UNE CIIASSE EN PERSE
plans ambitieux qu’il accomplit enfin, à force de persévérance, en joignant l’artiüce à la bravoure, jusqu’à ce qu’il eût dompté tous ses rivaux et saisi d’une main ferme le sceptre de la Perse.
Aga-Mohamed sut alors affermir sa domination par le choix habile de ses ministres et de ses généraux; il parvint à conserver son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur de la puissance souveraine, mais surtout par son courage et son mépris de la mollesse.
Despote et tyran dans son palais, il n’était plus que le premier de ses soldats dans le camp, mangeant le même pain qu’eux, partageant toutes leurs fatigues, montrant une sobriété telle qu’il n’avait jamais violé la loi du prophète contre le vin. Le shah était si dur à lui-même, qu’il avait acquis le droit d’être sévère envers les autres jusqu’à la cruauté.
A l’àge de soixante-trois ans, Aga-Mohamed était si mince de corps que de loin on l’eût pris pour un jeune homme de quatorze ou quinze ans ; mais son visage sans barbe et ridé ressemblait à celui d’une vieille femme.
Sentant lui-même sa laideur, il ne pouvait souffrir qu’aucun homme osât le regarder en face; il forçait ses plus braves gardes à détourner
ou à baisser la vue quand il passait auprès d’eux.
Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis était la perte des yeux, témoins les sept mille aveugles de Kerman, dont quelquesuns sont encore aujourd’hui les monuments vivants de sa barbarie inexorable.
Tel était le souverain redouté au lever duquel je vais introduire le lecteur.
On venait prendre ses derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour même.
Auprès du shah était son sage visir Hadgi-Hibrahim, qui est encore vénéré aujourd’hui en Perse comme le modèle des politiques profonds et cependant humains; singulier ministre pour un pareil monarque !
Aussi Hadgi-Hibrahim était seulement le ministre du shah et non son favori : il se retira après lui avoir parlé d’affaires plus importantes que la chasse.
A Hibrahim succéda un être difforme qui jouissait de la faveur la plus intime d’Aga-Mohamed : c’était le barbier de ce Louis XI d’Orient, connu sous le nom de Gougou , c’est-à-dire le bossu ; vint ensuite un jeune homme d’une beauté remarquable, qu’on nommait Fatteh-Ali, neveu du shah et désigné par lui comme son successeur.