l'autel ; et chacun de ces dix moines devait célébrer trois messes pour 1' âme des membres de l' Ecole ; en cas de refus, ils seraient remplacés par d'autres prêtres. L'Ecole, de son côté, s'obligeait à donner tous les ans, le jour de Sainte-Ursule, à chacun des dix frères un pain

et un cierge.

En cette année 1488, les membres de l'Ecole considéraient comme un grand devoir de faire des économies pour doter leur maison de divers embellissements, et en particulier pour faire peindre sur les murs l'histoire de Madone sainte Ursule (2); et ces murs, que la Mariegola mentionne avec une ingénue simplicité, sont précisément ceux que Carpaccio allait couvrir de ses peintures merveilleuses. Le premier tableau, en effet, est fait seulement deux

(1) Flaminio Corner. Ecclesiae Vendue, Décade XV. Veni9e. Pasquali, 1749-

(2) Archivée d'État. Mariegola ddla Scuola di SanCOrsola, p. II seg., Reg. 597-

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ans plus tard, en 1490; le dernier porte la date de 1496. Il est vrai que, certains tableaux n'étant pas datés, il se peut qu'ils aient été exécutés plus tard. Mais certainement en 1498 devaient être offerts à l'admiration des fidèles les nouveaux tableaux suivants :

i° Les Ambassadeurs du roi d'Angleterre viennent demander au Roi de Bretagne la main de sa fille Ursule pour le fils de leur roi ;

20 Les Ambassadeurs Anglais prennent congé du Roi de Bretagne ;

30 Le retour des Ambassadeurs en Angleterre ;

40 Les Fiancés font leurs adieux à leurs Parents;

50 Le songe de Sainte Ursule ;

6° La rencontre à Rome des époux avec le pape Cyriaque ;

70 L'arrivée à Cologne ;

8° Le Martyre ;

90 L'Apothéose de la Sainte.

Carpaccio avait à peine achevé son œuvre qu'il s'éleva un grand procès entre le couvent et l' Ecole (1).

Ce procès durait encore trois ans après. En 1501, les moines présentèrent au nom du pape une longue liste de griefs contre l'Ëcole. Ils alléguaient n'avoir accordé aux confrères de Sainte- Ursule la clef de la chapelle que par pure complaisance, pour qu'ils pussent entrer plus librement, mais que ceux-ci, non seulement se l'étaient appropriée, comme s'ils étaient les propriétaires de la chapelle, mais encore avaient fait dans la chapelle même beaucoup de changements ; ils avaient supprimé deux autels contra jura et contra pacta ; ils s'étaient servi des tombes pour y ensevelir les confrères défunts ; ils avaient changé les clefs pour interdire le libre accès de la chapelle aux légitimes possesseurs, et, enfin, ils en étaient venus jusqu'à s'approprier les aumônes des fidèles. Le père Colonna, l'auteur de Y Hyfnoteromachia,

(1) Archives d'État. M. M. SS. Giovanm * Paolo. B. O. L, n° 115. A. T.

demandait donc au nonce, au nom du couvent, de décider qu'il

n'était licite en aucune façon d'interdire aux moines l'usage de la

chapelle (i).

Le nonce, naturellement, voulut entendre aussi l'autre partie. Le gastaldo de Sainte-Ursule nia tout ce que les moines avaient affirmé et démontra que l' Ecole n'avait rien fait qui ne fût autorisé par ses statuts, ses droits et ses coutumes. Les décisions que prit le nonce en conséquence ne furent pas du goût des moines. Ils en appelèrent au Saint-Siège, qui donna mission de trancher le débat à André Mocenigo, curé de l'église de Saint-Pantaléon à Venise (2). Mocenigo décida que les moines devaient être considérés comme les maîtres de la chapelle, mais que l' Ecole devait continuer à en détenir les clefs. Il croyait, par ces mutuelles concessions, avoir assuré la paix; mais en réalité ce ne fut qu'une

courte trêve.

En 1509, Ange Trevisan, avec cinquante galères, s'était emparé de Fiume. Avant de détruire la cité, il s'était fait remettre, pendant le sac, une tête d'argent qu'on conservait à Fiume et qui contenait les reliques de la tête de sainte Ursule. Trevisan la porta à Venise et en fit don aux frères de Saint-Jean et Saint-Paul.

Une étrange figure de soldat, ce donateur de reliques (3 ). Il avait reçu le surnom de Cancer au Nez, et quand il attaquait une ville, c'était toujours la ruine. Son don même fut la cause de combats, car le couvent et l'Ecole s'en disputèrent la possession; la question fut portée devant les magistrats de la République. Ceux-ci décrétèrent que la tête demeurerait en la possession du prieur du

(1) Parmi les frères italiens qui étaient alors dans ce couvent, citons le peintre Marc Pensaben et le fameux François Colonna, auteur de cette étrange Hypnoteromachia de Polyphile, qui contribua pour une si grande part à mettre en honneur l'eurythmie antique dans l'art. Colonna. sacrae theolograe magister était alors procurateur et syndic de Sainte-Ursule.

(2) Archives d'État. Scuola di Sant'Orsola in SS. Giovanni e Paolo, B. 599-

(3) 1510 3 janvier : 111- Dominum Caput glori- Virginis Sancte Ursule argento decoratum aurato a zo'no supra, cum quibusdam foliis circum circa admodum laboris camuphatu cum

capite de argento in qua corona sunt duo lapides vitrei : azuri coloris et omnia folia corone duobus exceptis fractae sunt, dédit conventui nostro Sanctorum Io" et Pauli Procuration Rev*. pnons magistris Sixti Veneti... » (Archives d'État. M. M. SS. Giovanni et Paolo, livre rouge, II« 124 A.). J ......

L'ËCOLE DE SAINTE-URSULE

couvent, à charge pour lui de l'exposer tous les ans, le jour de Sainte-Ursule, sur l'autel de l'Ëcole sous la surveillance de deux frères ; les aumônes recueillies à cette occasion seraient partagées entre le couvent et l'Ëcole (i).

Ajoutons que la précieuse relique ne resta pas longtemps à Venise, car, en 1521, sur l'intervention de l'empereur, la République la restitua à la ville de Fiume, dans la cathédrale de laquelle elle se trouve actuellement (2).

|*l Cependant, malgré ces procès et nombre d'autres obstacles, l'École devenait de jour en jour plus florissante. Des embellissements continuels et surtout les tableaux de Carpaccio y attiraient de nombreux visiteurs, si bien qu'on sentit bientôt le besoin d'agrandir l'oratoire. Pour ce, le 4 août 1504 (3), le bureau décida de faire construire une petite chapelle spéciale pour le maîtreautel sur lequel était exposé le grand tableau de Carpaccio représentant l'apothéose de la sainte. Ainsi, en supprimant les gradins et la barrière du chœur, le corps de l'église s'agrandissait d'un tiers. En 1546 on ferma par des tables le portique externe de l'oratoire. Les frères, naturellement, s'empressèrent de protester, mais cette fois les deux parties purent se mettre d'accord par un contrat, d'après lequel le couvent consentait qu'on fermât le portique, pourvu que le prieur eût une des deux clefs de la chapelle (4).

v. Par un document du 8 janvier 1552, nous savons que l'Ëcole décida de refaire les bancs qui étaient sous les toiles de Carpaccio, « parce que sous de si remarquables tableaux, ornés de si belles figures, se trouvaient, comme l'évidence du fait le démontrait, des bancs cassés et vermoulus (5) ».

Ce culte pour les œuvres d'un grand peintre est touchant ;

(1) Archives d'État, B. O. I, n° 188, fasc. 5.

(2) Ibid., B. O., n° 80, A. 3.

(3) Ibid.. M. M. S. diSant Orsola, Procès B.II, n° 5, 601.

(4) Ibid., B. 600.

(5) Ibid.

on voulait que jusqu'aux objets qui les entouraient fussent

dignes de leur beauté.

Par les inventaires de l'École qui nous sont restés, nous savons qu'elle s'était enrichie de nouveaux objets précieux et d'ornements somptueux. Dans le plus ancien inventaire, qui remonte à la première moitié du xve siècle, on peut noter, entre autres, une grande croix d'argent doré, une veste de drap d'or, une couronne d'argent doré ornée de perles et de pierres, une ceinture d'or, etc. (i). Un autre inventaire de janvier 1506 comprend un encensoir avec sa nef d'argent, des draps d'or ornés de broderies, des missels imprimés, un tabernacle de cristal renfermant une dent de sainte Ursule, une paix d'ivoire, etc. (2) ; et celui du 3 juin 1582 une Mariegola recouverte de velours avec des bossettes dorées, des draps de brocart doré, etc.

Tant de trésors devaient tenter la convoitise des voleurs. La nuit du 14 juin 1572, ils enfoncèrent la porte et enlevèrent multa bona diversi generis et diversa alia ornamenta, et fulcimenta sacra, parmi lesquels un grand calice aux armes des Lorédan (3). Mais ce qui était encore le plus pénible aux confrères était de ne plus voir sur leur autel, aux jours de fête, cette tête de sainte Ursule, qu'ils avaient dû restituer à la ville de Fiume. Par bonheur, peu de temps après, en 1592, le patriarche de Venise, Laurent Priuli, reçut de Cologne, où, selon la tradition, avaient été ensevelies les onze mille vierges, les têtes de deux d'entre elles qui furent confiées en dépôt à la confrérie de Sainte-Ursule. Ainsi la perte fut réparée.

En 1637, la Société, désirant reconstruire la chapelle et y adjoindre le local des réunions, dit V Hôtel (Albergo), demanda aux frères un morceau de terrain pour y construire un escalier ; elle offrait en échange d'affranchir le couvent de ses obligations, tout en

(1) Mariegola délia Scuola.

(2) Ibid.

(3) Archives d'État. M. M. S Ai Sant'Orsola. Procès B. r». n° 5. 601.

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continuant à lui payer la taxe fixée. Le terrain fut concédé, mais les travaux traînèrent en longueur, soit qu'on ait tardé à les commencer, soit qu'ils eussent été interrompus faute d'argent. Le fait est qu'un document de 1646 nous apprend que l'édifice menaçait ruine et qu'il fallait y remédier au plus tôt, pour éviter que les précieuses reliques ne fussent endommagées, ainsi que « les tableaux du fameux peintre », — allusion évidente à Carpaccio.

Cependant l' Ecole n'avait qu'une rente de vingt ducats par an, et elle devait de grosses sommes au couvent voisin. C'était l'époque où Venise, après avoir été si riche et si puissante, déclinait de jour en jour ; et, comme tant d'autres institutions, la confrérie de Sainte-Ursule avait beaucoup perdu de son ancienne prospérité. Aussi dut-elle, contrainte par la nécessité, recourir aux subsides du couvent. Les frères, généreusement, renoncèrent à une grande partie de leurs droits. Pendant que les maçons faisaient le nouveau toit, il fut décidé, pour que les tableaux de Carpaccio ne restassent pas exposés à la poussière et à la pluie, de les déposer dans une salle séparée, et puis, le travail fini, de les remettre en place.

Les travaux furent achevés en 1647, et sur la porte on plaça cette inscription commémorative :

S. N.D.B. (l),H0CTEMPLUM VENERABILIS || SCOLAE DIVAE URSU- LAE V. M. Il VETUSTATE CONSUMPTUM || COLLABENS PIOR. ELEEMOSINIS II ITERUMFABRICATUMFUIT || SUB II DIRECTIONE ET

industria II D II Nicolai Balanzani eo Tempore II Quo

EIUSDEM SCOLAE GOBERNATOR II FUIT ANNO MDCXLVII.

Ces travaux avaient fait l'École plus grande et plus haute. La lumière pénétrait par cinq grands vitrages construits dans le style de Palladio.

Mais le médiocre architecte du xvir3 siècle ne craignit pas de sacrifier le grand peintre du xve siècle. Pour ouvrir les vantaux

(1) Sit nomen Domini benedictum.

des nouvelles fenêtres, il dut couper environ six pouces de la partie supérieure de chaque tableau de Carpaccio ! C'est ce qu'oublie Martinioni, dans la troisième édition de la Venetia de Sansovino, quand il écrit que l'oratoire de Sainte-Ursule a été récemment refait avec des lunettes, qui leur donnent beaucoup plus de lumière et font paraître plus belles les peintures de Carpaccio.

Un siècle plus tard environ, l'Ëcole adresse aux Provéditeurs de la République une nouvelle demande de fonds pour la restauration de ses locaux ; mais peut-être la restauration n'était-elle cette fois qu'un prétexte.

En 1752, les tableaux furent rentoilés, vernis et restaurés par le professeur Joseph Cortese, aux frais d'un certain M. Ortali (1 ). En 1754, une nouvelle supplique de Y École aux Provéditeurs exposait que les deux portes, qui existaient déjà aux deux côtés de l'autel, mais qui avaient été murées, devenaient de plus en plus nécessaires, tant pour la conservation des « antiques et précieuses » peintures de Carpaccio, que pour l'entrée et la sortie de nombreux fidèles, qui dans les fêtes solennelles et pendant la semaine sainte se pressaient dans la chapelle pour baiser les reliques. Et la permission de les rouvrir fut accordée (2).

L'École mena dans la suite une vie misérable et pénible. Mais sans doute, de temps en temps, ceux qui avaient conservé l'amour de l'art et de la religion, souffrant de la tristesse du présent et au souvenir de la gloire passée, entraient dans la vieille chapelle de Sainte-Ursule pour chercher quelque consolation à regarder avec ravissement les tableaux de Carpaccio et à penser à ces temps heureux de l'art et de la patrie.

Puis vint la catastrophe. En 1810, un décret de Napoléon supprima la vénérable École.

De l'antique construction de 1506 il ne reste plus une pierre. Mais on peut reconstituer assez exactement l'édifice tel qu'il était

(1 ) G. -A. Moschini, Guida per ia Città di Venezia, 1815, vol. Il, p. 493. (2) Archives d'État. Scuola diSant'Orsola, B. 599, f. 3.

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