INTRODUCTION
tard Sanudo, « qu'à Venise il n'était personne qui ne désirât voir et savoir comment on gouverne ».
L'amour du gain ne faisait pas ces hommes moins épris de la vie noble : à la bravoure, à l'activité, ils ajoutaient le culte des arts. Du Doge, quand il montait sur le trône, on disait, comme un grand éloge : «Celui qui a été grand marchand dans sa jeunesse ». Mais ces marchands accueillaient les lettrés avec toutes sortes d'égards. Ils notent avec joie l'arrivée de Georges Trapezunzio (1459) qui apporte sa traduction latine du De Legibus de Platon (1), et du cardinal Bessarion, qui fait don à la Seigneurie de ses ouvrages grecs et latins (1468). On fonde des Académies, pour assembler les savants ; on dote d'offices à beaux revenus les artistes qui peignent dans les salles du Grand Conseil les glorieuses batailles de la République. La cupidité ne ruinait pas, ne diminuait même pas dans ces âmes la religion du juste et de l'honnête. La passion de l'utile n'étouffait pas au cœur de ces marchands les aspirations vers l'idéal. L'idée de la Patrie se confondait, pour eux, avec l'idée de Dieu, leurs légendes se mêlaient à l'histoire de la cité, et jamais l'art et la vie ne se trouvèrent chez eux en antagonisme. Aux conseils inspirés par l'utilité s'unissait le sentiment d'une justice droite et austère, une piété profonde régnait dans les temples. Tantôt, quand la patrie est en danger, le peuple s'élance aux armes sur la place publique ; tantôt, il s'assemble aux jours de fête dans de solennelles processions, et il défile dans les rues, suivant en grande dévotion les reliques des saints. Ni sceptique indifférence, ni les fureurs de l'ascétisme : l'allégresse du génie vénitien dépouillait de toute craintive austérité les mystères de la foi. A Venise, la parole de Savonarola n'aurait pas trouvé d'écho; on n'aurait pas brûlé sur la place San Marco, comme sur la place délia Signoria, des peintures et des sculptures admirables, des manuscrits et des objets précieux pour inspirer au peuple le mépris
(1) Malipiero, Aiinali P. V. (Arch. Star. It., t. VII, p. II , 1844J.
de toute vanité. Sur le bûcher préparé par le moine de Ferrare, il y avait des objets d'un grand prix, œuvres de peintres et de sculpteurs remarquables, livres de poètes latins et italiens, échiquiers d'ivoire et d'albâtre. « En sorte — écrit Burlamachi — qu'un marchand vénitien ayant offert vingt mille écus à la Seigneurie, l'offre fut considérée comme une offense au sentiment religieux et l'on fit son portrait de grandeur naturelle et on le plaça au sommet du bûcher sur une chaise, comme le roi de toutes ces vanités (i). » Si l'on crut que c'était un signe d'infamie, ce fut au contraire un titre de gloire. Venise, par la bouche d'un de ses concitoyens, élevait la voix du bon sens contre les excès du fanatisme.
Au cours de leurs conquêtes, les Vénitiens avaient soin d'emporter dans leur patrie les dépouilles des vaincus : objets d'art, statues, colonnes, chapiteaux ; et, par de riches cadeaux, ils amenaient les maîtres mosaïstes grecs à travailler au temple de San Marco, sanctuaire de la patrie où se célébraient également les solennelles cérémonies du culte et les triomphes de la République. N'ayant pas de traditions artistiques, Venise accueillit celles de l'Orient et celles de l'Occident. Mais ce fut pour les faire siennes et pour donner un cachet national à l'art, qui se développa avec une magnificence partout ailleurs inconnue. L'architecture, mieux que tout art, entre les splendeurs du ciel et les reflets des eaux, y exprime le caractère de l'époque. Dans les autres pays et à cette époque, les monuments ont un aspect de sévérité solennelle ; ici, on dirait une gageure de l'architecte, à voir avec quelle élégance et quelle facilité il a uni le style oriental au style d'Occident, accordé le byzantin et le gothique.
Je ne sais quelle énergie nouvelle de sentiment respire aussi, depuis le xive siècle, dans les œuvres des statuaires vénitiens, qui ne dédaignent pas l'humble nom de tailleurs de pierres. Les statues des madones ont perdu leur raideur. Elles ouvrent les
(i) Burlamachi, Vita di Savonarola, p. 113. Lucca, 1764.
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INTRODUCTION bras en un geste d'amour, et avec un sourire de paix elles accueillent, sous leur ample manteau, les dévots agenouillés, les mains jointes, serrés les uns contre les autres. Et sur les façades des églises, sur les chapiteaux des colonnes, bordés de feuilles d'acanthe recourbées, parmi les fines ciselures, voisinent des statues de chérubins, de saints, de guerriers, sculptées d'un ciseau magistral.
Beaucoup plus lents furent les progrès de la peinture. Rendue à l'Italie depuis le Trecento, elle ne fut florissante à Venise qu'avec le Quattrocento. Tandis que Giotto, à Padoue, ornait d'immortelles fresques la petite église des Scrovegni, les pauvres artistes de Venise continuaient à peindre selon les immuables normes byzantines. Mais, dans les Lagunes aussi, l'influence des Byzantins commença à faiblir, devant l'extraordinaire vertu de l'art nouveau, d'une inspiration plus fantaisiste que religieuse, qui gagnait rapidement toute l'Italie, animant tout ce qu'il touchait. Et quand la République eut atteint l'apogée de sa puissance, un de ses premiers soucis fut de demander à l'art la célébration de ses guerres, de ses triomphes, de ses conquêtes, de ses entreprises, de ses fêtes solennelles. Au commencement du xve siècle, deux artistes distingués, Gentile de Fabriano et Victor Pisano de Vérone, dit le Pisanello, furent appelés à Venise, et chargés de peindre une salle du Palais Ducal. Pendant le temps de leur séjour à Venise, l'art y fit des progrès, grâce à leur exemple et à leurs enseignements. Avec eux débuta cette peinture vénitienne qui fleurit au printemps de la Renaissance avec une extraordinaire beauté d'expression et d'inspiration. Ce ne sont plus les formes rigidesvenues de Byzance, mais le mouvement et la vie, le caractère de l'époque et des lieux, l'image de la grandeur politique et militaire de Venise. Les peintres deviennent en quelque sorte les historiens de cette vie intense, et l'histoire des temps les plus glorieux de la République est, on peut le dire, écrite avec le pinceau au Palais des Doges. Malheureusement, cette première floraison de la peinture vénitienne fut détruite
dans l'incendie du Palais, en 1577. Mais les documents nous ont conservé, comme en une éblouissante vision, le souvenir de ces œuvres. Gentlle de Fabriano avait peint le pape Alexandre III exhortant le doge Ziani à la guerre contre l'Empereur; Pisanello représentait Othon, fils de Barberousse et prisonnier des Vénitiens, promettant sa médiation entre le Pape et l'Empereur ; Alvise Vivarini montrait Othon se présentant à l'Empereur son père ; Jean Bellini faisait assister aux fêtes données par le doge Ziani au Pape, qui accorde au Doge des privilèges et des honneurs ; Victor Carpaccio peignait le pape Alexandre III célébrant la messe à Saint-Marc. Ainsi les peintres représentaient les batailles, les victoires, la solennité des fêtes, les guerriers qui marchaient aux côtés des magistrats et des dignitaires. Toute la vie extérieure et tous les personnages illustres du temps étaient fidèlement reproduits par l'art. Mais, de tous les peintres de cette époque, aucun ne sut, mieux et plus complètement que Victor Carpaccio, exprimer la vie vénitienne dans toutes ses manifestations.