MUSÉE CIVIQUE, VÉRONE
( Voir Page 2ji.)
VITTORE CARPACCIO. L'ADORATION DES MAGES (DESSIN DE LA GALERIE DES UFFIZI/.
(Voir Page 26c.)
Vittore Caruaccio.
Planche 104. Pa
AUTRES ŒUVRES DE CARPACCIO ET DE SON FILS trouve dans toute la scène quelque ressemblance avec le tableau de la galerie Layard ; mais le personnage du milieu qui est à genoux n'est pas une femme, et celui qui est en face n'est pas le roi Mauro, père d'Ursule, mais un prélat qui ressemble beaucoup à l'image traditionnelle du patriarche Laurent Giustinian, tel qu'il apparaît dans le tableau de Gentile Bellini. Nous croyons justement que le dessin représente un épisode de la vie de Giustinian, et il ne nous paraît pas téméraire de supposer que Carpaccio qui, en 1523, avait exécuté divers travaux, aujourd'hui perdus, pour le patriarche de Venise (i), ait reçu la commande d'une scène de la glorieuse vie du premier patriarche de Venise. Nous ne voulons présenter notre idée que comme une simple conjecture, mais, si nous considérons la vie de Giustinian dans le détail, nous pourrons reconstituer la scène du dessin. Dans une biographie de Saint-Laurent Giustinian, écrite au xv* siècle par un de ses parents, Bernard Giustinian, on raconte que non seulement les grands personnages de Venise, à commencer par le Doge, demandaient conseil au patriarche, et lui donnaient, comme fit le général Barthélémy Colleoni, de grandes sommes d'argent pour les pauvres, mais encore que les princes étrangers les plus en vue souhaitaient approcher le saint homme pour avoir sa bénédiction (2). Si, comme
(1) .1523. 30 nov., au Rev-mess. Ant. Contarini pour le reliquat de la pale de bois i ducat -et à M Vetor Scharpaza pour avoir peint la dite pale 5z ducats - et pour une toile de la Nativité ,3 ducats ». (Mensa patriarc, Carton 67, Reg. III, f. 13.)
(2) «... Caeterum jam plenus erat dierum : nomenque illius et fama latins quotidie fundebatur Nemo veruebat ad hanc urbem qui non vel imprimis spectaculis appeteret hune patrem videre. Taceo vulgus et turbam sine nomine ; qui quacumque incederet ad eum visendum veluti ad angelum de coelo demissum pervias et compita concurrebant. Cardinales omnes duces et Principes domi eum invisere • vitam investigare thalamum, cœnaculum, cubile omnia lustrare oculis et venerari. Francisons Sfortia Mediotant Du* etBlancauxor Galeatinm majorent nain et magnœspeiFilinm adhnc impubem Venetias « misissent: Mlud tmprtmts mandavere : ut pnerumad sanctumvimm dedneerent, ad imponendnm Mi manum et ejns oratiombns commendandum. Bartholomaeus Collionus Clarissimus hac aetate dux magnam ad eum VIm auri detulit.quam in pauperesdispartiret.Quod fuit et in militari viro propter devotionem et m pâtre nostro propter opinionem, rarum et singulare. Jam advenae et peregrini omnis ordinis et genens, Pannones, Germani, Galli, Hispani, vel qui Roman, ad limina apostolorum, vel qui in Orientem ad Dommicum sepulcrum pergerent, tumfelices auras sperabant si benedictione hujus patris accepta décédèrent. In max.mis vero patriae periculis Dux noster atque senatus non aliter ad illius orationem contugere quam ad oraculum quoddam ».
Clarissimi oratori Bernardi Justiniani opusculum de Vita beati Lanrenti Patriarchae Venetiarum ■ Impressum Venetiis labore et industria Jacobi de Rubeis Gallicii Duce Inclyto Petro Mocenico, sexto Idus Maios MCCCCLXXV.
il le semble bien, le personnage principal du dessin est Giustinian, le sujet devait être : le patriarche bénissant un personnage illustre. Et tout nous porte à croire que ce personnage n'est autre que le jeune fils du duc François Sforza, qui, en 1456, fut envoyé par son père à Venise, avec l'ordre, dit le biographe, de voir d'abord le saint patriarche, « ad imponendum Mi manum et eius orationibus commendandum ». Le voyage de Jean Galéas, qui fit la traversée sur des barques (ganzarnoli) le long du Pô, est décrit dans la Cronica de Sanudo qui raconte que le Doge, monté sur le Bucentaure, alla à la rencontre de cet hôte de marque jusqu'à l'île de Saint-Clément, et l'accompagna en grande pompe à Venise au palais du marquis de Ferrare (1). Si l'on faisait tant de cas du jeune prince, il n'est pas improbable que Giustinian, pour condescendre au désir délicat du duc de Milan, ait voulu voir Sforza avant le Doge lui-même, et qu'il soit allé à sa rencontre jusqu'à quelque village voisin de Venise.
Le dessin montre en effet un fleuve avec des barques, que vient de quitter le prince milanais. Celui-ci, tenant dans ses mains un cadeau — peut-être du duc, son père, au patriarche — s'avance, suivi de ses chevaliers, vers le prélat, et incline le corps avec une révérence, qu'on retrouve plusieurs fois chez Carpaccio.Le prélat s'avance, une main levée pour bénir, suivi de deux prêtres, d'hommes à cheval et d'un écuyer, placé en face du prince et qui, dans la même attitude, plie un peu les genoux. Le personnage de l' écuyer est indiqué dans cette ébauche en traits hésitants et peu marqués, mais il fut plus tard complètement dessiné et achevé dans une étude à la plume et à la sépia, qui est au Cabinet des Estampes de
Munich.
Deux autres compositions de Victor, qui ne furent probablement jamais portées sur toile, car nous n'en trouvons aucune mention, ni dans les documents ni chez les écrivains, nous restent,
(1) Sanudo, Cron. P. II, e. 74 A. Bibl. St. Marc, cl. VII, It. Cod. 125 (CVIII-4).
IfWœr
AUTRES ŒUVRES DE CARPACCIO ET DE SON FILS en deux dessins de la Galerie des Uffizi. Le premier, à la plume, représente Y Adoration des Mages; l'autre, à l'aquarelle, la Circoncision, est peut-être la première idée qui vint à l'esprit de l'artiste, quand il reçut la commande du grand tableau d'autel, la Présentation de V Enfant Jésus au Prêtre Siméon, pour l'église de Saint- Job.
Le crayon servait de préparation et d'aide au pinceau de Carpaccio, et les élégantes figures de ses tableaux sortent en claires visions de ces feuillets, où les impressions de l'artiste et les observations de son œil investigateur sont indiquées par le crayon ou par la plume, éclairées à la céruse, relevées de sépia ou de bistre. L'idée qui lui venait d'abord à l'esprit dans ses grandes lignes était aussitôt fixée sur le papier en traits de plume rapides, incertains, hésitants, très différents de ses autres dessins de personnages, ombrés de coups de pinceau hardis à l'encre noire ' et éclairés par des stries parallèles de plâtre, qui prenaient de la sorte un caractère de grossièreté géniale. Vraiment, à regarder les dessins de Carpaccio, les uns embellis de cet esprit et de ces grâces qu'il sut donner à ses meilleurs tableaux, d'autres mous et pâles, d'autres enfin qui ne sont que de simples esquisses de premier jet, on peut voir, à travers les tâtonnements et les essais, comment naît et prend forme la pensée de cet artiste au tempérament de minutieux chercheur.
La recherche diligente et minutieuse devrait exclure la fécondité, et cependant Carpaccio ne s'est pas contenté de manifester sa grande activité dans les Écoles de Venise ; il a exécuté un grand nombre d'autres tableaux dont les uns, on l'a vu, sont détruits ou perdus, dont beaucoup d'autres ont été conservés à l'admiration de la postérité.
Nous en avons déjà signalé quelques-uns au cours de ce livre, bien qu'ils n'appartinssent pas aux cycles des Écoles, quand l'occasion s'en présentait; nous allons maintenant parler des autres, pour compléter le portrait de cet artiste singulier.
Carpaccio aimait à répéter, en variant un peu la composition, ses sujets préférés, comme s'il n'arrivait pas à épuiser en un seul tableau l'idée qu'il portait dans l'esprit.
C'est ainsi que la pieuse légende de sainte Ursule, qu'il avait si noblement déroulée, on l'a vu, dans des grandes toiles, lui inspira encore un charmant petit tableau qui est aujourd'hui à Venise dans la Galerie Layard, provenant du Musée Manfrin, et représente le même sujet qu'un tableau de l' Ecole, le Départ des Fiancés. La somptuosité de la mise en scène, qui éclata dans le grand tableau, fait place dans le petit tableau de la Galerie Layard à un sentiment plus intime et plus discret. Le fiancé sur la barque s'est éloigné du bord, tandis qu'Ursule, seule, reçoit à genoux la bénédiction paternelle. Une douce tristesse semble répandue tout autour.
Un autre sujet, Saint Georges tuant le Dragon, traité à l'Ecole des Esclavons, est reproduit dans un tableau pour le( chœur d'hiver de Saint-Georges Majeur ; le saint guerrier y est représenté en réduction et avec peu de changements, monté sur le cheval, enfonçant la lance dans la gueule du dragon. Près de l'horrible monstre sont épars des crânes, des ossements et des membres d'hommes et d'animaux. A droite, une colline couverte d'arbres touffus et un château à tourelles ; à gauche, sur la montagne rocheuse, se détache la figure de saint Jérôme, qui fait pénitence. Dans le lointain, des eaux du lac, des montagnes vertes émane la poésie de la nature, interprétée et animée par un esprit original, qui fait pressentir Giorgione et Titien. Dans les quatre compartiments de la prédelle sont représentées les scènes du martyre : le saint, lié à une colonne, est maltraité, puis plongé dans une chaudière de plomb fondu, puis sollicité par le préfet de sacrifier aux dieux, et finalement décapité.
Nous avons déjà parlé de la Mort de la Vierge qui est à Ferrare et reproduit celle de l'Ecole des Albanais.
Dans l'examen des autres œuvres de Carpaccio, nous suivrons, autant que le permettent la logique et l'histoire, l'ordre chronolo-
vitïore carpaccio. — uessin pour le tableau : La Vierge et les quatre Saints
(COLLECTION HIS DE LA SALLE, AU LOUVRE). (Voir Page 266.)
(GALERIE LAYARD, VENISE). (Voir Page 270.)
'e Carpaccio.
Planche 105. Page 270.