‹ Vittore CarpaccioChapitre 6 sur 87 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Avoir les plus anciennes mosaïques de Saint-Marc, il semble qu'aucun art, en Italie, n'ait été, à ses origines, plus mystique et plus symbolique que l'art vénitien. Dans le grand sanctuaire de la République, les nefs sont couvertes d'or ; des têtes de saints maigres, de prophètes rigides, de vierges ascétiques, au regard fixe, perdu dans l'infini, se détachent sur un idéal fond d'or, qui figure la splendeur éblouissante de l'empyrée entrevu comme par l'ouverture de la voûte azurée du ciel. Les personnages ont l'air d'être isolés, sans rapports entre eux. Les visages expriment une austérité et une froideur extra-humaines : il semble que toute tendresse soit exclue de leur cœur, et qu'aucune prière ne les puisse toucher de celles qui montent vers eux de la terre. Un tel art, où le symbole s'unit aussi intimement au rêve, ne semble pas être, à dire vrai, l'art de ce peuple industrieux, pratique et actif, qui tirait toute sa vie du commerce et de l'argent. Mais la contradiction s'explique : l'art, au début de la vie vénitienne, n'est pas un art national, c'est un art importé de Byzance, et, par une rencontre paradoxale, c'est à Venise que cet art irréel de Byzance, avec son symbolisme et son idéalisme, brilla du plus vif éclat.

Plus tard, quand renaît dans toute l'Italie le culte de l'antiquité classique, à Venise aussi la peinture descend du ciel sur la terre, et passe de la fantaisie à la réalité. On retrouve le sens de la forme : une multitude de belles figures viennent habiter

dans les églises, qui apportent avec elles, an moins en germe, les sentiments, les joies et les douleurs d'ici-bas. Le fond des tableaux ne représente plus un espace idéal ; il se restreint à de plus modestes dimensions. Et les Vierges, qui commencent à accueillir les fidèles d'un air de suave bonté, resplendissent en des niches ornées de mosaïques, de sculptures et de lampes orientales. Une couronne de Saints les entourent, de formes encore imparfaites et gauches, mais au visage déjà expressif. Ce sont des âmes élevées vers le ciel en un même élan d'amoureuse contemplation divine : de leurs visages, de leurs gestes, des brillantes couleurs des amples vêtements émane comme une ineffable harmonie qui s'épanouit en un hymne solennel d'adoration. Et cette harmonie, qui donne à toute la peinture son unité, est, peut-être sans préméditation, symbolisée par les Anges, qui jouent de divers instruments sur les degrés du trône de la Vierge, et semblent annoncer la gloire prochaine de la Résurrection.

Puis, l'art passe de l'enfance à l'adolescence. Les Madones prennent plus de vie et de liberté dans leurs mouvements, les Saints ont une physionomie plus expressive et plus douce, ils quittent leurs niches obscures pour s'enivrer d'air et de lumière, pour contempler la mer et le ciel. Ils regardent la Vierge avec des yeux pleins d'affectueuse dévotion, et la Vierge leur présente le bel Enfant qui joue avec le petit saint Jean ; ou bien ils conversent entre eux ou encore ils se tournent avec bienveillance vers les fidèles agenouillés à leurs pieds. Et déjà, ces « Saintes conversations », d'une intimité presque familière, ont comme fond des maisons, des paysages bien vénitiens.

L'art fut véritablement l'image de la vie civile et politique de Venise. A Venise la transformation sociale s'accomplit plus rapidement qu'ailleurs : dès le début du Quattrocento, quand les autres États italiens entraient en décadence, Venise prenait la première place parmi les cités de la péninsule. « Tant était grande la réputation dont elle jouissait dans le monde entier », écrivait plus

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