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LE CONCERT MUSICAL (GALERIE HARNACH, VIENNE

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moines priant (détail uu tableau de carpaccio : « Les Funérailles de Saint Jérôme »).

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L'ORATOIRE DES ESCLAVONS

A droite du spectateur s'élève dans le fond une tour massive, qui s'ouvre dans le bas en arche, sorte de porte de ville fortifiée, dont on a encore des exemples en Vénétie. A gauche, entre deux piliers qui forment le seuil, on aperçoit l'intérieur de la boutique du banquier. Le mur est tendu en bas d'une étoffe ; plus loin sont des rayons avec des étiquettes indiquant les dossiers, et en haut un petit meuble, appelé dans les documents restello, garni de clous où l'on suspendait les papiers. Sur le comptoir qui se prolonge entre les deux chambranles jusque sur la rue, est étendu un riche tapis, sur lequel est posée une sorte de palette, qui servait à réunir en tas les monnaies avant de les mettre dans les petits sacs. Sur l'un des chambranles du seuil est peint le blason du donateur, répété dans l'autre tableau le Christ au Jardin. Quoique les couleurs soient très pâles, on peut voir l'écu parti de rouge et d'azur avec une lanterne d'or aux vitres blanches.

Tout le tableau est dessiné avec une science et un soin amoureux qu'on ne retrouve pas dans l'autre tableau, le Christ au Jardin des Oliviers, où la chaleur du coloris ne compense pas la pauvreté de la forme. Le personnage de l'apôtre, étendu la face contre terre au premier plan, est particulièrement mal venu; il est évidemment inspiré d'un tableau qui a trouvé beaucoup d'imitateurs, la prédelle d'autel du Ferrarais Hercule Roberti (1450-1496), qui était autrefois à l'église de Saint- Jean in Monte à Bologne et qui est aujourd'hui à la galerie de Dresde. Si Carpaccio n'a pas vu l'original de Roberti, il doit en avoir vu du moins une copie ou un dessin, car la composition du Christ au Jardin de Saint-Georges des Esclavons est toute semblable à celle de l'artiste de Ferrare, surtout pour l'apôtre étendu la face contre terre. Dans le hardi et très heureux raccourci de Roberti, l'effet est un peu atténué par la position de la tête, qui a la figure cachée et ne laisse voir que les cheveux ; aussi, dans la copie de ce tableau qui est aujourd'hui

à la galerie de Ravenne, l'auteur a voulu corriger le défaut du modèle, et l'apôtre qui dort étendu incline un peu la tête, en laissant voir le visage. La même attitude est encore reproduite dans un très beau dessin du Louvre, attribué à tort à Léonard de Vinci, où pour le reste l'apôtre dormant est représenté dans une position identique à celle du tableau original de Roberti. Ce dessin aux plis mous et arrondis n'est ni de Léonard ni de Roberti, dont la caractéristique est le pli dur et raide ; il doit être d'un peintre bolonais inconnu. Le dessin fut probablement connu de Carpaccio qui l'imita mal, transformant dans son tableau la liberté hardie du raccourci en une rigidité cadavérique. Le tempérament de l'artiste vénitien manquait d'une certaine virtuosité dans le dessin. De même le personnage du Sauveur est sec ; le paysage guindé et froidement minutieux n'est pas dessiné d'une main plus franche, et notamment l'arbre raide qui s'élève au milieu du mont, et dont les feuilles partent des branches à la manière d'arêtes de poisson. Les deux autres apôtres, plongés dans le sommeil, sont d'une forme plus libre et plus souple.

L'histoire de saint Jérôme peinte par Carpaccio commence par l'épisode, raconté par Voragine, du lion blessé à la jambe par une épine, qui se traîne pour se faire guérir auprès du saint miséricordieux, dont il devient ensuite le fidèle compagnon. La scène est dans le jardin d'un couvent vénitien, mais, pour nous avertir que Jérôme se trouvait à cette époque à Bethléem, l'artiste a consciencieusement placé dans un coin au fond ses grêles palmiers

habituels.

Sur des arcades s'élève un haut édifice aux fenêtres en arc pointu, avec ces appuis de bois si caractéristiques du moyen âge. Un autre long bâtiment s'y appuie plus bas avec un mur nu, interrompu, presque sous la gouttière, de petites fenêtres carrées, défendues par des barreaux qui devaient être ceux des cellules des moines. Si l'on jette les yeux sur le plan de De Barbaris à l'endroit où est représenté l'hôpital de Sainte-Catherine, cédé aux

L'ORATOIRE DES ESCLAVONS

Esclavons, on s'aperçoit que sa forme est identique à celle de l'édifice le plus élevé représenté par Carpaccio, qui s'est contenté d'y ajouter les arceaux du rez-de-chaussée. Et l'église voisine de Saint-Jean du Temple, dessinée par De Barbaris, est aussi la même église que Carpaccio a peinte dans son tableau à gauche du spectateur.

C'était une aimable coutume de ces artistes, naïfs et véridiques, de montrer dans les fonds de leurs tableaux les pays et les cités qui devaient recevoir leurs œuvres, les lieux de naissance ou de prédilection de ceux qui leur avaient commandé le tableau.

Sur le mur latéral de l'église, soigneusement dessinée par notre peintre, nous avons un document précieux de l'architecture sacrée vénitienne du moyen âge, qui n'est pas encore abîmé par les innovations postérieures.

Au-dessus de la porte, tapissée de lierre, apparaît, peinte à la fresque, une figure de Père Éternel bénissant ; entre les petits arcs de la corniche il y a des têtes de saints, et plus haut, sur le morceau de mur de la nef médiane, qui est à hauteur du toit, une file de saints en pied. Sur les toits, parmi les tuiles, croissent abondamment de ces plantes parasites d'un pittoresque effet (sempervivum tectorum, sedum rubens) que les modernes, moins poétiques mais plus pratiques, ont détruites, pour qu'elles n'abîment pas le monument. De la façade qu'on voit de biais, on aperçoit un de ces longs et spacieux portiques, semblables à ceux de Saint-Jacques de Rialto, sous lesquels se trouvaient les tombeaux et où s'installaient les marchands d'objets de dévotion (i).

A gauche, si l'on regarde le couvent de Saint- Jérôme, s'élèvent d'autres constructions affectées à un usage agricole.

Dans la paix solennelle du monastère, l'apparition du lion, hôte imprévu et terrible, jette l'épouvante. Au premier plan, les

(i) Jusque vers le milieu du Cinquecento, Cristophe Busnadici, dit Cristophe de Médailles, avait un comptoir sous le portique de Saint-Jacques de Rialto.

moines saisis de terreur, levant les bras, les vêtements en désordre, s'échappent dans une fuite précipitée. En vain le saint vieillard, le visage serein, appuyé sur sa béquille, tente de les rassurer et de les rappeler, en vain le lion lui-même lève sa jambe blessée, inclinant la tête d'un air de bonhomie et de componction presque comique. Plus calmes et plus tranquilles restent certaines petites figures d'hommes, éparses dans le fond. La fuite désordonnée des moines suggère à l'esprit protestant de Ruskin ces considérations spirituelles :

« Quelle image de la vie monastique nous présente ici, volontairement ou involontairement, un homme doué de la plus pénétrante intelligence! Que tous ces moines, à la vue du lion, aient été saisis de terreur,... quel curieux document de la pusillanimité du monachisme ! Voici des gens dont la profession est de préférer le ciel à la terre, et qui se préparent à la mort, la considérant comme la compensation de toutes les abnégations d'ici-bas ; et voyez comment ils accueillent la première occasion qui leur en est offerte ! »

De même que l'expression de peur est admirablement rendue, la peinture et le modelé sont excellents à tous égards, par la sobriété et l'harmonie du coloris, par le soin et la sûreté du dessin. Malgré les ridicules moines atterrés et fuyants, un air de sérénité séduisante est répandu sur toute la scène.

Dans le tableau suivant, représentant la mort du saint, nous sommes dans le couvent même, mais le peintre a pris son point de vue du spacieux portique qui s'avance dans la perspective de l'église, de sorte qu'on voit un autre côté du jardin et des édifices. Au beau palmier qui s'élève au milieu de la cour est attaché par une chaîne un animal rare ; à gauche, les maisons affectées à un usage agricole; à droite, le couvent. Au premier plan, ont lieu sous le portique les obsèques du saint. Le cadavre, desséché, a cette rigidité que Carpaccio sait rendre comme personne. Il gît au milieu, étendu à terre, couché sur le dos, la tête appuyée sur une

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