I. — Vers l'Abîme
vier 1889 (1). ratifiant la convention faite et prescrivant la distribution à faire des $ 400.000 piastres offertes en compensation. Par ce décret du 15 janvier 1889, Léon XIII a donc ordonné de distribuer comme suit les S 400.000 avec le domaine de La
(1) (Traduction du décret Cum per Apostolicas du 15 janv. 1889).
« Le Pape Clément XIV, après avoir, par sa lettre apostolique Dominus ac Redemptor du 21 juillet 1773, supprimé la Société de Jésus et transporté aux Ordinaires locaux la juridiction spirituelle et temporelle de ses Supérieurs ; après avoir confié à une Congrégation spéciale de Cardinaux l'exécution de cette lettre ; décida, par une lettre encyclique, en date du 18 août de la même année, que chaque évêque prendrait et retiendrait, au nom du Saint-Siège, et en vue d'un usage que lui-même désignerait, la possession de toutes les maisons et collèges (de la société de Jésus) non moins que de tous les droits et titres quelconques relatifs à ces lieux et à ces biens.
Toutefois, dans le Bas-Canada, par le fait du gouvernement civil, ces décrets ne furent pas exécutés à la lettre ; et l'évêque de Québec, pour lors Mgr Briand, laissa, leur vie durant, aux Pères de la Société, l'administration des biens de cette Société sis en son diocèse.
« A la mort du dernier d'entre eux en 1800, le gouvernement civil s'empara de tous les biens de la Société en Canada et en attribua les revenus à l'Instruction publique, cet état de chose persistant dans le pays, même après le rétablissement de la Société de Jésus par Pie VII, jusqu'à l'an dernier, 1888. A cette époque, le gouvernement de Québec offrit une compensation pour les biens que la Société possédait autrefois dans cette province, proposant la somme de deux millions de francs (2,000.000 fr.) et un domaine appelé La Prairie, situé près de Montréal. Le soussigné, Mgr Dominique Jacobini, archevêque de Tyr, secrétaire de la Propagande, dans l'audience du 22 juillet de la même année, ayant fait rapport sur ces faits à N. S.-P. le Pape Léon XIII, Sa Sainteté permit qu'on acceptât la compensation offerte. Mais, la propriété de ce patrimoine ayant été, comme il a été dit plus haut, dévolue au Saint-Siège, Sa Sainteté décida que la distribution de la somme à recevoir en compensation fût réservée au Siège Apostolique.
a Enfin, N. S.-P. le Pape, dans une audience accordée le 5 du mois de janvier courant 1889 au soussigné, l'éminentissime et Révérendissime Cardinal Jean Simeoni, Préfet de la S. C. de la Propagande, après mûr examen considérant surtout les fins pour lesquelles ces biens, tel qu'exposé, avaient été concédés par les donateurs, savoir l'instruction de la jeunesse catholique et les missions chez les sauvages du Canada, a ordonné que les Pèr. s de la Société de Jésus sur la somme qu'ils recevraient en compensation, retiendraient le domaine communément appelé La Prairie avec la somme de huit cent mille francs (fr. 800.000), mais qu'ils céderaient sept cent mille francs (fr. 700.000) à l'Université Laval, dont cinq cent mille (fr. 500.000) à l'Université même, établie à Québec, et deux cent mille (fr. 200.000) à la succursale montréalaise de cette Université ; cinquante mille (fr. 50.000) à l'archidiocèse de Québec ; cinquante mille à l'archidiocèse de Montréal ; cent mille (fr. 188.888) à la Préfecture apostolique du Golfe Saint-Laurent. Quant aux trois cent mille francs qui restent, qu'ils en remettent une part égale aux diocèses suffragants des deux provinces (ecclésiastiques) de Québec et de Montréal, savoir : Chicoutimi, Saint-Germain de Rimouski, Xicolet, les Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke, de telle sorte que chacun d'entre eux puisse réclamer également cinquante mille francs (fr. 50.000). En conséquence, Sa Sainteté a ordonné que le présent décret fût rendu sur ce sujet, nonobstant tout ce qui pourrait y contredire.
» Donné à Rome, à la Propagande, le 15 janvier 1889.
(signé) » Jean Cardinal Simeoni, Préfet. » Dominique Jacobini, Archevêque de Tyr, secrétaire. »
Prairie, reçues du gouvernement Mercier comme compensation pour tous les biens des Jésuites d'autrefois :
Aux Jésuites, la commune de Laprairie et $ 160.000
A Laval de Québec $ 100.000
A la succursale de Montréal $ 60.000
A Parchidiocèse de Québec $ 10.000
A l'arch. de Montréal $ 10.000
A la Préfecture du Golfe Saint-L $ 20.000
A Chicoutimi $ 10.000
A Rimouski % 10.000
A Nicolet ... S 10.000
A Trois-Rivières $ 10.000
A Saint- Hyacinthe S 10.000
A Sherbrooke $ 10.000
Total % 400.000
On voudra bien remarquer la large part faite à l'Université de Laval : 140.000 piastres ! Cette satisfaction obtenue, Dieu sait avec quels moyens et après quels efforts, explique force tiraillements et lenteurs. D'autres participations à l'aubaine font aussi rêver.
Le Révérend Père Turgeon, en annonçant enfin qu'il avait remis la part de l'indemnité assignée à chacun par le Pape, informa le premier ministre de l'expiration de son double mandat, écrivant :
Collège Sainte-Marie, 15 décembre 1889.
L'honorable Honoré Mercier, Premier Ministre, Province de Québec.
« Monsieur le Ministre, — Le 5 novembre dernier, se terminait heureusement la longue et pénible question des Biens des Jésuites par le versement de la somme convenue, quatre cent mille piastres.
« Le même jour, obéissant aux injonctions du Saint-Siège, je remettais à Leurs Grandeurs les Evêques de la Province de Québec, ainsi qu'à l'Université Laval, à Québec et à Montréal, le montant que le Saint Père leur assignait ; et la Compagnie de Jésus recevait aussi la part que le document pontifical lui laissait. J'écrivis de suite à l'Eminentissime Cardinal, Préfet de la Propagande, et à Sa Paternité, le Très Révérend Père Général des Jésuites, leur annonçant l'heureux événement. La réponse, arrivée ces jours derniers, me donne la satisfaction de vous dire qu'ils sont contents de la solution de cette affaire.
« Il ne me reste plus, Monsieur le Ministre, qu'à vous signifier offi-
cielleïïient que mon mandat est expiré- et à vous accuser réception de la copie des documents concernant la Commune de Laprairie.
« La mission qui m'a été confiée était en elle-même toute pleine de difficultés. Je dois vous l'avouer cependant, Monsieur le Ministre, bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli et avec laquelle vous l'avez traité dans tout le cours des négociations, la délicatesse de vos honorables collègues, le dévouement des honorables membres des deux Chambres, ont rendu ma tâche comparativement facile.
« Votre gouvernement a droit à ma sincère reconnaissance ; et je désire vous la témoigner encore une fois en me démettant de mon double mandat de représentant du Saint-Siège et de procureur spécial de la Compagnie de Jésus.
« Le gouvernement de la Province de Québec a rendu un véritable service au peuple canadien, en déchargeant la conscience de ses habitants d'un poids qui l'accablait depuis longtemps ; et il a fait un grand acte d'énergie, < n réglant définitivement une question qui paraissait insoluble.
« Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous offrir mes félicitations et mes sincères remerciements ; et, par votre entremise, permettez-moi de les offrir aussi à vos honorables collègues ainsi qu'aux honorables membres des deux Chambres.
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Ministre, etc.
« Signé : A.-D. Turgeon, S. J. »
Il faut lire cette lettre entre les lignes et en souligner quelques passages. Il y fut répondu comme suit :
Québec, le 14 janvier 1890.
Cabinet du Premier Ministre, Province de Québec.
« Très Révérend Père, — Votre lettre du 15 décembre dernier m'informant officiellement que votre mandat au sujet de la question des biens des Jésuites était terminé par le paiement de la somme de quatre cent mille piastres, de la part du gouvernement, et par la distribution que vous avez faite de cette somme aux personnes indiquées dans le Décret pontifical, ne m'est arrivé qu'à mon retour des Etats- Unis, au commencement de ce mois. C'est la cause du retard à vous répondre.
« Veuillez, Très Révérend Père, croire au plaisir qu'éprouvent tous les membres du gouvernement de voir cette question réglée définiti-
vement à la satisfaction du Saint Père, de la Propagande, de l'Ordre des Jésuites et même de la minorité protestante de la province.
« Vous n'êtes pas sans connaître la guerre injuste qui nous a été faite depuis quelque temps à ce sujet ; mais nous la subissons sans murmurer convaincus que nous sommes, comme vous le dites si bien dans votre lettre que « le gouvernement de la province de Québec a rendu un < êritable serai vice au peuple canadien en déchargeant la conscience de ses habitants « d'un poids qui V accablait depuis longtemps, et qu'il a fait un grand « acte d'énergie en réglant définitivement une question qui paraissait « insoluble ».
« Veuillez agréer, Très Révérend Père, l'expression ae la haute considération que mes collègues et moi avons pour vous tout partilièrement comme représentant du Saint Père et de l'Ordre des Jésuites dans tout le cours de cette transaction, et me croire
« Votre bien dévoué, î;
« Signé : Honoré Mercier, Premier Ministre. »
C'est alors que le Très Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus remercia Son Excellence l'honorable M. Mercier, en ces termes :
Fiesole, 5 janvier 1890.
« Excellence, — Maintenant que l'affaire des Biens des Jésuites est entièrement terminée, en nous félicitant de cet heureux événement, nous ne pouvons pas oublier ceux à qui nous en sommes redevables. C'est Votre Excellence et ses Collègues dans le gouvernement, ainsi que les honorables Membres de la Législature, qui, avec une merveilleuse unanimité, à travers des obstacles, des difficultés sans nombre, avez conduit cette cause à bonne fin.
« Vous avez tous agi, sans doute, sous l'inspiration d'âmes naturellement droites et pour accomplir un acte de justice : aussi le témoignage de votre conscience est votre récompense la plus légitime et la plus douce. Néanmoins, nous ne pouvons oublier que, dans les travaux entrepris, dans les luttes ardentes soutenues pour le triomphe du droit, vous avez fait preuve d'un intérêt et d'un dévouement qui dépassent les exigences du strict devoir. C'est pourquoi je tiens à exprimer hautement à Votre Excellence et, par son entremise, à ses Collègues du Gouvernement et aux honorables Membres des deux Chambres, de la part de notre Compagnie, la profonde reconnaissance qu'elle leur doit et qu'elle leur conservera toujours.
« Je prie Votre Excellence et ces Messieurs de vouloir bien agréer
les sentiments de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Votre très humble serviteur,
« Signé : A.-Mar. Anderledy, Gén. de la Compagnie de Jésus. »
Remarquez les réticences et les allusions dans cette lettre comme dans les autres ; lisez ici également entre les lignes et demandez-vous, Messieurs, quels étaient les auteurs, les sources des difficultés qui faisaient gémir les âmes droites, les amis de la justice. Où était la cupidité, l'intrigue ? qui triomphait, en somme et malgré tout, dans les coulisses ? On cachait la Revue du Monde Catholique qui traitait de ces questions : celui qui dérobe les preuves d'un mal déploré, peut en être l'auteur ou le bénéficiaire.
M. Mercier répondit :
Québec, le 6 février 1890.
Au T. R. P. Anderledy, etc.
« Très Révérend Père, — « J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre du 5 janvier dernier, par laquelk vous me remerciez, ainsi que mes collègues dans le gouvernement et dans la Législature, du règlement de l'affaire des biens des Jésuites.
a Je suis vivement sensible aux bonnes paroles que vous me dites et très touché des félicitations que vous m'adressez, ainsi qu'à mes collègues.
« Dans le règlement de cette question, je n'ai pas eu d'autre but que mon devoir ; et je suis heureux d'apprendre que les efforts que nous avons faits pour arriver à la solution de cette question, soient si bien appréciés par un homme de votre haute position, chef d'un Ordre religieux aussi distingué par l'intelligence que par les vertus de ses membres.
« Mes collègues dans le gouvernement et dans la législature sauront, j'en suis sûr, apprécier votre lettre de la mêmt manière que moi.
« Veuillez agréer, Très Révérend Père, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur de me souscrire, votre tout dévoué,
« Signé : Honoré Mercier. »
Et comme il fallait laisser pour la postérité trace de tout ce qui avait été dit et conclu, M. Honoré Mercier envoyait, au Révérend Père Turgeon, recteur du collège Sainte-Marie, à Montréal, le volume contenant tous les docuêments relatifs au règlement de la question des Biens des Jésuites avec ce billet aimable :
Québec, 12 février 1891.
Cabinet du Premier Ministre, Province de Québec.
« Révérend Père Recteur, — J'ai l'honneur de vous transmettre, avec la présente, le volume contenant les documents en rapport avec le règlement de la question des « Biens des Jésuites », et de vous prier de le conserver comme souvenir d'un des actes politiques les plus important du monde entier, et en souvenir de la profonde estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, votre tout dévoué,
« Signé : Honoré Mercier, Premier Ministre.
Et l'affaire se terminait ainsi non pas selon la stricte justice, mais selon les possibilités politiques du moment, et avec l'agrément plus ou moins enthousiaste de plusieurs. Car ce n'était alors un secret pour personne, en haut lieu, que des démarches actives et pressantes furent faites par les libéraux canadiens, aussi intrigants que puissants, à l'influence desquels le Siège apostolique céda plus qu'il ne le fallait : à contre-cœur, ajoute-ton respectueusement.
Le Sollicitor. — J'en suis convaincu. Mais le Souverain Pontife étant le dispensateur souverain du temporel de l'Eglise, quels qu'en soient l'origine et le détenteur, il a parlé dans la circonstance, et la cause est bien jugée.
Le Directeur. — Oui, Messieurs, mais chacun garde le mérite ou le démérite de ses œuvres. La condescendance miséricordieuse ou opportune du Saint-Siège n'excuse, ni n'absout les coupables au tribunal de l'Histoire impartiale, à la barre de laquelle la postérité assigne qui mérite d'y être entendu en revision d'arrêt ou à fin de flétrissures pour des criminels qui ont su se soustraire à la justice. Faisons-nous autre chose qu'intro-
duire devant ce tribunal, qui domine les siècles et l'humanité, la cause d'hommes éminents et vertueux qui ont souffert beaucoup de la malhonnêteté de leurs contemporains ?
Le Sollicitor. — L'Histoire, telle que la conçoit et l'écrit un grand nombre, n'est qu'une conspiration savante et, malheureusement, généralement triomphante contre la justice et la vérité. On la façonne au gré des partis qu'il s'agit de soutenir ou de disculper, si on ne la falsifie pour faire prévaloir encore de plus pauvres intérêts.
Le Directeur. — Après lecture des documents déjà produits, ayant accordé toute l'attention, qu'elles méritent, aux déclarations faites aux législateurs avertis par l'honorable Honoré Mercier, dénonçant, d'ailleurs, aussi discrètement que des gens compromis pouvaient l'attendre d'un homme de cœur, les difficultés suscitées indûment, d'une part, les irréductibles revendications populaires en faveur des bienfaiteurs de la nation naissante, indignement méconnus et injustement dépouillés, d'autre part ; ayant considéré, et sans doute avec stupeur, les prétentions invraisemblables qu'élevaient certaines collectivités intellectuelles ou pieuses sur l'héritage d'hommes dont elles auraient dû honorer la mémoire glorieuse et surtout réconforter les disciples si méritants ; ayant médité enfin les surprenantes raisons et considérations de l'honorable Gédéon Ouimet, premier ministre du gouvernement de Québec réfuté par le Père Braum répondant à l'homme d'Etat ; et du Père Brichet, rappelées publiquement par le premier Ministre et ainsi solennellement authentiquées et avouées faute du moindre redressement ; vu l'attitude équivoque de l'archevêque Taschereau et de ses tenants, on ne peut ne pas rester profondément attristé, malgré la solution empirique, insuffisante, rendue possible par la condescendance du Saint-Siège à l'égard d'appétits âprement militants, surtout par l'abnégation de la Compagnie de Jésus.
Voilà ce que le peuple canadien doit apprendre et retenir ; c'est ce que, sur ces tablettes, doit noter l'Histoire impartiale, à bon droit et bien tard, justicière. Car, nul ne saurait contester,
après comme avant cette solution élégante d'un problème irritant, qu'à part la partie légitimement prenante dans la distribution des « biens des Jésuites », telle qu'elle fut imposée par Léon XIII, toujours conciliant à l'extrême et politique à tout propos, la participation à l'aubaine de tous autres doit laisser le spectateur peu satisfait ; même resterait-il singulièrement rêveur, invinciblement soupçonneux, que cette attitude peu flatteuse à l'égard de divers ne serait point faite pour me surprendre, encore moins pour me contrarier. L'Université Laval reçut à l'avenant de l'énergie de ses appétits : cela prouve beaucoup en faveur de son tempérament, mais n'établit pas la légitimité de ses prétentions ; son succès, en tout cas, manque de prestige et de cette apparente équité qui force l'admiration de la postérité.
On peut autant dire de plusieurs autres ; et, malgré les raisons politiques que donne l'honorable Mercier pour rallier une majorité qui devait le faire aboutir enfin, je me demande que viennent prendre, par exemple, les protestants dans un partage de « biens de Jésuites ! »
Le Professeur. — Mais le respect dû aux décisions du pape infaillible, il me semble qu'il ne vous étrangle pas !
Le Directeur. — Il ne s'agit pas d'invoquer ce respect, cette infaillibilité à temps et à contre-temps. Et d'abord, nul plus que moi, ne vénère l'autorité suprême de l'Eglise, n'ayant jamais eu l'intention d'en contester la source surnature lie. Mais ma soumission absolue à cette autorité n'annule pas mon entendement et ma liberté, ni surtout les droits imprescriptibles de l'Histoire. L'autorité du Saint-Siège est là pour affirmer la vérité immuable et pour nous confirmer dans son culte, nullement pour nous imposer des fantaisies ou des convenances relatives, politiques ou sociales. Et c'est parce qu'on prête à l'infaillibilité papale des fins qui lui sont contraires que l'adversaire arrive aisément à la rendre ou suspecte ou odieuse dans les esprits déjà prévenus ou mal informés. Trop communément on représente les catholiques romains comme des pantins aux membres articulésr
fonctionnant à la ficelle : c'est une erreur profonde ou une injure gratuite ; et c'est l'outrage facile qui, à l'ordinaire, ne gêne pas nos contradicteurs, pour ne pas dire nos ennemis, posant en hommes libres ou en libertins.
Dans cette question des « biens des Jésuites » Rome a parlé, d'accord, et la cause reste jugée pour moi comme pour les autres catholiques, en droit ecclésiastique, s'entend. Elle ne l'était pas encore suffisamment en droit historique, les acteurs ayant généra ralement manqué de franchise et les faits, qui sont accomplis, de la publicité que comportent les œuvres qui consomment les grandes injustices ou préparent les graves conflits.
Le Sollicitor. — D'accord ; insister ne peut convenir à tous. Chez nous, la nervosité reste grande en certains milieux. Le débat de cette affaire, s'il se rouvre, peu importe à quel propos, provoque une terreur ou une irritation vraiment excessive.
Le Directeur. — Déplacée, parfaitement ! Et toujours, n'est-ce pas, ce sont les moutons qui commencent ! Troubler la digestion d'un cannibale serait bientôt un méfait !
Le Sollicitor. — Envers le cannibale, bien sûr !
Le Directeur. — Si on le prend de cette manière ! Car enfin, avoir intrigué des lustres d'années et gagné gros à ce jeu dépourvu d'honnêteté, et puis demander pitié pour sa tête affaiblie, pour ses nerfs malades, pour sa conscience hantée par les spectres qu'entretiennent les remords impénitents, me paraît un comble par trop réjouissant et... scandaleux. Mais la justice de l'Histoire...
Le Sollicitor. — C'est le propre de l'Histoire, de galvaniser les hontes, de buriner sur l'airain les iniquités pour l'éternelle confusion des malfaiteurs qui se sont aventurés sur une scène où ne devraient s'épanouir et se faire applaudir que les vertus civiques et les autres.
Le Directeur. — Vous avez dû remarquer que malgré ses hautes qualités publiques et privées, le peuple canadien a vu des défaillances particulières se produire et s'imposer aux pou-
voirs. Il n'en est pas plus fier pour cela, j'en conviens : c'est un honneur, même un solide motif pour bien espérer de son avenir.
Le Sollicitor. — Nous avons nos optimistes, comme la France en eut dans Dupanloup et Montalembert ; seulement, vers l'abîme, nous marchions plus vite qu'elle. Le Canada, comparé à la France, est jeune et faible ; il est plus facile de raser une chaumière qu'un château fort. Vous étiez une forteresse et voyez où vous en êtes ; nous sommes la chaumière qu'habite un peuple d'enfants, et les incendiaires, Juifs, francs-maçons, libéraux et protestants, l'entourent la torche à la main. Pourquoi serions-nous sans inquiétude ?
Le Directeur. — Or, maintenant, chers Messieurs, que j'ai satisfait en vous un désir légitime dans la mesure que comporte chez moi la discrétion professionnelle, croyez-vous qu'un peu de stratégie bismarkienne serait déplacée entre nous ? Do ut des était la devise du grand Prussien, qui se fit accorder de la sorte force licences, et des provinces, et des milliards.
Le procédé a du bon, bien qu'il manque souvent de moralité. Quant à moi qui n'ambitionne ni les bords du Rhin, ni la fortune d'un Morgan Pierpont, je serai pourtant fort aise d'apprendre <le vous la portée politique et la signification historique de vos fameuses fêtes de Québec.
Si vous me demandiez préalablement pour quel motif je m'in* téresse autant à vos affaires, je répondrais : parce que chez vous autres, Canadiens français, vivront éternellement d'excellents parmi les meilleurs souvenirs de la France. Je me garde bien, remarquez-le, de parler d'intérêts : il y a des questions de cœur et d'honneur qu'on ne ravale pas au niveau des raisons de pacotille.
Voyons : il s'agissait bien, n'est-ce pas, de célébrer la date mémorable, après tout, de la fondation de Québec ?
Le Professeur. — De cela même.
Le Sollicitor. — C'était, du moins, l'intention des catholiques et, tout particulièrement, des Canadiens français qui voulaient en cette occurence honorer leurs aïeux.
Le Directeur. — Eh bien ! moi, j'eus beau m'y prendre vingt fois, et recommencer l'effort vingt fois autant, je n'arrivais jamais à saisir, ou je saisissais trop bien l'idée première de ce projet, l'inspiration de ces fêtes.
Le Professeur. — Deux races réconciliées, tendant d'un commun accord vers un avenir prospère qui garantira l'union avec la puissance tutélaire et l'immunité contre les atteintes du Sud menaçant : on ne pouvait songer à mieux.
Le Directeur. — Vous le pensez ! Sérieusement ?
Le Professeur. — Parbleu ! M. Ghapais le voulait ainsi et M. Chapais n'était pas suspect.
Le Sollicitor. — De quoi aussi M. Chapais se mêlait-il ? Je me le demande encore.
Le Directeur. — M. Chapais écrivit un long mémoire aussi torturé que sa conscience l'était, assurément. M. Chapais était -il aux gages de la vérité historique qu'on voulait faire revivre et honorer, ou du gouvernement qui avait tant de raisons pour l'altérer en la refoulant dans l'oubli ?
Le Sollicitor. — M. Chapais était satellite du pouvoir ; il fut influencé et il compte parmi les évolutionnistes opportunistes en mal de progrès dans tous les renoncements.
Le Professeur. — Disons plutôt que, comme tous les Canadiens, il s'intéressait à ces fêtes ; qu'il ne prenait pas surtout en mauvaise part les sympathies que manifestait hautement envers elles Son Excellence lord Grey, gouverneur général du Dominion. En disant son attachement pour notre vieille cité, en le prouvant avec éclat, lord Grey ne faisait que suivre l'exemple des Elgin, des Dufferin, des Lomé, des Stanley, voire même de la princesse Louise qui disait Québec « sa petite France », et dessinait si joliment ses paysages et sa citadelle.
N'est-ce pas lord Dufferin qui disait un jour aux membres de la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec : « Acceptez avec confiance la situation qui vous est faite par la Couronne britannique ; acceptez le présent, comme moi j'accepte votre passé avec ses nobles traditions et ses glorieux souvenirs », ajoutant : « Savez-
vous qu'il n'y aurait rien de plus monotone que le Canada sans la province de Québec ! »
Le Directeur. — Ce qui voulait dire, à n'en pas douter, que l'Angleterre avait bien fait de la prendre, et fera mieux encore de la conserver, si, cependant, les Etats-Unis y consentent indéfiniment, ce qui paraît déjà fort douteux.
Le Sollicitor. — Eh ! certainement. Je me permets de vous lire une page de M. Ernest Gagnon, parue alors dans la Reçue Canadienne.
« L'Européen qui arrive aux Etats-Unis, dit-il, est mis immédiatement en contact avec une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. S'il traverse la linge frontière de l'Ontario, il retrouve une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. Et si, au lieu de passer la frontière ontarienne, c'est celle de la Nouvelle-Ecosse ou du Nouveau- Brunswick qu'il franchit, là encore il rencontre une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. Et le pauvre voyageur de se dire, comme dans la Dame Blanche, qu'il a déjà bien des fois entendu cet air-là. Mais voici que le Pacifique ou V Inter colonial le transporte dans la province de Québec. Oh ! alors voici du nouveau : les hommes qu'il rencontre sont bruns, gais, vifs, alertes ; ils gesticulent comme dans les pays chauds et parlent le français : quel bonheur !... Les Franco-Canadiens ne sont pas supérieurs à ceux qui les entourent, mais ils sont différents, fort heureusement ; sans eux les voyageurs en quête d'imprévu seraient volés !
.( Un colonial anglais exprimait un soir, dans un dîner de gala, son regret de ce que tous les habitants de la province de Québec ne parlent pas l'anglais, et s'adressant plus spécialement au juge Caron, il ajouta qu'il fallait s'employer à faire disparaître cette anomalie.
« Si vous entreprenez la tâche de faire parler l'anglais à la totalité des sujets de Sa Majesté, répliqua le juge, vous avez fort à faire. Savez-vous que c'est la minorité, la petite minorité de ces fidèles sujets qui parlent l'anglais ? Comptez les peuples
des Indes, où plus de 250.000.000 d'habitants ignorent la langue anglaise, les peuples de l'île Ceylan, des établissements de Labouan, de Hong-Kong...
'< — Permettez...
« — Comptez les habitants des colonies anglaises de l'Afrique, du Cap, de Natal, de la Côte-d'Or, de Sierra-Leone, de l'Ile Maurice, des Seychelles, de la vallée du Niger...
« — Permettez...
« — Comptez les habitants de la Nouvelle-Zélande, de la Tasmanie, d'une partie de l'Australie, des îles Viti, de la Nouvelle- Guinée, de Sainte-Lucie, des Barbades, de la Trinité...
« — Mais, Monsieur...
« — Et ceux du Honduras, des Bermudes, des îles de Bahama, de la Jamaïque, des Iles du Vent, des Iles Sous le Vent, de la Guyane anglaise, des îles Falkland, de la Colombie Britannique, etc., etc., etc.. J'en passe, Monsieur ; notez que j'en passe. Voyez les statistiques ; voyez...
« Le colonial voulut se dérober ; mais le juge tenait son homme : il ne le lâcha qu'à la fin de la soirée.
« Restons « fiers de notre destin », mais sans être trop optimistes. Prenons garde de méconnaître notre génie particulier, et — puisqu'il est dans la note du jour de parler Histoire — sachons trouver dans les leçons du passé Vorientation qui nous permettra de préparer V avenir. »
M. Gagnon n'a pas dit toute sa pensée en écrivant cet article ; on en devine aisément le reste dans sa conclusion, où il redit avec le poète Crémazie : « Restons fiers de notre destin », sans se montrer néanmoins trop optimistes.
Fidèles à leur génie particulier, les Canadiens français chercheront donc dans les leçons du passé l'orientation qui leur fera préparer l'avenir honorable et libre, sir W. Laurier, lui qui pense généralement en anglais, et s'exprime volontiers de même, dût-il en éclater de dépit.
Le Directeur. — « Acceptez le présent, comme moi, j'accepte votre passé, avec ses nobles traditions et ses glorieux sou-
venirs. » A le faire, lord Dufferin était évidemment en excellente posture ! De bonnes traditions et de nobles souvenirs ne le gênaient guère dans la jouissance incontestée d'un pouvoir profitable. Il faudrait savoir si ces traditions respectables, si ces glorieux souvenirs n'entretiennent point de regrets, n'inspirent point d'espérance ; enfin si les dirigés trouvent dans ce présent autant de satisfaction que les dirigeants ; qui nous dira s'ils sont aussi définitivement que cela résignés à leur sort humilié ?
L'Histoire est une chose utile : elle remplit le présent des échos du passé. Quand les Canadiens français auront ravivé dans leur pensée fidèle, comme je me les y rappelle moi-même, la rivalité des races en ce pays, lo souvenirs oui des luttes qui
précédèrent la conquête, les abominations au milieu desquelles elle s'accomplit et se consolida, les rigueurs des conquérants qui causaient les angoisses poignantes avec les durables infortunes des vaincus ; quand tous se rediront, comme je me le dis à moi-même, que le tyran ne s'adoucit qu'en voyant l'opprimé de la veille tourner en vainqueur de demain grâce à l'opiniâtreté de ses labeurs, grâce surtout à la prospérité de ses foyers, ils se demanderont alors, avec quelque profit, sans doute, ce qu'ils fêtèrent à Québec à l'occasion de sa fondation lointaine : ou les douleurs de leurs pères, ou l'espérance de leurs fils respectueux, et. comme eux et après eux, fiers du passé glorieux ! ou seulement la morgue britannique toujours triomphante d'agressions lointaines, de l'écrase ment sous le nombre d'une poignée de héros dont le maître n'a su d'ailleurs ni respecter les dépouilles, ni honorer dignement la mémoire immortelle.
On devait demander à lord Grey quand et comment on pouvait songer au passé. Il y mettait ses conditions que Chapais, que Ro ut hier et les budgétivores acceptaient. C'est que tous ceux qui dansèrent en ces fêtes ne descendaient pas des hommes, vaillants qui tinrent la truelle lors de la fondation de Québec. Beaucoup viennent de ceux qui conduisirent les sauvages à l'assaut de Montréal ! Et vous savez que l'Anglais, en ces temps-
Jà, savait goûter la soupe où cuisaient les cœurs des Français morts à l'ennemi. Il y avait trop de mélanges dans les souvenirs ; et le gouvernement en imposa de trop cruels dans les réjouissances qu'il tolérait dans ce centenaire dénaturé.
Le Sollicitor. — La comédie fut évidemment macabre. Les gens sensés avaient espéré un moment que la raison saine finirait par l'emporter ; que la conscience populaire épargnerait à l'ombre des ancêtres un délirant et désolant spectacle. Mais il en allait déjà à Québec comme dans Rome décadente, comme partout ailleurs à l'occasion : on ne mendiait que du pain en route pour l'amphithéâtre.
La presse canadienne ne sut pas, ou ne voulut pas conserver assez de liberté pour formuler une opinion indépendante. Le Soleil esquissa bien un beau geste, mais il fut sans parole et sans suite ; de son côté, déjà, La Presse faisait un pas vers la scène, roulait de gros yeux, ouvrait une large bouche ; en chœur et d'avance, toute la galerie chantait : comme La Presse l'avait prévu, les impérialisants... Il ne restait au journal qu'à continuer sa rengaine avec une variante de circonstance, et on l'aurait applaudi. Mais La Presse se tut, soudain, avec plus d'obstination que personne. Ce fut enfin M. Chapais qui, longuement, lourdement, et combien péniblement pour notre dignité, rappela toutes ces velléités hésitantes à la réalité froide des convenances politiques ! Il ne restait, pour protester en faveur des grands principes et des ombres glorieuses, que La Vérité, de Québec, et les âmes étroites, et les cerveaux malades, comme le disait aimablement Y impérialisant et saxonnant colonel Hanbury Williams, cette inébranlable colonne de la maison de lord Grey, alors gouverneur général, opérant au nom de la Grande-Bretagne toujours ombrageuse dars les pays canadiens.
Le Professeur. — Il ne faut rien exagérer, non plus rien dénaturer. M. Chapais était de bonne foi quand, en termes fort émus et trop suppliants, il demandait, pour le Comité de Québec, qui s'efforçait de préparer les fêtes avec l'éclat digne des grands souvenirs, le crédit et la confiance qu'il méritait.
Le Sollicitor. — M. Chapais est une âme droite ; mettons un esprit large, je l'accorde en dépit des aménités de l'ineffable Hanbury Williams. Vous le voyez, je n'ai point de rancune. Ajoutons, si vous y tenez, qu'il était désintéressé : en vérité, je n'en sais rien ! Mais il y a façon et façon d'être droit, large et surtout désintéressé ; et, désintéressé, il ne fallait pas l'être, sans mandat précis, pour le compte d'autrui. On peut faire des objections et des réserves quand, dans un désintéressement de circonstance, il entre de la complaisance et du renoncement qui ressemblent à de la complicité. J'affirme que, dans la pensée gouvernementale, tous ces beaux projets recelaient des idées impérialistes à peine déguisées, auxquelles le Canadien français n'avait pas à souscrire pour vingt raisons différentes, meilleures les unes que les autres, toutes suffisantes pour motiver son abstention.
On voulait l'oubli du passé, la concorde dans le présent, un effort commun dans l'avenir, le tout par le vaincu de la veille au bénéfice d'un maître tremblant déjà pour la durée de son œuvre.
En tout cela, je voyais très nettement les avantages de l'Angleterre, discrètement effacée dans les brumes lointaines ; mais les bénéfices de la race vaillante qui avait conquis le sol canadien, qui a fondé Québec et Montréal, qui a fécondé par ses sueurs, rougi de son sang le plus pur ces terres immenses, riches de promesses et pleines d'avenir, je ne les discerne pas, même aujourd'hui, aussi clairement ; car, je ne trouvais, impérieux à notre porte, que l'Anglais honni de nos pères, odieux à leurs fils, et qui nous demandait, pour célébrer nos tristesses d'antan et leurs méfaits, des danses et des lampions. C'était sa manière d'embrouiller les idées, d'amollir les volontés pour mieux ajourner des espoirs gênants. Chapais fut écouté, Rousseau fut bien compris, et il y eut des largesses en bons points et récompenses ; Québec surtout obtint son Parc des Batailles ! Et l'Angleterre aura des Dreadnoughts canadiens ! N'est-ce pas joli cet échange de bons procédés ùo l'Anglais encaisse toujours le meilleur ?
Le Directeur. — Ces fêtes, en rappelant les origines de