LA MALADIE ET LA THERAPEUTIQUE
La (( faillite des considérations finalistes », disent nos adversaires, a été surtout proclamée après la constatation des défaillances de cette finalité biologi(jue; et tout l'article de Georges Bohn est consacré à l'exposé des desharmonies physiologiques et pathologiques que présentent les êtres vivants.
La réalité de ces desharmonies est indiscutable et il serait puéril d'en nier l'existence. Mais la constatation de ces défaillances de la défense n'est contradictoire à aucun des éléments constitutifs de notre conception de la matière vivante.
Jamais nous n'avons revendiqué l'infaillibilité pour cette fonction antixénique. Toutes les fonctions de l'être vivant sont faillibles : l'appareil digestif peut mal digérer, ne pas digérer du tout ou digérer à l'envers; l'appareil respiratoire peut
asphyxier le sujet au lieu de l'hématoser Et
cependant personne ne peut contester la finalité fonctionnelle de ces appareils.
De même, la fonction de défense a des défaillances nécessaires et prévues. Si elle n'en avait pas, si l'antixénisme était toujours victorieux, l'être vivant ne mourrait jamais.
L'appareil de défense peut même fonctionner à l'envers.
Comme la fonction digestive peut aboutir au vomissement, on peut, dans certains cas, après l'agression par un agent infectieux, observer, au lieu de l'immunité (dont j'ai parlé plus haut), on peut observer ce que ClTàrles Richet a décrit le premier sous le nom d'anaphylaxie : c'est-à-dire que une première agression, au lieu de faciliter la défense de l'organisme contre une deuxième attaque, affaiblit cette défense et aggrave les effets nocifs ultérieurs de l'agent pathogène.
Georges Bohn et d'autres ont voulu voir dans ces faits d'anaphylaxie une forte objection à la finalité des actes vitaux.
« La découverte de Tanaphylaxie, dit-il, aura beaucoup contribué à la faillite des considérations
finalistes L'immunité a été considérée comme un
acte de défense de l'organisme; mais il semble bien difficile de donner une interprétation finaliste de l'anaphylaxie. Ce ne sont plus des substances protectrices qui se forment dans l'organisme; ce sont, tout au contraire, des substances aggravantes. On conçoit fort bien qu'il y ait utilité pour l'animal à fabriquer, vis-à-vis des poisons, des contrepoisons; mais on s'explique fort mal pourquoi, dans certains cas, l'animal fabrique, au contraire, à la suite de l'ingestion de substances inoffensives, d'autres substances qui rendent toxiques celles-ci ».
Pour répondre à cette objection, il peut suffire
de dire que, plusieurs années après sa découverte de l'anapliylaxie, Charles Ricliet a écrit un article remarquable, que j'ai cité, pour démontrer le rôle des « causes linales en biologie ». Il n'a donc pas vu de contradiction entre cette finalité des actes vitaux et l'anaphylaxie qu'il connaît cependant bien.
Et, en etîet, il suffit de répéter que la fonction de défense n'est pas universelle.
Il y a des maladies comme la variole et la fièvre typhoïde, qui immunisent Torganisme, atteint une première fois; il y en a d'autres comme la tuberculose et surtout l'érysipèle, pour lesquelles une première atteinte prédispose le sujet à être plus facilement atteint une deuxième fois et aggrave une deuxième poussée de la maladie.
De môme, il y a des poisons qui suscitent fortement et heureusement la fonction de défense et développent Tinimunité; il y en a d'autres vis-àvis desquels l'homme est mal armé, se défend mal et qui ont des effets de plus en plus fâcheux pour lui : ils développent l'anaphylaxie.
On ne pourrait faire, de l'anaphylaxie, une objection sérieuse à la finalité défensive de l'être vivant que si l'on avait affirmé d'abord « que tous les phénomènes qui ont lieu au sein d'un être vivant lui sont toujours utiles ».
Nous sommes d'accord avec Georges Bohn sur ce point : affirmer cela serait une « erreur grave » ; aussi ne l'avons-nous pas dit,
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Nous le croyons même si peu que, en médecine, nous étudions beaucoup les défaites partielles, transitoires ou définitives, de la fonction antixénique; c'est par l'étude de ces défaillances, suivies ou non de la victoire finale de l'organisme, avec leurs terminaisons variables par la guérison ou par la mort, que nous pouvons édifier une doctrin. de la maladie et de la thérapeutique, parallèle à celle que nous venons d'exposer pour la vie noi ■ maie, une "pathologie basée sur l'antixénism^ pathologique comme la physiologie est basée sur Vantixénisme physiologique.
Qu'est-ce, en effet, que la maladie ?
On a pu croire, au début de la microbiologie, que la maladie est plus ou moins comparable à l'histoire d'une graine, qui, jetée dans un terrain approprié, s'y développe, évolue, grandit, étouffe tout ou meurt elle-même.
On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien.
Quand un agent pathogène, triomphant de la résistance des premiers défenseurs à la frontière, a pénétré dans l'organisme, il provoque la fonction de défense de cet organisme; et la maladie n'est pas l'histoire du microbe ou du poison, envahissant et conquérant l'organisme, à la façon des vers dans le fromage ou sur le cadavre; la maladie est l'histoire de l'homme vivant, luttant activement et personnellement contre le microbe ou contre le
poison, pour l'annihiler, le neutraliser, le transformer, l'expulser.
La guérison est la terminaison naturelle de cette bataille quand la victoire reste à l'animal assailli, comme la mort en est la terminaison naturelle quand l'organisme est définitivement vaincu.
On le voit: tous les actes de cette défense, chez l'animal malade, ne sont pas toujours heureux, n'ont pas toujours un effet utile pour le malade.
Ainsi, la fièvre, Tinflammation, la toux, le vomissement sont, initialement et dans beaucoup de
cas, des actes de défense de l'organisme malade; mais ils ne sont pas toujours utiles; par leur intensité, par leurs caractères ils peuvent devenir fâcheux, nuisibles.
Ils font alors indication, c'est-à-dire que le médecin, qui les respecte ou même les provoque dans certains cas, est obligé de les combattre dans d'autres: d'où l'utilité de la thérapeutique médicale.
Cette théraj)euti(|uc doit, pour être rationnelle et efficace, s'inspirer des mêmes principes généraux que la pathologie elle-même.
Quand, avec le sérum antidiphtérique on guérit la di[)htéric ou (juand, avec certaines préparations d'arsenic, on combat victorieusement l'avarie, on n'elnvoie pas dans l'organisme un antidote qui entame la lutte directe, corps à corps, avec le bacille de Lœffler ou avec le tréponème; on s'adresse à l'organisme lui-même et on le sollicite
~ 96 à se défendre plus énergiquenienl i>l plus eflicacement contre l'étranger qui menace de le tuer.
Et ceci n'est pas une vue de l'esprit.
Le 606 guérit rapidement des nourrissons syphilitiques, alors qu'on l'a injecté à la mère et que le lait de la mère n'en contient point: la guérison du nourrisson est bien due, non à l'action directe de l'arsenic contre le tréponème, mais à l'action de l'antitoxine développée chez la mère et par la mère.
L'atoxyl qui guérit le choléra des poules n'altère même pas la mobilité et l'agilité des spirilles de cette maladie, quand il est directement mis en leur présence dans un verre de montre.
Donc, pour toutes ces actions thérapeutiques, il faut l'intervention du malade, de l'organisme vivant lui-même. C'est l'organisme vivant qui fait sa guérison comme il fait la maladie; le médecin et le remède ne font que l'aider dans cette défense victorieuse, qui affirme, mieux que tout, la finalité antixénique, grande caractéristique de l'être vivant.