Objections à la notion d'unité et d'individualité
a. DIVISIBILITÉ DE l'ÊTIIE VIVANT
A cette notion de l'unité et de l'individualité de l'être vivant on a fait de nombreuses objections.
On a d'abord objecté la divisibilité des êtres vivants.
Ainsi Vulpian cite les expériences de Trembley sur les polypes d'eau douce et ajoute: « pour nous, dire que le principe vital est divisible, c'est dire qu'il n'existe pas ».
Le fait de la divisibilité des êtres vivants est indiscutable. Mais en quoi est-il incompatible avec ridée d'unité et d'individualité? Quand un être vivant se divise en plusieurs parties qui vivent à leur tour, il se multiplie et engendre d'autres êtres vivants.
Balbiani coupe un stentor en plusieurs tronçons. Certains de ces tronçons continuent à vivre, c'està-dire à assimiler, à se développer aux dépens des éléments du milieu. Mais, comme le fait très bien remarquer Le Dantec, « tout tronçon, qui vit, régénère la. forme spécifique du stentor »; c'està-dire que chacun de ces tronçons devient un individu nouveau, avec tous les caractères du stentor initial, avec l'unité, l'individualité, la constance de la forme et des caractères spécifiques des ancêtres.
La règle est générale, continue Le Dantec : (( dans toutes les espèces animales, les expériences de niérotomie réussissent, c'est-à-dire que la partie tron(iuée, qui continue de vivre, régénère la
forme spécifique chaque substance vivante se
comporte suivant sa nature, suivant son espèce ». Et le même auteur cite cet autre exemple remarquable : un morceau quelconque de bégonia (fleur, tige, feuille, racine) « reproduit toujours, lorsqu'il est placé dans de bonnes conditions sur du terreau humide, un bégonia identique au bégonia parent. Ainsi donc, sous ces apparences si diverses, de feuille, de fleur, de tige, etc., se cache néanmoins une identité de composition qui se manifeste par le phénomène de bouturage; chaque morceau de la plante, où qu'il soit choisi, montre une même capacité reproductrice. Cette notion extrêmement importante, que j'emprunte au seul bégonia, est, je le répète, démontrée vraie par toute la biologie. »
Ainsi cette objection de la divisibilité de l'être vivant devient, au contraire, une nouvelle démonstration de l'unité, de l'individualité, de la spécificité de l'être vivant. Quand il se divise, il se multiplie: c'est là une forme de la génération, que nous avons dit être aussi un caractère essentiel de tous les êtres vivants.
La fonction de reproduction la plus élevée et la plus compliquée peut toujours être ramenée à une cellule qui se détache d'un être vivant et devient
un être vivant indépendant. La notion d'individualité est bien indiscutable pour l'homme et cependant ce processus de multiplication par division existe chez lui comme chez les hydres et les protozoaires.
b. GREFFES animales; VfE ET SURVIE ÉLÉMENTAIRES
A cette même notion de l'unité et de l'individualité de l'être vivant Vulpian a encore objecté les faits de greffe animale: la queue d'un rat, insérée par Paul Bert sous la peau d'un autre rat s'y greffe et y vit. Les chirurgiens greffent des morceaux de peau; Ollier montre que le périoste fait de l'os quand on l'insère dans le tissu cellulaire sous-cutané
Que devient l'unité de la vie avec ces fragments d'être vivant qui vont s'incorporer à un autre être vivant ?
A cette question des greffes se rattache celle de la survie des éléments de nos tissus et même de certains organes.
Après la mort d'un supplicié, mes collègues, Hedon et Gilis, ont montré que le cœur recommence à battre quand on injecte, sous pression, du sang défibriné dans ses artères coronaires. Athanasiu et Gradinesco ont réussi à faire survivre un cœur de grenouille pendant cinq jours par la circulation artificielle. Les globules du sang peuvent vivre quinze jours et plus hors de l'organisme
Que devient Tunité de la vie de lindividu, si, après sa mort, la vie élémentaire continue pour les différentes parties qui le constituent ?
Ces objections troublantes à la caractéristique, indiquée plus haut, de la matière vivante, ont paru recevoir une nouvelle force et, en tous cas, ont reçu un regain d'actualité saisissante des dernières expériences d'Alexis Carrel.
Ce prestigieux expérimentateur a d'abord opéré la transplantation des vaisseaux sanguins et montré qu'on peut raccommoder en quelque sorte une artère soit avec un fragment d'artère soit avec une veine. Puis il est passé aux organes et a montré qu'on peut changer un rein: on peut extraire les reins d'un animal, les laver et les lui remettre en place ou même les placer chez un autre animal de même espèce à qui on a enlevé ces organes.
Voilà la greffe portée à sa plus haute puissance, s'appliquant à un organe entier et à un organe de haute importance.
De plus, Carrel a montré que ces tissus ou organes à greffer peuvent être conservés un certain temps hors de leur premier propriétaire avant d'être insérés dans le second. Pendant qu'il conserve ainsi les tissus cellulaires hors de l'organisme, il les voit même s'accroître et grandir, c'està-dire vivre, d'une vie propre.
C'est là un magnifique développement donné à la doctrine de la survie élémentaire et de la vie
indéj)eiidante el autonome des éléments, qui constituent l'être vivant.
Comment concilier tout cela avec notre doctrine de la vie ?
Dans ses expériences même, Alexis Carrel a déjà montré le rôle considérable que joue la personnalité de l'individu dans les transplantations d'organes.
Quand on transplante un rein d'un animal à un autre animal de même espèce, les premiers effets sont aussi bons que si l'on a replacé le rein chez son premier propriétaire. Mais, à partir du septième au quinzième jour, les résultats sont différents suivant que le rein a été replacé sur le même animal ou bien transplanté sur un autre animal de même espèce. — Dans le premier cas, tout continue à aller bien indéfiniment. Dans le second cas, l'animal devient albuminurique et, au bout de trente jours environ, meurt de néphrite diffuse.
Ainsi, pour qu'un organe puisse être assimilé par un être vivant, il faut, non seulement que cet organe appartienne à un être de la même espèce, mais encore qu'il ait appartenu au même animal : nous avons donc là une preuve nouvelle de la force de l'individualité de l'être vivant et de Tempreinte ineffaçable emportée par l'organe détaché. Mais pour les tissus (la peau par exemple) les conditions de réussite de la greffe ne sont pas
aussi étroites. Comment concevoir les faits indiscutables de survie des éléments et des tissus ? Comment concilier Tunité de la vie de l'individu et la vie autonome des éléments constituants de cet individu, la vie totale et la vie élémentaire ?
Lors de la mort, l'être vivant se disloque, l'individu meurt; mais certaines de ses parties constituantes continuent à vivre d'une vie propre et indépendante. Le fait de voir battre le cœur du guillotiné ou de cultiver e<t de faire vivre ses leucocytes n'empêche pas la mort de l'individu: l'individu est mort, au moment où son unité vitale s'est disjointe.
C'est avec cette explication que l'on peut accepter la phrase de Virchow : l'homme est une somme d'unités vitales. Dans son sens absolu et strict, cette formule n'est pas exacte: l'homme est une unité; dès qu'il n'est plus un individu, il ne vit plus en tant qu'homme. Mais les unités vitales qui le composaient peuvent continuer à vivre pour leur propre compte. — Ce sont les phénomènes de survie des éléments, de vie élémentaire qui se poursuivent hors de l'organisme.
De même, des phénomènes analogues peuvent être observés avec des éléments extraits d'un organisme vivant.
Quand un tissu, un fragment de peau par exemple ou un organe, comme le rein, est extrait d'un animal vivant, il ne fait plus partie de cet individu,
mais il conserve sa vie élémentaire, tant qu'il est maintenu dans les conditions de milieu bien étudiées par Carrel.
Si, à un moment donné, on insère ce tissu ou cet organe à un autre animal vivant; celui-ci s'assimile cette greffe. La vie élémentaire du tissu ou de l'organe est de nouveau incorporée à l'unité vivante de ce nouvel organisme: ce tissu ou cet organe fait désormais partie d'un nouvel être vivant qui présente les mêmes caractères spécifiques que le premier.
L'activité propre de ce second individu qui reçoit et s'incorpore la greffe éclate bien nettement dans les expériences que j'ai citées plus haut: il faut que le tissu greffé convienne au nouvel organisme pour être accueilli et continuer à vivre; s'il s'agit d'un organe, il faut qu'il provienne du même animal
Ainsi la conception de l'être vivant, telle que nous l'avions définie, n'est nullement atteinte par les objections indiquées; elle est au contraire corroborée et complétée par toutes ces recherches et ces expériences nouvelles.
L'être vivant nous apparaît toujours comme un individu qui conserve et défend son unité et son identité; en plus, il nous apparaît composé d'éléments également vivants, dont la vie est absorbée et dirigée par l'individu tant qu'ils ne sont pas séparés de cet individu ou qu'ils ne sont pas incorporés à un nouvel individu.
i. Objections à la notion de naissance et de mort.
On a fait également des objections à la notion (le naissance et de mort, que nous considérons connue essentielle pour caractériser l'être vivant
'l. GÉNÉRATION SPONTANÉE/ PRODUCTION ARTIFICIEL!. R DE LA MATIÈRE VIVANTE
Pour démontrer rapidement et d'une manière décisive l'identité essentielle de la matière brute et de la matière vivante, « il faudrait, dit Dastre. fabri(|uer de toutes pièces, par la conjonction con venable des matériaux inorganiques, un seul être vivant, fut-ce la j)lus humble plante ou l'animal le plus rudimentaire. Ce serait, en effet, la preuve irréfutable que l'activité vitale est contenue tout entière en germe dans l'activité moléculaire des corps bruts et qu'il n'3^ a rien d'essentiel à celle-l«n (jui ne se retrouve dans celle-ci. »
« Malheureusement, ajoute le professeur de physiologie de la Sorbonne. cette démonstration ne ])eut être donnée. La science n'en fournit encore aucun exemple ».
On a d'abord cru trouver cette démonstration dans la génération spontanée: les anciens l'admettaient, même pour certains animaux élevés comme les poissons (Aristote) ou les souris (van Helmont).
Réfutée succesivemenl pour les espèces situées de plus en plus bas dans l'échelle, la génération spontanée a été définitivement démontrée inexistante par mon maître Béchanip et par Pasteur pour les microorganismes chez lesquels cette doctrine s'était réfugiée.
Récemment, diverses expériences, notamment celles très curieuses du professeur Leduc, ont ramené l'attention sur la même question et essayé d'établir la possibilité de la génération artificielle ou provoquée des êtres vivants.
Gaston Bonnier a soumis ces expériences à une critique très serrée et conclu (( qu'il n'y a entre les précipités chimiques de M. Leduc et les plantes vivantes aucune assimilation possible ».
La loi, formulée anciennement et reprise par Pasteur, reste vraie : (( tout être vivant, quelque simple qu'il soit, provient d'un être vivant qui a existé avant lui » ; c'est-à-dire la naissance (d'un autre être vivant semblable) reste un caractère essentiel de l'individu vivant. Il en est de même de la mort.
h. IMMORTALITÉ DE CERTAINS ÊTRES VIVANTS
Dans son Essai de philosophie optimiste sur la nature humaine, Metschnikoff s'est fait le défenseur éloquent de l'immortalité des organismes composés d'une seule cellule.
Chez les infusoires et autres protozoaires, dit-il,
« les géiiéralions se succèdent avec une grande rapidité, sans qu'il so produise un seul cas de mort: on chercherait vainement un seul cadavre parmi la quantité innombrable d'infusoires grouillants ». Dès lors, il ne faut plus accepter « comme un dogme » cette opinion que la mort est « un attribut inhérent à tout organisme », « naturel » et « inévitable ». De même, chez les animaux plus élevés, les cellules qui « assurent la reproduction de lespèce sont douées d'immortalité comme les organismes unicellulaires ». On peut « affirmer, preuves scientifiques en main, que, dans notre corps, il y a bien des éléments immortels, ovules et spermies. »
Je résumerai en quelques mots la réponse que j'ai faite à cette manière de voir dans la Revue de Philosophie,
Chez l'animal supérieur, au moment de la génération, la vie se continue à la fois dans l'individu générateur et dans les individus engendrés; le générateur meurt un temps i)lus ou moins long ai)rès la naissance des engendrés: il y a alors un cadavre.
Dans les espèces inférieures, au contraire, il n'y a pas de cadavre, parce que la disparition du générateur et l'apparition des engendrés se confondent: la cellule mère meurt en engendrant les deux cellules filles et, toute sa substance passant dans celle de ses deux filles, il y a naissance, mais il n'y a pas de cadavre.
Il est bien conforme aux grands principes de la biologie générale que les fonctions et les actes de la vie se spécialisent et se séparent de plus en plus au fur et à mesure qu'on s'élève davantage dans ('échelle. Il n'est pas étonnant que l'on trouve, chez cet être tout à fait inférieur, unicellulaire, la mort et la génération confondues: le premier individu mourant en même temps qu'il engendre deux nouveaux individus qui le remplacent complètement.
Comme dit Delage, l'amibe « se divise et, en se divisant, il disparaît ».
De même, l'hérédité chez les êtres supérieurs n'implique pas l'immortalité des éléments générateurs. La vie est indéfinie dans le monde et dans chaque espèce; mais elle est finie dans l'individu.
La mort, terminaison constante de la vie, reste un caractère essentiel de tous les êtres vivants.
En somme, nous pouvons bien dire que, dans toutes les observations scientifiques récentes comme dans les anciennes, la matière vivante apparaît, de plus en plus, absolument différente de la matière inerte.
5. — La défense de l'individu et de l'espèce contre la matière, l'énergie et la vie nocives (antixénisme).
En môme lemps qu'ils confirmaient les opinions anciennes, les travaux modernes ont, de plus, particulièrement démontré et analysé la défense de
rùlie viviuil conlie le milieu el oui ainsi creusé (lav alliage le fossé (jui sépare la i>iologie de K» pliysieoeliiiiiie.
« Etre, cesl luUer », a dit Le DaiileL*; a vivre, c'est vaincre ». En elTel, la vie est une pv'rpétuelie bataille, dont lissue nest délinitivenient désas- Ireuse pour 1 individu qu'à l'heure de sa mort.
Cette propriété, caractéristique de la matière vivante, de se défendre et de lutter contre ïélranger — propriété que j'ai aj)pelée antixénisme — s'exerce contre les trois formes que peut prendre et que prend le milieu nocif: énergie, matière, vie.
De \ énergie extérieure (lumière, chaleur ) qui
l'assaille constamment et de tous les côtés, l'être vivant accueille ce qui lui est utile, ce qui entretient ses forces et son existence: c'est l'énergie du soleil emmagasinée par les plantes à chlorophylle qui pénètre sous forme d'amidon, de fécules et, une fois dans l'organisme, est libérée et devient la chaleur animale, la force musculaire, l'activité psychique
Mais, d'autre part, l'organisme vivant doit lutter contre cette énergie extérieure, pour en régler l'arrivée, pour l'emmagasiner, la dépenser au fur et à mesure des besoins, pour se défendre contre ses écarts brusques ou son intensité trop grande, pour en modifier les formes qui ne sont pas directement utilisables
Ainsi, si la lumière arrive trop intense et trop
brusque, les paupières se ferment automatiquement ou tout au moins la pupille se rétrécit (toujours par réflexe) et la lumière ne pénètre qu'en quantité beaucoup moindre.
Pour le son, il y a un appareil d'accommodation tout à fait semblable: à l'arrivée d'un son trop éclatant, l'oreille se défend et évite l'éblouissement auditif.
J'ai déjà fait allusion à notre défense contre la chaleur. L'ouvrier de nos climats tempérés, qui travaille à l'ombre en hiver et au soleil en été, défend la température de son sang contre des écarts qui dépassent certainement cinquante degrés. Et cette défense doit se faire parfois très rapidement : Nansen raconte qu'au Groenland il eut, au même moment, onze degrés au-dessous de zéro à l'ombre et trente et un au-dessus au soleil : sa température propre ne changeait pas malgré ces variations énormes et instantanées.
Vous voyez la différence avec les corps non vivants, dont la température suit celle du milieu.
Plongé dans un milieu froid, le corps brut se refroidit, tandis qu'il s'échauffe, s'il est plongé dans un milieu chaud; au contraire, l'animal à température fixe, comme l'homme, produit plus de chaleur et s'échauffe quand il fait froid autour de lui, tandis qu'il perd plus de chaleur et se refroidit quand il fait chaud autour de lui.
Pour la matière, l'organisme vivant accueille de
même ce qui lui est utile dans l'air ou ralimeiit, le transforme, le digère et l'absorbe. Il élimine ce qui lui est inutile ou nuisible.
Et chaque être vivant digère et assimile spécifiquement, c'est-à-dire que, comme l'a constaté Le Dantec, « le lapin qui digère accomplit une digestion-lapin, tandis que le mouton qui digère accomplit une digestion-mouton et les résultats de ces digestions spécifiques sont spécifiquement différents L'individu vivant, en opérant la digestion d'un corps colloïde alimentaire, exécute un acte spécifique (je dirais même un acte personnel), c'est-à-dire qu'il impose à l'aliment digéré sa marque spécifique, sa marque personnelle, en transformant cet aliment à son usage personnel Le
corps digéré doit posséder l'estampille du corps digérant. »
De plus, certaines substances utiles, arrivant à l'organisme seulement par périodes, le surchargeraient à certaines heures et lui manqueraient à d'autres, s'il ne se défendait contre cette intermittence des recettes et s'il ne régularisait pas la mise en consommation nutritive.
Ainsi les aliments hydrocarbonés (féculents, farineux, pâtes, sucres ) constituent le grand combustible de l'organisme, qui en a donc besoin d'une manière constante. Au moment de la digestion, tous ces aliments sont transformés en un sucre spécial, qui est absorbé et passe dans le sang: le sang devrait alors en être surchargé et éliminer
par le rciii le trop plein, qui lui iiuinquerait ensuite, en allendant le repas suivant.
Grâce à la fonction régulatrice du foie qui emmagasine ces substances et les rend à la circulation au fur et à mesure des besoins, la teneur du sang en sucre reste toujours la même, pendant les digestions et à jeun.
De la même manière, l'organisme vivant se défend contre les excès ou la pénurie de sel, qui joue un rôle important dans le sang au point de vue de l'osmose, c'est-à-dire au point de vue des échanges, constamment nécessaires, entre le sang et les tissus. Le sang doit garder et il garde une tension osmotique fixe, c'est-à-dire qu'il a une composition fixe en chlorure de sodium, quoique l'apport du sel par les repas soit évidemment intermittent et variable.
Cette composition fixe de notre milieu intérieur en sel marin a été rapprochée par Quinton de la fixité du milieu extérieur originel (eau de mer) des êtres vivants. Quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il y a là un nouvel et bel exemple de la défense de l'être vivant: la matière vivante défend son milieu intérieur comme elle défend sa forme vis-à-vis du milieu extérieur.
L'être vivant se défend encore de même vis-àvis des êtres vivants qui l'entourent, depuis les plus gros et les plus puissants jusqu'aux microbes les plus insinuants.
(^elle défense de lèUe vivant vis-à-vis des niierobos a été beaucouj) et très bien étudiée dans tous CCS derniers temps.
Cette défense est déjà remarquable à la frontière: dans lappareil respiratoire, dans le tube digestif, à la peau, dans tous les organes en contact avec le milieu extérieur et j)ouvant servir de portes d'entrée à l'étranger.
Si ces frontières sont francliies, Fétranger rencontre les ganglions lymphatiques, qui livrent bataille, se tuméfient, peuvent arrêter l'invasion et limiter le mal; puis il rencontre d'autres organes de défense comme le foie: le professeur Roger a montré quil faut soixante quatre fois plus de bacilles charbonneux pour tuer un lapin si ces bacilles passent par le foie que s'ils évitent cet organe
La suprême bataille se livre dans le sang luimême; les globules blancs ou leucocytes sont les agents principaux de cette lutte; tout le monde connaît aujourd'hui ce phénomène que Metschnikoff a appelé phagocytose et qui existe comme fait acquis, positif et observé, en dehors de toute doctrine vitaliste et de toute idée préconçue: les leucocytes absorbent, digèrent, neutralisent les corps étrangers et les microbes
Quand la victoire de l'organisme est définitive contre l'étranger nocif, les débris des envahisseurs vaincus sont rejetés à l'extérieur par les émoncloires, spécialement par le rein; et, chose encore
plus remarquable, non seulement l'individu attaqué reste maître du champ de bataille, mais, encore souvent, il est garanti par l'immunité contre de nouvelles invasions du même microbe.
Dans le sang, en effet, la défense n'est pas exclusivement localisée dans les cellules; le sérum (c'està-dire la partie liquide du sang) se défend aussi et acquiert la propriété de neutraliser et de détruire les poisons spéciaux des microbes qui l'avaient envahi; et, après la fin de la lutte, ce sérum garde cette propriété, il reste armé contre les attaques ultérieures du même microbe: l'animal est immunisé contre cette maladie.
Ainsi on injecte des poisons diphtéritiques au cheval ; il se défend et son sérum acquiert des propriétés antidiphtériques qu'il conserve à la suite. Bien mieux: ce sérum de cheval, ainsi préparé, injecté à l'homme, immunise cet homme contre la diphtérie et, injecté à un homme déjà atteint de diphtérie, l'aide puissamment à en guérir.
C'est ainsi, en utilisant la défense du sérum contre les infections, qu'on a découvert le moyen de vacciner contre la fièvre typhoïde et de guérir la méningite cérébrospinale.
On s'est fort agréablement moqué du langage adopté par les médecins pour exposer ces phénomènes curieux. Le Dantec a publié un (( pamphlet satirique contre le langage pathologique actuel » et a comparé les agglutinines, les préclpitines
que nous admettons derrière les phénomènes
d'agglutination, de précipitation à la vertu dor-
mitive proclamée par Molière pour l'opium.
On a évidemment tort si l'on croit, avec ces mots, donner ïexplication de ces phénomènes complexes. Mais si l'on s'en sert uniquement pour exposer les faits, la critique perd toute portée.
Il serait fâcheux de croire que ces critiques, quelque spirituelles qu'elles soient, atteignent autre chose que le langage, atteignent les faits euxmêmes.
Le Dantec admet parfaitement que, dans la lutte des colloïdes vivants, les uns contre les autres, quelques-uns « sont fabriqués de toutes pièces, spécialement pour le combat contre un ennemi déterminé, tandis qu'un colloïde mort, si puissante que soit son action diastasique, ne peut utiliser que les armes qu'il possédait avant la déclaration de guerre ». Le même auteur ajoute: « c'est là ce qui caractérise le corps vivant et lui fait une place à part au milieu des corps colloïdes ».
Tous ces faits de défense antixénique contre l'énergie, la matière et la vie nocives, scientifiquement observés et positivement acquis, constituent donc un nouveau caractère extrêmement important, qui distingue foncièrement la matière vivante et oblige à en faire l'objet d'une science spéciale, distincte de la physicochimie.
Objections à la notion d'antixénisme.
a. FINALITE ET DETERMINISME
Tous ces faits de défense de la matière vivante ont naturellement soulevé une série d'objections; et tout d'abord on a vu très justement que ces phénomènes d'antixénisme impliquaient une véritable finalité dans tous les actes de la matière vivante.
Et alors on a évoqué le spectre de Bernardin de Saint-Pierre et de ses dissertations finalistes au sujet de la puce noire sur le drap blanc; on a crié à la résurrection des idées empruntées aux matelots danois par Reichenbach et d'après lesquelles les tarets, ces mollusques, (( qui s'implantent dans les bois immergés, et perforent les pilotis » sont <( des êtres bienfaisants qui détruisent les carcasses des navires naufragés, dangereuses pour la navigation ».
Georges Bohn, qui cite cette explication bizarre, ajoute: « on explique les diverses particularités présentées par un être vivant en invoquant l'utilité qu'elles offrent pour cet être Les raisonnements des savants finalistes ne valent guère mieux que ceux des matelots danois. Tous les grands esprits, promoteurs du mouvement scientifique, ont condamné l'emploi des causes finales comme moyen di investigation scientifique. Qu'il me suffise de citer ici Bacon, Diderot et Gœthe avec les progrès
de la science, le domaine des idées finalistes s'est de plus en plus restreint. Des sciences les plus évoluées, la physique et la chimie, elles sont désormais exclues En biologie, les idées finalistes
reculent de plus en plus devant l'analyse physicochimique des phénomènes de la vie ».
Dans ce passage de Georges Bohn je relève deux mots qui permettent de répondre à l'objection. On nous reproche de vouloir expliquer les faits biologiques par la finalité et d'employer les causes finales comme moyen d'investigation scientifique.
Nous échapperons au reproche en n'invoquant la finalité ni comme explication ni comme moyen d'investigation. Nous la présentons simplement comme un fait et un fait scientifiquement et positivement établi.
Or, ce fait n'est pas discutable.
Le Dantec dit bien quelque part: « aucun corps défini, limité par un contour, ne porte son devenir en soi » ; mais ceci veut dire quej, seul, l'être vivant, sans son milieu, ne peut pas réaliser sa finalité. Et il dit plus loin: a l'acte vital essentiel est un acte de défense; c'est par un acte de défense que l'être vivant procède à la conquête d'espace qui est le résultat de la vie ».
On peut donc constater et étudier le caractère antixénique des actes vitaux sans tomber dans les dissertations métaphysiques sur les causes finales, sans être obligé, pour cela, d'adopter une doctrine philosophique spéciale.
Le grand argument pour exclure toute idée de finalité de la science positive repose sur l'opposition que l'on veut établir entre le déterminisme et la finalité (c'est là le titre de Tarticle de Georges Bohn dans la Revue des Idées).
On dit: la finalité implique et le déterminisn^e exclut une idée de providence, de direction intelligente arrêtée d'avance Il faut choisir, ppur les
phénomènes vitaux, entre la finalité et le déterminisme. Toute la science positive tend à établir de plus en plus que ces phénomènes sojit soumis au déterminisme; donc, dans la biologie scientifique, il n'y a pas place pour la finalité.
Je ne crois pas ce raisonnement inattaquable.
J'admets que les phénomènes biologiques sont déterminés; leur déterminisme est complexe, mais c'est du déterminisme. Sans cela, ils ne pourraient pas faire l'objet d'une science. Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de science positive des actes dirigés par le libre arbitre.
Ceci est indicutable : mais pourquoi poser comme un axiome que, dans ce déterminisme complexe, n'est pas comprise, pour les êtres vivants, une finalité spéciale vers la défense et la conservation de l'individu et de l'espèce ? Si nous voulons rester sur le terrain strictement scientifique, nous devons laisser l'observation positive répondre à cette question.
Or, j'ai dit plus haut que l'observation positive, impartiale et sans idée préconçue, établit, comme
un fait acquis, cette finalité antixénique chez tous les êtres vivants. Donc, il faut dire: cette finalité est un des éléments constituant du déterminisme qui régit la matière vivante.
Ainsi formulée, cette notion doit être acceptée et est, en fait, acceptée par des biologistes appartenant aux écoles philosophiques les plus diverses.
Une preuve bien importante de l'exactitude de cette manière de voir a été donnée récemment par Charles Richet, qui a repris dans la Revue des Deux-Mondes l'étude, en biologie, de ces causes finales, sur lesquelles il avait conversé, en 1902, avec Sully Prudhomme.
« Ce ne sera pas faire de la métaphysique, ditil d'abord, que de chercher s'il n'y a pas quelque loi générale gouvernant ou inspirant l'évolution
des organismes vivants Les lois cosmiques, qui
ont tous les caractères de la nécessité, sont-elles aveugles ? Ne peut-on déceler en elles comme un plan caché, un dessein, une obscure tendance à un certain devenir ? Si oui, c'est qu'il y a une finalité. »
L'éminent physiologiste ne voit pas, lui non plus, la force de l'objection tirée de l'opposition établie entre une fatalité et une finalité. « Car, dit-il, la nécessité n'exclut nullement la finalité. »
« De toutes parts, continue-t-il plus loin, qu'il s'agisse de l'animal sain ou de l'animal malade, qu'il s'agisse de l'homme ou de l'être inférieur,
~ 90 — nous trouvons un rapport si étroit entre l'être et les conditions de l'être, qu'il est impossible de ne pas conclure à une adaptation. Cette adaptation est trop évidente ])our être niée. Aussi tous les biologistes sont-ils d'accord pour reconnaître que les être vivants sont dans un état de parfaite harmonie avec le milieu qui les entoure, qu'ils sont construits pour vivre et bien vivre, de manière à résister aux innombrables ennemis qui les assaillent à toute heure. »
On n'a pas besoin de voir là « un fait intentionnel » ; on peut n'y voir que « la fatale conséquence de la sélection et de l'hérédité ». Mais, a cette influence de la sélection et de l'hérédité, c'est encore la finalité ».
Et d'ailleurs que m'importe ? Je ne tiens qu'au fait de la finalité, quelle que soit son origine.
(( Toutes les fois, conclut Charles Richet, toutes les fois qu'un professeur enseigne la physiologie ou la biologie, il est forcé de faire appel à la finalité ». Voilà la seule chose qu'il m'importait d'établir: quelle que soit sa doctrine philosophique, tout biologiste doit reconnaître le fait de la finalité défensive de l'individu et de l'espèce chez tout être vivant et par conséquent admettre ce très important caractère distinctif de la matière vivante.
h. DÉFAILLANCES DE LA DEFENSE ANTIXÉNIQUE