‹ Voix canadiennes (volume 2)Chapitre 27 sur 40 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'épiscopat canadien, Ms^ Taschereau et l'Université Laval. — Enseignement de Laval et conditions faites aux Jésuites pour leur confier une Faculté, raisons de leur refus, — Irrégularités de la fondation de la Succursale de Laval et inexécution du Décret Pontifical la concernant d'après M?'' Laflèche, les évêques et le peuple canadien, également déçus. — Remèdes proposés par Ms'' Laflèche. — Etrange attitude de Ms"' Conroy, délégué apostolique, ses complaisances, ses exigences et son échec après avoir bâclé la fondation de la Succursale-Laval à Montréal. — Nouveau recours des Evêques à Rome. — Lettre explicative au Cardinal N. N. dans laquelle, à l'intention des consulteurs de la S. C. de la Propagande, M^"" Laflèche expose avec une entière franchise les difficultés du Canada, les errements de Laval et l'intrigue iufàme qui stérilise tous les eflorts de l'épiscopat canadien pour assurer le règne du libéralisme au Canada. — M^' Laflèche demande une enquête apostolique eflicace et des sanctions.

L'Archevêque de Québec et l'Université Laval savaient bien ce que clergé et fidèles reprochaient aux libéraux ; mais des plaintes et griefs des uns et des autres ils tenaient peu compte, et quant aux observations des évêques suffragants, le Métropolitain se contentait d'en être fort surpris , de perdre patience si l'on osait insister malgré son déplaisir.

Placé à son point de vue si particulier, se considérant comme une puissance majeure, temporelle autant que spirituelle, qui pouvait, avec de la complaisance habile, traiter sur le pied d^une égalité relative avec les pouvoirs publics, M*"" Taschereau entendait tout faire à son gré et n'admettait d'espoir de succès que par ses lumières et dans sa barque qu'il lancera toujours à sa manière et à son heure sur les flots. Toute action latérale lui semblait inopportune ; toute opinion indépendante, une offense, sinon déjà une rébellion : un recours à Piome, à priori, était à ses yeux un acte d'hostilité intolérable; car, étant lui-même le Droit Canon incarné, un pèlerinage vers Rome ne valait guère s'il menait les cœurs pieux ou meurtris au-delà de Quéjjec I

Les évêques sufFragants connaissaient bien cet extraordinaire état d'âme de leur métropolitain ; mais^ ayant généralement mieux à faire dans leurs diocèses, de création récente et dépourvus de tout, que de revendiquer des droits ou des égards, ils s'adonnaient aux lâches plus urgentes et, pour le surplus désirable, vu leur impuissance, ils se remettaient à la grâce de Dieu.

Il fallut les questions vitales agitées à Montréal de 1825 à 1875 sous le règne de l'admirable Bourget d'abord, et puis les extraordinaires manœuvres des libéraux du temps de M^' Laflèche. et ces adorables dispositions de la Providence (jui ménage partout les meilleurs remèdes à côté des pires calamités, pour avoir fait surgir ces héros intrépides et prodigieux que furent les immortels évêques de Montréal, de Saint-Boniface et des Trois-Rivières, confondus aujourd'hui dans la même vénération d'un peuple reconnaissant.

Donc, à peine fut-il rentré aux Trois-Pùvières, revenant de B.ome, que M^" Laflèche fut assailli par le Vicaire général de M^' Taschereau : au nom de TCniversilé Laval on lui demandait compte de ses opinions émises sur l'enseignement de l'Université dans un Mémoire à la S. C. de la Propagande que, régulièrement, on aurait dû encore ignorer à Québec. Le procédé, consistant en ce qu'un inférieur cite un supérieur à sa barre, était déjà exceptionnel. M^"" des Trois-Rivières n'était, certes, pas homme à encourager des initiatives en des voies aussi illégales ; mais aussitôt l'Archevêque fit cause commune avec son Université ; et il cita lui-même son suffragant à comparaître devant lui. L'accusé se faisait ainsi juge dans sa propre cause et prétendait devancer les jugements de Rome.

M"' Laflèche, avec les meilleures raisons du monde, prouva à M"'^ Taschereau que, régulièrement, les choses se passent autrement.

En somme, la nervosité de Laval était explicable ; l'action de M*'' Taschereau en faveur de Laval, en cette circonstance, ne Pétait pas.

Dans les documents qu'il avait divulgués d'une façon qu'on trouva déplorable, M^"^ Taschereau apprenait au public que la S. C. de la Propagande lui commandait de signifier à ses suffragants que le Saint-Père avait ordonné <( que c'était sa volonté décidée que Ion doit s'en tenir au décret de îa S. C. de la Propagande du 1*^^ février 1876 (relatif à la Succursale-Laval) et continuer à y donner exécution ». Or, Laval en bâclant sa Succursale avait prévu peu de choses et s'éL.iit encore résolument affranchie des obligations que

lui imposait le Décret de février, tant envers l'Ecole de Médecine et de Chirurgie qui se plaignait, qu'en ce qui concernait l'aide et le contrôle requis des évêques. Informé de diverses sources des irrégularités graves commises, le Saint- Siège, par u;ie lettre du 27 avril 1882, ordonnait aux évoques d'examiner les conditions de l'exécution du décret de 1876, telle que prescrite par la lettre du 9 mars 1876 du cardinal Franchi, Préfet de la S. C. de la Propagande et de lui faire rapport.

Les torts de Laval étaient de notoriété publique ; mais on avait espéré pouvoir étouffer les gémissements de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie, pouvoir aussi expliquer l'abstention ou l'exclusion des Jésuites, auxquels semblaient revenir les Facultés de Droit et des Beaux-Arts; on espérait enfin, à l'égard des évêques et de leur contrôle indésiré, répéter le coup de Québec. Et voilà qu'au grand désappointement de Laval la voix claironnante de M^'" Laflèche retentissait dans Pionie et l'accusait; voilà même que cette voix éloquente et indignée était le concert des évêques accusateurs !

Que proclamait donc si hardiment Févêque des Trois- Rivières ?

C'est ici que le lecteur, qui voudra se documenter pleinement et connaître par d'irrécusables faits le bien fondé des réserves et des objections de M»'" Laflèche et ses collègues, voudra bien parcourir le Mémoire magistral de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal à la S. C. de la Propagande et les plaidoyers qui en furent les conséquences. Nous les avons donnés au tome iv des Voix Canadiennes^ et dans le procès du sénateur Landry qui figure au tome v.

Voyons les raisons des Pères Jésuites pour s'abstenir dans l'organisation des Facultés de la Succursale-Laval à Montréal, comme de prendre part à son enseignement.

L'Université Laval s'était ménagé le droit de fixer le programme des études classiques dans les collèges affiliés ; du moins, fallait-il se conformer à son programme si on voulait quelque succès dans les examens pour l'obtention des diplômes nécessaires au couronnement des études en ces collèges. Sans doute, les établissements intéressés pouvaient proposer des programmes à leur convenance ; mais Laval pouvait les prendre en considération et aussi les rejeter, non seulement contre l'avis d'une de ces maisons, mais contre Favis unanime de toutes ! Et le moyen de ne pas s'affilier? Donc point de garanties et pas plus de liberté.

Que pouvait devenir un collège érigé en Faculté par Laval? le Collège Sainte-Marie des PP. Jésuites, par exemple,

— 4'iS —

dont il fut question? et que faut-il penser de Taccusation portée contre les Jésuites, représentés comme ayant fait opposition à Laval, de l'avoir boudée ?

Laval offrit effectivement la Faculté des Arts aux Pères Jésuites : M^"" Fabre l'annonça même par lettre aux habitants de Montréal, mais avant d'avoir reçu l'adhésion de la Compagnie de Jésus. Or, cette adhésion fut, délibérément, rendue impossible par les prétentions inacceptables de Laval, C'est le Général de la Compagnie qui, après mûr examen, trouva les conditions inadmissibles et c'est M. Collin, sulpicien, doyen de la Faculté de Théologie de Montréal et supérieur du Séminaire, qui déclara lui-même que jamais Saint-Sulpice n'eut accepté une Faculté dans de pareilles conditions. De plus, M. Hamel, Recteur de l'Université Laval, à Québec, avoua au Recteur du Collège Sainte-Marie, à Montréal, que Laval préférait n avoir pas de Faculté établie chez les Jésuites. C'est pour ne pas l'y mettre que Laval posa des conditions qui devaient être rejetées.

Les Jésuites étaient seuls en mesure et en droit de révéler ces conditions. Ils ne s'y résignèrent que depuis le jour où, pour jeter l'odieux d'un refus, resté nébuleux, sur la Compagnie de Jésus, Laval inséra dans son annuaire de 1878- 1879, page 92, ces lignes : « Conformément à la décision de la S. C. de la Propagande du 1*^'' février 1876.... une Succursale de l'Université Laval a été établie à Montréal dans le courant de la présente année. Celte décision ne regarde que les Facultés de Droit et de Médecine ; cependant des démarches ont été faites pour organiser en même temps, à Montréal, le personnel de deux autres Facultés. Les Arts offerts aux Pères Jésuites du Collège Sainte-Marie n'ont pu être acceptés dans ces conditions. La Faculté de Théologie a été agréée par les Messieurs de Saint-Sulpice et établie au Grand Séminaire. Les Facultés de Théologie, de Droit et de Médecine sont ainsi organisées à Montréal, comme à Québec. D'après la Charte royale, confirmée par la décision romaine, il ne peut y avoir qu'une seule Faculté de chaque dénomination. Les professeurs d'une même faculté, à Québec et à Montréal, sont donc absolument sur le même pied,, soumis aux mêmes règlements et jouissant des mêmes privilèges. »

D'où il faudrait naturellement conclure que les conditions faites aux Pères Jésuites, par Laval, étaient absolument les mêmes que celles faites aux Sulpiciens.

La vérité était cependant qu'il n'en fut rien. On mentait pour laisser croire que les Jésuites boycottaient Laval ! alors

qu'en réalité c'était Laval qui prit ses mesures afin d'exclure les Jésuites pour des causes voulues d'incompatibilité.

M. Collin, nous venons de le dire, reconnut le traitement diflférentiel proposé aux Jésuites et aux Sulpiciens, disant que Saint-Sulpice n'eut pas accepté les conditions faites- au Collège Sainte-Marie.

Voici donc ce que Jjaval proposa aux Jésuites, dont elle ne désirait pas le concours, tout en se ménageant le bénéfice moral de l'avoir recherché loyalement.

« 1*> Tous les Pères professeurs à la Faculté seront nommés par le Conseil universitaire de Laval !

« 2** Le même Conseil universitaire nommera^ si besoin est, des laïques pour compléter le personnel enseignant de la Faculté ! !

« 3° Le R. P. Recteur du Collège, devant agir comme doyen de la Faculté, sera soumis, lui aussi, à l'approbation de Laval! ! !

« 4° Il n'y a qu'une seule Université-Laval qui doit rester telle qu'elle est, avec ses droits et privilèges: aussi, un seul corps dirigeant, le Conseil universitaire. Les professeurs de Montréal sont soumis aux mêmes règlements, aux mêmes programmes d'études que les professeurs de Québec! ! ! !

Encore : Laval déclare toujours, quand il s'agit des Jésuites, qu'elle ne peut s'écarter en rien de la charte Royale. Or, la charte Royale accorde que le Conseil de l'Université ait plein pouvoir et pleine autorité de rédiger et faire des lois, règles et ordonnances touchant et concernant le bon gouvernement de la dite Université, les études, les leçons, les exercices, les degrés dans les Arts, et autres facultés^ et toutes les matières qui regardent ces choses, etc.

« Supposez ces conditions admises : les Pères Jésuites perdaient le plein contrôle non-seulement des professeurs, par conséquent de la doctrine enseignée, mais encore de la discipline scolaire et religieuse, et de la direction des étude s ? Ces Pères devaient donc mettre de côté ce célèbre code des solides éfudes qui est partie intégrante de leurs constitutions, ce Ratio studiorum, dont la sagesse et la merveilleuse efficacité ont été attestées par une expérience trois fois séculaire, ce Ratio qui a formé tant et de si grands hommes ! Et dire que Laval remplacerait tout cela par un programme d'études dans le goût moderne !

« Ce n'était pas tout : les conditions ci-dessus admises, on eut pu voir chez ces bons Pères ce qui ne s'est guère vu chez eux : un professeur catholique libéral, peut être afTilié

à des sociétés condamnées par TEglise ! (comme à Laval). Toujours en vertu de ces fameuses conditions, Laval aurait eu le droit, si au jugement du Conseil universitaire les Pères manquaient de sujets capables, de nommer à une chaire d^histoire, par exemple, un homme comme M. Langelier, qui irait aujourd'hui nier les droits de l'Eglise dans quelque division électorale, et viendrait demain s'asseoir à côté d'un Père Jésuite pour nous donner une leçon de choses ; ou bien un avocat éminent comme M. Jette, qui pourrait saisir l'occasion de faire apprécier aux élèves des Jésuites « les conquêtes de la Constituante et les immortels principes de 89», sans pour cela perdre son titre de « Grand-Vicaire >; ; ou encore un savant comme M. Chauveau, le u Cher Premier », qui, après avoir passé une longue vie à arrondir des phrases, à faire dans les idées durnystiques et à rêver l'inspection des couvents par les agents du gouvernement, viendrait, en plein Collège Sainte-Marie, poser comme il sait le faire et nous annoncer, la tristesse dans l'âme, qu'en 1870 c avec Sainte-Beuve et Alexandre Dumas se ferme presque la marche des grands écrivains de la première moitié de notre siècle », et que Thiers, Guizot et Victor Hugo restent seuls comme de grands chênes au milieu d'une forêt dévastée » ?

« Le tour de M. David tout naturellement viendrait aussi. Laval ne saurait laisser un tel dévouement sans récompense. M. David nous démontrerait sans doute comment la Tribune du 28 mai 1881 avait raison en disant que, « si les libéraux étaient aussi bien vus à Montréal qu'à Québec, ils n'auraient pas beaucoup à se plaindre à l'avenir ! »

« Enfin, pour pousser l'enseignement historique jusqu'au dernier degré de perfection chez les Jésuites, Laval, toujours en vertu des conditions désormais si célèbres et destinées à passer à la postérité, n'aurait plus qu'à députer M. Doutre pour développer dans une série de conférences au ColiègeSainte-Marie, les trois pensées patriotiques que voici :

1° « Honneur soit rendu aux sauvages de ce continent qui avaient commencé à supprimer du sol canadien la première semence de la sainte Société de Jésus ! »

2° « Honneur soit rendu au ministre anglais qui les en fit disparaître ! »

3° « Honneur à l'Archevêque de Québec qui a entouré son diocèse d'un cordon sanitaire contre cette peste ! »

« Tout le monde comprend que ce serait le comble !

^ Et les Pères Jésuites auraient grand tort sans doute de n être pas satisfaits ; car enfin, outre que « les conditions »>

deviendraient ainsi quelque chose de « pratique », le pays, avouons-le, par un tel enseignement se trouverait bientôt vigoureusement lancé dans « la voie glorieuse du progrès moderne ». Et Laval aurait déjà par là même pleinement atteint le but de la mission qu'elle semble s'être donnée

dans la Province de Québec ! Le Monde, du 4 juin 1881. »

D'où il résulte déjà jusqu'à l'évidence que tout n'alla pas pour le mieux dans l'organisation de la Succursale de Montréal ; que les évèques n'avaient pas à se réjouir d'en avoir été écarté ; que le Saint-Siège justement alarmé avait raison de demander un rapport à ces évêques sur les conditions d'exécution de ses décisions. Ce qui amena M**'" Laflèche à adresser, outre le rapport collectif demandé, nn Mémoire explicatif imposé parles circonstances. En voici des extraits (1).

EiUNEîJTissiMES Seig:<eur8. — Le Saint-Siège, par une lettre du 27 avril 1883, a ordonné aux Evêques de la Province de Québec d'examiner l'exécution du Décret du i*"" février 1876, concernant la Succursale de l'Université Laval à Montréal, telle que prescrite par la lettre du 9 mars du Cardinal Franchi, Préfet de la S. C. de la Propagande et de lui faire rapport.

Un rapport très abrégé de l'assemblée des Evêques, tenue le 27 septembre dernier (1882) sur cette question, vous a probablement été transmis par Monseigneur l'Archevêque de Québec.

Mais il me paraît nécessaire de vous donner par écrit, en les complétant, les observations que j'ai faites verbalement dans cette assemblée. Car je considère qu'autrement le Saint-Siège ne serait pas renseigné comme il convient et selon son désir, sur une si grave question ; et je croirais manquer moi-même gravement à mon devoir.

J'en suis d'autant plus convaincu que dans une lettre que je reçois à l'instant même, de la part de Son Em. le Cardinal Siméoni, le Préfet de la S. Congrégation de la Propagande demande à tous les Evêques d'examiner tout ce gui regarde la question préjudicielle de l' inexécution du Décret de I 876, de proposer les remèdes convenables, d'éloigner les abus, et d'informer la S. Congrégation

Il est vrai que dans la même lettre, Son Eminence enjoint à cbacun des évêques de faire ses observations à l'assemblée, pour que les remarques arrivent à la S. Congrégation par cet intermédiaire. Il est visible que cette lettre était écrite pour servir de direction dans l'assemblée des Evêques ; mais elle est arrivée trop tard, l'assemblée s'étant tenue il y a déjà quinze jours.

(1) Voir le texte complet au tome m des Voix Canadiennes, Vers l'Abîme, pages 140, en note, et suiv.

Si j'eusse connu plus tôt cette dernière prescription de Son Em. le Préfet, j'aurais certainement demandé à i assemblée des Evêques que mes présentes observations fussent annexées au rapport de l'assemblée, pour être ainsi communiquées au Saint-Siège.

Comme la chose est devenue impossible maintenant, l'assemblée étant faite et le rapport sans doute expédié, je crois me conformer à l'esprit de la lettre de Sou Em. le Prélet, et remplir l'obligation qui m'est imposée comme à tous les autres Evêques, de renseigner la S. C. en adressant les présentes observations à la S. C. elle-même. Car le but premier de cette lettre n'est pas autant le mode d'obtenir des renseignementspourle Saint-Siège, que les renseignements eux-mêmes.

Je constate donc que l'exécution du Décret du i^' février 1876 pèche en trois points fondamentaux :

1° Quant aux pei'sonnes qui l'ont accomplie ;

a° Quant à la manière dont elles ont entrepris de la faire, c'est-àdire aux bases sur lesquelles elles ont procédé, au but et à la fin où elles tendaient ;

3° Enfin, quant aux circonstances dans lesquelles cette exécution s'est effectuée, c'est-à-dire contrairement aux engagements formels et à l'honneur du Saint-Siège.

I. Quant aux personnes. — Le décret n'a pas été exécuté par les personnes que le Saint-Siège en avait chargées. En effet, le décret porte : « Que dans l'exécution du projet de l'établissement à Montréal d'une Succursale de l'Université Laval, les Evêques (de Province), en union avec Laval, devront procéder sur les bases suivantes '>, bases spécifiées en dix paragraphes.

Par là, il est réglé que ce sont fous les Evêques de la Province qui seront les exécuteurs du décret, avec Laval, et non pas seulement un ou quelques-uns d'entre eux.

Il est dit aussi, un peu plus haut, dans le même décret, que : « Cette Université devant servir d'une manière particulière pour tous les Dio- « ches de la Province de Québec, on a reconnu comme une chose juste que ses sujffragants y aient un contrôle, lequel soit en même temps une garantie pour eux et un avantage peur l'Université elle-même. »

C'est un principe de droit incontestable que l'acte, qui est fait par celui qui n'a pas la capacité ou l'autorité de le faire, est absolument nul. Or, les Evêques ont-ils procédé en quoi que ce soit, à l'exécution du Décret et à l'organisation de la Succursale Laval ? Il est constant que non. Les Evêques n'ont jamais été appelés à établir la Succursale Montréalaise. Son organisation s'est opérée sans aucune participation de leur part, à l'exception de celle de Ms"" de Montréal. Chacun des Evêques sufïragants peut et doit en rendre le témoignage solennel, pour faire connaître au Saint-Siège la vérité, obéir à ses ordres, dégager sa propre responsabilité et rendre justice.

Gomment donc s'est établie V organisation irrégulière que l'on appelle aujourd'hui la Succursale Laval de Montréal ?

Elle ne s'est formée que par la seule et simple entente du Recteur de l'Université, le G.-V. Thomas Hamel et de Us^ de Montréal, sous les auspice du Délégué Apostolique ; et on pourrait presque dire, parTaclion du seul Recteur. Voilà ce que le Saint-Siège doit avant tout connaître.

Or, il est possible de lui donner une relation même officielle de l'exécution du Décret. La Divine Providence a voulu ménager cette facilité, en mettant dans mes mains les lettres les plus précieuses sur ce sujet.

Son ExG. le Délégué Apostolique, feu Mg"" Gonroy, m'écrivait donc le 19 novembre 1877, ce qui suit: « L'Université Laval à Montréal prend une forme. 11 y a tant d'intérêts en conflit à réconcilier qu'il n'est pas possible d"y mettre de la célérité. Cependant tout a bonne mine pour l'avenir de l'Institution. Les Sulpiciens se chargent de la Faculté de Théologie, et je suis heureux de dire que ce sera une magnifique Faculté... Je pense que les Jésuites prendront l'Ecole de Droit. Mais les passions politiques sont en eilervescence chez les légistes.

« P. -S. — J'ouvre ma lettre pour dire à Votre Grandeur que, ce jour même, la question de la Succursale Montréalaise a été réglée à des condilions satisfaisantes pour Montréal. Il y aura rUniversité Laval de Montréal, comme il y a l'Université Laval de Québec. Les bases sont posées, et l'an prochain verra les cours ouverts... »

Dix jours plus tard, le 29 siovembre, Son Excellence m'écrivait le progrès qu'avait fait la Succursale, et me traçait le tableau complet de son organisation. Le Délégué Apostolique avait arrangé toute l'affaire ; ou, ce qui est plus exact, l'avait laissé arranger par M. le Recteur de l'Université et Us' de Montréal seuls : « Je suis heureux de dire à Votre Grandeur que le Recteur de l'Université Laval et M^' de Montréal en sont venus à une entente complète, au sujet de la Succursale. L' Université LAISSE l'Evêque de Montréal complètement libre de placer la Faculté de droit chei les Pères Jésuites. Ces Pères auront aussi la Faculté des Arts comprenant la Philosophie et la Loi naturelle. Les Sulpiciens auront la l'acuité de Théologie. Les Professeurs de Droit seront choisis parmi les hommes modérés des divers partis, mais le grand nombre sera choisi parmi les Conservateurs. Tout ce qu'il a été possible de faire a été fait pour ôter à la nouvelle institution toute couleur politique. Sans doute quelques-uns seront désappointés, mais dans la vie il est impossible de plaire à tout le monde ».

C'est là le récit authentique de la formation de la Succursale à Montréal et de l'exécution du Décret de 1876.

Le Délégué Apostolique relate ce qui s'est passé depuis l'instant où la Surccursale commence à prendre une forme, jusqu'à celui où elle s'est définitivement organisée par l'enfe/i/e complète.

Nous n'aurions pas besoin d'autres documents sur ce chapitre, puisque ceux que nous venons de produire sont le témoignage du Délégué Apostolique qui présidait à l'organisation même de la Succursale.

Cependant à ce témoignage vient se joindre celui de Técole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, dans son Mémoire de février 1880 aux Révérendissimes Cardinaux de la Propagande, et qui corrobore entièrement le récit de Son Excellence Ms"" Conroy (i)...

Ainsi dès l'origine, la prétendue Succursale de Montréal s'est établie uniquement par l'entente du Recteur de l'Université avec les chefs des diverses Ecole de Montréal, sous la protection bienveillante du Délégué Apostolique. Mais ce n'était pas là du tout le dispositif du Décret.

Le Saint-Siège chargeait les Evêques de la Province et les Evêques seuls de procéder, en union avec Laval, à l'exécution du Décret; il les chargeait préalablement à Laval, et il leur en faisait même un véritable devoir, une obligation. « Les Evêques devront procéder, dit-il, en union avec Laval, à l'exécution du Décret. »

Pour que la Succursale de Montréal, toute chose observée, eût éié régulièrement et légitimement établie, quant aux personnes chargées de l'ériger, il eût donc fallu que les Evêques de la Province de Québec, en union avec les autorités universitaires, s'entendissent avec les Ecolss diverses de Montréal, et réglassent avec elles leurs conditions d'entrée et d'existence dans l'Université ; et c'est malheureusement ce qui n'a pas été fait, et ce qui a permis à Laval de tout conduire à son gré parla suite.

Les Evêques de la Province ne sont jamais entrés en rapport, pour l'organisation de la Succursale, ni avec les diverses Ecoles, ni même avec le Délégué Apostolique, et n'ont pas seulement été invités à le faire...

Les intérêts, que le Saint-Siège voulait protéger, se sont trouvés pour ainsi dire abandonnés à la merci de l'Université...

Si on sen fût tenu au dispositif du Décret, relativement au concours des Evêques, comme c'était prescrit, plus de précautions eussent été prises dans l'établissement de la Succursale, une véritable impartialité eût régné dans les arrangements avec les l'Ecoles, tou.s les droits et les intérêts eussent été sauvegardés, et bien des injustices eussent été évitées...

L'exécution du Décret est donc défectueuse quant aux personnes qui s'en sont chargées, et elle a été faite en dehors de l'ordre formel du Saint-Siège. De là découlent nécessairement plusieurs conséquences très graves...

1° Que le décret de 187G a été violé, à sa base même, par ceux qui se sont chargés de l'exécuter sans a'îtorisalion spéciale ;

(1) Voirie Mémoire de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie dans le tome iv, des Voix Canadiennes. Vers VAbînie.

2° Que le Saint-Siège a été mal renseigné sur la question de fait, quand il a été informé que l'exécution en était valide.

3' Que ceux qui se plaignaient de son exécution ont été injustement accusés de révolte contre le Saint-Siège, et péniblement écartés du tribunal par le fait des faux informateurs ;

4° Que les graves dommages que les plaignants en ont éprouvés doivent retomber à la charge de ceux qui les ont causés, par leur rapports injustes ou erronés...

Il est vrai que son Exe, feu M^"" Gonroy, convoqua les Evêques à Montréal ostensiblement pour l'inauguration de la Succursale. Mais, d'après ses lettres d'invitation, c'était uniquement pour leur communiquer 565 pro/jre* instructions de la part du Saint-Office...

Dans cette invitation, le Délégué Apostolique ne parlait pas de Succursale. On voyait seulement qu'il tenait beaucoup à voir tous les Evêques autour de lui, au jour marqué. Mais pourquoi ? On ne se fut jamais imaginé qu'il s'agissait de prendre sur soi, en ce moment-là et publiquement, la responsabilité considérable de l'exécution d'un Décret du Saint-Siège.

Dans la réunion mentionnée, Une fut, non plus, nullement question de l'organisation de la Succursale par les Evêques : cette organisation était déjà toute faite, et elle s'inaugurait alors même, de par la volonté du Délégué Apostolique.

Les Evêques n'avaient donc à s'immiscer dans une aflaire où le Délégué présent, avec des instructions toutes récentes et inconnues, ne les appelait pas...

Maintenant, pourquoi a-t on cherché tant à éloigner les Evêques de la participation à l'établissement de la Succursale, en dépit de la prescription du Décret?...

Il y a là une raison que le Saint-Siège peut toucher du doigt, et dont il y a lieu d'être inquiet. Rien n'est plus facile que d'avoir le concours des Evêques. Si l'Université ne l'a pas requis, selon son devoir, c'est uniquement qu'elle préférait ne pas le rencontrer afin de régler toute chose à son gré et à son avantage...

L'Université aimait évidemment à mener seule cette affaire de Succursale. Mais un tel monopole d'une institution même catholique, en conflit avec les intérêts d'une grande ville et de corps puissants, ne pouvait manquer d'avoir de funestes conséquences.

On peut aussi se demander quels motifs pouvait avoir cette institution catholique, déjà enrichie de tant de privilèges, de se soustraire à l'intervention prescrite de l'Episcopat dans une matière aussi grave.

Nous retrouvons en cela quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé dès les commencements de l'Université : les Evêques menés de l'a.vant pour obtenir des faveurs, et éloignés ensuite quand on voulait échapper à leur contrôle. Mais il y a davantage.

C'est un prompt recours au crédit et à l'autorité des Evêques, le lendemain de leur exclusion de Taffaire de la Succursale. En effet, aussitôt que les Evêques eurent été écartés de son organisation, contrairement au Décret, ils ont été appelés à figurer en public au jour de l'inauguration, comme s'ils eussent été les vrais exécuteurs du Décret ; on leur a demandé de remercier le Saint-Siège de ce qui avait été réglé en dehors de leur participation ; et lUniversité n'a pas craint de donner cet acte de présence et ces remerciements comme une preuve du concours réel et de l'approbation des Evêques dans l'organisation de la Succursale.

Cette mise en scène et cette explication ont eu leur effet dans le public, et c'est ce qu'il fallait à l'Université. On a cru généralement que les Evêques approuvaient l'établissement de la Succursale à Montréal telle qu'elle était, et qu'ils en avaient assumé la responsabilité...

Mais cependant, rien n'élait moins exact...

Ce qu'il y a de vrai en tout cela, c'est que le rôle d'approbateurs inconscients que l'on a voulu mettre à la charge des Evêques ne sied pas à des mandataires du Saiut-Siège, et enfin que les Facultés et le public ont été trompés sur ce point...

II. Qua:st a la manière et a la fin. — Le Décret n'a pas été exécuté sur les bases prescrites, ni conformément à sa fin.

C'est encore là une autre cause de nullité et même de plusieurs graves injustices, Il est dit au Décret : « Les Evêques devront procéder, en union avec Laval, à l'exécution du projet (de la Succursale) sur les bases suivantes :

« i" Que toutes les dépenses nécessaires pour la Succursale devront être à la charge du Diocèse de Montréal. »

Ainsi, il est posé, dès le principe, toute la partie matérielle, c'est-àdire la pâTlie première, indispensable et sans laquelle on ne peut rien faire, sera à la charge du Diocèse de Montréal. Il suit de là qu'il était strictement nécessaire pour les exécuteurs du Décret, de se mettre tout d'abord en rapport, non seulement avec l'Evêque, mais avec le Chapitre et avec les représentants du Clergé et des fidèles du Diocèse de Montréal.

Car les représentants de ce Diocèse ont un véritable droit d'intervevenir dans des arrangements financiers dont ils seront obligés de solder les slipulalions, afin i*^ qu'on ne leur impose pas des fardeaux audessus de leurs forces ; a° qu'on n'emploie pas inconsidérément et en sacrifices inutiles les deniers qu'ils fourniront, le Saint-Siège n'ayant pas d'autre intention, en cette affaire, que d'agir avec équité et justice.

Or, le Diocèse de Montréal nest nullement intervenu par son chapitre et ses représentants, dans l'organisation de la Succursale.

Le Délégué Apostolique et l'Université sembiciit n'avoir tenu aucun compte de ce point fondamental. Ils ne devaient pourtant pas ignorer qu'un Evèque ne peut engager seul la mense épiscopale et un Diocèse

tout entier. L'administration financière des dépenses comme des impôts doit êlrc soumise à des règles, et non pas laissée à l'arbitraire.

Les dépenses qui ont été faites jusqu'à présent pour donner une existence matérielle à la Succursale soit par l'Université, soit par d'autres, indépendamment du concours des Evêques de la Province et des représentants du Diocèse de Montréal, sont donc irrégulières ; et celles que l'on parle de faire prochainement sur une vaste échelle, en achetant des terrains coûteux et en construisant de très grands édifices, sont également sans contrôle et sans justification.

Aussi le Clergé du Diocèse de Montréal s'est-il levé, l'an dernier, pour protester contre ces procédés, et a-t-il envoyé un député à Rome pour demander protection. On peut s'attendre qu'il réitérera avec plus de force à l'avenir ses réclamations, parce qu'elles sont légitimes...

Ms"" Laflèche, après avoir montré les conséquences fâcheuses elles possibilités pitoyables de la situation faite à Montréal et à rEcole de ^Médecine et de Chirurgie qui se plaignait d'avoir été trompée et dépouillée, arrive aux circonstances.

in. Quant aux circonstances. — Le Décret a été exécuté dans des circonstances contraires aux engagements formels et à l'honneur du Saint-Siège.

Puisque le Saint-Siège réfère aux Evêques de la Province l'examen de l'exécution du Décret de 1876. et exige que chacun d'eux fasse ses observations ann que la S. C. de la Propagande en prenne connaissance, il me paraît strict devoir de lui faire connaître ce qui regarde essentiellement la possibilité ou l'impossibilité de cette exécution dans les circonstances actuelles.

Lorsque la S. C. de la Propagande demande aux Evêques de proposer des remèdes à cette exécution, de repousser les abus, et de la mettre au fait de tout, elle indique évidemment la gravité de celte obligation.

Je dirai donc à cette S. C. très sincèrement et entièrement tout ce qui regarde cette exécution. Je tâcherai de le dire d'autant plus clairement que le Saint-Siège ne me paraît pas connaître suffisamment ce qui s'est fait ici, et désire être renseigné parfaitement...

Qu'il soit possible au Saint-Siège de faire exécuter dans la Province de Québec un Décret, au point de vue religieux et canonique, il n'y a pas le moindre doute, puisque le Saint-Siège est l'autorité suprême, et que le clergé et les fidèles de la Province sont ses enfants les plus soumis. Ce n'est pas non plus de ce point qu'il est question.

C'est le point de la convenance et des engagements antérieurs que je veux faire considérer.

Je veux dire qu'il est nécessaire d'examiner si le Saint-Siège lui-même ne s'est pas lié précédemment sur ce point ; et si, en faisant exécuter le

Décret tel qu'il est dans les circonstances actuelles, on n'agirait pas contre ses propres engagements solennels.

Supposé que les Evêques de la Province fussent dès demain appelés par le Saint-Siège à procéder eux-mêmes à l'exécution du Décret pour opérer une sanction et remédier aux abus, ils se trouveraient dans l'obligation d'exposer au Saint-Siège la grave difacuUé qu'il y aurait d'agir sans compromettre son auguste dignité.

C'est pourquoi il est mieux de lui présenter dès aujourd'hui cette grave

considération, quelque étonné qu'il puisse être d'une telle information.

Je considère donc le Saint-Siège aclullement lié contre l'exécution du

Décret tel que formulé parla Balle subséquente d'érection de l'Univer-

sitp Ijâvsl

Le Décret de la Succursale de Montréal est du i«^ février 1876.^ La Bulle d'érection de l'Université a été émanée du i5 mai de la même année. Or, nous lisons dans la Bulle ces remarquables paroles : « Mais comme la Souveraine de la Grande Bretagne, la Reine Victoria, a depuis longtemps doté et enrichi l'Université d'une charte renfermant les plus amples privilèges et à laquelle nous ne voulons déroger en rien ; et comme Sa Majesté a laissé à la même institution l'entière hberte de se gouverner par elle-même, Nous sommes heureux, d'après 1 avis de nos Vénérables Frères, de combler déloges mérités, pour les raisons données ci-dessus, Sa Majesté la Reine, le gouvernement fédéral et celui de la Province de Québec ».

Ce langage de justes félicitations à Sa Majesté, la Reine Victoria, constate parfaitement l'entière satisfaction du Souverain Pontife à l'égard du Gouvernement Britannique, et spécialement rengagement solennel qu'il prend, de son côté, de ne rien statuer lui-même et de ne rien laisser régler par ses subordonnés qui soit contraire à la charte de Sa Majesté.

Par ces paroles de la Bulle à laquelle (Charte) nous ne voulons déroger en rien, il devient indubitable que la volonté du Souverain est que le Décret antérieur de février demeure restreint aux termes de la Charte Royale, si par hasard il s'en écartait.

Car le Saint-Père ne peut déclarer que l'on s'en tienne absolument a la Charte, et permettre en même temps qu'on y déroge.

Mais si l'on considère attentivement les lois de prérogatives royales d'Angleterre sur les Universités et les lois civiles de ce pays, on se convainc aisément et sûrement que le Décret de février dans son exécution est une dérogation à la Charte Royale.

Ces lois, ainsi que les termes de la Charte, autorisent des affiliations d'Ecoles légalement établies à la Corporation Universitaire, et non des Succursales que le Gouvernement Britannique ne reconnaît pas...

M^"^ Laflèche prouve ce qu'il avance par d'irrécusables preuves et témoignages. Il conclut et propose:

Conclusions et Remèdes. — Maintenant pour résumer, en quelques mots, toutes mes observations, je rappellerai :

i" Que le Décret de 1876 n'a pas été exécuté par les personnes chargées de le faire ;

a° Qu'il l'a été en dehors de ses bases, avec une organisation financière irrégulière et impraticable, en opposition directe aux Ecoles de Montréal et absolument contre sa propre fin ;

3° Que cette exécution s'est effectuée dans des circonstances contraires à l'honneur et aux engagements du Saint-Siège ;

4° Que le Décret, la Charte et la Bulle n'ont pas été fidèlement observés ;

5" Que les Evêques ayant été chargés d'agir ont été laissés à l'écart, ensuite invités à l'inauguration, puis enfin récusés lors de la plainte de TEcole, au détriment de leur dignité et malgré leur qualité de mandataire du Saint-Siège ;

6° Que les Ecoles ont été maltraitées, le Diocèse et la Ville de Montréal vraiment peu respectés.

Je dois, en terminant, indiquer les remèdes à cette situation critiqua, pour répondre au désir du Saint-Siège qui invite les Evêques à les proposer. Les voici :

Si le Saint-Siège veut pourvoir de nouveau à la légitime exécution de ce Décret il doit, pour arriver sûrement et convenablement à sou but :

1° Faire exécuter le Décret, par les Evêques de la Province, comme il avait été ordonné ;

2° Exiger que cette exécution soit faite sur les bases prescrites, conformément au but et à la fin du Décret, en rendant justice aux intérêt,3 légitimes des Ecoles, de la Ville et du Diocèse de Montréal ;

S** Faire décider par l'autorité compétente l'étendue des privilèges de la Charte Royale.

Ces trois points sont assurément delà plus grande importance ; parce que d'un côté la question des privilèges de la Charte civile pourrait devenir, au milieu de nous, l'occasion et le principe d'un pénible conflit entre l'autorité ecclésiastique du Souverain Pontife, notre Saiut-Père, et l'autorité royale de notre Souveraine ; et que de l'autre la partialité qui a régné dans l'exécution du Décret ne saurait avoir d'autre efïet que d'entretenir une lutte incessante et funeste entre les deux grandes Villes et leurs Ecoles.

La compétence, la sincérité, la vaillance de Ms"" des Trois- Rivières éclatent dans ce rapport substantiel qu'aucune argutie ne pouvait contredire, ni afï'aiblir. On comprend, sans l'excuser, l'attitude de Laval ; on comprend moins et on ne peut excuser la protection aveugle accordée à l'Université

Laval, peu scrupuleuse dans ses intentions, téméraire dans ses acteSj par l'archevêque Taschereau. Quelles excuses pouvait bien invoquer le délégué apostolique, Ms"" Conroy, pour justifier ses agissements, lui dont la délégation fit naître dans tous les cœurs oppressés de si grandes espérances, rapidement déçues !

Un délégué zélé et débrouillard, si compliquées qu'elles parussent de prime abord, aurait pu tout régler à la satisfaction commune des parties et au mieux des intérêts de l'Eglise. Mais il se laissa traiter royalement par des caisses prodigues, circonvenir par les intrigants qui tenaient les cordons de bourses entrebâillées.

Il lui eut suffi, certainement, de rappeler, avec l'autorité qui y était attachée, les enseignements de Pie IX sur le libéralisme, de flétrir avec une énergie bien naturelle tout ce qui, au Canada, avait été dit, écrit, réalisé en fiagrante opposition avec des instructions précises, maintes fois réintégrées sans avoir besoin de s'arrêter à des personnalités, chacun étant en mesure d'en prendre sa part selon son grade et son mérite, pour qu'il assurât le triomphe de la vérité et le succès des bonnes causes. Pourquoi ne Ta-t-il pas fait et pour quelles obscures raisons prit-il le contre-pied de la mission qu'il lui avait été confiée ; pourquoi enfin versa-t-il dans le sens des intérêts, des ambitions qu^il avait indubitablement charge de réduire ou de réfréner !

Il manqua de prudence autant que de clairvoyance ; et sa mission, en somme, n'aboutit qu'à exaspérer les difficultés.

Il arriva ainsi à faire répudier des actes épiscopaux d'une extrême importance, qui avaient eu, cependant, le bénéfice de la haute approbation du Pape, telle que nous parut, par exemple, le Bref de Pie IX adressé en 1876 à Ms' Laflèche.

On eût dit même que jNP'" Conroy s'appliquait à amoindrir, sinon à détruire au Canada, toute l'œuvre de l'immortel auteur du Syllahus ; tout ce que Pie IX avait dit et décrété contre le libéralisme en général, et le libéralisme catholique en particulier!

Arrivé au Canada dans le radieux épanouissement d'une saison pleine de fieurs et des parfums qui s'en dégage, il parut tout disposé à passer fort agréablement un temps que des dieux, puissants en ses lieux, lui rendaient favorable. Mai et juin se passèrent donc en excursions plus enchanteresses qu'utiles aux causes qui sollicitaient ses soins ; mais pas une enquête pouvant l'éclairer sur les graves problèmes l'amenant si loin et qui pesaient d^un poids écrasant sur une

situation religieuse bien compromise ! On lui remettait force documents probants, tout ce qu'il pouvait désirer; et on [eût dit qu'il avait les mains vides, du moins qu'il se dispensait de lire ce qui avait coûté tant de soins à établir, et dont le dépôt confiant entre ses mains entretenait tant d'espoirs. Sa préoccupation dominante était, évidemment, la conciliation ; son idée fixe ne semblait pas dépasser un désir de paix boiteuse, immédiate.

Mais, ce faisant, il innocentait surtout les libéraux, leurs doctrines, leurs actes; en un mot, il travaillait à convertir au libéralisme les Ultramontains qui lui faisaient encore obstacle au Canada. Peut-être n'avait-il, en désespoir de cause, que le désir de paraître avoir réussi : ce fut l'avis hautement affirmé d'un grand nombre.

En abordant le sol canadien, immédiatement, Ms*" Gonroy se montra indiscret et prévenu : à Halifax déjà, où il venait à peine de débarquer, il s'attaquait à des écrivains catholiques qu'il ne connaissait que de nom; et ceux qui avaient agi et écrit en faveur des doctrines romaines furent aussitôt désavoués sans ménagement. Puis, à Québec et à Montréal, il se plaisait à dire que, si certain écrivain catholique venait à lui, il refuserait de lui tendre la main, ne se souciant nullement de la convenance qu'il y avait pour lui de l'entendre, ne futce qu'en qualité d'iiomme de bonne foi qu'on pouvait avoir calomnié; lequel, en tout cas, pour défendre son évêque et le Saint-Siège, s'était complètement ruiné : nous venons de désigner ainsi l'abbé Villeneuve, auteur de la Comédie Infernale.

M-"" Gonroy, tout Délégué apostolique qu'il était et chargé de mener prudemment des enquêtes délicates, étalait ses dispositions hostiles sans gêne ; M. l'abbé Pelletier ajoutait : avec ostentation. Ce fut une cause de tristesse pour les amis du bien, parmi lesquels Ms' Laflèche figurait au premier rang en compagnie d^autres évêques : car, il n'y avait vraiment chez M^'" Gonroy ni prudence, ni discrétion, ni charité, ni impartialité. Ces pauvretés, apparentes dès les premiers jours, devaient rendre la mission du Délégué d'un intérêt médiocre et d'un effet pratique moindre encore.

De la mission de M^'" Gonroy, vu tout ce qu'il en a été dit au tome ii, m, iv et ix, des Voix Canadiennes, Vers rAbime^ nous ne retiendrons ici que ce qui touche M§' Laflèche.

Comme le Délégué Apostolique finit par remarquer qu^il y avait au Canada des Ultramontains aussi bien que des libéraux, et qu'il ne convenait pas de les ignorer tout-à-fait, il réunit enfin les sufFragants de la province de Québec à Saint-Hyacinthe pour entendre leurs griefs contre M^"" Tas-

chereau et l'Université Laval: il leur fît concevoir des espérances sans lendemain. AP'' Laflèche, appuyé par ses collègues, lui avait demandé comme satisfaction nécessaire l'expulsion de Laval des professeurs Langelier, Casauit et t'iyan qui causèrent tous les scandales de Charlevoix, Bonaventure et Berthier. Il le promit, mais les professeurs gardèrent leurs chaires, leurs émoluments, leur clientèle et toute la considération distinguée de M?"" Taschereau.

Cependant, en octobre de la même année, 'SU' Conroy réunit de nouveau les évêques de la Province de Québec. Les libéraux s'étaient plaints, à lui, amèrement, du fond et de la forme de la Lettre Pastorale collective du 22 septembre 1875 et ils en voulaient Tamendement. Dans cette seconde réunion, le Délégué s'efforça donc de faire comprendre aux évêques que, « pour rétablir Tordre et la paix dans la Province de Québec et leur assurer une impérissable existence, il fallait écrire une nouvelle Lettre Pastorale, qu'ils signeraient tous ». Il n'accepta pas cependant la rédaction proposée par les évêques intéressés et se chargea lui-même de ce texte qu'il présenta aux évêques comme l'équivalent de la Lettre Pastorale du 22 septembre, assurant que c'était la volonté du Pape que tous les évêques la signassent, malgré leurs observations motivées et leurs hésitations légitimes. M*"" Laflèche, pour sa part, ne céda qu'à regret, par obéissance ; mais plus tard, avec plusieurs de ses collègues, voyant les effets déplorables des concessions faites aux libéraux, il déclara qu'en ce moment il aurait d'excellents motifs pour refuser sa signature,... notamment parce que Ms' Conroy avait éliminé les explications essentielles qui plaçaient la doctrine catholique dans son vrai jour, coupant court aux sophismes des libéraux. Ceux-ci en avaient profité naturellement pour surprendre la bonne foi du peuple et augmenter encore la confusion des aftaires politiques et autres.

L'un des principaux motifs du déplacement de M^"" Conroy, et qui justifiait sa présence au Canada, était, nous venons de le voir, l'exécution du Décret pontifical du l'^'" février 1876 relatif à la Succursale de l'Université Laval à Montréal.

Et M^"" Laflèche nous a dit aussi que, sans tenir aucun compte ni de l'esprit, ni de la lettre de ce Décret, d'accord se ilement avec le Piecteur de Laval et, vaille que vaille, avec le nouvel évêque de Montréal qui ne prenait que des orJres à Québec, M^"^ Conroy organisa en un tour de main, en dehors de la participation, prescrite pourtant, des évêques de la province, la trop fameuse Succursale.

Comme rien, ou presque rien, n'avait été préparé pour ce

nouvel établissement, que tout avait été conçu et bâclé avec une précipitation suspecte, on fut immédiatement d'accord dans le pays pour trouver que cette organisation improvisée n'offrait aucune garantie et ne pouvait engendrer que des contestations, que de nouvelles difficultés.

Et, en effet, peu de jours après Finauguralion de son œuvre, à laquelle le Délégué daigna seulement inviter les évêques, sans doute pour leur faire oublier le sans gène avec lequel on s'était passé de leur concours, des récriminations se firent entendre, des démêlés surgirent déjà de toutes parts. L'Ecole de Médecine et de Chirurgie, dont le corps enseignant était des plus honorables, se trouvait bernée et sacrifiée en dépit de la parole donnée, des droits acquis et des intentions bienveillantes du Siège apostolique. Il y eut, de ce chef, recours à la justice ecclésiastique d'abord, à la justice civile ensuite faute de réparations équitables, l'Ecole de Médecine et de Chirurgie s'étant montrée disposée à toutes choses honorables, sauf au suicide par persuasion.

Là, comme à Québec, les libéraux envahirent les chaires de la Faculté de Droit; la faculté de Théologie se réduisait aux directeurs du Séminaire de Saint-Sulpice qui n'apporta aucune modification dans son enseignement, et les autres Facultés se contentèrent d'une existence chimérique.

C'est au milieu de l'agitation que causaient tant de faits regrettables dans un pays énervé et ias^ que l'Université Laval et ses protecteurs, pour sauver leur face, s'attaquèrent à leur principal contradicteur et tentèrent de le réduire par leurs propres moyens, qui manquaient surtout d'honnêteté.

L'Université Laval ne voulait pas souffrir qu'on jetât la suspicion sur son enseignement et elle reprochait à M'' Laflèche de l'avoir cruellement mis en cause dans son Mémoire récent à la S. C. de la Propagande.

Qu'avait dit exactement l'évêque des Trois-Rivières dans le Mémoire incriminé?

Nous lisons en tête de la troisième partie de ce document :

Je dois dire que la décision de Sa Sainteté, maintenant le Décret du I*"" février 1876, au sujet de la Succursale de Montréal, a été reçue avec respect et soumission comme il convient à tout document émané du Saint-Siège, et même que l'on s'attendait généralement à cette décision. On comprenait qu'il était difficile de changer le statu, qiio sur cette grave question avant la solution des difficultés légales et constitutionnelles relatives à la charte royale et à la loi de Québec. Je remarquerai seulement que ce décret du i'"' février 1876 n'a pas été exécuté comme il est prescrit, et que c'est là la cause principale des difficultés

qui ont surgi ensuite entre l'Ecole de Médecine et l'Université Laval.

1° L'Université Laval a été saluée avec bonheur à l'époque de sa fondation par les évéques, le clergé et les catholiques de la province de Québec. Le besoin d'une institution catholique de ce genre se faisait sentir depuis longtemps ; tous avaient la confiance que celte université fondée par le plus ancien séminaire, qui avait si bien mérité du pays, donnerait à la jeunesse qui en suivrait les cours cette éducation professionnelle forte et catholique qui lui permettrait de gagner honorablement sa vie dans les différentes positions sociales où l'appellerait la Providence, et fournirait à la classe dirigeante de la société les hommes les mieux qualifiés pour la protection et la défense de nos intérêts religieux et nationaux.

2® Après plus de aS ans d'existence peut-on dire qu'elle a pleinement répondu à celte juste attente et qu'elle a réalisé d'aussi belles espérances ?

Tout en reconnaissant les grands et généreux sacrifices qu'elle a faits et le bien qu'elle a réalisé, la vérité nous force à dire qu'il y a eu déception sous quelques rapports très importants ; qu'il s'en est suivi uïi malaise fort regrettable, et que la confiance elles sympathies qu'on lui avait d'abord données, sont allées, en diminuant peu à peu. Des plaintes s'en sont suivies et ont même été portées jusqu'au Saint Siège.

3° Enfin l'opposition que cette inslitution a rencontrée l'année dernière, à la demande qu'elle a faite au parlement canadien d'une loi r«iutorisant à multiplier ses chaires dans les limites de la Province de Québec, a mis en évidence deux faits bien graves : c'est que la grande majorité du clergé lui avait retiré ses sympathies et sa confiance, et lui étafl opposée, ainsi qu'un très grand nom'nre de nos catholiques les plus respectables. Au contraire, les libéraux l'ont appuyée presque unanimement de leurs plus chaudes sympathies, et le parti libéral a en quelque sorte identifié sa propre cause avec celle de l'Université. Les protestants eux-mêmes et les francs-maçons dont le nombre, hélas ! est déjà bien trop grand parmi nos catholiques, lui ont été favorables et sympathiques I Voilà certes deux faits bien gra^-es et qui demandent explication. Comment se fait-il que la première institution catholique du pays ait perdu les sympathies et la confiance de la grande majorité du clergé de la province tout entière, tandis que les ennemis de l'Eglise lui sont devenus visiblement favorables et sympathiques ? Voici dans mon opinion les principales causes de ce changement étrange.

L Composition du personnel et enseignement. — Tout le monde s'attendait que l'Université Laval serait organisée conformément aux règles de l'Eglise et que par conséquent l'enseignement y serait confié dans tontes les chaires à des professeurs catholiques dont la sûreté de doctrine ne laisserait rien à désirer. Or tel n'a pas été le cas. Tout le monde sait que des chaires de droit et de médecine ont été confiées à des pro-

fesseurs protestants et même francs-maçons... L'expérience a démontré que des élèves ont été sollicités par certain professeur d'entrer dans la franc-maçonnerie, que d'autres ont entendu leurs professeurs protestants tourner en ridicule certaines pratiques de l'Eglise catholique, dire, par exemple, que les extases de sainte Thérèse et autres étaient des cas d'hystérie.

Parmi les professeurs catholiques, il s'en est trouvé qui étaient entachés d'erreurs gallicanes et qui ont enseigné purement et simplement la doctrine du légiste Pothier sur le mariage. D'autres étaient notoirement connus pour leurs principes libéraux et ont compté parmi les chefs du parti.

Malgré les réclamations des évêques et les promesses de Ms"^ le Délégué de faire renvoyer ces Ptoiesseurs compromettants pour l'honneur de rUniversité, on n'en a rien fait, ils sont encore aujourd'hui à leur poste.

Ces tendances libérales ont même pénétré jusque dans les rangs des prêtres de lUniversité, et c'est là sans contredit ce qui a le plus contribué au malaise profond qui règne aujourd'hui dans le clergé de toute la Province à cause du prestige et de l'influence de ces prêtres, non seulement sur les élèves du sanctuaire et sur les laïcs instruit?, mais sur Ms"^ r.\rchevêque lui-même, qui repose en eux une grande confiance. On croit généralement que c'est par suite de cette influence que M-'' l'Archevêque s'est séparé plusieurs fois de ses sufïraganls sur des questions très importantes.

Le clergé de la Province s'est donc alarmé avec raison en voyant l'enseignement universitaire ainsi confié à des professeurs de toute croyance religieuse, et de tout principe politique religieux. Les évêques eux-mêmes ont plusieurs fois exprimé leur manque de confiance eu quelques-uns de ces professeurs dont ils ont demandé en vain le renvoi.

II. Le clergé accusé d' ignorance . — Un autre fait qui n'a pas peu contribué à faire perdre à l'Cniversité les sympathies du clergé, c'a été la conduite de quelques-uns de ses directeurs à son égard. Le clergé avait le droit d'attendre de cette institution appui el; protection dans les difficultés qu'il rencontrait dans l'exercice de son saint ministère, et surtout dans les luttes qu'il avait à soutenir pour préserver les fidèles confiés à ses soins, des erreurs séduisantes des ennemis plus ou moins avoués de l'Eglise. Or, loin de l'aider dans ces combats qu'il soutenait autant que possible conformément aux directions données par les évêques, ces prêtres de l'Université ne se gênaient pas de les contrecarrer et d'accuser les curés, en général, d'être des ignorants. Vos Eminences comprendront facilement combien de telles accusations étaient déplacées et propres à discréditer ce clergé et à le ruiner dans la confiance des populations. Elles étaient d'ailleurs injustes, car le clergé canadien est certainement aussi instruit que le clergé des autres pays catholiques.

Mais le fait le plus grave a été celui des professeurs laïques de l'Université qui ont été les premiers k poursuivre les curés devant les tribunaux civils sous le prétexte d'influence spirituelle indue exercée sur leurs ouailles, au sujet du vote électoral. C'est assurément l'un des plus grands scandales donnés à nos religieuses populations...

Ces faits sont plus que suffisants pour expliquer comment l'Université Laval a perdu la confiance et les sympathies de la grande majorité, pour ne pas dire de la presque totalité du clergé de la province, et d'un grand nombre de nos meilJenrs catholiques.

Ils expliquent en même temps pourquoi les protestants et les francs-maçons leur sont devenus favorables. Car que pouvaient-ils espérer de plus d'une institution catholique que d'avoir quelques-uns des leurs assis dans ses chaires et d'y donner un enseignement pour le moins rationaliste?...

Ce sont ces faits qui subsistent depuis des années, et contre lesquels les évêques ont en vain réclaaié, qui ont contribué plus que tout le reste à rendre l'Université impopulaire, et à produire le malaise profond qui règne parmi les catholiques de la province, et qui ont aussi grandement contribué à produire les difficultés qui ont surgi au sujet delà Succursale à Montréal. Je suis intimement convaincu que, si l'Université Laval eût pleinement répondu aux espérances que l'on avait reposées en elle, et donné complète satisfaction au sentiment catholique de la province, nous n'aurions point eu les difficultés si regrettables qui ont si souvent agité les esprits depuis une quinzaine d'années, et que cette institution en aurait grandement bénéficié...

Après tout ce qui s'était fait et dit au Canada sur celte affaire ; après les réclamations, les revendications émises de tous côtés et les procès retentissants soutenus devant toutes les juridictions canadiennes et romaines, il fallait de l'audace pour justifier la démarche de l'Archevêque et de Laval; il aurait fallu une insigne mauvaise foi pour trouver et dire qu'en ce qui précède M^Laflèche avait outrepassé les mesures de la modération, de la charité. C'est pourquoi, en présence des agissements comminatoires de Québec, M^' Laflèche adressa le 8 septembre 1882, au Cardinal N. N. pour être communiquée à tous les cardinaux consulteurs de la S. G. de la Propagande la magistrale lettre explicative que nous avons insérée in extenso dans le tome I"' des Voix Canadiennes, 2° édition, page 89 et suiv. Cette lettre mettait enfin les difficultés politico-religieuses de l'époque dans leur jour le plus lumineux et elle concluait fermement à une enquête apostolique sur les faits exposés avec une respectueuse franchise et une confiante liberté.

Rappelons sommairement que M^' Laflèche affirmait avoir

consciencieusement renseigné le Saint-Siège par son Mémoire et qu'il y était reste charitablement bien en deçà de la triste vérité des choses, estimant cependant dans sa naïveté que la cause, « étant portée à Rome, devait en justice se traiter à Rome ».

Mais à son retour au Canada, il trouve déjà son Mémoiî'e entre toutes les mains hostiles ! D'ailleurs il ne s'arrête pas autrement à cet incident étrange, sinon pour signaler que jamais il n'avait été favorisé de même façon en ce qui concernait les documents qui lui étaient opposés, et dont la communication due lui était, au contraire, refusée si catégoriquement, qu'on le laissait, lui et la majorité du peuple canadien, sans défense en face « d'accusateurs iuconnus et trompeurs ». Pourquoi cette inégalité dans le traitement réservé aux fidèles au foyer même de la justice ?

Il pose la question et il va la résoudre; mais il expose d'abord les nouvelles difficultés que Québec soulève au sujet de son Mémoire et consigne aux pièces justificatives l'étrange correspondance échangée à cette occasion ; il prie son Eminentissime correspondant de considérer le « genre de procédure qu'on emploie à Québec, après celle dont on se sert à Rome contre nous ». Il souligne, outre la singularité de ces faits, le grave préjudice qui en résulte pour le Canada. Il montre aussi l'origine du trouble moral de ce pays, effet de Farbitraire de Québec. C'est alors qu'il dévoile Vintrigue infâme, l'agence interlope de renseignements intéressés et accuse nommément les hommes tarés, embusqués dans le Vatican même pour trafiquer de l'honneur sacré de l'Eglise et opérer les fuites des dossiers.

Il démasque ces horreurs et, si triste que l'aventure lui paraisse, il reconnaît encore que la vérité le soulage ; car, le mal apparaît comme étant la forfaiture de subalternes méprisables qu'il suffît de connaître pour s'en délivrer. Néanmoins, jusquelà, et en des causes d\ine extrême gravité, par la trituration audacieuse des dossiers et la déformation des choses ; par l'imposture, les intérêts comme l'honneur des meilleurs en Canada furent le jouet de l'ambition et de la vénalité. Il cite les noms, il énumère les faits et suit les trames ; il qualifie aussi, comme elle le mérite, mais avec dignité et modération, l'œuvre basse des Zitelli et des Benjamin Paquet, dont le tort le plus grave était bien de faire leurs affaires criminelles par la main de leurs maîtres, confiants en leur honnêteté :

Toujours, dit-il, il est certain que le résultat de la direction donnée

par l'Archevêque, sous rinfluence de M*' Paquet et de ses amis, a été, d'un côté, l'écrasement des forces catholiques qui étaient ici toutes puissantes ; de l'autre, l'expansion et le débordement des forces antireligieuses et maçonniques, résultat qui devient de jour en jour plus alarmant.

Les catholiques, qui forment la presque totalité des habitants de cette province, qui ne demandaient que de protéger l'Eglise, de faire et de maintenir les lois désirables en sa faveur, dans un Parlement dont ils sont les maîtres, sont actuellement comme sous le pressoir, tenus en échec avec humiliation, et menacés dans leurs droits les plus chers par une infime minorité d'hommes à mauvais principes que la conduite de l'Archevêque favorise.

L'administration archiépiscopale actuelle a eu quatre effets désastreux, qu'il suffît d'énoncer pour éclairer la question :

1° L'action des citoyens les plus dévoués à l'Eglise a été paralysée, leur juste initiative politique étouffée ;

2° La presse catholique maltraitée, ruinée et presque anéantie ;

$* Le clergé effrayé, menacé et bâillonné sur la défense des droits de f%liEe ;

4° Les évêques eux-mêmes divisés et réduits au silence.

C'est-à-dire que toute l'armée de Dieu a été désorganisée, paralysée dans ses plus grandes forces, et mise dans l'impossibilité de faire le combat; le Saint-Siège semblant souvent de connivence avec l'Archevêque, par l'étrange direction particulière qu'il communiquait sous faction des Seigneurs Paquet et Zitelli.

Pendant ce temps-là, des hommes irréligieux et ennemis de 1 Eglise ont joui manifestement de touies les libertés les plus étendues, des faveurs les plus grandes, et même des honneurs de la Cour romaine.

Les journaux libéraux, hérétiques et francs-maçons, ont chanté victoire devant la population : ils tiiomphent et jubilent encore, pendant que les amis de l'Eglise prient et baissent la tête...

M»"" Laflèche continue etdénonce la conspiration du silence qui a fait qu'à Rome les catholiques canadiens n'ont pu se faire entendre sur les questions religieuses et sociales qui les intéressent au plus haut degré, leur voix ayant toujours été étouffée par l'influence de Québec. Pour ce motif, Rome ignorait la situation vraie du Canada. C'est pourquoi il fait un précis historique de cette situation. Il dit entre autres choses :

En 1877 6^^ ïS?^; nous avions une occasion en apparence bien favorable, le passage d'un Délégué Apostolique. Or il fut impossible soit aux laïques, soit aux prêtres, soit aux Evêques d'attirer l'attention de

M^"" Conroy sur une seule page de notre passé. Il répétait sans cesse qu'il n'était venu que pour régler le présent et l'avenir.

Plus tard, j'écrivais moi-même à plusieurs reprises à Son Eminence, le Préfet de la Propagande, sur nos difficultés religieuses ; d'autres le firent également, et ce fut sans résultat. Plusieurs personnes ont même soupçonné que nos lettres étaient interceptées dans les bureaux ecclésiastiques.

L'été dernier, le clergé du diocèse de Montréal, animé certainement de bonnes intentions, essaya également de faire des représentations. Il eut un sort encore pire. On se hâta de le faire condamner avant qu'il pût ouvrir la bouche pour être entendu.

Le vieil et saint Archevêque Bourget, exposant sa vie, entreprit d'aller personnellement informer le Saint-Siège. Il trouva la Propagande comme fermée ; et il put à peine entr'ouvrir son cœur au Saint-Père, tant il y avait de préjugés contre lui.

J'entreprends enfin le voyage de Rome dans le même but, et je suis injurié au seuil de la Propagande par un Secrétaire qui ne m'avait jamais vu. Je mets par écrit une partie de nos griefs, selon le désir du Pape ; voilà que j'apprends par un minutanle (M«' Zitelli) qui dit faire les fonctions de faclolam à la Propagande, que mon Mémoire est mis au panier.

Pendant que j'étais à Rome, on m'affirmait que j'aurais beau écrire des volumes sur les affaires du Canada, jamais je ne parviendrais à me faire entendre, tant que M^"^ Zitelli et le P. Brichet seraient à la Propagande. Je ne pouvais le croire; je le vois aujourd'hui.

Quand je travaillais mon Mémoire près le Saint-Siège, les adversaires firent un si grand bruit au pays pour me décrier auprès de la population, qu'ils espéraient m'efïrayer 3t m'amener à abandonner mon recours au Saint-Siège et même mon siège épiscopal ; dans ce même temps les lettres de Son Em. le Préfet, et surtout celles de W^ l'Archevêque, arrivaient pour empêcher dans la province toute manifestation, toute expression, toute action soit du clergé, soit des fidèles en faveur de ma cause, qui n'était autre que la leur propre et celle du bien général.

Dans le moment actuel, c'est l'éducalion chrétienne de la jeunesse que les libéraux canadiens, poussés évidemment par les francs-maçons, entreprennent de renverser. Le peuple étant paralysé, le clergé bâillonné, la presse étoufïée, les Evêques divisés, c'est le temps favorable de s'emparer des générations nouvelles. Eh bien ! actuellement, il se fait à Québec des efforts incroyables et dans l'ombre, auxquels l'Archevêché et l'Université ne sont pas étrangers, pour faire éloigner du pays, le Provincial des Ecoles Chrétiennes. Pourquoi? Parce que cet homme prudent et habile, qui a l'expérience des agissements libéraux et maçonniques d'Europe, dévoile et déjoue à tout instant les projets déguisés et anti-catholiques des employés du département de l'Instruction

Publique canadien, contre l'enseignemenldes congrégations religieuses. Que signifie tout cela? — Sinon que l'on veut absolument et à tout prix couvrir de l'obscurilé et du silence, ici et à Rome, tout ce qui se fait parmi nous contre les intérêts de l'Eglise. Il y a évidemment une ligue dans l'un et l'autre lieu, sous l'inspiration de quelques chefs. On ne peut autrement s'expliquer une telle difficulté de se faire entendre, surtout du tribunal le plus bienveillant, le mieux organisé de toute la terre et où le petit et le grand doivent avoir un égal accès...

Le Saint-Père avait ordonné aux évèques canadiens d'examiner si le décret de la Succursale Universitaire de Montréal avait été exécuté. M""'Zitelli trouve le champ de la discussion trop large et le circonscrit de sa propre autorité. 11 se donne une peine infinie pour se mettre à la place de Son Em. le Préfet, afin d'armer l'Archevêque de défenses et de me fermer la bouche à ce sujet, si j'ose parier à l'assemblée des Evèques pour la justice et la vérité.

La question de ce décret est complexe. L'inexécution du décret entraîne la nullité de la Succursale et l'injustice de la loi provinciale dont j'ai parlé antérieurement : loi enlevée subrepticement et contre laquelle ont protesté à bon droit le clergé et la masse des catholiques, loi qui a été elle-même l'occasion des pénibles décrets de 1881. Pourquoi les Seigneurs Zitelli et Paquet s'entendent-ils à demander instamment le silence, à l'imposer même autour de celte question, comme si un examen complet allait amener la ruine du Canada? C'est que, si les raisons et conséquences de l'inexécution du décret sont considérées attentivement, les fourberies de leurs intrigues sont à moitié découvertes, et qu'elles peuvent arriver à une manifestation complète, qui entraînerait nécessairement la fin de leur crédit à la Propagande et le triomphe de la partie adverse. Il deviendrait alors visible qu'il y a autre chose dans la conduite de l'Université que l'amour de la justice ; que le clergé et les citoyens n'avaient pas tort de s'opposer au monopole universitaire ; que les décrets sur l'influence iûdue du clergé et l'action de l'Episcopat n'étaient pas appuyés sur de vraies raisons, mais sur des prétextes : que, dans la réalité; ils n'étaient pas un remède pour obtenir la tranquillité du pays, mais bien des moyens pour arriver à un autre but, celui d'amener le triomphe du libéralisme et peut-être quelque chose de pis, par l'enchaînement définitif de la milice ecclésiastique.

Pour que ce rayon de lumière ne luise pas et qu'un simulacre d'enquête lui ferme à jamais le passage, le seigneur Zitelli écrit au seigneur Paquet la nouvelle et le contenu de sa lettre à l'Archevêque réputée contenir la volonté du Saint-Siège, et le met en état de surveiller et d'assurer l'accomplissement de cette prétendue volonté.

Voilà, Eminence, comment la justice, la vérité et la dignité épiscopale sont traitées par ces intrigants.

Si la promesse formelle du Saint-Père, faite à moi-même, de faire

examiner mon Mémoire, est demeurée sans résultat jusqu'à présent, par l'effet de l'intrigue, et n'a servi qu'à m'entretenir dans une fausse sécurité ; que doit-on penser des suites d'un simple examen épiscopal que l'on prend soin de faire avorter d'avance ?

Que peut-on espérer pour les causes qui en dépendent ?

Eminence, je dois vous le dire, ce défaut patent d'examen, ce 5=ilence imposé d'autorité à la partie accusée, ces condamnations publiques et réitérées de la part du Saint-Siège^ et reposant sur de fausses allégations ont profondément affligé le peuple canadien. Cette malheureuse suite de roueries libérales jusqu'au sein de la Congrégation a paru exorbitante à des libéraux eux-mêmes ; elle a ébranlé la foi et la confiance de beaucoup d'àmes faibles, et fait gémir amèrement un grand nombre d'excellents chrétiens. Et il est impossible de jeter maintenant le voile de l'obscurité ou de l'excuse, aux yeux de la population, sur ces faits qui sont devenus éclatants comme le soleil. L'honneur du Saint-Siège est, en vérité, très gravement compromis, et demande à être relevé parmi nous par une enquête toute spéciale...

Et pour les motifs ci-après Isl^' Laflèche conclut à la nécessité d une enquête faite par un délégué resté en dehors de Faction des parties en causes :

En résumé, voici les principales raisons qui me semblent nécessiter une enquête toute particulière :

La première, c'est que les périls qui nous environnent ne seront pas conjurés autrement. La chose est claire maintenant, puisque le témoignage des Evêques et du Clergé a été ruiné à la Propagande, et que mon Mémoire est resté jusqu'à présent sans résultat.

La seconde, que plusieurs questions importantes ne peuvent être examinées que sur place, vu qu'un grand nombre de témoins nécessaires ne peuvent se transporter à Rome.

La troisième, qu'un grand nombre de preuves ne peuvent être données que sous la protection absolue de la suprême autorité ecclésiastique...

La quatrième, c'est que le désir d'un examen loyal et complet de nos difficultés est déjà, auprès du Saint-Siège, une preuve anticipée de notre sincérité et de la justice de notre cause.

En effet, Eminence, si vous considérez attentivement nos affaires, vous verrez que nos adversaires ont toujours procédé par voie d'autorité, soit ici, soit à Rome, cherchant à se couvrir d'ombre et de silence, et se mettant à l'abri de juges tout gagnés à leur cause.

Pour nous, nous ne craignons ni l'investigation ni la lumière. Le clergé, de concert avec les communautés religieuses et la masse du peuple, ne demande pas autre chose si ce n'est qu'elle se fasse tout entière ; bien convaincu qu'il est que le Saint-Siège verra clairement

qu'il a été mal informé, et que par suite il donnera une direction plus conforme à la justice.

Un autre motif qui me porte à désirer un Délégué du Saint-Siège, c'est que l'Université Laval et M^"" l'Archevêque, contrairement au droit commun, insistent pour ramener devant leur tribunal propre, les plaintes portées contre les professeurs universitaires devant la S. C. de la Propagande. Je trouverai aussi là un moyen de faire produire au grand jour, ou de faire regarder comme calomniatrices, les accusations portées du Canada à Rome contre la conduite politique du clergé et des Evêques, et dont ni le Cardinal Franchi, ni Son Eminence le Préfet actuel n'ont voulu donner les formules. En présence des personnes et des choses, et devant un Délégué impartial, il n'y aura plus lieu à l'intrigue, ni moyen de tromper.

Eminence, qu'il vous plaise donc de vous pénétrer de ces raisons, et de venir en aide à l'Eglise canadienne ..

La situation de FEglise au Canada, comme il résulte clairement de cette lettre si remarquable, qu'on voudra lire en entier, était donc troublée et on souhaitait, non seulement une enquête étendue, mais des sanctions ayant caractère de remèdes énergiques.

Cette nécessité étant établie par Ms'^ Laflèche ; cette enquête instamment réclamée par lui, il est évident que les intrigants, que les défaillants, fauteurs de tant de désordres, cause de tous ces maux, n'eurent plus rien d'aussi pressé que de déplacer les responsabilités. Rien n'était plus aussi pur que leurs intentions, rien de plus noble que leurs sentiments ; ils étaient méconnus, calomniés et ils demandaient justice plus haut, plus fort que leurs victimes elles-mêmes qu'ils accusaient toujours avec violence.

Mais quand on est à bout de souffle et d'arguments, et qu'il faut encore impressionner, se défendre, donner le change à l'opinion indignée et déjà vengeresse, il arrive au Canada ce qui se passe ailleurs : on cherche une tête de turc, un bouc émissaire ; on jette un cri de détresse qui est encore une infamie : on dit, par exemple, c'est la faute des Jésuites.

En effet, à Montréal comme à Québec, les libéraux et les protestants, les tenants de FUniversité Laval, accusèrent la Compagnie de Jésus de la réaction salutaire dont ils redoutaient les conséquences ; et c^était si peu la faute des fils de Loyola, qu'ils ne daignaient même pas révéler les conditions grotesques qu'on avait osé poser pour tolérer leur présence dans la Succursale de Montréal !

Page 1