CONCLUSION
Il ne sera pas hors de propos ni sans intérêt de rappeler ici sous forme de conclusion, ce qui s'est passé à la mort du Père Casot, le dernier des Jésuites.
M. Milnes, Lieutenant Gouverneur de la Province de Québec se présenta devant le Parlement le 5 mars 1800. Christie rapporte ces faits dans son Histoire du Canada, vol. I, 204 et ss. L'assemblée comme de coutume répondit loyalement au discours du trône, et s'étant mise à l'œuvre adopta une résolution sur un sujet étranger à cette question, et ensuite résuma le débat sur les Biens des Jésuites. M. Plante, député, proposa la motion suivante : « Que cette Chambre, en forme de comité, procède •actuellement à la considération des moyens les plus propres à obtenir toute information sur les droits et prétentions que cette Province pourrait avoir sur le collège de -Québec (c'est-à-dire des Jésuites) et sur les biens qui y sont annexés. >
« M. Young, un des membres du Conseil exécutif, se levant, annonça qu'il était autorisé par son Excellence le Lieutenant Gouverneur à communiquer à la Chambre que son Excellence, de la part et d'après l'avis du Conseil Exécutif de Sa Majesté, avait ordonné la prise de possession des biens de l'Ordre des Jésuites au nom et comme propriété de Sa Majesté.
« Ceci, continue M. Christie à la page 207, eut lieu le 12 mars 1800. Le 16 du même mois, le Père Casot mourut. La notice obituaire suivante de ce Jésuite, vénérable par son âge et ses mérites est tirée de la Gazette de Québec du 20 mars 1800 (1) :
(1) N'ayant pas la version française nous traduisons de l'anglais.
« Dimanche dernier, le 15 courant (1), mourut le Révérend Père Jean Joseph Casot, prêtre, de la Compagnie de Jésus, procureur des missions et collège des Jésuites en Canada, et dernier Jésuite de cette Province. Les immenses charités qu'il fit lui assurent pour longtemps la bénédiction des pauvres. C'était un de ces hommes dont la vie est un trésor caché et la mort une calamité publique. »
Et Christie, tout protestant qu'il est, ajoute (en 1848) : Ce digne père est toujours mentionné avec éloge par ceux qui l'ont connu personnellement, quoiqu'il y en ait bien peu qui survivent. »
La Chambre, néanmoins, poursuit notre historien, se forma en comité et fit rapport. Christie cite le rapport où nous trouvons que la Chambre demande tous les documents « qui concernent tous les biens possédés jusqu'ici et réclamés par l'ordre religieux connu dans cette Province sous le nom des Jésuite. » En présentant cette résolution la Chambre entière concourut. La demande, cependant, ne fut pas accueillie favorablement par le Gouverneur qui, ne la refusant pas péremptoirement, dissuada la Chambre en termes mesurés, de la presser. En ceci il outre-passa ses pouvoirs. Là-dessus la Chambre entra en comité pour considérer la communication du Gouverneur. Dans une série assez longue de résolutions, proposées par M. Grant à cette occasion,, nous signalons la suivante :
« Qu'avant et au moment de cette période (de la conquête) féconde en incidents, la Société des Jésuites établie au Canada, avait consacré avec un rare dévouement ses sujets et ses possessions à la propagation de la religion Chrétienne, et l'éducation des jeunes Sauvages et des jeunes Canadiens, et avait réussi dans ses efforts d'une manière signalée ; formant une génération d'hommes, qui, par leur talent et leur esprit d'entreprise ont fait honneur à leur pays dans la carrière des armes et des arts.
« Que quoique le général de sa Majesté, feu Lord Amherst, brave et prudent soldat, par la capitulation qu'il daigna accorder aux Cana-
(1) Erreur typographique. Le dernier dimanche avant le 20 était en effet le 16.
diens, à Montréal, le 8 septembre 1760, eût assuré aux Jésuites, comme aux autres, leurs biens et possessions. Cependant lors de la ruine de cet ordre en Europe qui suivit de près la conquête, les révérends Pères du Canada étaient jetés dans une consternation et incertitude telles, qu'ils mirent fin aux exercices de leurs règles concernant l'éducation de la jeunesse, tandis que leurs maisons de missions et collège de Québec furent bientôt, peut-être par nécessité, transformés en magasins du gouvernement ou prisons, cours de justice et casernes. Les revenus de leurs autres terres et possessions détournés des fins pieuses et bienfaisantes des donateurs, les Rois et sujets Français, ont été depuis la conquête employés par les révérends Pères en Canada à leur sustentation personnelle, ou distribués en aumônes ou autres bonnes et charitables oeuvres » (Christie, I, p. 209).
Ces résolutions exprimèrent bien les sentiments des députés , mais la discussion s'engagea sur l'opportunité de les adopter en pareille circonstance. Tout le monde reconnaissait les mauvaises dispositions du gouverneur et savait qu'il était résolu, même en dépit de la constitution accordée en 1791, de se servir de violence, s'il le fallait, pour s'emparer des Biens des Jésuites. La Chambre donc adopta, par mesure de prudence, la résolution suivante : « Que la Chambre doit remettre à un autre temps l'enquête sur les droits et prétentions auxquels on a fait allusion. »
Aujourd'hui, après cent ans, la situation a bien changé. Ce n'est plus le gouvernement qui s'oppose à la reddition de leurs biens aux Jésuites, puisque l'Administration leur est sympathique. L'opposition vient d'ailleurs, mais cette opposition peut se contrôler par le Pontife Suprême. C'est à lui donc que nous voulons avoir recours puisque Res Ecclesiœ sint ejus ut principalis dispensatoris (Saint Thomas II a II ea quœst. 100, art. I, ad 7 m). Et ce qui nous fait grandement espérer qu'il regardera d'un œil favorable cette minime partie de la Compagnie de Jésus, qui, sur cette terre si éloignée du centre de l'unité catholique, travaille pour le divin Maître, c'est la ligne de conduite qu'ont toujours suivie ses illustres Prédécesseurs,
k Quando bona illa (ecclesiastica injuste occupata) de manu in manum vendita, divisa et coïnmutata transierunt, ne periclitetur in aliqua regione multarum animarum salus, si tam difficilis restitutio exigatur, potest Romanus Pontifex, tanquam supremus bonorum illorum administrator, eorumdem dominium detentoribus cedere, Atque rêvera facta est ejusmodi cessio quoad Angliam sub regina Maria, quoad Gallicanam Remplubicam sub Napoleone I, et quoad alias regione. Ast nec solet, nec licite potest sedes Apostolica tam extremum remedium, nisi urgente gravissima necessitate, adhibere. Unde et Pius VII se ad id tanquam ad lugendum sacrificium devenisse testatur : Constantes, inqurt, in proposito ad omnia sacrificia, etc. (litteree pro Concordato anni 1801). Ex quo patet, si quid unquam strictœ interpretationis fuerit, at quam maxime taies esse habendas alienationes ejusmodi prœsertim cum cédant in damnum tertii, in cultus divini immunitionem, et nihil aliud sint quam bonorum Ecclesiaa in laicorum manus elargitio, a sacris canonibus tam perpetuo et tam districte prohibita ((Bouix, De jure regul, I, 376).
Beaucoup de ces biens, malgré une longue dilapidation dans les premiers temps, restent encore, et les comptes publics enregistrent les sommes perçues pour les terres aliénées, de sorte que l'Archevêque de Québec, après avoir reçu l'induit pour les réclamer, a pu écrire en toute vérité le 27 avril 1885 à l'honorable M. Ross, premier ministre de la Province :
« La Providence semble avoir voulu rendre cette restitution possible et facile en tout temps, puisqu'elle a inspiré à tous les Gouvernements divers qui ont eu ces biens en leur possession, la pensée d'en tenir des comptes distincts des autres. »
Donner ces biens, même à V Université Laval, serait les détourner de leur fin, et les mettre sous le contrôle de Syndicats financiers qui seront composés en partie de laïques, pour ne rien dire de plus.
L'appel qu'avait fait le Père de Glapion au Roi de la Grande- Bretagne avait touché le cœur de ce monarque, de sorte que, malgré les instances réitérées pendant plus de trente ans de la famille du conquérant du Canada, et malgré une promesse témérairement faite, il n'a jamais voulu consentir à molester les Jésuites tant qu'un seul d'entre eux survécut.
Nous rappelant donc que tous les malheurs qui ont fondu sur la Compagnie, son extinction même, dans la plus grande partie du monde catholique, ne lui sont arrivés par aucune faute de sa part ; mais que, à cause de son attachement inébranlable au Pontife Romain, elle devint le point de mire des attaques des ennemis acharnés de la Papauté et du nom chrétien : pourrionsnous mieux faire que de nous jeter avec confiance aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ et de nous servir presque des paroles mêmes du Père de Glapion, en nous adressant à un Roi bien autrement auguste et paternel : « Quoiqu'il en soit, nous sommes entre les mains du Saint-Père qui décidera selon son bon plaisir. Mais des sujets dociles et des enfants irréprochables ne peuvent attendre qu'une décision favorable de la part d'un Roi aussi bienfaisant,et d'un aussi bon Père que Test Sa Sainteté LéonXIII.