L EGLISE DE SAINT-MAURICE, RECONSTRUITE EN
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tore Carpacciu.
Planche 70. Pagi
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vert, le bleu de mer, les nuances les plus vives et les plus délicates s'harmonisent en un ensemble de clarté et de sérénité, sans le moindre effort. Sans doute on peut trouver cette justesse de coloris et cette pureté de formes chez d'autres peintres vénitiens du xve siècle; mais ce qu'on chercherait en vain chez eux, c'est l'étrange et puissante originalité de la composition. Dans l'art italien tout entier, on ne saurait trouver aucune interprétation plus naïve et en même temps plus juste de la poétique histoire du saint, qui, passant près de Silène en Lybie, rencontre la vierge, fille du roi, offerte en holocauste au dragon dévoreur d'hommes, affronte l'horrible monstre, le vainc, délivre la jeune fille, la ramène dans la ville, où le roi, la reine, tout le peuple, dans un immense jubilé, se convertissent à la foi de l'héroïque guerrier.
La légende continue en nous disant que Georges, souffrant de voir les persécutions subies par les chrétiens sous les règnes de Dioclétien et de Maximien, a déposé son armure pour endosser une simple saie, et s'est rendu sur la place publique pour lancer des imprécations contre les dieux menteurs du paganisme. Le préfet Dacien voulut punir cruellement son audace, mais les plus terribles supplices, par un miracle divin, restèrent sans effet, et le saint demeura impassible, cependant que des becs de fer déchiraient son corps et que des torches ardentes brûlaient ses membres. Les plus terribles poisons perdaient leur pouvoir ; le feu s'éteignait ; les roues de torture se brisaient. Le préfet recourut alors aux flatteries et aux prières pour que Georges cessât de s'obstiner et sacrifiât aux idoles. Le saint feignit d'y consentir et, conduit dans le temple païen, il s'agenouilla, mais pour proclamer sa foi au Christ et pour invoquer du ciel le feu destructeur sur ce lieu d'impiété et de superstition. Et le feu du ciel tomba sur le temple et le détruisit ; mais le préfet, que les miracles n'avaient pas vaincu et qui n'y voulait voir que des sortilèges ou des maléfices, après avoir fait traîner le saint à travers la ville, le fit décapiter. Ainsi
Georges finit sa vie glorieuse. Carpaccio retraça les divers épisodes de cette légende dans un autre tableau pour le chœur d'hiver du monastère de Saint-Georges Majeur à Venise.
A l'histoire de saint Georges fait suite le tableau de saint Triphon, qui paraît à Ruskin simple et agréable comme un jour d'été, brillant comme un nuage du matin, d'une composition plus gracieuse que celle des plus belles œuvres de Titien et de Véronèse. Et cependant le critique anglais, par une de ces contradictions singulières qui lui sont habituelles, admire beaucoup plus les beaux tapis pendus aux fenêtres que Saint Triphon et le Basilic.
Y eut-il jamais saint plus naïf? y eut-il jamais bête plus absurde ? se demande le génial écrivain. Sur saint Triphon les hagiographies nous apprennent peu de chose. Butler écrit que Triphon et Respicio, nés en Bithynie, près d'Apamée, ayant été compris dans la persécution de Decius, en 250, furent conduits enchaînés à Nicée, devant Aquilin, gouverneur de Bithynie et préfet d'Orient. Malgré les menaces et les exhortations, ils confessèrent courageusement leur foi en Christ, et furent brûlés vifs (1).
Plus riche d'informations que l'histoire ecclésiastique est la légende slave qui raconte de quelle façon le saint est devenu le patron de Cattaro.
On sait que les corps et les reliques des saints étaient très recherchés par la République de Venise, qui en faisait commerce, et allait même jusqu'à les dérober, comme il advint pour les cendres de saint Marc l'évangéliste. Elle poursuivit longtemps son commerce de reliques de saints et de martyrs, qui étaient reçues en solennité à Venise par le doge, les magistrats et le peuple. En 809, des marchands vénitiens, qui étaient venus en Asie Mineure, visitèrent le camp d'Apamée à Campsade de Phrygie, et, ayant trouvé le corps du martyr Triphon, le portèrent en liesse sur leur navire, et levèrent l'ancre pour le retour. Arrivés en vue des Bouches de Cattaro, ils furent assaillis par une violente tempête
(1) Butler. Vite dei Padn, dei Mariiri, etc., vol. XI, p.'io8. Venise, tip. Einebana, 1860.
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qui les força de relâcher à Porte-Rose, non loin de Cattaro. La tradition veut que, à peine la sainte dépouille fut en vue de Cattaro, toutes les cloches de la ville se mirent à sonner d'elles-mêmes.
Une autre tradition moins précise, mais plus raisonnable, raconte que le chef de la ville, Andreaccio Saracenis, et le Grand Conseil, étant venus à connaître le précieux chargement que portait le navire réfugié au port voisin, se rendirent auprès des marchands vénitiens pour traiter l'achat de la dépouille de saint Triphon (i ) . Les anciens documents rapportent le dialogue entre les Vénitiens et Andreaccio, qui commença à parler en ces termes : « Rogo vos, amici carissimi, vendite mihi corpus Sancti Triphonis ». A quoi les Vénitiens : « Si tu promittis servire ei cum tota mente et amore, vendimus tibi, et si non, non dabimus tibi eum » (2) .
Il semble que les promesses furent aussi satisfaisantes que le prix, qui fut fixé à deux cents sous romains pour l'urne contenant les dépouilles sacrées et à cent sous pour la couronne de pierres précieuses qui l'ornait.
Le 13 janvier 809, le clergé et le peuple, au milieu des chants et des hymnes religieux, s'embarquèrent sur les navires pour aller chercher à Porte-Rose la précieuse acquisition et la porter à Cattaro. Et aussitôt, aux frais d' Andreaccio, on se mit à l'œuvre pour élever un temple en l'honneur du saint à l'endroit où s'élève aujourd'hui le dôme. Triphon devint le patron de Cattaro, l'effigie du saint fut l'étendard de la cité, et, frappée sur les monnaies, elle donna son nom à une variété de pièces (3).
Il existe à la Marciana un récit de la vie de saint Triphon sur un manuscrit de parchemin, qui remonte à 1466 et appartint à un certain Urbain Rafîaelli (4). Ce manuscrit, orné de miniatures par les soins de la noble famille Bucchia de Cattaro, peut-être à Cattaro
(1) Gelcich, Marinarezza di Cattaro. Cenni Storici, p. 4 sqq. Trieste, 1872.
(2I Instrumentum Corporis Nostri Gloriosi Gonfalonis Martyns Sancti Triphonis. Gelcich, Storia Marinarezza Bocchese, p. 79. Raguse, 1889. ( 3) Gelcich, loc. op. cit. (4) Miracles de S. Triphon, Cl. XI. It. Cod.196.
même plutôt qu'à Venise comme le veut le professeur Gelcich, comprend deux parties et est ainsi intitulé dans Vexplicit, où quelques lignes sont effacées :
« Ce livre appelé paterzio en l'honneur de Dieu et de la Madone Sainte Marie a été achevé... en 1466, le 8 mars. Dans le livre suivant commence la légende de Messire saint Triphon, martyr, gonfalon et protecteur de la ville de Cattaro ».
Le livre expose la vie de saint Triphon, qui, dès son enfance, faisait des miracles, délivrant du démon les possédés. La description de ces exorcismes est accompagnée de belles miniatures, aux figures expressives et aux vêtements de couleurs vives.
Le dernier miracle de saint Triphon est précisément celui qui est représenté parCarpaccio, et il est narré comme suit dans le vieux manuscrit : Gordien, empereur romain, avait une fille d'un esprit très sage et d'une très belle figure, qui était possédée du démon. Aucun exorcisme n'avait eu de pouvoir sur l'esprit du mal ; il déclarait qu'il n'obéirait pas et qu'il ne quitterait le corps de la jeune fille que sur les injonctions du jeune Triphon. Dans toute l'étendue de l'empire, à tous les juges et préfets ordre fut donné de rechercher le jeune exorciste, qu'on trouva finalement dans son pays, près d'un fleuve, faisant paître des brebis. Triphon fut conduit à Rome, mais le démon, sentant l'approche du saint, se mit à crier qu'il ne pouvait plus rester dans le corps de la jeune fille et il s'enfuit sans attendre l'arrivée de l'enfant prodige. L'empereur, tout joyeux, fit accueil à Triphon, et le pria d'évoquer ce démon qui avait tant tourmenté sa fille. Voici le dialogue entre le saint et le démon, qui est d'un effet dramatique ingénu, mais si vif que ce serait dommage de ne pas en rapporter les candides paroles :
« En présence de l'empereur, le saint, d'une voix claire, se mit à conjurer cet immonde esprit en disant ainsi : « De quelle con- « dition que tu sois, à toi esprit immonde, je te commande de la « part de mon Dieu de venir en notre présence, n'étant visible à
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« personne et étant visible à notre vue », et voici que tout à coup parmi la foule apparut un chien noir qui avait des yeux de feu et traînait la tête à terre; auquel Triphon s'adressa, disant : « Je te « demande, démon, qu'avais-tu à faire avec cette enfant dans « le corps de qui tu es entré ? » Le démon répondit : « Je « m'émerveille grandement qu'il t'ait été donné puissance sur « notre race, encore que tu n'aies pas douze ans révolus. » Le jeune Triphon lui dit de n'en pas douter : « Mais dis-moi com- « ment tu es entré en cette jeune fille! » Le démon répondit : « Mon père m'a ordonné d'avoir à la persuader, puis à la trou- « bler » ; et le saint lui dit : « Et qui est ton père ? » Le démon répondit : « Il est appelé Diable. » « Alors, dit le saint Triphon, « Diable et Satan ne sont pas une même chose ? » Le démon dit : « Il est manifeste qu'ils ne font qu'un, et qu'il induit l'esprit des << hommes à ne pas croire en Dieu le père tout-puissant et en « Jésus-Christ son fils, lequel Pierre et Paul ont prêché en cette « cité et au nom duquel ils ont supporté beaucoup de tortures et « ont passé de ce monde auprès du Seigneur ». Saint Triphon dit à cela : « Donc ton père a pouvoir de te donner lieu d'entrer dans « l'image de Dieu ? » Le démon répondit : « Notre puissance « prévaut en ceux qui, ne connaissant pas Dieu, font notre « ouvrage » . Saint Triphon dit : « Et quel est votre ouvrage ? » Le démon répondit : « Notre ouvrage, c'est l'idolâtrie, les homi- « cides, adultères, blasphèmes, avarice, envie, orgueil, et toutes « œuvres semblables à celles-là. Notre puissance est sur tous ceux « qui commettent des choses semblables ». Entendant ces choses, l'empereur et tous ses amis qui se trouvaient dans le palais, remplis d'allégresse, étaient stupéfaits, et beaucoup de gentils se convertirent et crurent à Notre-Seigneur Messire Jésus-Christ (i) ». La miniature du manuscrit qui illustre ce miracle représente sous le portique d'un riche palais l'empereur, l'impératrice et de nombreux personnages, cependant que le saint enfant s'entre-
(i) Pages 97, 98, 99 du manuscrit.
tient avec le démon qui, selon la légende, s'est changé en un chien aux yeux de feu, en sortant du corps de la jeune princesse, qui se tient debout au milieu de la scène, les mains jointes, comme perdue dans l'extase.
En considérant cette miniature et la légende qui l'a inspirée, on verra facilement qu'on a mal interprété jusqu'ici la scène peinte par Carpaccio ; il n'y est pas représenté, comme on l'a cru unanimement, Saint Triphon apprivoisant le basilic, mais la Fille de l'empereur délivrée du démon.
La scène, dans la peinture de Carpaccio , vaut celle de la miniature. Sous un riche portique se tient assis l'empereur ; à ses côtés, sa fille, les mains jointes, a une expression sereine, tranquille, mais non extatique comme dans la miniature. En face, le saint enfant qui a exorcisé le démon, changé non plus en un chien aux yeux de feu, mais en un basilic, l'absurde bête héraldique, qui excite l'humour de Ruskin. Surlaplace,au pied des marches magnifiquement taillées dans le marbre, comme l'escalier ducal du Rizzo, sont groupés divers personnages, probablement des confrères de l'École, vêtus selon les pittoresques modes de Venise ; et dans le fond, Venise qui accueille déjà la gloire de la Renaissance, avec ses magnifiques édifices aux fenêtres à arcades en plein cintre, où se pressent de belles dames, avec ses loges élégantes, ornées de riches tapisseries, qui descendent des balcons.