‹ Vittore CarpaccioChapitre 46 sur 87 · PORTRAIT DU CHEF DE L ECOLE DE SAINTE-URSULE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU CHEF DE L ECOLE DE SAINTE-URSULE

fragment du tableau d'autel de la « Légende de Sainte Ursule

dessin pour le tableau d'autel de la « Légende de Sainte Ursule » (collection gathorne-hardy, Londres).

(Voir Page 152.)

Planche 54. l'agi

LA LEGENLXE DE SAINTE URSULE

peintres du temps, il ait mis son portrait dans un de ses tableaux. Comment dès lors n'être pas tenté d'imaginer que le peintre s'est représenté lui-même sous les traits de ce jeune prince, amoureux d'Ursule? Le groupe où se trouve ce personnage est le plus expressif et le plus significatif de tout le cycle ; c'est comme l'épilogue de la tragédie : ne serait-il pas naturel que le peintre l'eût choisi pour y placer son portrait?

En arrière de ce groupe, dans la scène du martyre, s'avancent d'autres hommes d'armes en tête desquels chevauche le vieux roi des Huns. Au-dessus de lui se déploie un étendard rouge et blanc avec six couronnes, qui, suivant les anciens écrivains, était l'étendard des Goths, et non, comme on l'a cru à tort, l'étendard de Cologne, qui lui ressemble en partie. Ayant à peindre l'étendard des Huns, et n'en trouvant pas la description, Carpaccio aura choisi, faute de mieux, l'étendard d'une autre tribu de barbares.

La partie la plus petite du diptyque, séparée de la précédente par une colonne, nous fait assister aux funérailles de sainte Ursule. La martyre repose sur un cercueil doré, porté par quatre évêques. Au-dessus, soutenu par quatre jeunes hommes, s'élève un magnifique baldaquin, enrichi d'ornements d'une rare finesse, et d'autant plus intéressant pour nous qu'il nous offre un échantillon d'un art d'autrefois qui a laissé peu de traces : nous voulons parler de la peinture en couleurs transparentes sur soie dorée (i).

Les personnages en costume vénitien, qui suivent le cortège funèbre, sont eux aussi des portraits et représentent d'autres membres de la famille Lorédan. Et c'est le blason de la famille Lorédan, que nous voyons peint sur la svelte colonne qui sépare le tableau en deux. Le champ d'azur de l'écu des Lorédan est devenu aujourd'hui dans le tableau une tache verdâtre ; mais c'est là sans doute un effet de temps, car les anciens peintres appor-

(i) Les documents des archives vénitiennes témoignent de cet art et mentionnent spécialement certains artistes florentins qui y excellaient; ils peignaient des rideaux, des couvertures, les toiles qu'on pendait aux trompettes, les étendards, etc.

taient le plus grand soin à la reproduction des couleurs héraldiques des blasons.

Sur le piédestal de la colonne nous voyons deux écus entrelacés, l'un sur champ rouge, l'autre au-dessus avec les armes des Lorédan. Ce sont sans doute les écus réunis des deux époux. Or le manuscrit de Barbaro, Libro délie nozze patrizie, nous dit qu'il y avait en ce temps-là une seule patricienne mariée à un Lorédan, qui eût ses armes sur champ rouge et un signe héraldique assez petit pour être tout entier couvert par l'écu de dessus ; et cette patricienne était une Caotorta. Nous pouvons donc conclure que la dame agenouillée près du coin du tableau, qui tient un rosaire de ses mains jointes, est Eugénie Caotorta, richissime et dernière descendante d'une branche de cette famille, qui avait épousé Nicolas Lorédan.

Mais pourquoi le peintre l'a-t-il représentée en dehors du groupe qui, accompagnant les restes de la martyre, monte les degrés du temple? C'est qu'Eugénie Lorédan Caotorta était déjà morte en 1493, époque où fut peint le tableau. Et l'on sait que les peintres avaient coutume de représenter les personnages morts à part des vivants. Nous savons aussi que beaucoup de patriciens avaient coutume de demander dans leur testament à être revêtus après la mort de l'humble habit d'un ordre religieux. Voilà pourquoi la descendante des Caotorta, épouse d'un Lorédan, qui pendant sa vie dut être entourée de luxe et de richesses, a été représentée par Carpaccio en habit de béguine.

Le patricien qui est auprès de la colonne, recouvert d'un manteau doublé de fourrure, tenant un cierge de la main droite et regardant du côté du spectateur, est indubitablement cet Ange Lorédan, resté célibataire, dont parle dans des termes particulièrement affectueux Eugénie Caotorta dans son testament, exprimant l'espoir qu'^7 sera comme un second père pour ses fils. Ange Lorédan fut l'intime ami des frères de Saint- Jean et Saint-Paul qui héritèrent d'une partie de ses biens. Aussi l'on s'explique que Car-

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PI. 10. VITTORE CARPACCIO. — IX. LA GLORIFICATION DE SAINTE URSULE. TABLEAU D'AUTEL.

[Galerie de l'Académie, Venise.)

LA LÉGENDE DE. SAINTE URSULE

paccio l'ait représenté auprès d'un groupe de moines dominicains, qui doivent être autant de portraits. Peut-être l'un d'eux est-il le fameux frère François Colonna, mais on ne saurait dire lequel. Nous connaissons le portrait d'un seul des frères de Saint-Jean

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