LA CROIX DE L ECOLE DE SAINT-JEAN L EVANGELISTE
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ÉCOLES SAINT-ETIENNE ET SAINT-JEAN Cependant l'artiste, qui avait travaillé au palais des Doges et jouissait dans sa ville d'une grande considération, ne pouvait être oublié par les Ecoles plus illustres et éminentes par leur richesse ou leur puissance. Quand il était encore tout jeune et que sa pensée était plus vive et plus ardente, il fut appelé à donner un témoignage de son tatent à la grande École de Saint-Jean l'Évangéliste, l'une des six Écoles majeures et des plus remarquables.
Une confrérie dévote de Battuti (flagellants), qui depuis 1261 était logée dans l'église de Saint-Apollinaire, se transporta au commencement du xiv'siècle à Saint-Jean l'Évangéliste, et en 1340 obtint pour ses réunions un hospice construit par la famille Badoer pour y recueillir des femmes pauvres. La confrérie fit construire un autre hospice pour elles, et se mit à réédifier l'ancien hôpital des Badoer, qui fut achevé en 1354. En 1481, l'École était embellie d'œuvres admirables d'architecture et de sculpture. Il n'y a rien en effet de plus élégant et de plus magnifique que l'arceau de la première cour de l'École qui porte, sculptée dans le cadran, l'aigle de Saint-Jean; il est tout orné de marbres délicieusement travaillés, de même que la cour décorée sur trois côtés de piliers cannelés qui supportent un admirable entablement. Un très bel escalier à double rampe conduit à la salle de l'hôtel, où l'autel, le plafond, le plancher, tout enfin porte la marque d'un de ces parfaits artistes de l'École de Lombard! qui contribuèrent tant à donner à Venise un aspect de merveilleuse beauté. Le nouvel édifice était le digne abri delà précieuse relique de la Croix. Cette Croix, Philippe de Mézières, grand chancelier du roi de Chypre, l'avait en 1369 donnée aux confrères de Saint-Jean l'Évangéliste, qui la firent enfermer dans un étui de quartz, avec des ornements d'argent façonné en forme de croix, élégant travail d'orfèvrerie vénéto-byzantine (1). A la vénération de la sainte relique s'ajoutèrent ses vertus miraculeuses.
(1) Ce précieux écrin a été restauré en 1789.
Entre autres prodiges qu'elle accomplit, la légende raconte qu'un jour où l'École allait en procession à l'église de Saint-Laurent, la boîte qui contenait le bois sacré, la presse étant considérable, tomba dans l'eau : mais elle flottait, et cependant nombre de confrères, s' étant jetés à l'eau, ne purent arriver à la saisir, car la relique, par un nouveau prodige, échappait à leurs prises, jusqu'à ce que se fût jeté à l'eau le gardien de l' Ecole, André Vendramin,à qui il fut accordé, par faveur divine, de la reprendre. Ce miracle et d'autres miracles de la Croix furent représentés dans des peintures, qui manifestent en même temps le profond sentiment religieux et le culte passionné de l'art de cette société.
La salle qui porte précisément le nom de Salle de la Sainte- Croix était célèbre par les peintures, qui montrent comme en résumé toute la science et la puissance de l'art vénitien du Quattrocento.
Pour cette salle, Carpaccio a peint la toile qui est aujourd'hui à l'Académie de Venise et qui représente le patriarche de Grado, François Quirini ; du balcon de son palais, il délivre un possédé avec la relique de la Croix (3111.61 x 3 m. 85). Cavalcaselle fixe pour cette œuvre la date de 1494, mais aucun document ne nous rapporte avec certitude l'année, ou le prix, ou les autres indications concernant la décoration picturale de la salle de la Croix. Gentile Bellini y travailla, et ses deux tableaux : la Procession sur la Place de Saint-Marc et le Miracle de la Croix dans le Canal de Saint-Laurent portent respectivement la date de 1496 et de 1500. Il est donc probable que c'est à peu près à la même époque, c'està-dire dans les dernières années du xve siècle, que Victor Carpaccio, Lazare Bastiani, Jean Mansueti et Bénédict Diana ont été également appelés à orner ce noble lieu.
Cette peinture de Carpaccio, comme celle de l' Ecole de Sainte- Ursule, a eu la mauvaise fortune d'être mutilée. En 1544, les confrères de l'Ecole, ayant à ouvrir deux portes dans la salle de la Croix, pour donner accès à la nouvelle salle de l'hôtel, on
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ECOLES SAINT-ETIENNE ET SAINT-JEAN
eut besoin d'enlever un peu des toiles qui ornaient la muraille (i). Avant de leur faire subir ces mutilations, les administrateurs de l'École voulurent cependant prendre un conseil autorisé, et Von mena sur les lieux le savant Messire Titien, homme dont l'expérience est connue de tous. Titien, qui avait décoré la nouvelle salle de l'hôtel, et n'avait pas grande considération pour les œuvres des autres peintres, conseilla de couper ces toiles dans le bas, à peu près au quart et demi, disant que cette coupure ne ferait subir aucun dommage aux dites toiles. Et le tableau de Carpaccio et celui de Bénédict Diana, qui représente les Confrères de Saint- Jean l'Ëvangêliste distribuant des Aumônes, furent coupés dans le bas de 30 centimètres environ.
Au xvue siècle, on fit de nouveau des restaurations et des changements à l'intérieur de l'École, et le tableau de Carpaccio fut changé de place. On voulut alors remédier à la coupure qui, en 154 4 ' avait amputé les pieds et une partie des jambes de certains personnages du premier plan, dont un élégant cavalier de la Calza, un patricien vêtu de drap d'or, un autre patricien en robe noire et un enfant. Pour dissimuler cette mutilation, un morceau de toile de 26 centimètres fut ajouté au tableau, mais si maladroitement qu'on voyait distinctement le raccord.
Le malheureux restaurateur du xvue siècle voulut compléter de sa main la belle composition de Carpaccio, comme il appert en particulier du personnage du patricien, dont le vêtement de drap d'or affecte à peu près la forme d'un pardessus moderne. Le très élégant personnage du cavalier de la Calza, reproduit par César Vecellio dans ses Habiti, n'est pas moins abîmé, celui dont le dessin original est dans la collection Albertine de Vienne, où l'on peut voir sur la même feuille le dessin de l'enfant peint sur le tableau.
Malgré tous ces outrages, la peinture resplendit encore d'une
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vive lumière, tant est admirable la représentation de la vie anecdotique de Venise, bien comprise la composition, fort et savoureux le coloris, juste la perspective, exactement rendue la profondeur du ciel et des eaux. A gauche du spectateur, le palais du Patriarche de Grado qui s'élevait à San Silvestro, avec la vue du Grand Canal. La loggia ouverte, à deux étages, du palais, est le seul détail que le peintre ait voulu ajouter de sa fantaisie, pour y développer toutes les grâces architecturales de la Renaissance. Des grandes arcades, sveltes, d'une rare élégance, sous lesquelles s'entretiennent les patriciens, soutiennent la terrasse ornée de belles colonnes lombardes.
Le patriarche Quirini, majestueux personnage, suivi de prêtres, se tient sur la porte de la loggia avec la relique de la Croix à la main et bénit le possédé, qui se démène et se tord. Autour du possédé, les confrères de l'École, les uns déboutées autres à genoux, portent de grands flambeaux à torches. La procession se déroule le long du bâtiment qu'on appelait alors du Ferro, et qu'on appelle aujourd'hui du Vin, et se prolonge sur le pont de bois de Rialto.
Dans les maisons on remarque de curieux et précieux détails du temps passé : les grosses cheminées à entonnoir qui s'élèvent sur les toits, les belvédères d'où partent de longues perches avec du linge étendu au soleil. Sur la façade d'une maison pend une enseigne avec un esturgeon, qui indique précisément la très ancienne auberge de V Esturgeon, qui a donné son nom à la rue et fut fermée
vers 1511.
L'eau du Grand Canal est d'un ton vert sombre d'une merveilleuse transparence, cette transparence qu'on retrouve encore chez un lointain disciple de Carpaccio, un artiste de nos jours, Jacques Favretto, dans son Traghetto. Le canal est sillonné de gondoles, qui n'étaient pas encore d'un type uniforme avec des étoffes noires, comme aujourd'hui; c'étaient de sveltes embarcations recouvertes d'étoffes à fleurs et de couleur, avec un lit supporté par des dômes en forme d'arc, et deux petits éperons d'acier à la proue et à la poupe.
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ÉCOLES SAINT-ÊTIENNE ET SAINT-JEAN Sur la poupe, les gondoliers se tiennent debout dans leur élégant costume, et l'on distingue parmi eux un de ces esclaves mores dont on se servait comme bateliers. Il existe dans la collection de M. Charles Robinson, de Londres, un dessin de Carpaccio pour un personnage de gondolier.
Au delà du pont de Rialto, qui à cette époque (1507) était valde devastatus et putridus et qu'on songeait à refaire en pierre (1) s'étend une ligne d'édifices, dont beaucoup existent aujourd'hui' Le Magasin des Allemands (Fondaco dei Tedeschi) ne s'élevait pas encore, n'ayant été commencé qu'en 1505, sous la direction d'Antoine Scarpagnino, sur les dessins d'un Allemand, maître Girolamo mais on peut voir dans ce tableau de Carpaccio la massive construction, qui s'élève encore sur les rives de l'Olio, à droite du Fondaco, la pointe du clocher de Saint-Jean-Chrysostome, et plus loin le palais da Mosto et le pinacle du clocher des Saints-Apôtres, • se détachant au-dessus des toits.
Et sur le pont, dans la maison, dans les barques, se meuvent des figures humaines, représentées avec une admirable exactitude de types et de costumes dans une harmonie parfaite avec le milieu. Jamais l'ancienne vie vénitienne ne nous est apparue aussi vraie et aussi séduisante que dans cette toile, où nous retrouvons encore, claire et lumineuse, l'impression que le peuple et la ville ont faite sur l'âme du peintre.
(1) Arch. d'État, Cens. X. Misti, Reg. 31, p. 158» (22 octobre 1507).