‹ Vittore CarpaccioChapitre 44 sur 87 · MI · texte numérisé non relu

MI

que, à partir de la scène du martyre, bannières et étendards sont au contraire coloriés en rouge.

Suivant son habitude d'unir la poésie de la légende aux souvenirs des coutumes vénitiennes et de la vie du temps, Carpaccio doit nous avoir donné ici encore des portraits de ses contemporains, de sorte que de ce tableau nous pouvons attendre de précieux renseignements sur la colonie vénitienne de Rome.

Dans le personnage du pape il est facile de reconnaître Alexandre VI ; il suffit, pour s'en convaincre, de le comparer avec le portrait d'Alexandre peint au Vatican par Pintoricchio, bien que les traits marqués et sensuels de ce visage, reproduits fidèlement par le peintre d'Ombrie, aient été atténués par Carpaccio et comme dissimulés sous une espèce de froideur ascétique. Mais son portrait offre encore plus de ressemblance avec l'image d'Alexandre frappée sur la médaille commémorative de 1495. N'oublions pas de rappeler, ce qui est de notre sujet, qu'Alexandre VI fut précisément le pape qui, en 1502, envoya un bref aux pères de Saint- Jean et Saint-Paul pour leur permettre d'intenter un procès contre l'École de Sainte-Ursule.

Voyons maintenant qui étaient les Vénitiens qui se trouvaient alors à la cour de Borgia et que Carpaccio a probablement représentés dans son tableau. Nous nous aiderons pour cette recherche des documents laissés par deux cardinaux vénitiens, Pierre Bembo et Ange-Marie Quirini, des Diarî de Sanudo et des Annali de Malipiero. Le plus vieux des cardinaux vénitiens de l'époque était Jean Michiel, sur lequel nous trouverons de précieuses indications dans l'œuvre de Quirini, Tiara et Purpurea Veneta. Ce Michiel, chargé d'honneurs de toute sorte et riche en biens de famille, devait plus tard être la victime de la jalousie et de l'envie de César Borgia, qui, l'ayant enfermé au château Saint-Ange, le fit empoisonner le 10 avril 1503. Un autre cardinal vénitien, Erneolao Barbaro, avait été envoyé à Rome comme ambassadeur de Venise auprès du pape Innocent VIII, qui le nomma patriarche

LA LÉGENDE DE SAINTE URSULE

d'Aquilée. Barbaro accepta cette nomination, bien que les lois de la République défendissent aux ambassadeurs de recevoir des titres ou des dons des gouvernements étrangers. La République s'indigna de cette flagrante violation des lois, et le Conseil des Dix écrivit à Barbaro qu'il eût à renoncer sur l'heure au patriarcat, ou que son père serait exclu de toute magistrature et tous ses biens confisqués.

A ce coup imprévu, le père du cardinal mourut de douleur; et peu après le cardinal le suivit dans la tombe. Il s'éteignit à Rome en 1504 après avoir publié ses Commentarî di Plinio. Il serait donc inutile de chercher Michiel et Barbaro parmi les cardinaux qui entourent le pape dans le tableau de Carpaccio. Par contre, le cardinal que nous voyons en face du pontife peut être Dominique Grimani. Son type, très caractéristique, correspond aux médailles qui en ont conservé l'effigie. Il avait été créé cardinal très tôt, dans le même conclave que César Borgia, et non sans être soupçonné de corruption, si nous en voulons croire Malipiero qui, dans ses Annali, nous apprend ingénument que le chapeau de cardinal lui coûta 2 500 ducats. Le 5 septembre 1497, la République le nomma patriarche d'Aquilée ; le 12 septembre, cette nomination fut confirmée par le pape qui s'en montra très heureux ; et le duc Valentino, au dire de Sanudo, n'en fut pas moins heureux, qui se jeta publiquement aux pieds d'Alexandre VI pour le remercier de l'honneur qu'il avait fait au cardinal vénitien. En somme, Grimani fut fêté avec enthousiasme ; et quand il sortit du Vatican, accompagné de l'ambassadeur Michiel, il était suivi de toute la cour papale, des cardinaux et des prélats.

Parmi la suite du pape, dans notre tableau, on remarque une figure de laïc, au visage rusé, magnifiquement vêtu d'une tunique de drap d'or et d'un ample manteau, qu'on revêtait seulement aux occasions solennelles. Il est permis de supposer que c'est l'ambassadeur de Venise près le Saint-Siège.

Quand, en 1492, Alexandre VI fut élevé au trône pontifical,

la République de Venise envoya à Rome, pour les félicitations d'usage, Paul Barbo, Christophe Duodo, Marino Leoni et Sébastien Badoer : ce dernier était chargé de prononcer le discours devant le pape. Mais quand Dominique Grimani fut créé patriarche d'Aquilée, l'ambassadeur ordinaire de la République à Rome était Nicolas Michiel ; et puisque dans son tableau Carpaccio nous montre sur le même rang le cardinal Grimani et l'ambassadeur de Venise, nous pouvons croire que dans l'ambassadeur il ait voulu représenter Nicolas Michiel.

La vérité, c'est que Grimani et Michiel se trouvèrent aux côtés l'un de l'autre non seulement dans le tableau de Carpaccio, mais encore dans la vie réelle. Ayant attaqué les Turcs sans ordre et ayant été battu, le père du cardinal Grimani, Antoine Grimani, fut privé de son titre de Gouverneur et exilé. Et celui qui s'employa le plus à faire condamner le vieux Grimani fut précisément, à son retour de Rome, Nicolas Michiel, qui, en récompense, fut nommé Procurateur de Saint-Marc. Le cardinal Grimani quitta Rome en grande hâte et courut à Venise pour implorer la grâce de son père, mais en vain. Ce ne fut que plus tard qu'Antoine Grimani put obtenir sa grâce et sa réhabilitation.

Dans le tableau de Carpaccio, l'ambassadeur Michiel se tourne d'un air fourbe, et en montrant d'un geste le cortège papal, vers une modeste figure de prélat, vêtu de l'habit violet de monsignor, qui se tient au premier plan du tableau dans un coin. Sans doute, c'est encore un Vénitien. Mais qui est-ce exactement?

Parmi les prélats vénitiens qui étaient à Rome à cette époque, le plus important par sa situation et par son talent était, au dire des contemporains, François Arzentin. Né à Venise d'un père allemand et d'une mère vénitienne, il avait montré dès sa jeunesse une intelligence si vive et si pénétrante que le sénateur Jean Mocenigo, avant de devenir doge en 1475, l'avait pris comme secrétaire. Plus tard, Arzentin, qui était entré dans la carrière ecclésiastique, obtint l'évêché de Concordia et se rendit à Rome

Planche 51. Pag.- 144.

ANGE LOREDAN.

fragment du huitième tableau de la « Légende de Sainte Ursule

[Voir Paçes 150-151.)

JEAN BELLINI. ■ — PORTRAIT DE THÉODORE D'URBIN, FRÈRE DE SAINT-JEAN ET SAINT-PAUL, VENISE.

(Voir Page 151-)

Manche 52. Page

LA LEGENDE DE SAINTE URSULE où il fut bientôt accueilli par les amis du cardinal Jean de Médicis, qui, avec le cardinal Julien de la Rovère, était à la tête d'un parti impitoyablement hostile au pape Alexandre VI.

L'Italia Sacra d'Ughelli nous décrit les armes d'Arzentin : une simple bande sur champ vide. Dans le manuscrit des Cimiers, du Musée civique de Venise (i), le champ est d'azur et la bande rouge, disposition contraire aux règles héraldiques, qui n'admettent pas couleur sur couleur ; de sorte que la bande devait être d'or ou d'argent. D'après le même manuscrit, la bande traverse un arbre (un chêne), ajouté au blason d'Arzentin par le cardinal Julien de la Rovère, en témoignage de sa bienveillance envers un fidèle partisan.

Le chêne et la bande se retrouvent en effet sur la belle tombe d'Arzentin à la cathédrale de Concordia.

Mais comment expliquer que le blason d'Arzentin se trouve répété sur les douze bannières pontificales dans le tableau de Carpaccio?

Encore que l'hypothèse puisse paraître risquée, on peut répondre, ce semble, que Carpaccio a voulu ainsi exprimer un heureux augure pour Arzentin, car tout Vénitien aurait été heureux de voir élever son concitoyen au pontificat, à la place du pape Borgia, peu aimé et encore moins estimé. Le hasard trompa les espérances des Vénitiens, car Arzentin mourut peu après, à peine nommé cardinal.

Suivons maintenant, en compagnie de notre peintre, le récit de l'admirable légende. La sainte est repartie de Rome avec son fiancé, baptisé par le pape en même temps que tous les hommes

Page 1