‹ Vittore CarpaccioChapitre 74 sur 87 · LES DIX MILLE MARTYRS SUR LE MONT ARARAT (ACADÉMIE DE VENISE · texte numérisé non relu

LES DIX MILLE MARTYRS SUR LE MONT ARARAT (ACADÉMIE DE VENISE

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• Carpaccio.

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AUTRES ŒUVRES DE CARPACCIO ET DE SON FILS marque spécifique et originale de son pays natal. Ce n'est pas à dire que le maître, dans ses tableaux sacrés, exécutés d'ailleurs à l'époque la plus heureuse et la plus florissante de sa carrière artistique, n'ait pas été inspiré par le sentiment religieux, et se soit fait en quelque manière le précurseur de ces artistes libres qui, plus imbus de réalisme antique que de sentiment chrétien, avaient l'air de païens peignant des Christs et des Vierges, des anges et des saints. Chez Carpaccio, l'observation exacte de la nature s'unit au contraire à une poétique inspiration religieuse, et au milieu même des triomphes de la Renaissance, représentés dans ses œuvres, on trouve comme un lointain écho du moyen âge. Du seuil de l'église, il regarde les pompes du monde ; le désir et la prière, l'amour mystique et le frémissement des sens, les sereines fantaisies de l'antiquité renaissante et les visions des Évangiles, les images païennes et les sentiments chrétiens s'unissent chez lui en une ineffable harmonie. De cet harmonieux accord du réel et de l'idéal découle cette délicatesse de forme, que nous chercherions en vain chez les titans de l'art vénitien. Plus que la délicate robustesse des femmes du Cinquecento, nous attirent, par leur ingénuité sincère, les femmes de Carpaccio aux yeux rayonnants dans la transparence rosée des visages, qui laissent dans l'âme comme une impression de belles et mélancoliques visions. Le peintre est naïf et véridique, candide et puissant, et à étudier ses œuvres avec amour on finit par trouver à peine exagéré le jugement de celui qui voyait en lui la pureté et la grâce séduisante de Raphaël, unies à ce coloris vénitien qu'aucune autre école n'a jamais pu égaler (i).

Carpaccio était au seuil de la vieillesse quand il travaillait à ce tableau, qui marque l'apogée de son génie. C'est à cette époque que nous croyons aussi devoir placer une autre admirable peinture qui est signée, mais sans date, et qui, par son sujet tout à fait

(ij Gautier, Italia, p. 315, Paris, 1855.

profane, contraste avec l'esprit austère et recueilli du simple et séduisant narrateur des saintes légendes. C'est le célèbre tableau des deux courtisanes du Musée Civique de Venise que Ruskin, pour la perfection de la facture et la puissance artistique du dessin, considérait comme le meilleur tableau du monde, affirmant qu'il n'en connaissait aucun autre qui réunît à un si haut degré toutes les qualités possibles, ampleur et exactitude, vivacité et calme, énergie et tendresse, couleur, lumière et ombre, toute la fidélité de la Hollande, la fantaisie de Venise, l'austérité de Florence, le naturel de l'Angleterre. « Toute la puissance de de Hooch pour les ombres, — continue dans son enthousiasme peut-être excessif l'éminent écrivain, — de Van Dyck dans les détails, de Giorgione dans les mouvements, du Titien dans le coloris, de Beewicket de Landseer dans la représentation delà vie animale y est réunie, et je ne connais pas de peinture au monde qu'on puisse comparer à celle-là. »

Dans une loggia à colonnettes de marbre sont assises deux jeunes femmes, qui paraissent à Ruskin deux honnêtes patriciennes, mais qui, par l'abandon de l'attitude et la sensualité fatiguée du regard, paraissent être plutôt deux courtisanes. Ces deux femmes, personnages vivants et parlants, qui se détachent sur un fond de lumière diffuse, sans reflets et sans contrastes, sont vêtues avec une grande élégance : l'une porte au cou un collier de perles, l'autre un collier d'or ; toutes deux ont un corset court orné de perles et de dessins ; les manches, détachées de la robe et d'étoffe plus lourde, ouvertes tout du long et lacées, laissent échapper les bouffants d'une chemise très fine. Le haut de la tête est orné d'un chignon élevé (coconello) et des boucles de cheveux (bisse) tombent sur le front et sur les joues. L'une des deux courtisanes, assise dans le coin de la loggia, tient de la main droite un mouchoir et, la tête droite, fixe un regard voilé dans le lointain; elle attend, elle aime ou elle se souvient. L'autre, assise elle aussi, se penche nonchalamment pour jouer avec un chien blanc, un fox-

we Carpaccio.

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AUTRES ŒUVRES DE CARPACCIO ET DE SON FILS terrier, qui porte une clochette au cou, tandis que d'une longue baguette elle agace la gueule d'un autre gros chien, dont on ne voit que la tête et deux pattes, qui maintiennent une lettre sur laquelle est écrit : Ofus Victoris Cardia Veneti. Entre les arceaux de la balustrade, un enfant caresse un paon ; autour des vases de fleurs, un fruit, deux colombes, un perroquet, l'oiseau exotique qui était alors à la mode, qu'on portait, comme une rareté, sur les galères marchandes, qui revenaient d'Alexandrie et du Caire

H faut remarquer, parmi tous ces objets, un vase de porcelaine pour les fleurs où est peint le blason de la famille bourgeoise Torella, et une paire de ces pantoufles aux semelles surélevées, qui faisaient dire à un voyageur milanais du Quattrocento : « Les femmes de Venise me paraissent petites en général, car, si elles ne l'étaient pas, elles ne porteraient pas des pantoufles si hautes, qu'avec elles certaines femmes paraissent géantes (i) ».

La table, enrichie de mille raffinements, séduit par sa forme gracieuse et par l'éclat des couleurs. Tout y est médité ; aucun détail n'est négligé, et les couleurs vives, gaies, fraîches, ne troublent pas l'aspect tranquille de l'ensemble.

Le tableau d'autel peint pour l'église de Saint-Vital est de 1514 François Sansovino en ignorait l'auteur dont le nom n'est pas non Plus dans les Appendices de 1063 de Martinioni à Venetia, où à propos de l'église de Saint-Vital, on ne trouve (page 124) que cette indication : « On y voit d'une bonne main la pale du maître autel avec saint Vital achevai fait en raccourci avec beaucoup d'art » Mais Boschmi, dans les Ricche Minere, publiées pour la première ois en 1664, écrit : « La table du maître autel est de la main de Victor Carpaccio, œuvre rare de 1514 ».

(1) Casola, Viaggio a Jerusalemme (ms. de la Bibl. Trivulzio), p. i4. Milan, 1865.

Au milieu du tableau, sur un cheval blanc, se tient saint Vital, le cavalier consulaire qui serre dans son poing une hachette appuyée à sa hanche; il est entouré de saint Jacques, saint Jean, saint Georges et d'une sainte, qui est probablement Valérie, femme de Vital. Entre les trois grands arceaux du plus pur style Renaissance, qui occupent le fond, apparaît dans le lointain un paysage riant, peint de main de maître. Dans la partie supérieure, sur le palier des arcades, derrière une rampe, saint André et saint Pierre, avec les deux martyrs Gervais et Protase, fils de Vital, à leurs côtés, et au milieu, en dehors de la rampe, assis sur la corniche, un petit ange qui joue de la mandore. En haut, dans les nuages, entourés de chérubins, la Vierge et l'Enfant. Les deux saints, Vital et Georges, sont d'un dessin et d'une couleur particulièrement vigoureux, mais les autres personnages ne sont pas moins intéressants par leur coloris harmonieux et une science des plis simple et naturelle. Nous n'avons pu retrouver le nom de l'auteur de la commande, car l'église fat, vers la fin du xvne siècle, entièrement restaurée par l'architecte André Tirali, et ses archives furent dispersées.

Il est curieux que des peintures exécutées dans les dernières années du peintre, au lieu de gagner en franchise et en vivacité, soient si minutieuses, si raides et si différentes de son style spontané qu'elles donnent à penser que d'autres y ont collaboré. Des œuvres franches, où l'on ne saurait rien trouver qui puisse blesser l'œil le plus délicat, ni une ligne vulgaire, ni une couleur criarde, portent la date de 1491, et la Rencontre de sainte Anne et de saint Joachim ayant \à leurs côtés saint Ludovic et sainte Ursule, est de vingt-quatre ans postérieure. Ce n'est plus la richesse de coloris et la sûreté de dessin d'autrefois ; ce sont des tons sombres et lourds, une dureté presque métallique dans les contours et dans les plis, et une timidité pénible dans la facture des membres. Le tableau, qui est à l'Académie de Venise, fut exécuté pour l'église aujourd'hui disparue de Saint-François de Trévise et il est signé : Victor Carpathio Venetus op. MDXV.

lint-Vital, Venise.)

AUTRES ŒUVRES DE CARPACCIO ET DE SON FILS

De la même manière et de la même année est le tableau des Dix mille martyrs sur le mont Ararat en Arménie, signé : V. Carpathius MDV. Le sujet était des plus ardus pour une imagination calme comme celle de Carpaccio, qui se plaisait aux fêtes et aux splendeurs et comprenait mal ces scènes dramatiques, dans lesquelles il faut représenter des massacres, exprimer des passions violentes et des angoisses. Et, en effet, l'habituelle paix lumineuse de ses conceptions est ici comme troublée par des effets complexes et dramatiques, par des images tumultueuses et féroces, si bien que le style même s'en ressent et prend je ne sais quel air inquiet, pénible et confus. Toute la scène est occupée par une grande montagne en forme d'arcade. Dans le fond, à l'entrée, on aperçoit un paysage agréable ; de la ligne large et charmante de la vallée et du vert des pentes s'élève vers le ciel serein une sorte de poésie champêtre. Mais sur les pentes des collines se tiennent des troupes armées, qui poursuivent sur des chevaux lancés au galop des bandes de fuyards ; et au premier plan une sorte d'horreur plane : à droite le ciel est déchiré par une terrible tempête, les éclairs sillonnent les nuages noirs ; la nature est bouleversée et les arbres plient au souffle impétueux du vent. Aux branches des grands arbres sont pendus les martyrs crucifiés, tandis que les bourreaux sont en train d'en crucifier d'autres étendus à terre, devant un groupe d'hommes à pied et à cheval, les uns vêtus à l'ancienne mode romaine, les autres à l'orientale. Cependant, au sommet de la montagne, les âmes des martyrs, représentées par de petits personnages, sont accueillies par les anges, qui descendent des sphères célestes. Il existe un dessin de cette partie, qui forme le haut du tableau, avec des touches à peine visibles à la sanguine, dans la collection Heseltine de Londres, qui est de plus intéressant parce que c'est un des premiers exemples de l'usage de la sanguine à Venise.

Vasari remarque que dans la peinture de Carpaccio tous les détails de l'exécution portent la marque d'un soin extraordinaire

et laborieux. En effet, on remarque la trace de cet effort, mais aussi la science du nu et l'audace de certains raccourcis révèlent la puissance de l'artiste ; de sorte qu'on peut trouver sévère et téméraire le jugement d'Hippolyte Taine, à qui il semblait que tous ces martyrs étaient grotesques comme les figures d'un vieux mystère (i ). Le tableau, aujourd'hui dans les galeries de l'Académie, fut commandé par le cardinal Hector Ottoboni, à la suite d'un vœu fait en temps de peste, et fut placé sur l'autel de la famille Ottoboni dans l'église de Saint-Antoine di Castello (2), où était aussi un autre petit tableau de Carpaccio, une Procession de Pèlerins portecroix, aujourd'hui à l'Académie, qui montre l'intérieur caractéristique de l'antique église, démolie en 1807 quand on fit les Jardins Publics. On voit dans ce tableau le modèle d'un de ces longs parchi ou galeries de bois, destinées aux chanteurs, élevées en face du maître-autel, et qui furent toutes détruites au XVIIe siècle ; il n'en reste plus qu'une seule, en pierre, dans le temple de l'île de Saint-Michel. On peut encore voir dans la vieille église de Saint-Antoine des autels et des tableaux, et des murs peints à fresque avec des ornements très élégants, puis recouverts d'une couche de chaux, en particulier quand, en temps de peste, un tel enduit était considéré comme une précaution nécessaire d'hygiène.

C'est ce qui advint dans les églises dei Frari et de Saint-Etienne, où, après qu'on eut raclé l'enduit des murailles, apparurent des décorations et des personnages à la fresque du Quattrocento. Dans le temple de Saint-Antoine reproduit par Carpaccio, après le premier autel, où se trouve un tableau qui représente Christ au Jardin, se présente une de ces tables ou ancone byzantines qui con-

(1) Taine, Voy. en Italie, II, 328. Paris, 1881.

(2) ■ L'autel de ces dix mille martyrs, tout enrichi de colonnes de marbres et d'or, contient la si délicate et excellente peinture représentant leur martyre sur le mont Ararat en Arménie, œuvre de Victor Carpaccio, peintre très renommé de son temps, très estimée des connaisseurs et consacrée par Hector de la famille Ottobona. alors prieur de ce temple, aux dits martyrs et enrichie du bois de la Croix et autres reliques des martyrs. » Zucchini, Nouvelle chron. vénit. ou descr. de peintures, etc. Venise, MDCCLXXXV, p. 140.

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