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IL Y A DU LIBÉRALISME ET DU GALLICANISME EN CANADA

Le Directeur. — Pour notre causerie de ce jour, Messieurs, prenons donc le libéralisme qui fit en Europe jadis tant de ravages et désole le Canada à son tour, surtout depuis 1870 : car si je ne me trompe vous êtes, chez vous, divisés en Libéraux et en Ultra mont ains, ou ultramontés selon l'expression dédaigneuse de la coterie dominante. Cette division laisse hors de cause l'élément anglo-canadien dont je ne me préoccupe pas en cette circonstance.

Le Sollicitor. — Vous voilà exposé à mettre le doigt sur des plaies vives. Nos libéraux, n'entendent pas l'être; ou s'ils consentent à endosser cette livrée suspecte ils se disent seulement grands admirateurs de Montalembert, disciples de Dupanloup, et ce)a n'est pas pour nous causer, ajoutent-ils^le moindre préjudice.

Le Directeur. — Vos libéraux ont prospéré et se sont multipliés , en effet , dans l'équivoque , érigé par eux à la haute ur d' un système doctrinal. Il faudrait remonter le cours des temps, pour nous placer à une époque où les maux,endurés maintenant par le Canada catholique, se perdaient encore dans les prévisions nébuleuses d'un avenir que les plus pessimistes croyaient encore lointain.

Le Professeur. — Alors, je présume que ce pauvre Raymond, vicaire-général et supérieur du Grand Séminaire de Saint- Hyacinthe, vers 1870, vous apparaîtra, plus que tout autre, affligé d'une latitude de conscience et d'un optimisme béat dont vous allez lui faire grief.

Le Directeur. — Justement. Cet homme de bien, admettons

qu'il l'était, ne proclamait-il pas, sans la moindre nécessité du reste, seulement à propos de V Action de Marie dans la Société, qu'il n'y avait pas alors ou presque pas de gallicanisme et de libéralisme en Canada, abondant ainsi dans le sentiment des gens de Québec et de Montréal qui accusaient les Ultramontains « de vivre dans la lune, n'ayant pas d'ailleurs l'esprit assez pénétrant pour saisir ce qui se passait sur notre planète. »

Le Sollicitor. — Mais alors, si réellement il n'y avait dans la Nouvelle France ni gallicanisme, ni libéralisme, il y avait cependant nombre de prêtres instruits et plusieurs évêques éminents qui faisaient à certains de leurs contemporains une guerre acharnée, s'attaquant avec la dernière véhémence à ce que, dans certains esprits suspects, ils disaient être du gallicanisme, ou du libéralisme éprouvé.

Le Directeur. — C'est le chiendent ! Car ainsi qui donc se trompaient : ou ce supérieur de Séminaire, vicaire peut-être général, mais soldat encore isolé relativement dans son milieu ; ou ces prêtres dévoués, ou ces évêques zélés, qui, s'ils avaient erré vraiment, se seraient alors attardés à faire à leur prochain cette guerre injuste, intolérable, dont ils devraient maintenant porter devant l'Histoire la lourde responsabilité.

Le Sollicitor. — M'est avis que Raymond était atteint d'une atrophie cérébrale qui lui faisait perdre de vue l'existence du mal dont il était affligé. Son jugement aurait donc été sujet à caution.

Le Professeur. — Raymond n'était pourtant pas le dernier parmi les esprits cultivés. Il avait vécu dans l'intimité intellectuelle de Montalembert, de Lamennais, de Lacordaire, de Falloux, de Dupanloup, et de leurs partisans plus ou moins illustres.

Le Directeur. — Justement ! et ainsi il ne fréquentait que les maîtres de l'école libérale ; rien d'étonnant qu'il finit par être libéral autant qu'eux, sans s'en rendre bien compte, peut-être : ce qui n'eut été qu'une lacune ajoutée àbien d'autres dans ce cerveau troublé.

Parions qu'avec Lacordaire il s'est dit bien des fois : « Je veux

vivre catholique pénitent et libéral impénitent... Mais n'est-il pas entendu avec Dupanloup qu'on peut tenir pareil langage sans être libéral, que ce sont seulement les contradicteurs ultramontains qui ne sont que des libérâtres ! Voilà, de quoi mettre bien des gens à l'aise, et Raymond aussi.

Le Professeur. — J'ai lu Raymond. Il citait volontiers de Montalembert et recommandait de lui cette affirmation : « La liberté de conscience tourne aujourd'hui au profit de la Religion. »

Le Directeur. — En cela Raymond comme Montalembert était en désaccord avec les papes infaillibles. Pie IX, en effet, dans son encyclique du 8 décembre 1864 disait : « Partant de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette opinion erronnée, fatale a l'Eglise Catholique et au salut des âmes, et que Notre Prédécesseur, d' Heureuse mémoire, Grégoire XVI, qualifiait de délire, çwe la lirerté de conscience est un droit propre à chaque homme, qui doit être proclamé par la loi et assuré dans tout Etat bien constitué. » Donc, selon de Montalembert, la liberté de conscience tourne au profit de la Religion, et selon les Papes, elle est fatale à V Eglise Catholique, elle est un délire.

On ne peut être en désaccord plus complet. Raymond tenait pour Montalembert malgré les papes infaillibles en cette matière doctrinale : donc Raymond était libéral tout court, pour n'être pas comme les Ultramontés, seulement libérâtre !

Le Sollicitor. — C'était un libéral dangereux par son talent d'écrivain très réel, servi par l'autorité de sa charge et sa parole éloquente. A force de rendre ses maîtres sympathiques il faisait aimer leurs doctrines délétères.

Le Directeur. — Cependant il connaissait la condamnation des libéraux doctrinaires, puisqu'en 1866 il faisait paraître dans la Revue Canadienne un article intitulé : De l'Eglise et de l'Etat » dont l'Encyclique du 8 décembre était le prétexte. Ce n'était pas fait, hélas ! pour l'arrêter, et c'est en vain, qu'il répétait avec de Montalembert : « Il serait insensé de proclamer la liberté de

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