L’INVENTION DU REVOLVER
En véritable chasseur, je furette souvent par ci par là, pour « rechercher du neuf, n’en fût-il plus au monde. » En fait de « neuf, » j’ai trouvé une «vieille» chose; mais si nouvelle, ma foi! qu’elle vaut bien la peine de marcher en tète de toutes les autres.
Bien que certains arquebusiers de France, d’Angleterre et d’Amérique aient rajeuni l’invention du revolver et des fusils se chargeant par la culasse, il
y a une vingtaine d’années, j’entends et prétends dire que cette idée n’est pas chose nouvelle. Elle remonte à l’an de grâce 1530, sous le règne de Henri VIII, roi d’Angleterre, et ce fut un habitant de Jersey qui en fut a l’ingénieur. »
Je compulsais certain matin quelques vieux par-
chemins achetés chez l’épicier pour revêtir des pots de confitures, lorsque je lus sur l’un d’eux certaines lignes qui frappèrent mes yeux et m’étonnèrent fort.
C’était l’histoire d’un nommé Ilélicr, ancien bailli de Jersey, qui se distingua au « camp du Drap d’or» en remportant le prix à l’arbalète avec une arme de son invention, à l’aide de laquelle il avait touché les deux cibles, celle de la France et celle de l’Angleterre.
De cette façon, les Anglais (car Jersey était alors, comme aujourd’hui, une ile de la Grande-Bretagne) avaient été déclarés vainqueurs. Henri VIII, radieux, étouffant do joie dans son pourpoint, s’était élancé pardessus la balustrade et avait couru à Hélier pour l’embrasser.
— Je veux que tu m’enseignes à tirer de cette arbalète, avait dit le souverain à sou sujet. Désormais je t’accorde le droit de chasser dans tous mes parcs et de tuer le gibier que bon te semblera.
l’invention du kevolver
Or, il apprit qu’Hélier avait un procès contre un sir Hugh Waugham, gouverneur de son île, à qui il reprochait ses exactions, et qui, ne trouvant pas eu lui un homme servile, prêt à le seconder dans ses pilleries, l’avait injustement dépouillé de ses fonctions. Hélier en avait appelé au roi d’Angleterre de cette sentence arbitraire. Par malheur, l’ex-bailli de Jersey avait pour ennemi le cardinal Wolsey, qui protégeait sir Hugh Waugham, et lui suscita mainte tracasserie.
Un jour, Hélier parut négliger son procès et ne plus songer qu’à un travail particulier pour lequel il s’enfermait des journées entières; ou bien encore il disparaissait au plus épais des taillis de Windsor. Pendant quatre années conséeutives, Hélier vécut morose, taciturne, ne coniïant à personne l’ennui qui semblait le dévorer, le chagrin qu’il éprouvait et dont il n’avouait pas la cause.
Un jour, cependant, il rentra radieux à son logis : ce n’était plus le même homme, la joie l’avait transfiguré.
Le lendemain, Hélier se rendit au tir au roi, qui fit à peine attention à lui. Il est vrai qu’à cette époque Henri VIII ne rêvait qu’à une chose, à épouser la belle Anna Boleyn, en divorçant avec Catherine
d’Aragon, sa femme, tante de Charles-Quint. Par malheur, le pape refusait son consentement à l’annulation de ce mariage.
Le roi était donc de fort mauvaise humeur, car il avait reçu deux messages : l’un de Luther, qui déclarait « que le divorce était condamnable, » et l’autre de l’Université de Paris, dont l’avis était que, pour approuver la conduite du roi, il faudrait que celui-ci payât à François I er neuf cent mille couronnes et lui rendit un lis de diamant que le vaincu de Pavie avait laissé entre ses mains.
A cette dernière communication, Henri VIII se sentit tout guilleret et fut d’une courtoisie sans pareille avec les gentilshommes qui l’entouraient. On se mit à tirer de l’arquebuse, et quiconque atteignait le but recevait un présent de la main de Sa Majesté.
Hélier crut le moment opportun de s’approcher du monarque.
— Sire, voudriez-vous que votre sujet féal et dévoué vous apprît un coup nouveau ?
— Oh ! je le sais, c’est celui des deux flèches.
— Non point. Ce coup-là, Votre Majesté le connaît. Il s’agit d’autre chose plus extraordinaire. D’ailleurs, c’est une arquebuse et non point une ar-
l’invention do revolver
halète que je vais présenter au roi et à la noble assemblée.
— Une arquebuse, s’écria le souverain, dont les yeux se dilatèrent et sur les lèvres de qui un sourire vint s’épanouir.
— Oui, sire! Que Votre Majesté ordonne qu’on place six buts différents et je vais lui montrer un nouveau tour que je lui dédie.
Henri VIII donna des ordres en conséquence, et quand on eut disposé six poteaux avec six cibles distinctes, Hélier s’avança, mit en joue son arquebuse, visa et fît feu. La balle avait frappé la cible n° 1 . Sans abaisser son arme, l’ex-bailli de Jersey visa le second but.
— Tu oublies de recharger ton arme, lui dit le roi.
Mais le tireur, sans répondre, pressa la détente, le coup partit et le projectile pénétra dans le second carton au grand ébahissement du roi, des gentilshommes et des Valets qui se tenaient près d’eux.
— Mais cela tient du miracle! exclama Henri VIII.
Le souverain de l’Angleterre n’était pas au bout de l’étonnement qu’il devait éprouver.
Sans recharger son arquebuse, Hélier pressa quatre fois encore la détente, quatre fois une détona-
lion se fit entendre et quatre balles atteignirent le
but.
L’ex-bailli de Jersey avait tout bonnement inventé le revolver.
Ici j’ouvre une paranthèse pour informer ceux qui hésiteraient à me croire, qu’il sera facile de lire la chronique écrite en 1585, par Samuel de Carteret, et éditée par Georges Syvret en 1832.
On y lit, à la page 47, les lignes que voici :
« Ledit Bailly avoit trouvé une invention de tirer de sa harquebuse cinq ou six traits de boulez l’im après l’autre et à plusieurs marques, toute d’une même charge et d’un même feu. »
Je reviens à mon histoire.
Le roi fut stupéfait. L’invention de Hélier dépassait l’arbalète aux deux traits.
— Hélier ! mon ami, s’écria-t-il, tu mérites une récompense.
— La seule que je sollicite de Votre Majesté, répliqua le Jerseyen, c’est Injustice qui m’est due et qui m’est déniée, grâce aux intrigues et au mauvais vouloir...
— De qui? s’écria Henri VIII. Y a-t-il donc quelqu’un qui ose désobéir à mes* volontés ?
— Oui, sire ; mais je ne sais si je dois nommer...
l’invention dü revolver
— Nomme l’audacieux, quel est-il?
— C’est... c’est le cardinal Wolsey!
Le roi hésita quelques instants; Ilélier se mit h trembler de tous ses membres. Henri VIII prit alors la parole, et regardant son sujet en face, lui dit lentement ces paroles :
— As-tu du cœur?
Hélier ne savait que dire.
— Eh bien, oui, as-tu du cœur? Dans ce cas, va trouver le cardinal en plein conseil, — je t’y autorise, — tu lui diras hardiment qu’il te rende justice, ou bien que tu te plaindras au roi. J’ai dit.
Et sans ajouter une parole de plus, il tourna le dos à Hélier, qui se retira à pas lents, réfléchissant au conseil que son souverain venait de lui donner.
Tout en marchant, l’ex-bailli de Jersey se demandait s’il y aurait prudence de sa part à attaquer le taureau par les cornes ; mais enfin il se raidit dans son courage et se décida à remporter la victoire, ou bien à mourir.
Au moment où Hélier pénétra dans la salle d’audience, que l’on appehdt la Chambre étoilée, à cause des étoiles qui décoraient la tapisserie de haute lisse dont les murailles étaient recouvertes, la séance du cardinal Wolsey allait être finie.
Hélier s’avança jusqu’à la barre et s’écria d’une voix haute et intelligible :
— Justice ! justice !
Wolsey l’avait reconnu, et au lieu de le faire arrêter pour troubler ainsi la séance, il lui répondit d’une voix doucereuse, mais qui trahissait la colère :
— Ah! c’est vous, messire Hélier? Patience, justice vous sera rendue.
— Je la demande sur l’heure,
— Je te l’accorde! Tu as offensé le conseil en pénétrant ici sans être mandé; or, je te condamne à la prison.
— Ah! c’est ainsi que vous jugez ma cause. C’est bien, cardinal, le roi sera instruit et nous verrons s’il approuve votre façon d’agir. •
Wolsey leva la séance : on emmena en prison le malheureux arquebusier, qui n’y passa que deux heures et fut délivré par les ordres du cardinal, ou plutôt par ceux de Henri VIII.
Le souverain emmena l’inventeur à son tir et passa avec lui toute une journée à tirer et à faire tirer ses gentilshommes avec cette merveilleuse arme qui faisait six fois feu sans être rechargée.
La jeune Anna Boleyn elle-même fut priée d’es-
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sayer l’arquebuse, et elle lâcha la détente, tandis que le roi soutenait l’instrument, trop lourd pour les petites mains de celle qu’il désirait prendre pour femme. Miracle 1 la balle atteignit la cible, et le roi, transporté, passa au cou d’Anna une chaîne d’or qu’il portait sur sa poitrine, et donna à Hélier un anneau enrichi d’un diamant de prix.
Bref, Hélier vécut ainsi, fêté et honoré, pendant tout le temps qui s’écoula depuis la clôture des séances de la et chambre étoilée » jusqu’à leur réouverture. C’était l'époque fixée par Wolsey lui-même pour juger l’affaire dont j’ai déjà parlé.
Or, il arriva que, dans cet intervalle , Wolsey écrivait au pape des lettres pressantes, afin d’obtenir le divorce de Henri VIII avec sa femme Catherine, tandis que souvent, par le même courrier, il suppliait le Saint-Père de ne point céder, car Anna Boleyn était imbue des préceptes de Luther, et le roi avait l’intention de se séparer de Rome.
Cette sourde opposition du cardinal aux volontés du roi devait avoir un terme. Un homme tel que Henri VIII ne pouvait pas voir sans colère un obstacle placé devant ses projets.
Un soir, trois mois après l’intrusion d’Hélier dans la Chambre étoilée, le 4 novembre 1531, Wolsey
soupait dans la grande salle de son manoir de Cawood, près York, quand le duc de Northumberland se présenta devant le pont-levis et fut introduit avec toute sa suite dans le salon d’apparat du cardinal.
— Quelle heureuse chance vous amène près de moi, mylord? demanda Wolsey à son hôte.
— Dites plutôt une malheureuse chance, prince de l’Eglise, répliqua le duc ; car je suis ici de la part du roi pour vous arrêter.
— M’arrêter!... Et de quoi suis-je donc accusé?
— De haute trahison.
Wolsey demeura atterré et, tombant lourdement sur un siège, resta dans cet état de prostration toute la nuit, tandis qu’on fouillait le château de Cawood.
Au petit jour, le cardinal et ceux qui l’emmenaient prisonnier quittèrent le manoir pour se rendre à Londres ; mais ils ne purent faire une longue traite ce jour-là, car l’ex-ministre tomba de cheval à Sehefüeld-Park, et demeura malade quinze jours, jusqu’à ce qu’enfin le constable de Londres, envoyé par Henri VIII, vint s’assurer de l’état de sa santé et presser l’arrivée du prisonnier.
Wolsey se vit perdu. Son malaise redoubla en
l’invention du revolver
route, si bien qu’à Leycester-Abbey, à la halte du soir, quand il entra sous la voûte du couvent, à la lueur des torches, il répondit au prieur qui demandait quelle chambre on devait donner au cardinal :
— Une fosse creusée dans le cimetière.
Le malheureux prince de l’Eglise avait raison : deux jours après il expirait.
Le surlendemain de la mort du cardinal, Henri VIII avait ordonné les apprêts d’une grande chasse à Hamptou-Court, afin d’essayer l’arquebuse d’Hélier sur les animaux de son domaine royal.
La chasse fut heureuse, et le soir, quand le roi regagna Londres, il apprit du duc de Northumberland lui-mème la mort du cardinal.
Le duc avait trouvé le trésor de Wolsey, qui servit à Henri VIII à donner des fêtes splendides à Anna Boleyn et à payer les cérémonies de son union, comme aussi les formalités nécessaires pour son divorce avec Catherine d’Aragon. Puis après, il se nomma lui-même pape de l’Eglise réformée d’Angleterre.
Quant à Hélier, il fut réintégré dans la place de bailly et resta en grande faveur auprès de son souyerain jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1559.
L’histoire ne dit point que l’invention de Hélier ait été propagée à l’époque où elle fut faite, et pourtant il est certain que les revolvers furent connus en Italie. Dans l’arsenal, à Venise, on montre encore de nos jours aux visiteurs plusieurs arquebuses à rouet et à silex d’un système pareil à celui de Hélier. Sont-elles de la main de l’arquebusier de Jersey, ou bien sont-elles des imitations de sa première découverte? Ces armes eurent-elles un inventeur nouveau en Italie, à l’époque même où Hélier créait son arme tournante? Il m’a été impossible de rien découvrir à cet égard dans les livres du temps, non plus que dans les parchemins d’où j’ai tiré ce qui précède.
En écrivant cet historique, je n’ai eu qu’un but, celui de rendre à César ce qui appartient à César.
LA
PÊCHE A LA LOUTRE
LA
PÈCHE A LA LOUTRE
Il est peu de chasseurs qui n’aient rencontré une loutre, cet animal amphibie, grand tout au plus comme un petit chien basset, et qui vit le long des cours d’eau, où il trouve sa nourriture et un abri temporaire contre les attaques de ses ennemis.
La loutre, comme le castor, est répandue sur toutes les parties du vieux et du nouveau monde, avec cette différence cependant que si le castor a disparu, — à peu d’exception près, — de notre territoire in-
YIVE LA CHASSE
hospitalier, la loutre est toujours fort commune en France, en Angleterre et sur toute la surface de l'Europe.
11 y a également des loutres sur le continent américain, et, comme c’est de deux animaux de cette espèce qu’il s’agit, je vais entrer de suite en matière.
J’ai eu pour ami intime, pendant mon séjour aux États-Unis, un grand chasseur et un pêcheur hors ligne, Frank Forrester, auteur de deux ouvrages émérites sur le sport américain, et dont le vrai nom était Herbert.
Un soir, assis sous la verandah de l’hôtel de Hoboken, de l’autre côté de l’Hudson, en face de New- York, nous causions, Forrester et moi, et je demandais à mon ami ce qu’il comptait faire de certaine loutre qu’on lui avait apportée vivante le matin, dans son habitation des champs, — tlie Cedars.
— Eh ! parbleu, répondit-il, je compte m’en faire un auxiliaire précieux dans nos parties de pêche. Les Peaux-Rouges agissent tous ainsi, et certaines tribus du lac Ontario ou du lac Supérieur ne pèchent pas d’une autre manière. La loutre est pour l’eau et les poissons ce que le furet est pour la terre et les lapins. Du reste, la loutre que vous avez vue ce matin chez
LA PÊCHE A LA LOÜTRE
moi n’est pas la première que j’ai eue à mon service. Avant de venir m’établir aux États-Unis, j’habitais l’Irlande, et, au château de Kinkernay, où réside ma famille, j’avais élevé une loutre qui me suivait comme un chien, et ne prenait sa nourriture que de ma main, ou de celle de notre garde-chasse. Le pauvre animal sortait, se promenait seul, rentrait de même, allait tous les jours se laver dans le bassin de la fontaine, dormait au coin du feu de la cuisine pendant tout l’hiver et s’était si bien emparé de cette portion de l’àtre paternel, qu’il en chassait tous les chiens et les chats. Quelquefois cependant elle s’échappait la nuit pour aller pêcher dans un petit étang voisin du château; elle rentrait ensuite par les chatières, et, le lendemain matin, les débris de poisson trouvés dans la cuisine dénonçaient le vqI de la nuit.
— Je regrette fort, dis-je à Forrester, ne pas avoir vu ce que vous me racontez. Ne serait-ce pas...
— Un... rêve de chasseur.
— Oh ! je n’ai pas dit cela; mais M. de Buffon assure...
-OÎl! ne me parlez pas de votre écrivain d’histoire naturelle aux manchettes de Valenciennes. Ce n’est pas la seule erreur que contiennent ses oeuvres... illustres. Non-seulement il y avait une loutre
apprivoisée au château de Kinkernay, mais encore un paysan du bourg voisin possédait un de ces animaux qu’il avait élevé à pêcher dans la rivière, clandestinement, en braconnant ; si bien que souvent mon père l’avait fait avertir que s’il continuait un pareil métier, il le ferait arrêter et mettre en prison. Je voulus voir certain jour les opérations de « Jessie, » tel était le nom que Pat O’Connor avait donné à sa loutre, — et, le prenant à part, un matin, je lui tins à peu près ce langage 1
— Eb î Pat, veux-tu que je te prenne sous ma protection ?
— Jésus ! si je le veux !
— Cela ne dépend que de toi.
— Que faut-il faire ?
— Me montrer ta loutre au travail.
— Au travail! mais elle ne travaille pas, bon Dieu!
— Trêve de mensonges, mon cher Pat. Je sais ce que je sais ! donc, tu vas faire ce que je veux, ou sinon, gare à toi !
Pat résista bien encore ; mais enfin, convaincu autant par mes promesses que par mes menaces, il consentit.
Il prit un panier et y plaça Jessie, qui se tenait au
LA PÊCHE A LA LOUTRE
soleil, sur le bord d’un tonneau rempli d’eau, mit le tout sur son épaule, et le voilà parti.
Le rendez-vous était sur le bord du lac paternel, à l’endroit que l’on nomme Trout’s pond (le trou aux truites), parce que ces délicieux poissons abondaient dans ces eaux.
J’avais pris les devants, et cependant, en arrivant, je trouvai O’Connor installé et m’attendant déjà eri fumant sa pipe.
Le drôle connaissait une « raccourcie » qui l’avait mené très-rapidement au lieu convenu.
Je pressai mon braconnier de commencer la pèche au plutôt.
— Nous avons tout le temps , me dit-il. Il est deux heures seulement : par cette chaleur accablante , le poisson dort et ne circule pas. Le mieux est d’attendre jusqu’à quatre heures. La nuit serait encore préférable, mais vous ne verriez pas les évolutions de Jessie, .et vous y perdriez trop.
Tout en attendant l’heure indiquée par Pat O’eonnor, je causai avec lui, et je n’eus pas grand’peine à deviner que mon coquin d’Irlandais possédait un talent hors ligne pour le braconnage sur terre et sur eau. Mon père ne s’était pas trompé. Mais j’avais
promis de me taire, et je dus garder le secret du poacher.
Enfin le soleil se pencha vers l’horizon et Pat ouvrit le‘ panier dans lequel Jessie était restée parfaitement tranquille pendant toute notre conversation.
La loutre, couchée sur un lit de fougères, dormait profondément, mais, à la vue du jour, aux émanations de l’atmosphère, elle daigna ouvrir les yeux, paresseusement d’abord, puis avec vivacité, si bien qu’au bout de cinq minutes, elle était complètement réveillée.
Tandis que la loutre s’étirait sur l’herbe, j’avais jeté les yeux vers la surface argentée du lac, et il m’avait semblé apercevoir à certaines rides, à certains bouillonnements, qu’en effet, comme l’avait dit Pat, le poisson abondait au 7'rout’s pond.
Tout à coup, un brochet qui poursuivait quelques menus poissons fit un bond au-dessus de l’eau, semblable à un éclair vivant.
L’Irlandais crut le moment propice pour commencer la pèche. 11 montra à la loutre l’eau qui clapotait, et au même instant Jessie se jeta dans le lac.
L’animal nageait et plongeait avec une extrême fa-
LA PÊCHE A LA LOUTRE
cilité ; à différentes reprises il disparut pendant quinze à vingt secondes, puis enfin il se montra tenant entre ses dents une énorme carpe.
Pat siffla, et, docile comme un chien d’arrêt, Jessie se dirigea vers lui et déposa à scs pieds le cyprin qui frétillait encore dans les dernières convulsions de l’agonie.
Après la carpe vint un brochet de six livres, puis une douzaine de truites, et la pèche eût duré de cette sorte jusqu’au lendemain, si je n’avais pas jugé l’expérience suffisante.
— En voilà assez, dis-je à Pat : m’est avis que si . tu venais ici toutes les nuits, avant peu le lac serait dépeuplé. Écoute-moi bien. Je consens à t’accorder,
— de moi-mème, — la permission de pécher pour
ta provision, seulement le vendredi. Je m’entendrai avec les gardes pour cela ; mais si tu es surpris un autre jour, on aura ordre de tuer d’un coup de fusil Jessie et de mettre son propriétaire à la geôle. Allons ! rappelle ton animal pécheur et remets-le dans son panier.
Tandis que Pat sifflait Jessie, je m’étais éloigné quelques instants; tout à coup j’entendis à trois pas derrière moi la détonation d’un arme à feu.
— Ah ! gredin ! dit une voix avec l’accent de la
colère, cette fois-ci je t’y prends! M. Herbert me croira à la fin.
Je m’étais rapproché en reconnaissant la voix du garde-chef du manoir. Sam O’Mally, qui passait par là, s’était imaginé que le poacher travaillait pour son compte.
Hélas ! d’un coup de feu il avait abattu Jessie atteinte en pleine poitrine par la balle de son fusil, et déjà il portait la main sur le collet du braconnier, quand je me montrai.
— Vous arrivez à temps, maître, fit O’Mally.
— Oui! à temps pour vous empêcher de tourmenter ce pauvre diable. Je regrette fort que vous ayez tué sa loutre, car s’il était ici, c’était par ma volonté.
— J’ignorais, maître, répliqua O’Mally...
Pendant que ceci se passait, Pat, s’était jeté à l’eau et rapportait la pauvre Jessie sur la rive. De grosses larmes coulaient le long de ses yeux : on eût dit qu’il perdait un ami.
Je mis tout en œuvre pour consoler le bonhomme, à qui je donuai une somme ronde, mais il n’en paraissait pas moins très-affecté.
Ce qu’il y a de certain, c’est que, pour mie raison ou pour une autre, six mois après la mort de Jessie,
LA PÊCHE A LA LOUTRE
Pat était enterré un beau matin, laissant une veuve et trois enfants, dont mon père prit soin tant qu’il
vécut, et que je n’ai pas abandonnés.
Le récit de Frank Forrester m’avait fort intéressé, et je le remerciai de son aimable compagnie lorsque nous nous séparâmes, lui pour retourner aux Cedars, moi pour traverser l’Hudson, à bord du ferry-boat, afin de rentrer à New-York.
La loutre de mon camarade de chasse prospéra et devint énorme ; par malheur, Rock pêchait le plus souvent pour sou compte, et cela n’arrangeait pas la cuisinière du shoot ing box de Frank, qui exigeait du poisson pour ses matelotes.
Il fallait trois bonnes années au maître de « Rock » pour corriger son élève de tous ses défauts ; mais quand cette éducation fut perfectionnée, la loutre des Cedars approvisionnait chaque matin le gardemanger, si bien qu’à quelque heure du jour ou de la nuit que l’on entrât dans cette demeure hospitalière, on y trouvait une tranche de saumon grillée, ou bien un énorme bass ou un hallibut bouilli et prêt à être assaisonné d’huile et de vinaigre.
Quant aux homards, aux langoustes et aux crabès, ils grouillaient dans un vivier rempli d’eau de mer renouvelée chaque jour.
Non loin tics Palissades, ces murailles géantes qui bordent l’Hudsou, à gauche, le long de l’État de New-Jersey, en remontant du côté de Sing-Sing, à l’entrée d’une petite anse, Frank Forrester avait découvert un barrage qui , suivant ses appréciations, avait dù être fait autrefois par la main des hommes.
L’anse, bordée d’une part par une sorte de muraille de pierres, de l’autre par un banc de sable, formait une sorte de bassin naturel, à l’extrémité duquel, découlant des roches, s’épanchait une source d’eau vive aussi limpide que du cristal.
Un soir, j’avais diué aux Cedars, et, au dessert, la loutre, suivant son usage, était venue trouver son maitre et recevoir un morceau de pain trempé dans du café sucré, friandise qui lui était fort sympathique.
— Au lieu de retourner à New-York, voulez-vous restera coucher ici, me dit Frank Forrester; nous irons, demain matiu dès l’aube, visiter mon réservoir des Palissades, en compagnie de Rock.
— J’accepte, répondis-je, fort enchanté de la proposition.
Nous nous retirâmes de fort bonne heure, Frank et moi, et la nuit me parut longue, je vous assure,
LA PÊCHE A LA LOUTRE
car, la veille d’uue chasse ou d’un voyage, la préoccupation me tient presque toujours éveillé.
Au petit jour, je réveillai Forrester, qui donnait d’un sommeil de plomb.
Avaler un verre de gin, aller chercher Rock dans son panier et nous mettre en route, tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure.
Devant les Cedars il y avait trois bateaux amarrés. Forrester sauta dans une embarcation pontée, qui allait à la fois à l’aide d’une voile ou d’avirons. J’imitai son exemple et nous hissâmes la toile.
La brise soufflait d’aval, si bien que, dans l’espace d’une demi-heure, nous pûmes jeter l’ancre, bord à bord avec la muraille du bassin des Palissades.
La marée descendait : c’était le moment le plus propice pour notre pèche.
Sur le bord du bassin, vers la source, se tenait perché sur ses pattes un magnifique bihoreau de la grande espèce, qui se leva lourdement à notre approche et prit son vol à vingt pas de l’embarcation.
J’avais emporté un fusil à tout hasard; je me hâtai d’épauler, je fis feu, et l’oiseau, tournant sur luimème, tomba lourdement à l’extrémité du banc de sable.
VIVE LA CIIÀSSE
— Très-bien! me dit Forresteç; maintenant, plus de bruit, pas un mot, laissons le calmé revenir, puis nous lâcherons Rock. Je gagerais sa vie contre une pipe de tabac que nous allons faire ce matin une pêche miraculeuse.
— Vous le croyez ?
— J’en suis certain.
Tout en murmurant ces paroles, nous avançâmes du côté de la source, près de laquelle se trouvait un banc naturel formé par une roche plate détachée depuis longues années du sommet des Palissades.
Nous nous assîmes côte à côte, le panier de Rock devant nous, sans prononcer un mot, sans ouvrir la bouche. Forrester examinait attentivement le fond de l’eau, et je lus bientôt dans ses yeux qu’il découvrait quelque chose de particulier.
— Damri it ! murmura-t-il tout d’un coup à mon oreille. Il y a un esturgeon dans le bassin.
— Un esturgeon...
— Oui, ajouta Frank, toujours à voix basse, et une énorme bête. Seulement il est à craindre que le monstre ne se sauve par l’ouverture qui donne dans l’Hudson. Pour éviter cétte mauvaise chance, je vais aller lui barrer le passage. Vous, restez ici; vous lâcherez Rock dès que je vous ferai signe.
LA PÊCHE A LA LOUTRE
Frank Forrester se leva et, marchant à pas de loup, regagna l’embarcation, à bord de laquelle se trouvait un coffre contenant un filet sobde, garni de plomb par le bas.
Il affala doucement le filet à l’eau, de façon à obstruer le passage du canal qui servait de communication. A l’aide de deux énormes pierres, il amarra la corde d’un côté sur la muraille naturelle, — le barrage, — et de l’autre à un pieu qu’il planta dans le banc de sable.
Lorsque tous ces préparatifs furent achevés, Franck me fit un signe en s'écriant :
— Go-a-hcadl
J’ouvris le panier qui contenait la loutre. A peine l’animal fut-il sorti qu’il huma l’air, allant de ci de là sur le bord de l’eau; puis il se jeta la tête la première au plus profond du bassin.
Nous ne vîmes d’abord qu’un bouillonnement, une espèce «le remous ; l'eau se troubla, et les émanations qui s’échappèrent de ce liquide bouleversé nous semblèrent peu faites pour réjouir l’odorat.
Tout à coup, un corps énorme, qui, à vue d’œil, paraissait mesurer environ deux mètres, apparut à la surface, nageant du côté où se tenait Franck Forrester.
Le monstre, — mon ami avait dit vrai, c’était un esturgeon, — aperçut probablement Forrester, qui, une gaffe à la main, se tenait prêt à le recevoir, car il fit volte-face. Mais à peine s’était-il retourné qu’il rencontra Rock.
Alors s’engagea sous nos yeux un combat qui dura plus de vingt minutes, car, si Rock attaquait avec vaillance, l’esturgeon se défendait comme un démon et faisait rage des dents et de la queue.
Deux fois il tenta de fuir en forçant le passage, mais le filet et la gaffe de Forrester lui firent rebrousser chemin.
A la fin, harrassé, meurtri, perdant son sang par vingt blessures, le monstre vint s’échouer sur le sable, où Franck l’acheva d’un coup de pied.
Ce splendide poisson pesait soixante-trôis kilogrammes, et, pour l’emporter jusqu’à notre embarcation, nous dûmes avoir recours au filet, car il glissait entre nos doigts et retombait lourdement sur le sable, ou à l’eau.
Tandis que nous arrimions l’esturgeon au fond de la barque de Forrester, Rock, se trémoussant dans le bassin, en rapportait une énorme anguille, puis un sun fish, et en troisième lieu un blue fish.
Comme on le voit, la pèche était assez belle et
LA PÊCHE A LA LOUTRE
Forrester la trouva suffisante. On remit Rock dans sa corbeille, la voile fut bissée, et trente minutes après nous nous arrêtions devant les Cedars.
Jenny Marslial, la femme de charge de Forrester, qui guettait notre arrivée du haut du quai, salua son maître d’un hurrah guttural qui trahissait à la fois l’étonnement et l’admiration. Jaruuis la bonne femme n’avait vu pareil poisson, et elle déclara qu’il fallait l’envoyer à Barnum, qui l’exhiberait dans son muséum pour le plus grand plaisir de ses visiteurs.
Franck Forrester, très-amateur de la chair d’esturgeon, goûta peu cet avis, et une demi-heure après, assis devant la table de la salle à manger des Cedars , nous savourions ensemble quelques steaks d’esturgeon qui nous parurent délicieux.
11 va sans dire que Rock ne fut pas oubliée et qu’elle reçut double ration.
Quelques temps après, pendant une excursion au Canada, en compagnie de mon ami M. Mac-Lean, dont j’ai eu souvent l’occasion de parler dans mes récits de Chasses de l’ Amérique du Nord, j’eus l’occasion de voir, chez une tribu d’indiens, campés sur les bords du lac Ontario, deux loutres apprivoisées qui pourvoyaient aux besoins des Peaux- Rouges.
VIVE LA CnASSE
Nous étions au mois d’octobre, les journées étaient encore chaudes et le soleil avait repris cette gloire splendide qui fait donner à l’automne américain le titre pompeux de indian summer (été des Indiens) .
Le soir de notre arrivée dans le camp de Meata- Onili, après avoir installé notre tente et arrangé nos provisions, que nous devions laisser sous la garde d’un domestique, Mac-Lean me proposa une promenade à la baie de Sainte-Marie-dcs-Loups.
Il s’agissait de visiter des pêcheries exploitées par une vingtaine de Peaux-Rouges, qui prennent le poisson à l’aide de fdets et de pots à feu, la nuit et le jour, grâce aux loutres auxiliaires.
Inutile de dire que j’acceptai, et le lendemain matin nous nous mettions en route dans la direction de Sainte-Marie-des-Loups, n’emmenant avec nous que nos chiens et n’emportant que nos fusils et des munitions de chasse.
Je pourrais raconter à mes lecteurs les incidents de notre route, lui dépeindre la beauté du paysage, la hauteur des sapins sous les branches desquels nous nous glissions; mais ceci nous conduirait trop loin, et je me bornerai à dire que, vers cinq heures du soir, en arrivant sur une pointe de roches qui s’avance en forme de promontoire sur le lac Ontario, Mac-Lean
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me montra devant nous, au fond d’une baie, dix huttes assez vastes et trois hangars couverts de roseaux qui formaient le « village » de Sainte-Mariedes- Loups.
Devant ces huttes, sur des cordes soutenues par des pieux de bois, s’étalaient de nombreux filets destinés à la pèche, longues traînes ou nasses au bas desquelles les Indiens, en guise de plomb, avaient appendu des morceaux de cuivre natif, très-abondant dans le haut Canada.
Lorsque nous arrivâmes au village, la journé'e de pèche était finie, et une douzaines de femmes s’occupaient à saler et à préparer le saumon.
Elles étaient fort laides en général, mais en revanche d’une malpropreté révoltante, ce qui est du reste habituel dans tous le wigwams des Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord.
Quant aux pêcheurs de Sainte-Marie-des-Loups, couchés à l’ombre d’un bouquet de sapins, ils se reposaient des fatigues de leur travail. Les uns fumaient, les autres dormaient, sans plus s’occuper du labeur des femmes qui, du reste, s’acquittaient au mieux de leurs fonctions.
Mac-Lean s’adressa au chef de la pêcherie qu’il appela par un nom très -bizarre : Tarri-kko, et
lui dit en anglais ce que nous venions faire chez lui.
Le Peau-Rouge nous tendit la main sans répondre, nous offrit sa pipe à fumer et nous fit asseoir près de lui; puis, après un instant de silence, il ajouta :
— Mes frères les blancs de l’autre côté du grand lac sont les bienvenus chez moi. 11 y a ce soir pêche au feu,' et je les emmènerai dans une barque.
Une heure après, on servit le repas du soir. Heureusement, pendant la route, nous avions tué un lièvre et deux « partdriges, » et nous pûmes offrir à nos hôtes un rôti qui fut parfaitement accueilli.
Après le souper, on se coucha, car on ne devait partir qu’à minuit, dès que la lune aurait disparu à l’horizon.
La pèche du saumon, de l’esturgeon, des aloses et autres poissons destinées à approvisionner les marchés de l’Amérique du Nord, occupe un très-grand nombre d’individus sur les lacs du Canada; et nous nous trouvions, mon ami et moi. parmi les plus habiles fishermm de tout le pays.
Quand Pliœbé eut disparu derrière les montagnes, nos Peaux-Rouges se levèrent et Tarri-kko nous fit signe de l’accompagner. Nous trouvâmes sur le bord du lac plusieurs barques préparées, à bord des-
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quelles étaient placée une certaine provision de torches, un trident primitif, ressemblant fort à un fer de lance de Polonais, barbelé d’un seul côté et fixé dans une perche de bois très-léger et trèssolide.
Une longue corde fixée par un nœud solide, à l’extrémité du manche, venait se rattacher par l’autre bout au bordage du canot, et servait à retenir l’épieu lorsqu’il était entraîné par le poisson transpercé.
Les canots de la plupart des pécheurs consistaient en des barques d’écorce de bouleau faites en forme de gondole et relevées par les deux bouts; celui dans lequel nous montâmes, en compagnie de Tarrikko et d’un autre Indien, était plus grand que tous les autres et eût pu, au besoin, contenir dix passagers. *
On pagaya pendant un demi-mille environ, en suivant les bords du lac; puis, au remous qui fit osciller notre barque, je compris que nous étions parvenus à l'embouchure d’une rivière.
En ce moment, sur un mot prononcé par Tarrikko, le Peau-Rouge alluma une torche à l’aide d’un silex et d’un morceau de fungus, et, dès que la lumière parut, nous aperçûmes comme par enchan-
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toment , toutes les autres embarcations imiter cet exemple.
Enveloppés, comme nous l’étions, par une nuit obscure, l’aspect île ces torches éclatantes et de ces démons à figure humaine qui s’agitaient en tous sens dans leurs barques, tout contribuait à donner au spectacle que nous avions sous les yeux, un caractère étrange et bien propre à frapper l’imagination.
Placé sur l’avant de son canot, Tarri-kko, la lance en main, épiait l’approche d’un poisson trop curieux accourant à la lumière, et, d’un coup assuré, le transperçait sans manquer une seule fois son but. Son adresse nous émerveillait. Au bout de deux heures, saumons, truites, gaspereaux, bass, perches géantes, tanagres, s’entassaient au fond de notre canot, et nous songions au retour.
Les autres embarcations ne tardèrent pas à rejoindre Tarri-kko, et l’on rentra à Sainte-Mariedes-Loups avec près de deux cents kilos de poissons.
Avant d’aller se coucher, le chef de la pêcherie voulut inspecter les filets qui servaient à la « chasse des loutres. »
11 revint bientôt en disant que tout était en état,
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et qu’il espérait une bonne pèche pour le lendemain après-midi. En effet, on ne devait reprendre les travaux que vers les quatre heures.
Notre matinée se passa donc à dormir.
A dix heures, nous partageâmes le repas des Indiens, qui se composait de tranches de saumon grillées et de perches rôties devant les charbons, mets exquis que je recommande aux gourmets; puis, en fumant notre pipe, nous allâmes visiter le« chenil » de la pêcherie où se trouvaient, d’un côté, une douzaine de chiens destinés à la chasse aux caribous et aux cerfs; de l’autre, sept loutres dont les fonctions étaient de rabattre le poisson dans les barrages en filets, comme je vais l’expliquer tout à l’heure.
Au centre de la petite cour réservée aux loutres, un réservoir plein d’eau limpide permettait aux amphibies de se livrer au plaisir du bain, quand ils le jugeaient à propos.
A la voix de Tarri-kko qui les appelait chacun par leurs noms, Atia, Pwino, Shorty, Meoni, etc., les intelligents animaux répondaient en accourant près de la palissade.
Le moment de la pèche arriva enfin.
Avant de partir on vida les filets qui contenaient à peine une demi-douzaine de pièces importantes ; puis,
lorsqu’on les eut replacés, le chef de la pêcherie fit embarquer les sept loutres à bord des canots et donna l’ordre du départ.
Voici comment la pêche se pratique à Sainte- Maric-des-Loups :
L'endroit choisi ressemblait fort à une corne d’abondance formée par un ruisseau qui se jetait dans une baie.
D’un côté de la corne, — le plus large et s’avançant au milieu du lac, — étaient disposés les filets qui, dans un moment donné, devaient se tendre en barrage à force de bras, de façon à retenir le poisson poursuivi par les loutres et acculé dans la pointe de la corne, — celle qui pénétrait au milieu des terres.
Cependant les barques s’étaient éloignées, tandis que, montés sur un rocher qui dominait les eaux du lac, nous nous préparions à assister à une pèche d’un genre tout nouveau pour nous.
Chaque canot se plaça à un mille de terre, à intervalles égaux, puis sur un signe donné, ou lâcha les < loutres.
D’un commun accord et simultanément, les amphibies piquèrent une tète et disparurent./
Au remous, à un mouvement insolite qui se pro-
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duisait sur la nappe liquide, à quelques sauts des poissons qui grouillaient de ci de là, on comprenait qu’une chasse' à la nage s’opérait dans les profondeurs de l’eau.
De temps à autre, une loutre montrait son museau à la surface, puis elle plongeait de nouveau.
Plus loin un saumon, probablement happé par la queue ou mordillé aux nageoires , faisait un bond rapide, brillait au soleil et retombait lourdement.
Çà et là le menu fretin s’agitait dans un trouble inexprimable.
A mesure que l’heure avançait, les canots rétrécissaient le demi-cercle, tandis que d’autres embarcations placées de chaque côté de l’entrée se disposaient à clore d’un seul coup le passage, afin d’enfermer tout le poisson chassé par les loutres entre les filets et la terre.
Celte battue, qui avait lieu une fois par semaine seulement, est généralement très-productive.
Elle le fut en effet ce jour-là.
A peine les filets furent-ils fermés que, dans toute la baie, nous vimes une animation sans pareille.
Les Peaux-Rouges rappelaient Atia, Pwiuo, Shorty, Meoni et consorts qui, fidèles à la voix de leur mai-
tre, rentraient dans les barques les uns après les autres.
Quand les sept loutres furent revenues, on laissa tomber en dedans de la partie circonscrite par les filets, une sorte de « seine » dont les deux extrémités rejoignaient la terre. Aussitôt, hommes et femmes s’attelèrent, sur les deux rives, aux cordes, et se mirent à tirer le tout vers le rivage.
A mesure qu’ils avançaient, il était facile de voir que la résistance augmentait; aussi leur marche devenait-elle plus lente de moment en moment. Au- ' dessus de l’eau sautaient d’énormes poissons dont quelques-uns réussissaient à franchir les limites du filet.
Enfin, les pêcheurs s’arrêtèrent. Devant eux, sur le sable, frétillaient des amas de poissons de toutes sortes, de toutes formes, longs, ronds, ovales, pointus; depuis le saumon jusqu’à l’anguille, cherchant, mais en vain, à regagner leur élément.
A coups d’aviron, à coups de gaffe, avec la main, avec le pied, les Peaux-Rouges assommaient tout le gros « peuple; » quant au petit fretin, les uns le rejettaient dans le lac, les autres l’entassaient dans des corbeilles pour servir de nourriture aux loutres.
Le soir il y eut fête au campement de Sainte-
LA PÉCDE A LA LOUTRE
Marie-des-Loups. La pêche avait été magnifique, et l’on permit aux « dames » de se livrer à une danse frénétique, avec accompagnement de brandy, gin et autres liqueurs dont ce beau sexe se montra fort friand.
Cette « assemblée » se prolongea fort avant dans la nuit, mais nous nous étions retirés, Mac-Lean et moi, sous la hutte mise à notre disposition.
Le lendemain, nous rentrions au camp de Meata- Onih, à qui Mac-Lean rapportait trois saumons, présent de son frère Tarri-kko.