‹ Vittore CarpaccioChapitre 55 sur 87 · DE CARPACCIO D'APRÈS LES INVENTAIRES · texte numérisé non relu

DE CARPACCIO D'APRÈS LES INVENTAIRES

DE même que les Bretons sont les derniers descendants de la grande nation celte d'Europe, les Albanais sont tout ce qui reste du grand peuple illyrien, dont le berceau fut au nord de la péninsule des Balkans.

Dans l'antiquité gréco-romaine on désignait sous le nom d'Illyrium ou Illyris la région qui comprend aujourd'hui le Monténégro et la haute et moyenne Albanie, l'Albanie inférieure étant nommée, comme de nos jours, Êpire (i). Des vallons de l'Albanie et des bords de l'Adriatique aux blanches voiles, arrive encore jusqu'à nous l'écho d'antiques légendes mythologiques et de courageux exploits guerriers. C'est là que la mythologie grecque place l'Achéron, le Cocyte, les Champs Elysées, le mont Cassiopée, le Pinde, les monts Acrocérauniens, la forêt sacrée de Dodone. Dans ces plaines combattirent les rois de Macédoine, Philippe et Alexandre, conquérants de l'Êpire ; de ces rivages s'embarqua pour l'Italie Pyrrhus, roid'Êpire, un des plus vaillants capitaines de l'antiquité; là les Romains menèrent les longues guerres, qui eurent pour résultat de soumettre à leur domination l'Ulyrie et l'Êpire. Après le démembrement de l'empire romain (395 après J.-C), l'Albanie, sujette des empereurs de Byzance, fut envahie, parcourue et pareil a. Galanti, L'Albania, p. 79. Rome, 1901.

fois en partie conquise par les Goths, les Serbes, les Croates, les Bulgares, les Normands, jusqu'à la chute de Constantinople (1204).

A la répartition des terres de l'empire byzantin, les Vénitiens, qui jusqu'au xie siècle avaient eu des vues sur l'Albanie et notamment sur Durazzo, préférèrent les côtes maritimes, et ils reçurent, outre beaucoup d'autres rivages propices au commerce, Durazzo et l'Ëpire. Le dominium de Venise ne fut ni paisible ni long, et les despotes d'Ëpire reconquirent les pays d'Albanie, qui passèrent ensuite sous la domination des Angevins, des Bulgares, des Serbes et de quelques familles albanaises, lesquelles, à la faveur des révoltes dont le pays était agité, réussirent à se rendre maîtresses de certaines terres (1).

En 1383, apparaissent pour la première fois en Albanie les Turcs ottomans, avides de conquêtes. Certains princes albanais se tournèrent alors vers Venise, qui opposa une digue solide à l'invasion ottomane, et réussit peu à peu à rétablir son doux et sage gouvernement sur une grande partie de la région, si bien que, dans le premier quart du XVe siècle, la République était déjà maîtresse de Scutari, Alessio, Durazzo, Valona, Dulcigno et de toute la côte, d'Antivari aux bouches de Cattaro. Venise administrait ces terres avec des gouverneurs, se faisant une loi de respecter les privilèges locaux, cependant que dans le reste de l'Albanie régnaient de nombreux chefs en toute indépendance, comme ceux de certaines tribus montagnardes, ou sous la haute protection tantôt de Venise, tantôt du Turc, qui à l'intérieur poursuivait avec lenteur et ténacité sa conquête (2).

Avant de plier tout entière sous le joug ottoman, la nation albanaise sut rassembler pour un effort suprême sa vertu guerrière sous la conduite de Georges Castriota dit Scanderberg, qui, dans

(1) Galanti, Ouvr. cit., passim.

(2)Biemmi, Isl. de Giacomo, Castriota, detto Scanderberg. Brescia, 1742. — Barbarich, Albanie. Rome, 1905.

L'ECOLE ALBANAISE

sa guerre contre les Turcs, vola de victoire en victoire, jetant le désarroi parmi les ennemis. Mais en 1467 Scanderberg mourait et à sa mort la fortune de sa patrie déclina (1).

Venise se proposait de recueillir l'héritage de Castriota. Les premières défiances dissipées, elle n'avait ménagé ni les secours, ni les honneurs au glorieux héros; même la Seigneurie avait donné au fils de Scanderberg, qui un peu avant la mort de son père était venu à Venise, « une veste d'or et d'autres cadeaux pour une valeur de 100 à 150 ducats ». Dans les cités albanaises, encore soumises à la domination de Saint-Marc, les patriotes qui avaient combattu pour la liberté se groupaient pleins de confiance autour de la République, qui ne cessait pas d'entretenir par des dons l'amitié de ses sujets d'Albanie, et se préparait, soit par de secrètes intrigues, soit les armes à la main, à repousser les menaces et les périls du Turc orgueilleux (2). Encore qu'elle n'eût reçu aucun secours des nations chrétiennes, Venise fut finalement forcée de recourir aux armes et de s'opposer courageusement aux Turcs, qui, avec une armée formidable, sous les ordres de Soliman Pacha, vinrent assiéger Scutari en 1474.

Tandis qu'Antoine Lorédan repoussait courageusement leurs assauts, Tradiano Gritti battait l'armée ennemie aux gorges de la Boïana. Cependant le siège de Scutari devenant plus rigoureux et la pénurie des vivres commençant à se faire sentir cruellement, le peuple demanda qu'on se rendît; mais Lorédan, découvrant sa poitrine, répondit : « Eh bien, voici ma chair et mon sang ; rassasiez-vous-en, mais continuez la défense ». Et la défense continua vigoureuse et tenace jusqu'à ce que le Turc fût forcé de lever le siège.

( i) Regesti Albanesi de Cecchetti, Senato, Mar. VII, 142.

(2) Le 6 février 1469, la République ajoutait trois chevaux à ceux qu'elle avait déjà donnés à Nicolas Moneta, voïvode de Scutari, pour la fidélité et l'importance de ses services (Reg. cit. Senato, Mar., IX, 3 tgo). Et en 1472 et 1473 les Dix envoyaient des lettres secrètes et des instructions à Léonard Boldù, provéditeur d'Albanie et comte de Scutari, renouvelant de grandes promesses à Mahmoud pacha, pour le cas où, comme c'était son intention, il attaquerait la ville et l'empire de Constantinople (Reg. cit. Misti C X. Zonia XVII, 181, XVIII, 5 et 5'», 6, 7).

Une telle victoire fut infiniment agréable au gouvernement et au peuple, et Venise retentit du bruit joyeux des fêtes. Le Sénat n'oublia pas les vaillants, fût-ce les plus humbles, qui avaient contribué au triomphe, comme un certain frère Bartolomeo de Venise, et un frère Paul d'Emethia, tous deux frères mineurs, qui, dans l'assaut donné par les Turcs à Scutari, avaient pris des drapeaux à l'ennemi (i).

La défaite n'avait pas cependant épuisé l'Ottoman, qui en mai 1577, avec une armée de 150 000 combattants, conduits par Mahomet II en personne, prit Croïa par la famine, emporta d'assaut Alessio et Drivasto, et investit derechef Scutari. Défendue par le provéditeur Antoine de Lezze, la ville résista de nouveau avec un courage indomptable. Mais quand elle fut réduite à la dernière extrémité, sans munitions, sans vivres, Venise demanda la paix ; Scutari, en 1479, fut cédée aux Turcs, et les défenseurs eurent la vie sauve. Il ne resta bientôt plus aux Vénitiens que quelques villes sur la côte. La puissance ottomane régnait désormais sans conteste sur l'Albanie. Des Albanais, qui ne voulurent pas se résigner au joug de l'oppresseur, se réfugièrent dans les régions montagneuses de leur pays; un grand nombre s'exilèrent à Venise, en Calabre et en Sicile, protégés par Alphonse V de Naples, l'ami le plus fidèle de Scanderberg.

A tous ceux qui avaient défendu, en même temps que l'indépendance de leur patrie, l'honneur de l'étendard de Saint-Marc, la République de Venise ne ménagea ni les pensions, ni les charges importantes et lucratives, ni les terres labourables. Ces largesses faites à des familles albanaises réfugiées dans les lagunes sont une preuve de la sagesse et de la paternelle bonté du gouvernement vénitien envers ses sujets : « C'était une chose juste et convenable — disaient les membres du gouvernement dans leurs décrets — d'accorder de telles faveurs à ces habitants de Scutari venus ici,

(1) Reg cit. Sen. Mar. Xn. 59.

L'FXOLE ALBANAISE

afin qu'au regard de Dieu et auprès du monde entier notre Ëtat ne puisse être calomnié, et que ces pauvres gens sachent que nous leur avons accordé les secours qui étaient raisonnables (i) ».

Protégés par le gouvernement et entourés de la bienveillance publique, les hôtes albanais voyaient croître leur prospérité, apportant parmi le peuple vénitien une note vive et pittoresque, avec leurs riches costumes, qu'ils ont conservés jusqu'à nos jours. Ils exerçaient non sans profit le commerce des huiles et surtout celui des tissus de laine, et leur colonie fut bientôt si nombreuse et si importante que beaucoup de rues de la ville portent des noms albanais (2).

Mais déjà, avant que le malheur eût atteint leur patrie, à partir du jour où le gouvernement vénitien avait été rétabli en beaucoup d'endroits de l'Albanie, un grand nombre d'Albanais, gens industrieux et actifs, avaient reçu l'hospitalité à Venise, et le 22 octobre 1442 une société s'était formée à San Severo, où depuis 810 s'élevait le monastère de Saint-Gall.

Et c'est justement pourquoi les Albanais de Venise prirent comme patron de leur Ëcole ce grand saint anglais (n. 551, m. 646), qui plus tard fut naturalisé Suisse, outre la Madone de Bon Conseil, qu'ils appelaient Notre-Dame de Scutari, protectrice de l'Albanie. Quand, en 1447, l'association albanaise passa à l'église de Saint-Maurice, où elle eut un autel et une sépulture pour les confrères, Saint-Maurice fut choisi à son tour comme troisième

(1) Archives d'État, Senato, Mat., 28 juin 1479. Il est curieux de citer certains de ces secours. En décembre 1478, on accorde des secours à des veuves d'habitants de Scutari, morts pendant le siège. En mai 1479, le poste de trésorier étant vacant dans certaines administrations de Venise, ordre est donné d'y mettre des employés émigrés de Scutari ou des Vénitiens qui aient eu à souffrir du dernier siège ; et en juillet de la même année, on prend des dispositions relatives aux Scutarins envoyés dans les citadelles du Frioul, et pour exécuter les ordres du gouvernement on choisit cinq magistrats ; en août, on accorde des secours aux familles des Scutarins et des Drivastins, qui avaient perdu leurs chefs et leurs biens, et l'on donne un subside mensuel aux trois fils de Coia Humri, mort pendant le siège (Regesli cit. Senato, Mar., XI, 3, 22', 37, 37', 43'). Les secours continuent pendant les années suivantes. En septembre 1480, on nomme cinq nouveaux magistrats pour exécuter les ordres donnés en faveur des émigrants scutarins ou drivastins, auxquels on accorde ensuite des terres dans le Frioul et des subsides ; en juillet 1489, on décrète de payer pendant cinq ans encore le subside aux veuves des citoyens de Scutari et de Drivasto ; en juillet 1492, on envoie de l'argent pour les fortifications de Cattaro (Reg. cit. Senato, Mar., XI, 84; Senato, Terra, X, 153 ; Senato, Mar., XIII, 90).

(2) Il y a beaucoup de rues, à Venise, qui portent les noms d'Albanais qui y habitèrent. Tassini, Curiosità Veneziane, p. 11. Venise, 1887.

patron de l'Ëcole. Nous ne connaissons que par le plan de De Barbaris la forme de l'ancienne église de Saint-Maurice, construite, selon les chroniques, en 699 par Candiano, et, en 1590, rasée et reconstruite. De ce second édifice il ne reste également de traces que dans un tableau, qu'on voit encore dans la sacristie, et qui montre une église très différente de celle qui s'élève aujourd'hui sur le terrain de Saint-Maurice. En effet, le vieux temple ayant été démoli en 1806, un nouveau temple fut élevé sur les dessins du patricien Zaguri, qui voulut pour l'intérieur imiter l'église de San Giminiano de Sansovino. Antoine Selva et Antoine Diedo construisirent la façade, qui porte la marque de ce froid style néo-classique, en si grand honneur dans l'architecture vénitienne au début du xixe siècle. Le nouveau bâtiment a vue et sa porte d'entrée ouvre sur la place de Saint-Maurice, alors que dans l'édifice de 1590 l'une et l'autre étaient du côté de la petite rue.

Une table qui, déjà en 1447, ornait l'autel des Albanais dans le premier temple de Saint-Maurice, est aujourd'hui perdue, mais elle était encore à sa place au XVIIIe siècle, car la Cronica veneta sacra e profana (Venise, Pitteri, MDCCXXXVI) porte à la page 250 : « L'autel de la B. V. et de Saint-Gall en peinture ancienne est aux Albanais ou Ëpirotes, dont la confrérie est des plus anciennes ».

Presque jusqu'à la fin du XVe Siècle, ils se réunissaient toujours, pour leurs dévotes assemblées, dans la sacristie et près de l'autel de Saint-Maurice, et les humbles et pieuses coutumes, qu'avait instaurées en 1442 leur première confrérie à San Severo, demeuraient immuables.

La Mariegola, mieux ordonnée et rédigée au fur et à mesure des années, ne change pas dans son fond (1) : elle rend manifeste le

(1) Un premier exemplaire de l'ancienne Mariegola était de 1552, mais il fut abîmé par un usage quotidien et détruit ; un autre en fut dressé au xvme siècle et c'est celui qu'on trouve aux Archives d'État (Provéditeurs de la Commune, Quart, de Saint-Marc, vol. II-V, n° 279, f. 33'). Un extrait incomplet de l'ancienne Mariegola se trouve à la Marciana (Mss. It., Cl. VII, n° 737).

L'ECOLE ALBANAISE

bon sens pratique et discret, avec lequel était, elle aussi, administrée l'École des Albanais, l'une de ces nombreuses associations religieuses et charitables qui prospérèrent à Venise et maintinrent dans les familles moyennes la pratique de la vertu et les liens de l'affection.

La confrérie nationale se recommande à la protection de la très sainte Marie, de saint Maurice et de saint Gall. Les confrères ont l'obligation de prier les saints patrons en disant un Pater noster; les blasphémateurs sont punis d'amende et exclus de l'École ; on ordonne aux confrères et aux sœurs de fréquenter les fêtes et les offices divins, et au gastaldo et aux membres du bureau d'assister, à l'autel des patrons, à la messe chantée le troisième dimanche du mois, et à la messe des morts célébrée chaque semaine pour les âmes des confrères défunts. Le gastaldo et les membres du bureau, la veille de Saint-Gall, doivent offrir chacun un cierge de la valeur d'un sou, acquis des deniers de la Société, afin que « notre très pieux Seigneur Jésus-Christ accorde sa grâce à cette École, qu'il la fasse prospérer mieux qu'elle n'a fait jusqu'alors et qu'elle ait quelques biens stables, comme sont les maisons, les terres ». Toujours pour honorer Dieu et pour suivre l'exemple des autres confréries, on décide d'accueillir dans la confrérie, sans leur faire payer aucune taxe, deux ou même quatre joueurs de fifre, qui devront jouer dans les fêtes religieuses. Tous les confrères à partir de quinze ans peuvent avoir le pain ; tous sont obligés de porter les morts quand le gastaldo le commande ; aucun ne peut refuser le service aux membres élus. Comme les appétits sont divers, que l'un veut blanc et l'autre veut noir, on établit que le gastaldo, à peine élu, doit prêter serment devant un prêtre, puis donner garantie de l'argent qui lui est confié. Les frères et les sœurs sont obligés de payer une taxe dite de luminaire qui en 1451 est fixée à dix sous par an pour les hommes et à cinq pour les femmes, et une autre petite taxe pour le pain et les chandelles. Tous doivent avoir leur nom écrit sur une planchette de buis,

à l'exception des gentilshommes dont le nom est inscrit sur un livre, et tous, le troisième dimanche du mois et à chaque fête solennelle, sont tenus, sous peine d'amende, de faire une aumône, contre la remise d'un reçu. D'autres aumônes pour les pauvres sont recommandées aux fidèles, qui, avant de se marier ou d'entreprendre un voyage, doivent se confesser et communier.

Une délibération du n avril 1454, au temps du discret et prudent Messire Pierre de Zorzi, gastaldo, qui décide que le gastaldo et le vicaire ne peuvent être pris que parmi les Albanais, indique une sorte de tendance chez la majorité des confrères à vouloir se renfermer en une espèce d'aristocratie nationale ; et une autre décision du 25 août 1476, Jean Bianco étant gastaldo, montre que l'Ëcole est parvenue à un certain degré de prospérité et qu'elle songe à rivaliser de luxe avec les autres confréries similaires, en ornant richement son autel à Saint-Maurice. On décide en outre de prendre dans la caisse sociale et d'emprunter aux membres de l'Ëcole la somme nécessaire pour achever une croix à laquelle travaillait le maître orfèvre Antonello. On ne sait ce qu'est devenu le précieux objet d'art qui devait être semblable à la croix de bois et de cristal ornée de gracieuses figurines d'argent doré de l'Ëcole de Saint-Georges des Dalmates. En 1501, on parle d'une autre croix, faite sur le même modèle ; le corps, en bois, contenait trois morceaux de cristal et était recouvert, comme le pommeau et le tronc, d'argent finement travaillé. C'était un cadeau de Lucas Moneta, un parent probablement de Nicolas Moneta, voïvode de Scutari. Cette croix se perdit également, car en 1762 les Albanais n'avaient qu'une croix de peu de valeur, comme il appert d'un inventaire de leur argenterie.

Cependant, après la chute de Scutari, a lieu la grande émigration des Albanais à Venise. La tombe de Saint-Maurice n'étant plus suffisante pour les confrères défunts, en juillet 1491 on décide l'achat de deux tombeaux dans l'église de Saint- Jean et Saint-Paul. Le 5 septembre on dresse l'acte « pour la concession d'un terrain

L'ECOLE ALBANAISE

à l'endroit qui se trouve dans le cimetière de Sainte-Ursule près la porte de l'église de Saint-Jean et Saint-Paul » pour y construire les deux tombeaux.

Les Albanais, désormais devenus Vénitiens de cœur et de fait, vivaient de la vie de leur patrie d'adoption et prenaient part aux fêtes de la République, ainsi qu'il appert d'une délibération du 22 juillet 1497, au cours de laquelle on décida « que tous les prêtres qui sont tenus de venir à la procession de Saint-Vite y doivent venir en surplis ».

Le jour de Saint-Vite, où la République fêtait l'anniversaire de la victoire remportée sur les conjurés de Baiamonte Tiepolo, était une des principales fêtes de Venise. Tous les ans, le 14 juin, le doge visitait l'église de Saint-Vite et de Saint-Modeste, accompagné en procession solennelle par la Seigneurie, les magistrats, avec les six grandes Ecoles, les congrégations du clergé et le chapitre des chanoines de Saint-Marc. Après la cérémonie religieuse de l'église, le doge, pour revenir au Palais, où était préparé un somptueux festin, traversait avec sa suite, sur un ponton, le grand canal, passait par Saint-Maurice, où les Albanais se portaient à sa rencontre en grande pompe ; et ils ornaient le champ avec tant de magnificence qu'on eût dit un jardin de délices ou un lieu réservé aux fêtes (1). Puis les confrères de l'Ecole se réunissaient en un banquet.

A la fin du Quattrocento, il semble que l'association ait obtenu une partie au moins de ces richesses qu'elle avait demandées à Dieu, car les confrères ne veulent plus se contenter de l'humble autel de l'église Saint-Maurice et ils songent à se réunir dans un lieu plus commode et plus vaste (2).

(1) Coroneli.1, Guida de'forestieri sacro profana. Venise, 1706.

(2) En 1497, au paragraphe 113 de la Mariegola, on lit : « Au temps du discret et prudent messire Bernardin Strazzaruolo, gastaldo,et de ses assesseurs, on décida en chapitre, par 48 voix contre 9, de faire construire une École sur le terrain de l'église de Saint-Maurice qui est au-dessus du champ, avec les petites maisons des Pauvres, et beaucoup de confrères donnent des aumônes pour faire cette École avec un hôpital qui sera à l'honneur de Dieu, de sa mère la Vierge Marie et de messire saint Gall et de la nation des Albanais, car les Arméniens ont leur hôpital et nous ne l'avons pas, et cela sera très agréable

Depuis 1448, le curé de Saint-Maurice, avec l'autorisation de l'évêque de Castello, Lorenzo Giustinian, avait donné à bail emphytéotique à l'École, moyennant la redevance de trois ducats d'or par an, deux hôtels ou deux chambres sur lesquelles, après avoir augmenté leur surface, on décida de construire l'école. En 1487, les fondations étaient déjà jetées, et c'est certainement par oubli qu'elle n'est pas indiquée sur le plan de 1500 de De Barbaris, où l'on aperçoit bien l'église de Saint-Maurice, mais non le nouvel édifice des Albanais, élevé entre l'église et le clocher (1). Le bâtiment avait une façade étroite, mais il était relativement très profond ; il s'appuyait directement à l'église de Saint-Maurice. La façade, dont les montants de la porte et des fenêtres étaient seuls en pierre d'Istrie et tout le reste en briques, regardait la rue de Piovan sur la même ligne que l'église ; de l'autre côté étaient les maisons des chapelains qui s'étendaient jusqu'au canal voisin de Saint-Maurice et jusqu'au couvent limitrophe de Saint-Ëtienne. Au milieu du bâtiment s'ouvrait jusqu'à ces dernières années une petite cour pittoresque avec un puits au centre et des galeries de bois tout autour, sur lesquelles grimpait la vigne. De la cour, trois portes menaient à la rue, au canal pour l'embarcadère et à l'église de Saint-Maurice. L'Ecole proprement dite occupait la partie antérieure du long bâtiment, puis venaient l'escalier et l'habitation du curé. Au rez-de-chaussée se trouvait, comme on disait, Y Hôtel d'en bas, peu éclairé, avec un autel de pierre, à ce que nous apprend la Mariegola. Dans les Ecoles, YHôtel d'en bas

à Dieu, et à ce glorieux État, et sera grandement utile à nos pauvres, et restera en perpétuel souvenir et honneur de la Nation, et de même dans cette École on placera notre croix, et tous nos meubles, parce que ce sera un lieu sur, et on épargnera beaucoup de frais, ce qui sera tout bénéfice pour nos pauvres, et celui qui a fait une telle proposition a bien fait, parce que beaucoup de frères feront l'aumône, qui ne la font pas maintenant, et quand Sa Sérénité le Prince passera le jour de Saint -Vite avec notre Illme Seigneurie de Venise, il verra cette École, qui sera toujours la gloire et l'honneur de tous nos Albanais. Et ce qui est dit pour le terrain de l'église de Saint-Maurice vaut pour l'endroit où il plaira au gaslaldo et à ses assesseurs et encore aux 12 pères de l'École de traiter et de construire, sur décision de la majorité, soit sur ce terrain de l'église, soit sur celui qu'il leur plaira, et il en sera ainsi a l'avenir ».

(1) Nous avons un autre exemple d'une École élevée entre l'église et le clocher; c'est l'École des tailleurs de pierre à Saint-Apollinaire.

Page 1