‹ Vittore CarpaccioChapitre 5 sur 87 · IX · texte numérisé non relu

IX

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qui avaient recours à lui, il évitait avec soin de se mettre en avant, dédaignant les flatteries de la renommée, bruits éphémères, et jamais il ne parlait de lui. Jamais non plus il ne se plaignait de son amère destinée; bien plus, dissimulant les souffrances qui le torturaient, il exhortait ses amis affligés à prendre courage. Que de fois, après une nuit d'horribles douleurs à peine apaisées par des injections répétées de morphine, quand on venait le voir au début de la matinée, il lui arrivait de répondre, à l'habituelle question sur sa santé, qu'il n'allait pas mal, et il ajoutait qu'il n'y avait pas de mal si grand qu'il ne pût être pire, se remémorant peut-être secrètement en son âme les paroles du Livre Saint : « Qui timent pruiam, irruet super eos nix » .

Dans son malheur, il ne cessait d'élever son esprit vers des images de beauté, et dans les choses de l'art qu'il aimait avec prédilection, il trouvait réconfort et joie, oubliant sa maladie à parler, du lit même d'où il ne devait plus se lever, de questions d'art avec la profondeur et la finesse d'esprit qui le distinguaient en tout cas. J' allais le voir souvent dans sa chambre d'hôtel étroite et sombre, je m'asseyais à côté de son lit, et la conversation, mise sur Carpaccio, se prolongeait des heures entières. Après avoir recueilli le trésor de ses observations, de retour chez moi je notais soigneusement les souvenirs de notre conversation. C'est ainsi que se faisait peu à peu notre livre sur le grand Peintre vénitien, et sous la conduite de mon savant collaborateur, à l'aide des documents qu'il avait recueillis pour la plupart, j'avais déjà fini d'écrire les chapitres sur Lazare Bastiani et son école, sur la vie et les études de Vittore Carpaccio, sur l'Ecole de Sainte-Ursule et les tableaux du peintre qui en font l'ornement.

Nous en étions là, et déjà, même, il avait soigneusement revu les épreuves de cette première partie du livre, quand un jour — un triste ]our ! — je reçus dans mon ermitage de campagne une dépêche d'un ami commun, Jules Cantalamessa, m' apportant la douloureuse nouvelle que mon très cher Gustave allait mourir, et qu'il fallait que je parte aussitôt si je voulais recueillir son dernier soupir. J'accourus et je trouvai l'infortuné assis sur son lit, car l'asthme l'empêchait de

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s'étendre : son souffle sortait avec difficulté de ses lèvres convulsées, des frissons continuels contractaient ses membres, ses cheveux étaient mouillés d'une sueur froide, ses yeux, que les transports de l'agonie faisaient vitreux et dilatés, avaient gardé cependant leur expression de bonté et ils tournèrent vers moi un regard affectueux. Aux maux cruels qui, de longues années durant, l'avaient déchiré, usant peu à peu sa vie, s'étaient joints à la fin une néphrite aiguë et un œdème pulmonaire qui l'entraînaient inexorablement vers la tombe. Pendant trois nuits, je veillai auprès du lit du moribond, avec le curé de Saint- Marc, monsignor Ferdinand Apollonio, qui réconfortait pieusement le mourant d'espérances d'immortalité. Dans les tourments de la longue agonie, tandis que fêtais à ses côtés, retenant mal mes larmes, le pauvre ami murmura à plusieurs reprises, d'une voix à peine distincte, un mot : Carpaccio ! Etait-ce un bref regret de l'âme qui donne un dernier regard aux choses chères qu'elle ne reverra jamais plus, ou le désir, exprimé comme une dernière volonté, que je continue l'œuvre commencée ? Je ne sais, mais quand, dans l'après-midi du 16 janvier IQ05, Gustave Ludwig eut fini de souffrir, je crus rendre un juste hommage d'affection à la dépouille mortelle de l'homme qui était étendu devant moi, en formant la promesse solennelle de continuer l'ouvrage entrepris. Peut-être à ce moment-là présumais- je trop de moi-même, en pensant que je pourrais mener à bonne fin une entreprise aussi délicate, une fois privé d'un guide aussi sûr que mon compagnon d'études. L'œuvre avait été interrompue au chapitre VII, celui qui traite des tableaux de Carpaccio à l'Ecole des Esclavons.

Pour ce cycle de peintures, il me restait du moins d'abondantes notes, comme, pour un autre cycle, celui de la vie delà Vierge à l'Ecole des Albanais, je pouvais prendre pour guide l'étude déjà publiée par Ludwig dans /'Archivio Storico dell'Arte. Mais, par contre, je n'avais pu recueillir que quelques notes sur les tableaux des Ecoles de Saint-Etienne et de Saint-Jean l'Evangêliste, et je n'en avais aucune sur les autres tableaux et dessins de Carpaccio, êpars dans nombre de musées. Cependant, il restait des photographies de presque

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tous ses tableaux et dessins, et ces photographies furent, avec une généreuse courtoisie, mises à ma disposition par l'Institut allemand de Florence à qui il les avait léguées avec une collection précieuse de manuscrits, de notes, de documents. Grâce à l'obligeance de ce noble Institut, ainsi qu'aux encouragements et aux conseils du Dr Georges Gronau, à qui je dois une reconnaissance toute particulière, de Guillaume Bode et de Gustave Frizzoni, j'ai pu achever le volume qui paraît aujourd'hui en une édition à laquelle M. Charles Hoepli a apporté des soins amoureux.

J'ai cru devoir relater par le menu l'origine et la composition de ce livre, afin que le lecteur sache que si la seconde partie ne lui paraît pas égaler la première, la faute n'en est pas à Gustave Ludwig, mais bien à celui qui, une fois privé de sa précieuse collaboration, crut devoir mener à terme le travail commencé, non par désir de vaines louanges, mais pour obéir au vœu de l'ami perdu, et pour rendre à sa mémoire le tribut d'honneur et d'affection qui lui est dû.

Moniga del Garda, août 1905.

POMPEO MOLMENTI.

Note des éditeurs. — Certaines des Photographies reproduites viennent des établissements du Comm. V. Alinari et Jacques Brogi de Florence, du chev. Naya de Venise, de Filippi de Venise et d'Anderson de Rome, auxquels les éditeurs adressent tous leurs remerciements.

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