CHAPITRE XVIII
Mémoire de M§" L.-F. Laflèche sur les difficultés politiques et religieuses au Canada et les suites de ce Mémoire. — Correspondance intime de Ms"^ Laflèche à ce sujet.
Dans la première partie de son Mémoire M^'' Laflèche, s'adressant aux Eminenlissimes Pères de la S. C. de la Propagande, leur expose combien furent déplorables les conséquences des indiscrètes publications faites par l'Archevêque de Québec. Ce fut un immense scandale jetant dans la consternation tous les enfants et les amis dévoués de TEglise; mais, dans une jubilation narquoise, tous les ennemis de la Papauté et de la communauté catholique du Canada. Les instructions pour les écoles, si malheureusement divulguées et propagées, portent en eux-mêmes la marque de fabrique des auteurs responsables des faux renseignements qui déterminèrent ces instructions inopportunes, sans cause ni objets, et dont l'efTort, perdu dans le vide, couvre le Saint Office de ridicule, tout en laissant les victimes calomniées et lésées, dans la plus pénible gêne ou désolation. Le principal coupable est l'Archevêque^ égaré par les conseils intéressés du personnel enseignant de l'Université Laval ; de ce personnel en partie compromis par son libéralisme doctrinal, et par ses manœuvres anticléricales^ notamment dans les contestations électorales de Charlevoix, de Bonaventure et de Berthier, et dans la chute du ministère Boucherville. Au sujet de l'enseignement de Lava], les Docum.ents formant Tappendice du Mémoire disent et prouvent, l'un que la Faculté de Droit de Laval n'enseigne pas le Droit avec un esprit chrétien et ne forme pas des avocats catholiques dans l'interprétation, le maintien et la défense de leurs droits; qu'elle ne rend aucun service n'étant pas catholique, mais indifférente ou neutre en matière de religion; elle ne met pas ses élèves en garde contre les erreurs et les faus-es théori<>s du Droit qu'elle laisse subsister et elle en enseigne quelques autres.
Un autre document, aussi probant que le précédent qui
porte cinq signatures fort honorables, nous montre « combien loin en arrière de toutes les autres Universités catholiques » se traîne l'Université Laval de Québec!... qui n'est jalouse ni d'être, ni môme de paraître catholique : elle se contente, et elle y tient d'être libérale. Elle veut contenter tout ]e monde, catholiques et protestants, et ceux qui ne sont niTun ni l'autre, pour accroître sa clientèle et,., son influence politique. Elle donne d'ailleurs tous les gages qu'on veut : elle a des professeurs catholiques sans doute, mais très coulants encore, s'ils ne sont pas libéraux sans ménagements ; elle a des professeurs protestants et francs-maçons : les convictions des maîtres importaient peu, pourvu qu'il y eût sous le bonnet une forte influence. Ainsi sur 26 professeurs de Droit et de Médecine qu'il y eut jusque-là à Laval, on compta 4 hérétiques ; la Faculté de Médecine sur 8 professeurs avait à elle seule 2 protestants et 4 libéraux avérés. La Faculté de Théologie, de son côté, avait cinq chaires organisées ; des cinq professeurs qui les occupaient ti^ois (prêtres) sont les corvphées du libéralisme en Canada.
Mais le professeur de cette étonnante Université catholique qui méritait une mention toute spéciale était bien le trop fameux Langelier,, l'avocat de VInfluence indue cléricale. C'est le premier qui s'aventura à contester des élections en se basant sur les motifs anticatholiques qu'on vit invoquer et exploiter à Charlevoix, Bonaventure et Berthier.
Un quatrième document rapporte qu'il était toléré à Laval qu'un professeur de médecine enseignât à ses élèves, que les extases de sainte Thérèse étaient des crises d'hystérie'.
Et cette Université osait s'étonner et se plaindre de ce que M*'' Laflèche et ses collègues dans Tépiscopat l'accusassent de ces faits et prissent quelques mesures pour sauvegarder la Foi menacée de la jeunesse !
C'est cette Université, mise en légitime suspicion, et c'est son recteur Hamel et son puissant protecteur, Ms"" Taschereau, qui entreprirent de mettre en défaut la prudence et la sagesse du Saint-Siège à seule fin d'accabler la vérité et l'innocence, aussi..., pour se justifier malgré tout.
Il y avait dans cette affaire, comme dans celle de Jeanne d'Arc à Rouen, un libéral Cauchon, tout à fait inévitable, bien qu'Honorable ministre du Cabinet fédéral d'Ottawa, mais chef des libéraux de la Province de Québec, confident de l'archevêque Taschereau. Cet honorable Cauchon fut le premier à parler d'Influence indue du Clergé dans son Journal de Québec, qui se chargeait des basses œuvres libérales des uns et des autres, sans désintéressement.
C'était Benjamin Paquet, qui, à Rome^ faisait les affaires des libéraux et, avec le concours du monsignor Zitelli, pratiquait des fuites dans les dossiers en faveur de Laval.
En ce moment-là rarchevêché de Québec travaillait ferme à la division du diocèse de jNP'' Lallèche pour en tirer le diocèse de Nicolet. Ce gêneur d'abord méritait les châtiments exemplaires que réservait le libéralisme à ses contradicteurs ; et puis, vu les services spéciaux et signalés que B. Paquet rendait dans son poste avancé de Rome, Wilfrid Laurier, le Grand ISIaître -des libéraux canadiens, pouvait bien baser sur lui de vastes espérances et ne rien aventurer en écrivant à un sien confident : « Les évêques (Ms'' L. F. Laflèche évidemment) font un grand tort à notre cause ; si nous pouvions avoir un évêque libéral, notre triomphe serait assuré. On assure que M. Benjamin Paquet doit revenir de Rome évêque du nouveau diocèse de Nicolet, alors notre succès sera certain. M^'" l'Archevêque (Taschereau) nous rend certainement service en inclinant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre ; mais il n'est pas l'homme qu'il nous faut pour un triomphe complet; il est trop girouette ».
Et là se trouvait, pourtant, la source libérale des faux renseignements dont Rome était saturée.
AP"" Laflèche poursuit son Mémoire en allant aux origines du mouvement libéral en Canada, en remontant le long cours tourmenté de ses débordements qui sapent aussi bien les fondements de l'autorité pontificale que ceux des autres institutions chrétiennes dont on prépare la ruine irrémédiable. Il donne de tout ce qu'il affirme des preuves nombreuses et solides. Il suit la grande erreur dans son évolution, en montre les transformations successives, imaginées pour mettre en défaut la vigilance des adversaires ; et il arrive ainsi aux polémiques qu'ont soulevées les événements récents dont le Saint-Siège est, en ce moment, saisi par les Evêques, pressés eux-mêmes par Topinion désorientée.
de TArchevêque, et le trouble qui en est résulté. Il explique la discorde qui règne dans l'épiscopat, en montre l'origine,
les lamentables causes et effets, et il tire de la première partie de son exposé cette conclusion :
Tels sont les faits et les observations que je prends la liberté de soumettre à l'attention de Vos Eminences sur les renseignements donnés au Saint-Siège en i876 et 1881, et qui ont servi de base aux instructions
du Saint-OfBce données au Délégué apostolique du Canada et aux Décrets de la S. C. de la Propagande du i3 septembre dernier. Il en ressort évidemment que ces renseignements sont en bien des points exagérés, erronés, et même faux ; c'est ce que prouvent les documents officiels que j'ai cités. J'ai aussi exposé dans sa triste réalité l'invasion formidable dans notre heureuse patrie des erreurs modernes qui désolent l'Europe, elles efforts lamentables que les hommes dévoyés font depuis des années pour les y implanter au cœur même de notre bon peuple.
Tant que les rangs du clergé ont été bien unis, il a été assez facile d'en arrêter les progrès ; mais aujourd'hui il est impossible de se le cacher, ses subtiles erreurs ont pénétré jusque dans les rangs du Sanctuaire, comme le serpent dans le jardin d'Eden : c'est ce que dirent les Pères du V- Concile. Voyant ce qui se passe, tant dans le clergé que parmi les laïcs, tous sont effrayés et s'accordent à dire, qu'à moins d'un secours providentiel qui nous permette d'enrayer ce fatal mouvement, nous avançons rapidement dans les voies révolutionnaires de la France et de la Belgique, et que nous tomberons plus tôt qu'on ne le pense dans le même abîme.
Pour quiconque sait observer la marche des faits et saisir le fil conducteur qui les dirige, il est visible que l'influence maçonnique est la grande force qui rallie les ennemis de l'Eglise au Canada comme ailleurs, et leur indique les points qu'il faut battre en brèche.
Et tout le monde sait que la grande force du catholicisme dans le Canada a été l'influence prépondérante du clergé, c'est un fait patent de notre histoire. Eh bien, c'est à cette influence salutaire que s'attaque l'ennemi depuis une dizaine d'années, et c'est dans ce but qu'il a fait tant d efforts pour induire le Saint-Siège en erreur sur le véritable état des choses en notre pays, et l'amener, s'il était possible, à quelque mesure qui put lui être favorable, et surtout à fermer la bouche du prêtre.
Un extrait de la Patrie de Montréal du 12 décembre 1881 laisse apercevoir ce plan bien clairement. Dans un article intitulé (v La dernière lutte ù il dit : « rsous croyons, comme la plupart de nos amis, que les récentes décisions de l'autorité romaine n'ont pas eu tout l'effet qu'on en espérait. Croire que, dans l'espace de quelques semaines, on va dissiper des préjugés enracinés par vingt-cinq années de lutte, rassurer les consciences, rétablir la paix et la concorde, c'était une illusion qui n'a germé dans la tête de personne. L'honorable M. AVilfrid Laurier avait raison de dire, dernièrement, à une séance du « Club national >> que les derniers décrets pontificaux n'auraient pas un effet immédiat. On ne peut pas exiger du cLrgé qu'il prêche la cause du libéralisme. Nous avons obtenu justice à Rome, et nous devons nous en tenir là pour le moment. »
Voilà comment le rédactciir franc- maçon de la Patrie et un des chefs libéraux interprètent les décrets du i3 septembre sur les élections ; c'est la réhabilitation du parti libéral. D'après eux, les évêques
et le clergé qui n'ont cessé depuis a5 ans de ccuibattre les tendances dangereuses et les mauvais principes de ce parti anti-religieux ont eu tort, ont fourvoyé le peuple, et il faudra du temps aux décrets même de Rome pour le ramener à des idées de paix et de conciliation...
Dans la seconde partie de son Mémoire, Ms'' Lafîèche arrive à la question de Y Influence indue et examine les scandales voulus des élections contestées dont nous avons déjà parlé : élections de Gharlevoix, etc. Il dit la faiblesse de l'Archevêque, l'indignation des évoques et leurs protestations contre les agissements de certains catholiques et professeurs de Laval, les motifs de son étude sur {'Influence spirituelle indue qui, sauf celle de i\Is^Taschereau, rallia l'opinion favorable de tous les évoques canadiens dont il produit, aux pièces justificatives, les adhésions flatteuses. Mais c'est pour avoir « rempli ce devoir que j'ai été dénoncé faussement à la S. G. de la Propagande, et censuré à la face du pays comme ayant manqué aux règles de la prudence et commis un acte répréhensible et digne de blâme. »
M'^ Laflèche arrive ensuite aux faux renseignements fournis à la S. G. sur cette question de V Influence indue.
L'expression du Gardinal Préfet de la Propagande dans sa lettre à Tx^rchevêque de Québec (13 septembre 1881) disant : « Il est également connu par la susdite Gongrégation que certain suffragant de Votre Seigneurie cherche actuelle-' ment à recourir au Parlement pour faire modifier la loi des élections relativement à V Influence' inclue » ; cette expression ne peut indiquer que l'évcque des Trois-Rivières, car il est le seul qui ait écrit en ce sens au premier ministre du gouvernement et à quelques députés, en leur adressant un exemplaire de sa brochure anonyme sur V Influence indue. Ces lettres n'avaient rien (^officiel ni de public ; c'était une affaire privée et de nature confidentielle', alors que la déclaration des évoques, réclamant cette modification de la loi des élections, était collective, publique, signée par tout l'épiscopat et, en tête, par l'Archevêque lui-même ! Gependant, dès que Ms'' Laflèche avait appris que Ms'" Taschereau avait viré une fois de plus et se rétractait de nouveau pour des causes encore une fois inexplicables, le 6 mai, il avait retiré sa demande et ne l'avait plus renouvelée sous aucune forme dans aucun milieu. C'est donc à faux qu'on revenait l'accusera la Propagande, et à tort que celle-ci le blâmait -en septembre de chercher actuellement à recourir au Parlement pour faire modifier cette loi.
« Vous comprendrez facilement, Eminentissimes Sei-
gneurs, que la publicité regrettable donnée à cette accusation, a fait peser sur lui une censure imméritée à la face du pays tout entier et a causé un préjudice réel et dommageable à son autorité épiscopale. C'est donc avec raison qu'il vient aujourd'hui s'en plaindre devant votre auguste tribunal et réclamer la protection à laquelle il croit avoir droit. »
Ce qui faisait hésiter l'Archevêque à demander l'amendement de cette inique loi, c'était la crainte mal fondée du mécontentement des protestants, qui devaient bénéficier de cette réforme au même titre et dans la même mesure que les catholiques eux-mêmes !
« Celle crainte chimérique est une tactique déloyale des libéraux qui, de fait, ont cherché souvent à soulever le fanatisme protestant contre leurs frères catholiques quand ceux-ci combattaient leurs tendances libérales et leurs projets hostiles à la liberté de l'Eglise et de ses ministres. Alors ils jetaient hypocritement le cri d'alarme, et ils disaien aux protestants que les Ullramonlains en voulaient à leur liberté rehgieuse. Or la vérité était que ces illramontains^ qui n'étaient que les catholiques non infatués des fausses idées modernes, c'est-à-dire, des erreurs libérales et gallicanes^ n'en voulaient nullement à la liberté religieuse des prolestants ; mais qu'ils ne faisaient que réclamer pour l'Eglise catholique la liberté de se régir et de se gouverner d'après ses propres lois, et conformément aux rites de l'Eglise de Rome, selon le droit et la garantie que leur en donnaient les traités. . . »
Et M^"" Laflèche l'ayant prouvé textes en mains poursuit:
« ... Il est donc hors de doute que les traités et la Constitution de notre pays accordent et garantissent à l'Eglise catholique la pleine et entière liberté de son culte, et qu'il ne tient véritablement qu'aux catholiques de la province de Québec, qui forment l'immense majorité de la population, de conserver ce précieux trésor des libertés de l'Eglise que nous ont léguées nos Pères et d'en faire disparaître les quelques entraves qu'y ont fait pénétrer le3 erreurs gallicanes.
« En fait, nous avons toujours joui de ces libertés à peu d'exceptions près, et les tentatives des protestants pour y porter atteinte dans les premiers temps de la colonie, ont toujours été repoussées victorieusement et efficacement; depuis longtemps ils ont renoncé à ces idées d'opprimer les catholiques, et nous vivons avec eux paisiblement et dans les meilleurs termes. D'ailleurs que pourraient-ils faire dans une population oii ils ne comptent que pour un dixième, et dans une législature où ils ne peuvent envoyer que 8 ou 9 députés sur 65? Il est donc évident qu'en fait comme en droit l'Eglise catholique, dans la province de Québec, n'a rien à craindre des protestants. Toutes les craintes que
les libéraux cherchent à soulever de ce côlé, n'ont rien de réel : ce n'est qu'une tactique déloyale de leur part, à laquelle ils ont recours pour grossir leurs rangs, en trompant nos compatriotes de croyance difïerente. Ainsi, le véritable danger pour nous ne vient nullement de la part des protestants ; mais il vient réellement de la part des libéraux qui ont jeté la division dans les rangs catholiques, en cherchant à répandre parmi eux des doctrines opposées à l'enseignement de l'Eglise et à sa liberté... »
La troisième partie du Mémoire est consacrée à la question Universitaire que nous aborderons au chapitre suivant.
Nous le répétons : le Mémoire est à lire en entier. C'est un historique clair et concis de la situation politique et religieuse en Canada, avec les développements que comportent les positions successives occupées par le libéralisme agressif d'une part, et i'épiscopat attentif aux instructions pontificales de l'autre. Des documents produits et des preuves fournies en abondance ressortent les complaisances et les compromissions de certaines autorités religieuses de Québec, de Ihostilité du corps enseignant de l'Université Laval, quise conformait à leur inspiration ou profitait de leur tolérance. Aucune difficulté rencontrée, aucun danger couru n'est passé sous silence, et d'un ensemble harmonieux de preuves irréfutables découle que les évêques suffragants de la Province de Québec avaient toujours servi avec zèle et clairvoyance, aussi avec sagesse et modération les intérêts supérieurs et les droits imprescriptibles de l'Eglise, mis en danger, souvent irréparablement compromis par leur Métropolitain et son entourage.
Cq Mémoire comportait la considération due à toute cause soumise à la plus haute juridiction compétente, et la discrétion voulue pour la sauvegarde d'intérêts essentiels.
Les évêques appelants avaient témoigné à Ms"" Laflèche leur confiance en l'envoyant plaider leur cause commune, et voici ce que pensait de son Mémoire l'archevêque de M'irtianopols, Ms' L Bourget, alors retiré au Sault-au-Récoliel :
« J'ai lu votre Mémoire sur les difficultés religieuses au Canada^ qui m'a vivement intéressé. Ayant été à même de suivre de près les événements qui y sont consignés, et ayant même pris part à ces événements, ce Mémoire me présente une histoire fidèle de ces Difficultés, qui nous ont si fort préoccupés.
« Je dis avec raison une histoire fidèle, car tout y porte le cachet de l'authenticité ; tout y est marqué au coin de la vérité ; tout y représente l'empreinte de la charité et de la modération. Les détails néces-
saires pour pouvoir apprécier à leur juste valeur les faits qu'il s'agissait de constater, y apparaissent sous leur vrai jour ; et l'on n'y trouve pas ceux qui n'auraient pu qu'aigrir certains esprits mal disposés ou préjugés. Il ne s'y trouve assurément rien d'incertain ou d'exagéré.
« Déchargé depuis plusieurs années du fardeau de la charge pastorale, et jouissant en paix du repos de la solitude, je puis, ce me semble, porter sans préoccupation un regard sur les temps orageux que j'ai traversés ; et je puis en conséquence mieux apprécier vos sages et charitables ménagements.
« En lisant cet excellent Mémoire, j'ai pu me convaincre de plus en plus que, si le Saint-Siège a été mis en contradiction avec lui-même, on ne peut l'attribuer qu'aux renseignements erronés qui lui ont été donnés. Or c'est là ce qui m'a affligé davantage. Car le respect dû à ce Siège vénérable tient essentiellement au bien de la religion ; et tout est perdu quand on n'a plus cette profonde vénération qui doit caractériser les vrais enfants de l'Eglise pour le Souverain-Pontife... »
M^' Taché, archevêque de Saint-Boniface, disait de son côté:
Bien cuer Seigneur et Ami. — « Gomme je m'y attendais, ce document est très fort et très concluant. Il ne peut certainement pas être taxé d'exagération. J'ai la confiance qu'il produira le résultat que nous en attendons, et éclairera la Congrégation sur l'état véritable de l'Eglise au Canada, et sur les dispositions de ceux qui ont été représentés à Rome sous de si fausses couleurs...
« Après avoir étudié ce précieux document, je le trouve très fort, tout à fait concluant et de nature à faire la meilleure impression. Je vous félicite d'avoir eu jusqu'à ce point le courage de vos justes convictions. Le Mémoire est digne de vous et de la noble cause, que vous défendez si courageusement. Vos convictions sont les miennes, et je pense com ne vous, quoi que je ne puisse pas le dire aussi bien que vous... »
]\P'^ Laflèche, autorisé par le Saint-Père, avait rédigé son Mémoire à Rome même ; et ce rapport destiné aux membres éminents de la S. G. de la Propagande devait rester à leur disposition : les indiscrétions paraissaient impossibles. Mg"" Laflèche rentra au Canada, et par voie détournée son Mémoire y arrivait avant lui, à l'adresse de ^Ms"" Taschereau justement mis en cause! L'équipe d'intrigants^ installés jusque dans le palais du Vatican, tenait l'Archevêque et Laval au courant des démarches de révêque des Trois-Piivières. Ces gens se trouvaient en mesure de livrer des pièces confidentielles, distraites d'un dossier qui réclamait de la discrétion : c'està-dire le Mémoire et ses pièces justificatives !
Et tout de suite une extraordinaire correspondance s'en-
gagea entre le Métropolitain courroucé et son sufFragant des Trois-Rivières de nouveau trahi (1).
L'Archevêque émettait en son nom et au nom de l'Université la prétention exorbitante de se rendre justice luimême, il prévenait M^"" des Trois-Rivières qu'il le citerait à comparaître devant lui et le conseil de Laval pour se justifier des articulations de son Mémoire, soumis au jugement de la S. G. de la Propagande! En attendant, il cherchait à le déconsidérer et à l'amoindrir.
Tant de soucis, d'ennuis, de contrariétés, de travaux et de voyages n'allaient pas sans grandes fatigues dont nous trouvons les traces dans la correspondance intime de M'"^ des Trois-Rivières, qui écrivait à sa nièce, la sœur Marie du Précieux Sang, à Ottawa, 10 août 1878 :
Ma chère Nièce. — Je dois te dire que je commence à sentir le poids des années el que je m'aperçois que les forces s'en vont. Les infirmités aussi se muUiplient et m'annoncent qu'il faudra partir dans un avenir, qui peut être encore dans le lointain, mais qui s'avance rapidement.
De tout cela, cependant, je bénis le bon Dieu, et je comprends mieux que jamais, ce me semble, la vanité des choses de ce monde, comme je le lisais tout à l'heure dans mon office : « Vanité des vanités ! Tout n'est que vanité, si ce n'est daimer Dieu et de le servir Lui seul. »
Pùen de mieux, ma chère nièce, pour faire quelques progrès dans la vertu que l'intelligence de la brièveté de la vie et de la vanité de toutes les choses d'ici -bas qu'elle peut nous offrir.
Je prie le boa Dieu de te donner 1 intelligence de ces grandes vérités yiendant ta retraite. Sois assurée que tu en reliras un grand fruit pour ton avancement dans la vertu.
Oh ! c'est alors que l'on comprend le bonheur de noire vocation et les avantages que Ion trouve à y correspondre fidèlement.
Je compte déjà soixante ans et il me semble que je suis encore au jeune âge. Quand je jette un coup d'œil sur le passé, je m'aperçois que je me fais étranger sur cette terre et que toutes les personnes, qui m'ont été le plus cher, sont déjà dans l'autre monde, qui est la véritable terre des vivants...
Et, à la même, le 4 février 1880.
Ma guère Niècb — Si je parle de fatigues, ce n'est pas que je sois plus faible qu'à l'ordinaire. Au contraire, je suis mieux, et l'érésipèle
(1) Voir ceUe correspondance au tome ii des Voix Canadiennes, Vers l'Abinie, à la suite du Mémoire lui-même,
dont je souffre depuis deux ans et den:i semble vouloir m'abandonner^ Ce qui ne me fera pas grand'peine, attendu Fincommodité d'un tel hôte. J'en profite pour voyager.
J'ai assisté au Jubilé sacerdotal de M?»^ Casean. à Québec (i). Hier, je suis allé bénir, en grande cérémonie, la cloche du collège des Frères, à Saint Grégoire, et cette après-midi, je pars pour la solennité des noces d'or de M. Aubry, curé de Saint-Léon.
Ainsi, tu vois qu'il ne me reste pas grand temps à donner à l'ennui. Le travail qui suit comme l'eau dans la rivière est le plus sûr moyen de faire trouver le temps court et de rendre la vie agréable, en la rendant utile. Aussi est-ce la première loi du royaume de Dieu ici-bas ..
Et encore à la même, le 27 août 1880.
Mon voyage à la Rivière-Rouge a été très agréable et m'a fait du bien, sous le rapport de la santé.
J'ai été heureux de revoir deux des fondatrices du couvent de Saint-Boniface, qui sont montées là, en i844, la même année que moi : la Sœur Lafrance et la Sœur Saint-Joseph. Les deux autres : la Sœur Valade, supérieure, et la Sœur de Lagrave, assistante, sont passées à une meilleure vie. Cette communauté s'est grandement développée depuis la fondation, il y a trente-six ans.
Il y a plus de trente Sœurs, aujourd'hui, à Saint-Boniface, et des missions très prospères, dans diverses paroisses, et jusque dans le haut de la Saskatchewan, au pied des montagnes de Pioches, et au lac des Esclaves, dans la frokle vallée du fleuve Mackenzie.
Ce pays n'est plus reconnaissable, depuis que les chemins de fer l'ont ouvert à la colonisation. Les émigrants y arrivent chaque année par milliers, et ses ressources se développent merveilleusement.
Malheureusement, les prolestants y arrivent en plus grand nombre que les catholiques. Cependant, les institutions catholiques y sont sur un très bon pied et y assurent l'avenir de la religion, j'espère.
Ces lettres à sa nièce se multiplient a^ec les soucis. II se délasse en consolant sa filleule. Il lui dit le 6 octobre 1880 :
Ma chère Nièce. — Rien de mieux qu'un retour au point de départ, après une période de plusieurs années, pour nous faire sentir vivement l'instabilité des choses de la vie, la brièveté du temps et la nécessité de s'attacher de plus eu plus aux choses de l'éternité. C'est ce que j'ai éprouvé au retour de mes missions, il y a vingt-quatre ans, et ce que tu as éprouvé toi-même en revoyant ta famille et ta paroisse natale, après dix-sept ans.
(1) Voir son scrmoTi dans les OEuvrcs Oratoires.
C'est donc une vérité que la vie de Ihomme est courte, bien courte, sur la terre, et qu'elle est remplie de beaucoup de misères.
Heureux ceux qui ont compris cela de bonne heure ! Et encore plus heureux ceux qui, éclairés de la lumière d'en haut, en le comprenant, ont entendu la voix de Dieu les appeler à sortir du monde, dès leur bas âge, et à s'attacher à Lui pour toujours, dans la pratique des conseils évangéliques. Tu le vois plus clairement aujourd'hui que jamais, et tu comprends mieux le grand bienfait et le bonheur de ta vocation, à l'état religieux. Je t'en félicite bien sincèrement. Continue à suivre fidèlement la voie dans laquelle le Seigneur t'a fait la grâce d'entrer ; et à mesure que tu y avanceras, tu seras plus heureuse.
Ne prends point souci, ni chagrin pour ton vieux père, ni tes frères et sœurs. Prie bien pour eux. Ecris-leur de temps à autre pour les consoler et les encourager et sois assurée que la Providence, qui nourrit les petits oiseaux, ne les abandonnera point.
Applique-toi à garder toujours ton âine dans la paix, en prenant toujours les choses comme venant delà main de Dieu, soit qu'elles nous consolent, soit qu'elles crucifient la nature.
C'est ce que pratiquait le saint homme Job, quand il disait dans ses terribles épreuves. « Si nous avons reçu les biens de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous point les épreuves...
Et de Rome, où le retenait ^impérieuse nécessité d'éclairer le Saint-Siège sur les difficultés politiques et religieuses qui troublaient le Canada et alarmaient si vivement tout l'épiscopat, il rassure sa filleule en lui écrivant le 28 janvier 1882.
Ma chère Nièce. — ... L'année, qui vient de finir, a été pour moi l'une des plus rudes que j'ai rencontrées. Cependant, avec la grâce de Dieu, j'ai tâché de suivre la voie du devoir et de ne pas reculer devant les difficultés qui ont pourtant été grandes et pénibles à la nature.
Le voyagea été heureux et mon séjour à Rome m'est favorable.
Il m'a fallu travailler beaucoup et je me trouve encore en face de sérieuses difficultés. Mais, avec la grâce de Dieu, il résultera un bien de mon voyage. Du moins, je l'espère.
M^"" d'OltaAva m'a dit que tu étais fort inquiète des bruits qui courent sur mon compte, allant à dire que j'allais être démis de l'évêché des Troit-Rivières. Sois tranquille sur ce chapitre — les tentatives de quelques têtes chaudes, dans ce sens, seront faciles à déjouer, lis font plus de bruit que de besogne.
J'ai rempli mon devoir au meilleur de ma connaissance et je ne crains pas les accusations que des hommes mal intentionnés ou trompés eux-mêmes peuvent porter contre moi.
Ainsi, sois sans crainte et continue à prier le bon Dieu d'aplanir les
difâcultés que je rencontre, afin que je puisse bientôt retourner au Canada en parfaite santé.
Ce qui aura lieu, j'espère dans le cours du mois de mars
Toutes ces tribulations sont, sans doute, bien pénibles à la nature ; mais elles font mieux sentir le besoin que nous avons du secours d'en haut et contribuent à détacher des choses de la terre.
« La vie de l'homme est courte, sur la terre et remplie de beaucoup de misères », disait le saint homme Job, il y a trois mille ans.
Rien de plus vrai que celle parole, et à mesure que j'avance dans la vie, j'en comprends mieux la réalité; mais aussi c'est dans l'épreuve et la tribulation que la vertu se fortifie et se perfectionne.
Il faut donc prendre courage et persévérer jusqu'à la fin, car celui qui aura légitimement combattu sera couronné
De retour aux Trois-Rivières le 2 juin 1882, il écrit à Sœur Marie du Précieux Sang qui sollicitait de ses nouvelles :
Ma chère Mièce. — Me voici de retour aux Trois-Rivières, et encore évéque des Trois-Rivières. A quoi t'ont servi les inquiétudes auxquelles tu t'es laissée aller, à l'occasion des cancans débités par des journaux et des langues malveillantes ? Si ce n'est à te faire souffrir.
En parlant ainsi, je n'entends pas te faire un reproche ni t'atïliger ; mais te rappeler une vérité très utile pour la paix et la tranquillité du cœur : c'est que l'avenir appartient à Dieu et qu'il en dispose toujours pour le plus grand bien, soit qu'il nous éprouve, soit qu'il nous console.
Il faut donc toujours user du présent qu'il nous donne, de la manière que l'on croit lui être le plus agréable et attendre avec une grande confiance ce qu'il nous réserve pour l'avenir.
Le souvenir pratique de cette importante vérité m'a épargné bien des soucis et des chagrins, dans le passé, et me procure une grande confiance pour l'avenir.
Merci des bons souhaits que tu me fais, à l'occasion de mon retour, des prières que tu n'as cessé de faire pour l'heureux succès de mon voyage. Le Seigneur les a exaucées, je suis revenu en parfaite santé, et j'ai la confiance qu'il résultera du bien de ce voyage.
Je ne manquerai pas d'aller faire une visite à ton vieux père, à mon premier voyage à Sainte-Anne, de lui donner tout l'encouragement possible dans l'état de souffrance où il est, et dans les préparatifs si importants qu'il faut faire pour le grand voyage de l'éternité...