I. — Vers l'Abîme
les choses. Les Jésuites ont reçu une part, parce qu'on ne pouvait refuser tout,.... et il paraît...
— Je sais bien, lui dis-je, que lors des négociations à Rome les représentants de la Compagnie n'avaient l'oreille de personne ; que les antichambres, au Vatican, étaient encombrées de leu^s contradicteurs et voleurs, alors mieux en cour, et qu'on a bâclé une répartition entre ceux qu'on avait dépouillé, et ceux qui mettaient le droit d'avoir au-dessous du bonheur de posséder le bien d 'autrui.
— C'est cela, dit le Père, bâclé...; en somme, je n'en sais rien. » Force fut donc de me renseigner ailleurs, et je le suis.
Le Professeur. — Je le crois.
Le Directeur. — < Vous en jugerez à l'instant même. Nous ferons simplement de l'histoire.
Le bref par lequel le pape Clément XIV supprima la Compagnie de Jésus est du 21 juillet 1773. Depuis plusieurs années déjà, à cette époque, l'Angleterre s'était arrogé le droit d'interdire aux Jésuites le recrutement de novices au Canada et, même avant le fameux bref de suppression, la Grande-Bretagne élevait des prétentions sur les biens des Jésuites, en vertu de la conquête du Canada réalisée en 1760.
Il faut reconnaître toutefois qu'à l'exception d'une partie du collège de Québec, le gouvernement britannique ne s'empara des « biens des Jésuites » qu'en 1800, après la mort du Père Cazotr dernier représentant au Canada de la célèbre Compagnie. Ces biens, comme de raison, évêques et catholiques canadiens ne cessèrent de les revendiquer, mais toujours en vain. Sur ces entrefaites, la confédération canadienne se constitua (1867), et les « biens des Jésuites » furent alors remis au gouvernement de Québec, qui ne laissa pas d'être embarrassé du présent. C'est que, en effet, ce gouvernement était ultra -catholique, et il n'entendait ni de près, ni de loin, participer à un acte de spoliation au détriment de l'Eglise.
Si les membres du gouvernement étaient fils respectueux du Saint-Siège, on pouvait dire que, dans leur majorité, il en était de
même des membres des deux Chambres législatives. L'idée vint donc naturellement à tous de réclamer, auprès d'un gouvernement et de corps élus si bien disposés, les dits « biens des Jésuites » qui n'avaient pas cessé, en droit, d'être des biens ecclésiastiques.
En fait, et il est incontestable que dans la pensée du clergé comme du peuple canadien, pris dans leur ensemble, il paraissait d'élémentaire équité, qu'autant que faire se pouvait, ces « biens » devaient faire retour à la Compagnie de Jésus, réinstallée au Canada depuis 1842 grâce aux instances de Mgr Bourget, évêque de Montréal, très zélé et alors bien en cour. Seulement, le Saint- Siège en instaurant par induits le pouvoir de poursuivre la restitution de ces biens des Jésuites en tant que propriétés ecclésiastiques, ou plutôt de réclamer en leur lieu et place une équitable compensation en numéraire, se réserva de faire lui-même la distribution des espèces qui seraient allouées en liquidation de ce litige : réserve et disposition qui lui furent inspirées par des influences occultes, sans cesse en éveil, parce que grandement intéressées dans l'affaire.
Un premier induit fut donc accordé à cet effet, en 1874, au Rév. P. Charaux, supérieur des Jésuites du Canada ; mais, vu les obstacles imprévus qui surgirent, le Général de la Compagnie de Jésus pria le Saint-Père de reprendre son Induit, qui fut, en 1878, transmis d'abord à tous les évêques ; puis, en 1884, à Mgr Taschereau, archevêque de Québec, nommément.
Aucune tentative n'ayant amené un résultat pratique, l'honorable M. H. Mercier, ancien élève des Jésuites, alors chef du gouvernement de Québec, voulut solutionner lui- même cette lancinante question des « biens des Jésuites ». Certainement dans son impatience entrait un sentiment respectable de justice et de reconnaissance envers ses anciens maîtres.
C'est ici qu'il faudrait s'arrêter un instant pour examiner le terrain d'innombrables intrigues, scruter des cœurs et des reins, s'étonner de beaucoup de marches et de contre-marches ; gémir de force défaillances et d'inqualifiables cupidités chez des gens qui n'auraient pas dû connaître de pareilles faiblesses.
Le Professeur. — Cette liquidation des « biens des Jésuites » à vrai dire, ne tenait au cœur que de quelques-uns. C'était surtout une cause de revendications bruyantes et d'agitation politique.
Le Sollicitor. — Vous croyez cela ?
Le Professeur. — Sérieusement. A Laval, la plupart ne pensaient autrement hier, ni aujourd'hui même !...
Le Directeur. — Ni aujourd'hui mêrn^, mon che;* Monsieur ! Eh bien ! si pareille opinion persiste dans des esprits distingués ou dure ailleurs par leurs affirmations, qui ne peuvent être que haineuses ou intéressées, à moins que ce ne soit là une façon particulière de distiller des remords aigris faute de repentir — et cette amertume-là se rencontre dans le sanctuaire — dites-le bien à vous-même d'abord, aux autres à l'occasion : c'est une erreur profonde et une grande infamie. Ça, c'est mon avis.
Le Sollicitor. — Et le mien.
Le Professeur. — Tant de sévérité repose-t-elle du moins sur des certitudes qui rassurent vos consciences ? Inutile de redresser un tort au moyen d'un autre d'égal mérite moral.
Le Directeur. — Ne le craignez pas ! Les documents que j'ai publiés vous ont-ils édifié, convaincu ?
Le Professeur. — Je suis ici pour le dire, et à le faire je n'éprouve aucun embarras.
Le Directeur. — Eh bien ! patience ! Je veux vous dire d'abord et succinctement, — car je ne désire accabler personne nommément et avec opiniâtreté, à moins que des démentis ne m'y contraignent, — que tout n'alla pas sur des roulettes dans la meilleure des causes. Vous me comprendrez assez, et vous devinerez dans la transparence des choses les personnalités comme les collectivités en lutte, quand je vous dirai que l'honorable M. Honoré Mercier rencontra, dans ses projets de rendre service à l'Eglise et en rendant justice aux meilleurs de ses serviteurs, les plus ardentes contrariétés de la part de gens de robe et d'Eglise dont il n'aurait dû connaître que le concours loyal et que les encouragements. Précisément, Monsieur le Professeur,
à contrarier ainsi le Premier ministre d'alors se distinguèrent tout particulièrement les tenants de l'Université La Val, qui luttaient, comme pour leur chose, sous l'incompréhensible commandement de l'archevêque Taschereau, Dieu sait sous quelle pression, à la satisfaction de quels hommes suspects.
Le Sollicitor. — C'est, en effet, cette opposition troublante et obstinée, qui décida l'Honoré Mercier à se rendre à Rome et à y donner résolument de sa personne pour en terminer enfin. Il vit le pape à ce sujet ; il exposa à Léon XIII, qui avait du reste le génie, d'aucuns disent la marotte, de la conciliation, comment il entendait trancher le litige. Le Saint-Père approuva ses vues comme ses moyens ; il rendit hommage en même temps aux intentions bienve illiantes du gouvernement canadien.
Le Directeur. — Et comme conclusion, ne le perdez pas de vue : en mars 1888, Léon XIII transmit de nouveau aux Jésuites V Induit qui les autorisait à traiter eux-mêmes des « biens » qui leur revenaient en toute justice.
Mais, mais ! et ce fut encore le triomphe des intrigants et de la, manie des combinaisons fort en honneur alors en cour de Romesi les Jésuites obtenaient de l'autorité suprême, intendante souveraine de tous les biens de l'Eglise universelle, le droit de revendiquer leur dû, ils n'avaient pas, par là même, la liberté de recevoir l'objet litigieux, ni celle d'en disposer à leur gré. Le pape s'était jusqu'au bout réservé le droit de répartir la compensation offerte ; car le gouvernement, si bienveillant qu'il fût, n'entendait accorder qu'une indemnité et non restituer les propriétés elles-mêmes, jadis confisquées.
Je vous disais tout à l'heure : patience ! C'était Vous promettre non pas des raisonnements, mais des documents. Nous y arrivons.
Le Professeur. — Vous m'intriguez.
Le Directeur. — J'aime mieux vous éclairer. Cependant, laissez-moi vous le dire : cela m'étonne que, sur ce point-là, il me faille vous convaincre. Mes documents étaient à votre portée à Laval même. En tout cas, une petite excursion jusqu'au collège Sainte-Marie, à Montréal, vous aurait donné pleine satisfaction.
Le Professeur. — Comment cela ?
Le Directeur. — Eh ! le plus naturellement du monde. Je doute que M. Honoré Mercier ait été moins prévenant pour l'Université Laval qui le contrariait — et se trouvait ainsi partie dans le débat — que pour le R. P. Turgeon S. J., chargé, par la Compagnie de Jésus, de négocier avec le gouvernement canadien.
Admettons, par impossible, que le Premier ministre ait restreint le nombre de ses hommages ; Laval était bien capable et assez intéressé pour se procurer ce qu'on aurait omis de lui offrir, et j'affirme qu'il doit exister dans la Bibliothèque de l'Université un certain livre intitulé : Des documents relatifs au règlement de la Question des Biens des Jésuites (1888-1889), volume imprimé par Desbarats et Cie, à Montréal, en 1890. M. Mercier en offrit un exemplaire au Père Turgeon, alors recteur du collège Sainte - Marie, pour être conservé aux archives de cet établissement. C'est dans cette édition officielle, à n'en pas douter, que isaes informateurs ont puisé les pièces que je vous soumettrai dans la suite, mais en voici d'autres qui exposent parfaitement la situation. Je les trouve dans le Star,
Le Sollicitor. — Précisément je pensais vous les mettre sous les yeux. Les voilà.
Le Directeur. — Cela se rencontre à merveille et puisque les mêmes documents sont en la possession des uns et des autres, on en tirera la somme de lumières qu'ils comportent pour établir la situation des partis et discuter leurs droits imprescriptibles, 11 en est, Messieurs, des Jésuites anciens et récents du Canada, comme des Jésuites de tous les autres pays : redoutables par l'intégrité de leurs moeurs, et par la variété de leur savoir approfondi ; surtout par leur inébranlable attachement au siège apostolique, ils furent, ils sont, ils resteront, s'il plaît à Dieu, la digue nécessaire que battent tous les flots ameutés. Par le spectacle constant de leurs vertus sincères, ils refoulent les vices rageurs qui reviennent sur eux en vagues écumantes dont les assauts répétés détachent, de ci, de là, de l'obstacle abhorré, des pièces mobiles, par ailleurs remplacés en toute hâte et avec une suffisante effi-
cacité. Vous figurez-vous, en effet, une crise religieuse, une révolution quelque part où les éléments inférieurs de l'humanité l'emportent soudain et font rage sans que les premiers efforts, les coups les plus prompts, les plus furieux, ne soient réservés è. la Compagnie de Jésus, si elle est à portée de l'ennemi ? Les exemples ne sont ni à citer ici, ni même à rappeler. Le plus récent est fourni par le Portugal qui les a remis tous dans la mémoire des peuples éclairés par des atrocités palpitantes d'indignité et d'horreur.
Mais ne nous attardons pas à faire l'éloge d'une Congrégation de préférence à une autre, alors même que toutes, vous le savez bien, n'ont pas devant les hommes un mérite également établi sur le respect qu'elles inspirent et sur l'animosité que leurs vertus entretiennent. Puisqu'il s'agit des biens des Jésuites dont nous avons entrevu la liquidation officielle, il faudrait préalablement explorer certaines coulisses, ce qui aiderait à mieux connaître les mérites du règlement qui intervint pour l'apaisement de l'opinion plus que pour la satisfaction de la partie la plus intéressée. Et d'abord quel rôle les Jésuites jouèrent-ils au Canada et quels étaient exactement leurs droits en ce pays ? Il importe encore de le savoir pour mieux juger la mesure de justice qui leur était due, l'énormité des convoitises que leurs biens séquestrés suscitèrent, l'indignité des difficultés que ces convoitises multiplièrent pour ajourner ou dénaturer un acte de réparation voulu par un peuple honnête, et l'iniquité flagrante d'une spoliation, malgré ce qui fut accordé, insuffisamment réparée. Les responsabilités s'établiront ainsi d'elles-mêmes.
Le Professeur.— Les Jésuites, au Canada, avaient, en somme, peu de droits bien établis, et ils n'en avaient pas à transmettre après leur extinction et la séquestration de leurs biens.
Nul n'ira, entendez-le bien, jusqu'à contester les services rendus au Canada par la Compagnie de Jésus dans les temps héroïques de la conquête et de la colonisation. Les annales du pays, d'ailleurs, ne sont qu'une série ininterrompue d'exemples frappants de leur savoir faire, de leur zèle soutenu dans la re-
cherche des âmes, de l'excellence de leurs méthodes pour l'évangélisation de ces grands enfants de la nature qu'étaient les féroces tribus qu'il fallait civiliser après les avoir domptés. Ecrire l'histoire des Jésuites canadiens avant la conquête des Anglais r c'est à proprement parler écrire les annales mêmes de l'abnégation joyeuse et du dévouement inlassable. Les adversaires des Jésuites insinuaient, à leur égard, qu'étant les plus instruits parmi les réguliers, ils étaient aussi habiles entre tous, même dans la conduite de leurs affaires temporelles. En tout Gas ils prospéraient.
Le Directeur. — Cette aventure leur fut pour le moins commune avec les Sulpiciens de Montréal, seigneurs dudit lieu. La prospérité en un pays neuf, ayant des ressources immenses, n'a rien qui puisse étonner chez des hommes n'ayant pas de besoins personnels, ne \isant aux moyens temporels qu'autant qu'ils sont propres à faciliter leur mission supérieure d'éducation et de civilisation d'un peuple singulièrement rebelle et dispersé.
Le Professeur. — Possible. Il n'en est pas moins vrai que dans la première bulle que les Jésuites obtinrent de Pie V,en 1571, leui Société est appelé : Ordre mendiant, ne pouvant rien posséder en propre, devant vivre d'aumône assurées, etc.
Les bulles de Grégoire XIII (1576, 1582) attribuèrent toute propriété au Père Général. Et cependant, malgré cette disposition fondamentale de leur constitution, il parut absolument indispensable aux bons Pères, pou^ mieux christianiser et convertir les Peaux Rouges, de posséder au soleil Ganadien de bonnes terres, d'avenir assuré,... comme les aumônes, sans doute.
Le Sollicitor. — Elles avaient alors un si grand prix ces terres ! et des amateurs si empressés, surtout, que la voracité dont on les supposent affligés m'eut paru fort inopportune.
Le Professeur. — Pas tant que cela, vous allez voir, par ce petit inventaire de leurs biens qui date de 1787 et qui figure au volume XXXIII du Journal du Parlement de la Province du Bas Canada, 5 George 4 ; c'est à dire session de 1824. Voici donc quelles étaient leurs modestes propriétés.
1. Six arpents de superficie, sur lesquels sont construits le Collège et l'Eglise de Québec, donnés pour l'instruction des habitants.