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PAUL BOURGET

Cet hommage public vient s'ajouter à celui que recevait le docteur Grasset, il y a quelques jours, le 28 novembre dernier, sous la coupole, de la bouche du secrétaire perpétuel. En lui décernant la plus haute récompense dont dispose l'Académie française, M. Lamy ex- [)liquait ainsi le choix de l'illustre assemblée :

« L'Académie décerne pour la i)remière fois le grand prix qui n'appartient ni à l'histoire, ni à l'imagination. On ne s'étonnera point qu'elle ait par ce premier suffrage couronné la philosophie, et ])as davantage que ce prix ait été donné à un médecin. La seule chose surprenante serait qu'un médecin ne devînt pas philosophe. Qui voit de plus près notre double nature, et les prises de nos sens sur notre vie la plus immatérielle ? Ces solidarités mystérieuses font l'étude constante d'un maître qui rajeunit la vieille gloire de ]\Ioni[)ellier. Les désordres qui affectent Tespi/il par le corps et le corps par l'esprit sont le domaiiK^ de M. lo professeur Grasset. »

Vous avez tous lu, sans doute, mesdames et messieurs, un livre qui dans la littérature contemporaine est certainement l'un des plus originaux. Le livre de la jungle de Rudyard Kipling, le grand romancier anglais. Le livre de la jungle, c'est la vie d'un enfant, d'un petit d'homme, au milieu des animaux. Tl est plus chétif qu'eux tous. Comment résistera-t-il au loup, au lion, au tigre qui le réclament comme une proie et qui vont l'assaillir ? Il vit seul et nu |)armi ces teri'ibles hôtes, et il rit. Sa première supériorité, c'est le rire. En voici

une seconde. Il a trouvé la Fleur rouge qui pousse le soir chez les honiaies et qui ne pousse que chez eux. Il a trouvé le feu. Et c'est avec le feu qu'il se défendra.

Et lorsque, dans la foret qui irenible de leurs cris de colère, les bêtes sauvages s'élancent sur lui pour le diNorer, Morogli, le petit d'homme, qui est resté jusqu'alors étendu dans l'herbe à soufller sur son pot de braises, se lève. Comme Siegfried, il ne connaît pas le danger, mais il a deviné la haine. Il renverse ses tisons qui embrasent les mousses, et au-dessus de sa tête il brandit un pieu enflaimné. Il marque le tigre du fer rouge, et il met ses lâches ennemis en fuite. Puis, demeuré seul, maître du champ de bataille, avec la panthère Dagheera qui lui est demeurée fidèle, il sent son cœur douloureux et que quelque chose d'humide coule de ses yeux sur son visage :

— Qu'est-ce que j'ai ? demanda-t-il. Vais-je mourir, Dagheera ?

Et la panthère, qui jadis a vécu i)risonnière chez les hommes, lui répond :

— I^aisse couler, Morogli. Maintenant je vois que tu es un homme, et non plus un petit d'homme; ce sont seulement des larmes.

Ce sont seulement des larmes. Cet enfant qui pleure pour la première fois et se demande s'il va mourir de cette chose inconnue, la réponse de la panthère qui a pénétré le mystère humain, je ne crois [)as que poète ait jamais plus magnifiquement ex[)rirné l'éveil de la connaissance et la naissance de la douleur.

Le rire, le feu, les larmes, voilà par quoi un poète différencie l'homme primitif des animaux. C'est maintenant le tour du j)hilosoi)he, de l'observateur, de l'expérimentateur. M. le professeur Grasset, avec une a<lmirable clarté, va nous uioiilrer {\\\v les lois biologiques ne sont pas les mêmes pour l'homme que pour

los animaux, ot, bien plus, qno ces lois binlop:iquos no snffisonl pas à ollos soiilos à assiiroi- la |)orp(';lnifô cl lo ijrogTcs hiiinaiii. o\ (\\\"\\ faiil aux liomiiics iino aulrc lumière que celle par qui h's choses vivent, el se colorent. Je ne crains j)as de dire que vous allez entendre l'une des leçons les plus nécessaires à qui veut pénétrer la vie, et je donne la parole au docteur Grasset.

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