LAZARE BASTIANI. (] INFLUENCE DE BELLINI SUR L'ÉCOLE DE BASTIANI
ŒUVRES PRINCIPALES DE BELLINI. f| ORIGINALITÉ DE BASTIANI. H SA FAMILLE
ET SES DISCIPLES. [1 SES ŒUVRES CONNUES : JUSTES ET FAUSSES ATTRIBUTIONS.
BASTIANI ET CARPACCIO.
Les historiens de. l'art, recherchant le maître dont Carpaccio reçut les premiers rudiments, firent du peintre le disciple tantôt de Vivarini, tantôt de Gentile Bellini. D'autre part, Vasari ayant indiqué, de façon manifestement erronée, que Carpaccio avait été le maître de ses deux frères, Lazare et Bastian (i), les historiens rectifièrent aisément l'erreur nominale, mais pour affirmer presque tous que le grand artiste eut pour disciple Lazare Bastiani. Un examen plus attentif de la question et la comparaison des dates et des faits d'après des documents inédits nous obligent à conclure que Bastiani ne fut pas le disciple ou l'imitateur, mais bien le premier maître de Carpaccio. Pour enlever toute probabilité à l'hypothèse, admise et défendue encore par Cavalcaselle, qui fait de Bastiani le disciple de Carpaccio, il suffit de savoir que le premier était déjà peintre quand le second n'était pas encore né. Et ce n'est pas la seule preuve, encore qu'elle soit très forte, qu'on peut produire à l'appui de cette opinion. Une autre résulte de la comparaison de certaines
(i)« Il enseigna son art à ses deux frères, qui furent ses imitateurs : Lazzaro et Sebastiano. » V. Vasari, Le vite ici pittori, avec des notes et un commentaire nouveau par Gaet. Milanesi, t. III. Sansoni, 1878.*
peintures de Bastiani et de Carpaccio, dont le style présente une telle analogie que, plus tard, quand la renommée du maître fut éclipsée par celle du disciple, des tableaux du premier furent attribués au second. Cette confusion, dissipée par une observation plus minutieuse, est une indication que Carpaccio fut initié à l'art par Bastiani. Maintenant, pour mieux déterminer les œuvres qui appartiennent respectivement aux deux artistes, pour marquer plus exactement l'influence du plus ancien sur le plus jeune, il est nécessaire de mettre en lumière la figure, si mal connue et si mal jugée, de Lazare Bastiani. Pour ce faire, nous serons guidés par des documents incontestables, qui jettent un jour nouveau sur ce noble artiste, enrichissent son œuvre, le font apparaître comme le chef d'une nombreuse famille de peintres, lui donnent enfin la place qui lui revient légitimement dans l'histoire de l'art vénitien. Si l'on considère dans son ensemble la peinture vénitienne du Quattrocento, on distingue à première vue trois groupes d'artistes. Les deux premiers, très connus et très étudiés, sont représentés, l'un par l'école de Murano d'Antoine Vivarini, l'autre par celle de Jacques Bellini. Que Vivarini d'ailleurs ait été lui-même initié à l'art nouveau par les leçons et les exemples de Gentile de Fabriano et de Pisanello, c'est ce qui apparaît évidemment dans un tableau du peintre de Murano qui est au Musée de Berlin. Mais le maître de Fabriano trouva en Jacques Bellini un disciple plus fidèle. Mieux que Vivarini, chez qui sont toujours vivants les sentiments et les méthodes du passé, il sut faire accueil à cette floraison nouvelle des idées et des formes de l'antiquité classique qui marque la première apparition de la Renaissance. Chez lui, avec la grâce du nouveau style toscan, qu'il put étudier à Padoue où l'art fut illustré par le génie de Donatello, on retrouve la manière large et grandiose de Mantegna, son gendre, avec qui il vécut dans une grande intimité, et qui fut en même temps son disciple et son maître. L'influence de Mantegna se continua jusque dans les œuvres de jeunesse de Jean Bellini, le second fils de Jacques, et
LAZARE BASTIANI. PIETA
(ÉGLISE DE SAINT-ANTONIJST, VENISeJ.
Planche 3. Page S.
lazare bastiani.
sainte vénérande et d'autres saintes
(académie royale, venise).
(Voir Page iç.)
Planche 4. Page 9.
LAZARE BASTIANI ET SON ECOLE certains de ses tableaux, comme la Piété de la Galerie de Brera, l'Oraison dans le Jardin de la Galerie Nationale de Londres, la Résurrection du Musée de Berlin, se peuvent confondre avec ceux de Mantegna.
Mais entre les deux écoles de Vivarini et de Jacques Bellini, une troisième école se développait, composée en grande partie de peintres modestes, dont les œuvres, longtemps cachées aux regards, en particulier dans les cloîtres inaccessibles des couvents, ne se trouvent pas mentionnées dans les anciens guides. C'est grâce seulement à des documents inédits que nous pouvons retrouver les noms de ces artistes obscurs et suivre à travers de nombreuses vicissitudes certaines de leurs œuvres. Ces œuvres, sauvées des injures du temps et des hommes, furent, après la suppression des couvents, transportées dans des Musées publics ou privés, notamment à l'Académie de Vienne et au Musée municipal de Venise : c'est là qu'on peut maintenant étudier cette école, qui sut conserver un caractère original, et n'a pas une mince importance dans l'histoire de l'art vénitien. Et la gloire ne lui manque pas, puisque, entre une multitude de peintres modestes, elle peut revendiquer Lazare Bastiani, le grand Carpaccio, Bénédict Diana, Jean Mansueti, tous peintres qu'on doit considérer, d'après certains caractères spéciaux, comme formant un groupe artistique bien distinct, contrairement à l'opinion générale, qui les croit disciples de Vivarini ou des Bellini.
Cette école donc, qui a pour représentant Bastiani, tire son origine des vieux peintres byzantinisants, comme Jacobello del Fiore et Michel Giambono, non sans subir cependant l'influence de Jacques Bellini. C'est en effet de l'influence puissante de Jacques que l'art nouveau reçoit désormais son inspiration et ses formes, et on ne peut l'étudier convenablement si l'on ne part de Jacques Bellini.
Nous n'avons que quelques œuvres de Bellini. A deux Madones, qui portent la signature de l'auteur, l'une qui est à la Galerie
Tadini à Lovere, l'autre à l'Académie de Venise, il faut en ajouter deux autres, l'une au Louvre, l'autre aux Uffizi de Florence (i). Un Crucifix, de grandeur naturelle, peint à la détrempe, est au Musée de Vérone. Et d'un Crucifiement, peint au Palais archiépiscopal de Vérone, il ne reste plus qu'une gravure, mais elle suffit pour que nous prenions une idée, même sans le charme du coloris, de la facture noblement grandiose et large de cette composition et de l'admirable beauté de certaines figures qui font déjà pressentir Giorgione. Les œuvres du maître furent détruites par le feu à l'École de Saint-Marc à Venise, où il avait peint une Histoire de Jérusalem avec le Christ et les larrons (2) (1466).
Jacques, à l'École de Saint-Jean l'Évangéliste, exécuta d'autres peintures dont Ridolfi nous donne la description suivante :
« On voyait de sa main, dans la confrérie de Saint- Jean l'Évangéliste, le Sauveur et deux Anges qui le guidaient pieusement, et dans la première salle il avait distribué, en un grand nombre de petits tableaux de moyenne grandeur, les actes du Christ et de la Vierge. Ces tableaux, ayant été détruits par le temps, furent refaits, avec diverses modifications de fond et de forme, par d'autres artistes, tels qu'on les voit aujourd'hui. Nous en donnerons la description qui nous a été rapportée par d'anciens peintres.
« Dans une belle chambre, au premier tableau, on voyait Marie enfant, lavée par les sages-femmes, saint Anne au lit, et saint Joachim assis et écrivant.
« Dans le second, la Vierge, petite fille, se rendait au temple, pour s'employer pendant plusieurs années au service divin, tisser des vêtements sacerdotaux, les orner de broderies et de pierres, et remplir d'autres fonctions sacrées.
« Au troisième, on la voyait qui recevait Joseph comme époux
(1) La Madone de Lovere vient du couvent vénitien des sœurs du Corpus Domini ; celle de l'Académie du couvent des sœurs de Sainte-Marie des Anges de Murano. — C. Ricci, Jacopo Bellini (dans l' Empor ium de Bergame, nov. et déc. 1903).
'2) Molmenti, I pittori Bellini {Studi e ricerche di storia d'Arte, p. 127. Turin, 189a).