‹ VivreChapitre 6 sur 9 · Notion biologique du mariage · texte numérisé non relu

Notion biologique du mariage

De cette manière de concevoir la famille découle tout naturellement la notion biologique du mariage.

Le mariage, au sens biologique du mot, n'a qu'un objectif et une raison d'être: c'est la fondation d'une famille, telle que nous venons de la définir.

Dans sa belle Préface à « Un divorce », Paul Bourget proclame, avec Bonald, Balzac, Auguste Comte, « que l'unité sociale est la famille et non l'individu » ; « la société se compose de familles et non d'individus », ce n'est pas là une opinion, c'est un fait', j'ajouterai: c'est un fait biologique.

La vie normale de l'homme « suppose qu'il n'est isolé ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, puisqu'il est issu de parents, qu'à l'âge adulte il est lui-même poussé à se chercher une compagne cl que ses enfants devenus des hommes

rentoureront quand il sera vieux. C'est un fait (juc ces liens de fils à parents et de parents à enfants ne sont pas créés par une convention. Aucune loi ne les décrète. C'est la nature qui les veut. »

C'est ce fait naturel et biologique que le mariage doit assurer et organiser.

Le mariage est donc une institution destinée à fonder une famille, à assurer aux enfants « une maison paternelle au vrai sens du mot ». « la maison » comme dit excellemment Henry Bordeaux, à créer et à fixer un foyer...

Vous voyez immédiatement combien cette notion, purement biologique cependant, du mariage est loin de la doctrine qui voudrait faire du mariage « une association de hasard, assimilée à un contrat de louage, celui que nous signons avec un fournisseur ou uji domestique, y compris la faculté d'essai ! »

Le but du mariage n'est donc pas le bonheur des conjoints et par suite ce n'est pas la considération de leur bonheur ou de leur malheur qui doit influer sur la durée et l'indissolubilité du mariage.

Le seul objectif du mariage biologique est la formation et l'éducation des enfants, c'est leur intérêt seul que, biologiquement, on doit avoir en vue quand on veut discuter les conditions et la réglementation du divorce.

C'est ce que le Code civil indique expressément en tête « des obligations qui naissent du mariage », quand il dit (article 203): « les époux contractent

ensemble, i)ai' le fait seul du mariage, l'obligation lie nourrir, enlretenir et élever leurs enfants ».

Voilà Farticle qu'il faudrait inscrire en lettres dor dans toutes les mairies et qu'il faudrait lire et connnenter à chaque mariage, plutôt que l'article 212 « les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance » ; alors même que, suivant le désir d'un illustre littérateur, on ajouterait Vamour à cette liste des droits et devoirs respectifs des époux.

Dans la notion biologique du mariage l'amour mutuel des époux est certainement un élément important; mais ce n'est qu'un moyen qui permet d'atteindre le vrai but du mariage.

De même, l'appétit rend facile et agréable notre alimentation quotidienne; mais il serait ridicule de penser que le but de notre fonction digestive est de satisfaire cet appétit.

Au point de vue biologique, le mariage n'a qu'un but et une raison d'être, c'est la fondation de la famille avec tous les devoirs que comporte la conception biologique de la famille humaine, c'est-àdire les devoirs de formation physique et intellectuelle et d'éducation des enfants.

Cette doctrine biologique est absolument opposée à la doctrine individualiste, qui veut considérer uniquement l'intérêt et la liberté de l'individu et qui, lancée par Jean-Jacques Rousseau, a élé appliquée par la Convention, quand, le 20 septem-

])i'c 1792, elle a rétabli lo divorce par eonsenteinent muliiel ou iiienie j)ai' la voioiilé d'un seul des époux poui' cause d'incoiupatibililé d'Iiuineur.

Auguste Comte a dénoncé ces « esprits sopliisli([ues ». qui <( croient pouvoir transformer au gré de leurs vaines prétentions les principales relations sociales et regardent comme factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine ». En même temps, il recommande, pour résoudre les (fuestions sociales « l'utilité scientificfue d'une comparaison sociologique de l'homme aux autres animaux », c'est-à-dire le point de vue biologique.

Monseigneur Deploige. professeur à Louvain, a très bien montré (pie saint Thomas était déjà parti de ce point de vue biologicjue.

Après avoir étudié les familles animales, saint Thomas ajoute: « le résumé de ces faits ou la loi (jui s'en dégage est que la durée et la forme de l'union sexuelle sont conmiandées par les besoins de la progéniture, par les exigences de la perpétuation de l'espèce. Il ne reste donc, pour connaître la loi du mariage, qu'à examiner ce que réclame la formation d'un homme. Or, pour mettre un être humain en état de se suffire, il faut, après les soins du premier âge, l'instruire, l'éduquer, le discipliner, — tâche de longue haleine, qui nécessite la collaboration du père et de la mère. La constitution du mariage humain se trouve dès lors détcr-

minée: ce sera I'uihoîi d'un seul avee une seule et pour toujours. »

C'est cette inêiue doctrine biologique que, dans sa récente Préface de Stéphanie, Paul Adam a éioquemment dressée contre la théorie individualiste du mariage dans laquelle tout est dominé par l'amour et l'intérêt des conjoints, tout est subordonné au bonheur égoïste des amoureux.

L'avenir de la nation, dit- il, dé])end de la solution donnée à ce problème.

(( A force d'exalter l'amour, l'omnipotence de l'amour, le tout est permis en amour, le triomphe de V amour contre l'argent, nos littérateurs classiques et romantiques ont habitué les générations successives à mépriser ce qui s'oppose, dans les coutumes et dans les lois latines, à la désastreuse victoire de l'individu et de ses instincts sur les vieux principes de l'organisation nationale. »

Fai restant dans les limites de ma démonstration, je dirai « la désastreuse victoire de l'individu et de ses instincts sur les vieux principes de l'organisation biologique », c'est-à-dire de l'organisation scientifique de toute société humaine.

10. — Impuissance de la biologie à faire exécuter et à rendre obligatoires les lois qu'elle édicté» Nécessité de la morale et de 1 Évangile.

Je crois avoir dégagé assez nettement les lois de la vie humaine, de l'individu et de la société.

Ces lois biologiques, tout le monde les admet; je ne eiois pas qu'on puisse les discuter scientifiquement et cependant elles lie sont pas appliquées par tout le monde; les sociologues en discutent même l'application à leur science.

Les lois biologiques de la vie humaine sont aussi précises et aussi certaines (jue les lois biologiques de la vie des animaux; et cependani les hommes n'obéissent pas à ces lois avec l'unanimité et l'exactitude que l'on admire chez tous les animaux.

Pourquoi ?

C'est que le psychisme de l'homme présente un autre caractère spécifique sur lequel je n'ai pas encore insisté : différent en cela des animaux, l'homme a ce que les spiritualistes appellent le libre arbitre, ce (jue tout le inonde appelle la volonlé personnelle et consciente.

Tandis que, par Tinstinct, les devoirs biologiques s'imposent à l'obéissance des animaux et sont nécessairement remplis et exécutés par eux, l'homme au contraire discute, raisonne et n'obéit que si et quand il veut.

En d'autres termes, les lois et les préceptes de la biologie, obligatoires pour les animaux, n'entraînent pas l'obligation pour l'homme.

C'est un fait.

La science positive dit à l'homme: si tu veux vivre vraiment et si tu veux que la société vive et prospère, il faut constituer fortement ton foyer,

oublier Ion intérêt et ton plaisir personnels pour ne voir que Tintérêt et l'avenir de riuimanilé, visà-vis de laquelle tu as des devoirs striets.

A ce discours plein de sagesse et scientiiiiiuenient inattaquable, 1 homme peut répondre et réj^ond souvent : l'espèce humaine et l'avenir de l'humanité, je m'en moque; la société est mal organisée, je ne veux rien faire pour elle; je préfère « vivre ma vie » ; elle sera courte, peut-être même raccourcie par ma faute, que m'importe, si elle est bonne et si elle réalise mes désirs et mes aspirations de bonheur personnel, si c'est la vie que je rêve.

Quand je verrai npprocher l'heuie de la mort, totale et définitive, j(; brûl(;rai les éta|)es de la jouissance et tâcherai de vivre ma dernière nuit comme d'Arcy et l'abbesse de Jouarre, me conformant à la pensée de Renan: « si l'humanité acquérait la certitude (jue le monde dut finir dans

deux ou trois jours le monde boirait à pleine

coupe et sans arrière pensée un aphrodisiaque puissant qui le ferait mourir de plaisir ».

Ainsi, l'homme, insurgé contre la biologie, se précipite comme la phalène vers ce qu'il considère comme la lumière et la joie, au risque de se brûler les ailes; et, si cette course folle ne lui donne pas le bonheur qu'il en espérait, le petit instrument qui donnait la morphine ou la cocaïne donnera un peu de cyamire de ])otassium et le rideau tombera sur ce dénouement — que Ton

coiisidèie à lorl coimiic luoibidc et exceplioiiiiei vA {[u\ deviciiclrail la règle cuiislaiilc dans une société uiiiquemeiil régie par la Biologie.

Quand, en elï'el, la société empêche l'individu de se suicider, quand elle repêche le désespéré qui se noie volontairement et lui demande de ne pias renouveler sa tentative, le pauvre diable peut répondre par le mot tragique de Robespierre (qu'a rappelé Paul Bourget) : « au nom de quoi ? » Au nom de quoi voulez-vous m'empêcher de m'évader de cette vie où je ne trouve que malheur, souffrances et déboires ?

En échange des services qu'elle prétend me rendre, la société voudrait m'imposer des obligations qui me déplaisent. Pourquoi n'aurais-je pas U) droit de me soustraire à ces obligations en renonçant aux avantages de cette vie sociaUi (pie je déleste et que je veux fuir ?

Au nom de (pioi m'empêcherez-vous de m'enivrer en buvant de l'alcool, en fumant l'opium ou môme en resi)irant des vapeurs de naphte ? J'ai bien le droit de hâter ma mort en rendant ma vie plus agréable.

Le raisonnement paraît inattaquable.

Il est certain que, si le suicide ne se généralise pas, si l'humanité ne disparaît pas de cette manière, c'est que l'incrédulité n'est ni aussi générale ni ausssi profonde qu'on le croit ou qu'on le dit; beaucoup se demandent encore ce qu'il y a

(loi'i'ière ce trou noir de la mort et la science hiologique n'est pas seule à gouverner le monde.

C'est ainsi que, réduites à elles-mêmes et appelées seules à régler la conduite de l'homme, les lois biologiques de la vie humaine portent en elles des germes de mort; Vart de vivre, uniquement défini par la biologie, devient l'art de mourir.

La biologie n'a en effet qu'un moyen d'imposer et de faire exécuter les règles et les principes qu'elle édicté: c'est la loi civile, la loi écrite et la punition légale de ceux qui n'obéissent pas.

Certains devoirs sociaux peuvent être imposés de cette manière.

Par des lois d'hygiène publique bien faites el bien appliquées on j)eut arrêter ou restreindre les épidémies, empêcher l'individu de contaminer son voisin; le Code civil peut décréter que les parents et les enfants se doivent mutuellement une pension alimentaire quand les uns ou les autres sont dans le besoin

Mais qu'est-ce que cela à côté des grands devoirs sociaux que j'ai énumérés tout à l'heure, au nom de la Biologie, et pour lesquels la loi écrite est radicalement impuissante ?

Comment la loi pourrait-elle réglementer cette préparation de l'hérédité que nous avons signalée en tête des devoirs biologiques de l'homme ? Vous n'avez pas le droit de me faire arrêter par les gendarmes si je compromets, à huis clos, la santé

l'iihiic (le mes oiilniils vn fmnajil do Topimn, vu respirant de l'éllier, en buvant de l'alcuoi ou en prenant l'avarie.

Si la loi voulait me faire peur « des yeux futurs de mes enfants », je lui répondrais: mais obligez-moi d'abord à en avoir.

La loi ne peut pas exiger qu'au moment de décider un mariage je prévois la santé de la descendance et je ne m'occupe pas exclusivement de mon j)laisir personnel et de mon bonheur individuel.

La loi ne peut pas m'obliger à bien élever mes enfants, à former leur âme, à leur préparer une vie féconde pour la société

Non. Pour (pie l'homme remplisse tous ses devoirs sociaux, il faut qu'il entende une voix, autre que celle de la science positive, de la biologie, de la science des mœurs; il faut qu'il entende la voix de la morale.

Seule, la morale peut fonder l'obligation et créer le devoir.

• La science nous dit : voilà comment tu feras bien de vivre si tu veux vivre conformément aux lois de la biologie. Seule, la morale peut dire: voilà comment tu dois vivre.

C'est là la solution toute naturelle des luttes entre l'individu et la société ou l'espèce et de ce que Ton a appelé le conflit entre la morale et la socîo-

lugio (basée sur la biologie) ou la crise de la morale.

Georges Palaiite a signalé vigoureusement, dans une llièse présentée à la Faculté des Lettres de Paris, le conflit et les antinomies entre l'individu et la société.

« En fait, dit-il, les heurts de Tindividu et de la société sont incessants. Sans doute, la société duie; mais il en est d'elle connne d une machuie grinçante, qui marche par à-coups et au prix de heurts incessants. La durée de la société n'empêche pas ce fait, non moins incontestable: la résistance de l'individu à la contrainte sociale; sa révolte, ouverte ou sourde, contre la compression

qu'il subit Il y a là une antinomie analogue à

celle que Schopenhauer a découverte entre l'individu et l'espèce. Lindividu est sacrifié à la société comme il est sacrifié à l'espèce. »

(( Le problème soulevé par Palante n'est d'ailleurs pas neuf, continue Georges Bohn. S'il fallait citer tous les auteurs, qui, non seulement ont posé ce prpblème, mais l'ont considéré comme le problème central de la morale contemporaine, ce serait presque tous les grands noms de la littérature et de la philosophie qu'on pourrait citer. Durkheim lui-même reconnaît la possibilité d'un conflit entre l'individu et la société; et il déclare expressément se séparer des philosophes, qui, comme Spencer, admettent que la vie sociale est une vie spontanée et naturelle à l'individu. )>

Les idées. ('Xj)()S(m\s pnr l^ahuilc, oui p.iiii IcllcnuMil réNuliilioiiii.iii. s cl siil)\(M'si\('s (luc. loiijoiii's au rappoi'l de Georges Bolin, le manuscrit de la llièse a été refusé le 1^' novembre 1911 el rendu à son auteur.

Ce tableau dune société, tiraillée par des batailles incessantes entre l'individu et la collectivité, est, en fait, exactement celui d'une société régie exclusivement par la biologie, armée de la loi écrite, mais privée du concours de la morale.

Une société, ainsi organisée et dirigée, ne pourrait pas vivre.

Mais tout cela est évité, tout conflit entre l'individu et la société est écarté, si la morale apporte sa collaboration à la science biologique pour régler la conduite individuelle et organiser la vie sociale: la morale (ail à lliomme VohUgaUon de remplir les devoirs que la l/iologie formule.

L'on ne saurait, écrivait récemment Henry Bordeaux, « l'on ne saurait affaiblir, altérer les forces morales — qu'il s'agisse d'un individu ou d'une société — sans atteindre la santé physique et c'est l'hygiène qui commande de les développer ». Oui; c'est la biologie qui commande de développer les forces morales.

Il faut donc se garder d'opposer, comme le voulait Diderot, l'homme naturel à l'homme civilisé et à l'homme moral; l'homme naturel, vrai et normal, est l'homme qui se conforme aux règles de la société et aux règles de la morale.

Car, sans la morale, l'arl biologique de vivre n'existe pas.

Je crois que celle foniiule peut êlre acceptée par tout le monde. Mais elle ne me paraît pas suffire encore pour assurer à la société humaine la vie, le développement et le progrès auxquels elle a droit.

La morale naturelle, dont je viens de parler, suffit à faire remplir par l'homme beaucoup de ses devoirs sociaux; à quelques intelligences d'élite, exceptionnellement supérieures, elle peut suffire, ou du moins elle suffit en fait, pour leur faire remplir tous leurs devoirs sociaux, mais elle ne suffit pas à la grande masse des intelligences humaines.

La morale naturelle ne suffit pas à imposer aux hommes l'esprit de sacrifice, d'abnégation et d'amour du prochain, indispensable pour que la société humaine vive et prospère. Il faut encore le concours de la inorale révélée, la morale de l'Evangile.

La morale naturelle peut dire à l'homme: ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même.

Seul, l'Evangile peut dire aux hommes: faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fit à vous-même; aimez votre prochain comme vousmême; sacrifiez-vous, dévouez-vous pour lui.

Seul, l'Evangile peut vous dire que cet amour

du procliaiii doit être étendu à vos ennemis, à ceux qui vous ont fait du mal: u à vous, qui ui'écoutez, je dis: aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Bénissez ceux qui vous maudissent et priez pour ceux qui vous calomnient. Si un homme vous frappe sur une joue, présentez-lui l'autre. Et si quelqu'un vous enlève votre manteau ne l'empêchez point de prendre aussi votre tunique Si vous n'aimez que

ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous ? Car les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel mérite avez-vous ? Oar les pécheurs font de même. »

Et saint Matthieu complète saint Luc : « bienheureux ceux qui sont miséricordieux, [)arce

qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde Alors

Pierre, s'approchant, lui dit: Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et lui pardonnerai- je ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui répondit: je ne vous dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois. »

Voilà ce qu'il faut connaître et comprendre pour appliquer les lois biologiques des sociétés humaines, pour organiser une société humaine prospère, grandissante et vraiment digne de ce nom.

En dehors de ces enseignements divins, les prescriptions de la biologie restent lettre morte et le

nioiule esl coiidamné à cire envahi et gouverné par les égoïstes.

Or, l'égoïste, alors même qu'on l'appelle égotiste, individualiste, égocentriste, est un être asocial ou insociable, devenant facilement un antisocial: c'est un tyran ou un insurgé, suivant qu'il réussit ou non; il est un danger pour la société, au lieu d'être, pour elle, un artisan de fortune, de prospérité et de progrès.

Comme je le disais ailleurs, nul ne peut être tenu d'agir dans son intérêt, encore moins dans celui de l'espèce. Si je veux ne rien donner aux malheureux, si je veux dépenser tout mon argent en débauches et me suicider après, en vertu de quels principes la science- m'arrêtera-t-elle, du moment (jup je ne transgresse pas la loi civile, que j'ai fait mon service militaire et que je paie mes impôts ? Pourquoi serais-je obligé de nourrir mon vieux père ou d'assister mes parents malades ? Ce sont des bouches inutiles, des non-valeurs pour la société. Pourquoi donnerais-je mon argent à des œuvres de sauvetage de l'enfance ? pour sauver quelques êtres souffreteux qui ne rapporteront rien ni à moi ni à l'espèce, d'autres qui même nuiront à l'espèce, si nous les laissons vivre. Il vaut mieux l'Eurotas

D'autre part, tout le monde reconnaît bien qu'il n'y a pas de société humaine possible sans assistance des vieillards, des infirmes, des enfants, des malades, des débiles Assistance dans les lois

et assistajice dans les mœurs. 11 n'y a pas de fondation et d'organisation de la famille, il ny a })as d'éduealion des enfants sans anu)iir, dévouement, abnégation et saerifice

Et ainsi apparaît eetle grande vérité que pour (( vivre ». pour apprendre à vivre, pour organiser sa vie dans le sens biologique, c'est-à-dire dans le sens du progrès constant et indéfini de l'espèce et de la société humaine, l'homme doit demander à la biologie les fornuiles qui syjithétisent et précisent le but à atteindre; niais il doit demander à la morale et à 1 Evangile les lumières complémentaires nécessaires pour remplir ces devoirs sociaux dans toute leur étendue et dans toute leur rigueur.

Pour « vivre », l'homme et la société humaine doivent, en dernière analyse, demander leur orientation et leur direction à Celui (jui a dit: je suis la voie, la vérité et la Vie !

La Matière et la Vie

1. - Objet de la conférence: existence et valeur d^une science spéciale de la matière vivante biologique.

Appelé à parler sur « la nialière et la vie ». je dois d'abord rappeler (jue robjet de celte série de coiil'érences est <( la valeur de la science ».

Je dois donc exclusivement me demander s il existe une science spéciale de la matière vivante, une science biologique, distincte de la science physicochimique, et quelle est la valeur de cette science.

C'est-à-dire que, laissant absolument de côté le point de vue philosophique, je dois me limiter strictement au point de vue scientifique.

C'est d'ailleurs là un terrain, relativement facile, mieux à ma portée, le terrain des faits acquis, sur le([uel je crois que l'accord pourra s'établir aisément et qui a en même temps une grande importance. Car ces faits, scientifiquement établis, constitueront un point d'appui et un point de départ solides pour les dissertations philosophiques ultérieures.

La question se pose très simplement ainsi: les phénomènes vitaux sont-ils différents et doiventils être séparés des phénomènes physicochimiques et par suile êlre l'objet d'une science distincte ? La biologie a-l-clle une valeur scientifique propre?

Il faut tout d'abord formuler les deux propositions suivantes :

1. La matière est la même dans les eorps vivants et dans les substances mortes ou inanimées; les lois mécaniques, pbysiques et chimiques s'appliquent dans les deux cas ;

2. Les êtres vivants diffèrent de la matière inerte par un certain nombre de caractères, qui rendent moins évidente que dans la matière inerte l'application immédiate des lois physicochimiques.

Il n'est pas nécessaire d'insister pour établir la première proposition.

La matière vivante est composée des mêmes corps simples que la matière morte: carbone,

hydrogène, oxygène, azote ; on fabrique, par

synthèse chimique, les produits les plus compliqués de la vie, comme l'urée; les rayons Rœntgen traversent les muscles et sont arrêtés par les os chez l'être vivant comme sur le cadavre

La seconde proposition est non moins évidente: les être vivants diffèrent des mêmes corps morts; aux mêmes agents physicochimiques ou mécaniques la matière vivante répond autrement que la matière morte.

(( Une truite, dit Le Dantec, remonte le courant d'une rivière qui entraîne un morceau de bois; une hirondelle vole contre le vent; une souris court sur un plancher horizontal, dans un air immobile, alors qu'un ballon d'enfant placé sur le même plancher ne remue pas ».

L'hoiiiiiie se tient debout, l'arbre se (lévelopj)e de bas en haut, tandis que le cadavre de l'iiounne ou Tarbre morl obéissent à la pesanteur et tombent. L'homme vivant et le cadavre se comportent tout dilîéremment vis-à-vis de la chaleur et du froid: le second ne présente que des phénomènes de conductibilité physique et de modifications chimiques, tandis que le premier réagit et maintient sa température propre au pôle ou dans les puits de Pictet comme à l'Equateur ou dans une étuve

Ainsi, grossièrement et superficiellement énoncé, le fait est admis par tout le monde: il est presque naïf de le répéter.

Il était cependant nécessaire de le rappeler pour bien préciser notre sujet: identique, comme composition chimique, à la matière inerte, la matière vivante présente des caractères différents de ceux de la matière inerte. Quels sont ces caractères ?

Voilà la question telle qu'on la pose sur le terrain scientifique. On remarquera que, même ainsi limitée et réduite, la question est encore grave et controversée, parce que tous les auteurs ne sont pas d'accord sur l'importance et l'interprétation de ces caractères différentiels.

Mais, par cette limitation, nous nous maintenons sur le terrain des faits positifs et de l'observation scientifique et nous laissons de côté, il faut le répéter, tous les côtés ])lnlosophi(jues et métaphysiques de la question: car nous ne parlons et

iic parlerons (lue d'êlres vivants, de phénomènes vitaux, de lois biologiques; et nous ne nous occuperons pas de Texistence ou de la non existence d'un [)rincipe vital, de son identification ou sa non identilication au principe de la pensée; nous ne nous occuperons ni de l'origine des être vivants, ni de l'évolution des espèces, ni de l'avenir de

riionuue au-delà de la mort

Non certes que je nie Tiniportance de toutes ces (piestions. J'ai, sur ces redoutables })roblèines, une opinion et des convictions ])ersonnelles; et ce n'est ni pour les cacher ni pour les altérer que j'écarte ces points de vue. C'est uniquement parce que le sujet, exclusivement positif et scientifique comme je l'ai limité, m'apparaît plus conforme à l'idée qui a présidé à l'organisation de ces conférences et est d'ailleurs tellement vaste et grave par luimême que je ne pourrai, dans une fieure, indicjuer que le plan et les idées maîtresses de ma démonstration.

La (juestion étant ainsi ])osée, pour déterminer les caractères qui distinguent la matière vivante de la matière inanimée, je n'emploierai naturellement que la méthode scientifique.

Nous tâcherons de dégager les caractères communs à tous les êtres vivants et aux seuls êtres vivants par l'observation des êtres les plus simples et aussi par robservalion des animaux supérieurs, parce (jue le perfectionnement de la vie rend plus

— Gl —

l'.i(*il(> rniialyse. Mais, chez les mis cl chez les auUes, nous ireinploicroiis, je le répèle, que la mélhode positive ou expérimentale.

Nos conclusions resteront donc scientifiques et positives, même si elles nous conduisent à admettre l'existence et la valeur d'une science biologique distincte des sciences physicochimiques.

Contestant cela, certains auteurs ont voulu opposer les doctrines vitalistes et les doctrines scientifiques de la vie et dénier aux vitalistes le droit de n'employer que la méthode scientifique.

Ainsi le professeur Le Dantec, qui a écrit des plaidoyers éloquents sur la mécanique de la vie, en faveur de la théorie mécanique et physicochimique de la vie, qui est « convaincu aujourd'hui que la vie est le résultat d'un ensemble de phénomènes concomilanls, (jui sont tous du domaine de la physique et de la chimie », le professeui Le Dantec divise très simplement les théories do la vie en deux groupes: les théories mécanistes et les théories mystiques.

(( Je définirai le mécanisme, précise-t-il, en disant simplement que c'est la négation du mystère, l'affirmation de la possibilité d'étudier scientifiquement tout ce qui est connu de l'homme )>. — Et plus loin: c'est sur le domaine de la biologie (( que s'est cantonnée la lutte entre les mystiques et les adeptes de la méthode scientifique ».

Gomment, aj)rès ces déclarations, tous les biolo-

gistes ne seraient-ils pas mécaiiisles pour ne pas être accusés de niyslicisme !

Je crois qu'on peut échapper à ce dilemme posé par le professeur de Biologie générale à la Sorbonne; qu'on peut rester dans le domaine positif, ne pas verser dans le mysticisme, n'employer que la méthode scientifique et conclure cependant à l'existence dans la matière vivante de phénomènes différents de ceux que l'on observe dans la matière morte.

J'ai dit ailleurs (et Le Dantec me l'a beaucoup reproché) que la biologie a des limites, qu'elle ne représente pas, à elle seule, toute la science et toutes les connaissances humaines; j'ai dit qu'elle se distinguait de la physicochimie (et j'arriverai à cette même conclusion à la fin de cette conférence); mais rien dans ces assertions (que je crois toujours vraies) ne peut être interprété comme la pensée d'enlever à la biologie son caractère scientifique pour la noyer dans le mysticisme.

En restant, pour l'étude dos être vivants, sur le terrain scientifique et positif on peut aboutir à autre chose qu'à la physicochimie; j'essaierai de vous montrer, ce soir, qu'on peut conclure à l'existence d'une science spéciale de la matière vivante: la biologie, qui ne serait ainsi une émanation et une incarnation ni de la mécanique ni de la physicochimie, ni du mysticisme.

2. — Caractères spécifiques de Têtre vivant : activité, unité (défense de la forme et du type de l'individu et de l'espèce) dans le changement et l'évolution, de la naissance à la mort

Quels sont donc les caractères spécifiques de l'être vivant ?

Les plus importants de ces caractères sont résumés dans cette vieille déiinition, qui reste toujours vraie: lêtre vivant est un individu, qui naît, se nourrit, se développe, se reproduit et meurt.

Pendant toute sa vie, l'individu absorbe, assimile, transforme et désassimile; il se nourrit et rejette les déchets de sa nutrition.

La chose est déjà très nette chez l'amibe, qui est un être vivant composé d'une seule cellule.

Chez l'animal supérieur, la fonction se divise; il est plus facile de l'analyser et de la comprendre dans ses détails.

Par le poumon et par le tube digestif, l'homme reçoit la matière extérieure; il la modifie, l'absorbe, fixe en lui ce qui lui est nécessaire et élimine les résidus de ces transformations. Par le systènie nerveux, il reçoit l'énergie, l'emmagasine, la transforme, puis l'émet sous les formes nou velles de mouvement, pensée, langage

Pendant une certaine période, cette nutrition entraîne, non seulement la continuation de la vie, mais aussi l'accroissement du corps. Puis il y a

-G4 — une période d'étal stalionnairo et enfin une période dinvolution qui se lennine par la moit.

La mort marque la fin de la vie de l'individu comme la naissance en avait marqué le connnencement. Mais, avant et après Tindividu, la vie existait chez les parents et se continue chez les enfants. Seule, la vie individuelle est limitée dans le temps.

h'indwidualité est donc le grand caractère primordial de l'être vivant, caractère qu'il ne présente que de la naissance à la mort, c'est-à-dire exclusivement dans les limites de temps où il est un être vivant.

Dans l'évolution de cette individualité on voit déjà apparaître une finalité remarquable, vers !a conservation de l'individu et de l'espèce avec leur type propre.

Ainsi, dans toutes les périodes de sa vie, quand il s'accroît comme quand il se maintient et quand il décline, l'être vivant conserve sa forme et tous ses caractères spécifiques, et, dans la génération, il transmet à sa descendance cette même forme et ces mêmes caractères spécifiques.

Ceci n'est pas seulement vrai pour les grandes espèces fixées d'animaux supérieurs (pour lesquels la chose est hautement évidente) mais encore pour les être vivants inférieurs.

Le Dantec a très heureusement montré combien, chez l'amibe, dont la forme varie à chaque

instaiit (( sous riiilkience des hasards qu'elle rencontre dans le milieu (obstacles résistants, substances chimiques dissoutes, radiations ) », la

forme reste tellement la même que, dans la même préparation microscopique, on continue à reconnaître deux amibes appartenant à des espèces ditrérentes, « malgré leurs déformations incessantes », même si on a quitté des yeux l'oculaire et si on est resté quelques minutes sans les observer. Le professeur de la Sorbonne continue très justement: « sans doute, nous pourrions en dire autant d'un cristal quelconque ou d'un caillou; mais, quand nous reconnaissons un cristal ou un caillou, les corps bruts n'ont subi, dans l'intervalle, aucune modification; nous les reconnaissons parce qu'ils n'ont pas changé, parce qu'ils n'ont pas rencontré, dans le milieu, les agents, qui, en les attaquant, les auraient détruits. En d'autres termes, c'est passivement que ces corps sont restés,

par hasard, semblables à eux-mêmes Un corps

vivant, en train de vivre, et qui néanmoins reste reconnaissable, est à chaque instant le siège d'une transformation chimique intense. Loin d'être au repos passif, comme le caillou, il est, dans toutes les parties de son être, l'objet de changements incessants. Sa substance tout entière se renouvelle et se renouvelle aux dépens d'éléments chimiques différents empruntés au milieu qui l'entoure; au bout de quelque temps, on peut dire, sans exagération, que le corps vivant ne contient

plus un seul des atomes qui le constituaient primitivement; et cependant on le reconnaît; il conserve avec ce qu'il était précédemment une ressemblance très remarquable. Cest cette ressembtance dans le changement qui est caractéristique de ta vie. »

Jai tenu à citer ce passage en entier, d'abord parce qu'il émane d'un biologiste aussi compétent qu'impartial (ou tout au moins insoupçonnable de partialité en faveur des doctrines vitalistes).

Puis, il est impossible de montrer plus nettement et avec plus de force cette grande fonction de défense que nous verrons être la vraie caractéristique de la vie: en perpétuelle réaction vis-àvis du milieu, l'être vivant évolue constamment et néanmoins défend invariablement sa forme ou au moins la forme et le type de l'espèce.

De tout cela résulte donc l'affirmation de Vunité et de ïactivité propre de l'être vivant.

C'est Le Dantec qui le proclame encore très justement: « la biologie moderne a mis en évidence la prodigieuse unité du mécanisme vital; elle nous a appris en particulier que, dans un individu à l'état de santé, il n'y a pas de phénomène vraiment local. Tel changement, qui, pour l'observateur non averti, semble cantonné dans une région limitée de l'organisme, intéresse en réalité toute la machine vivante et est le résultat d'une activité d'ensemble, dans laquelle tout le corps de l'animal

entre eu jeu duue uiauière plus ou moins directe. »

Tous les biologistes sont unanimes pour le reconnaître : tous les phénomènes locaux, chez l'être vivant, sont Tœuvre de 1 individu tout entier, que ses parties constituantes ne peuvent pas remplacer.

Quand on considère un bloc de pierre ou une masse cristalline homogène, chaque partie a les mêmes propriétés que rensemble et, par la juxtaposition des diverses parties, le tout n'acquiert aucune propriété nouvelle.

Dans l'être vivant, au contraire, aucune partie ne peut remplacer le tout, ne peut même donner ridée du tout. Rien n'est indépendant; tout concorde, tout s'harmonise vers un seul et même but: la conservation de l'individu et de l'espèce.

C'est le consensus unus d'Hippocrate.

Voilà la notion essentielle de l'être vivant bien dégagée: unité et activité propre, s'affirmant de la naissance à la mort par la solidarité du fonctionnement de tous les organes et par la défense, contre le milieu, de la forme et du type spécifiques.

L'être vivant est un individu, limité dans l'espace et dans le temps, qui a une évolution propre et se reproduit avant de mourir.

Par ces premières considérations, la matière vivante n'apparaît-elle pas déjà comme profondément différente de la matière brute ou inanimée ?

Page 1