I. — Vers l'Abîme
conscience dans les pays où elle n'existe pas ; il ne faut se garder de Veffacer que là où elle a été une fois inscrite dans les lois, car, alors, elle devient la sauvegarde de la foi et le boulevard de V Eglise. Or, Pie IX n'a condamné la liberté de conscience que pour les pays où elle n'existe pas, où elle n'a pas été inscrite, au moins une première fois, dans les lois. Donc, M. de Montalembert est d'accord avec Pie IX... »
A cela M. Dinan du Franc- Parleur, répondait : Il appert que Raymond voulait ainsi, à l'instar des libéraux-catholiques, faire croire que la liberté de conscience, condamnée par Pie IX, est celle de droit, mais que celle de fait est un fruit de la sage tolérance de V Eglise. Il se trompait. L'Encyclique du 8 décembre 1864, adressée à tous les peuples, s'appliquait aux maux dont ils souffraient. Or, alors, la liberté de conscience était partout ou comme droit, ou comme fait, ou comme l'un et l'autre. En France, en Angletere, en Italie, en Autriche, en Belgique, en Espagne, dans tous les pays de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Océanie et de l'Amérique, excepté les pays où la religion de l'Etat était païenne, schismatique ou hérétique, partout il y avait liberté de conscience. C'était donc la liberté de conscience de droit ou de fait que Pie IX condamnait et qu'il demandait aux Princes et aux peuples d'abolir à tout jamais. Ce n'était donc pas un mal imaginaire et à venir, mais bien un mal réel et présent que Pie IX combattait dans la liberté de conscience. C'était donc M. de Montalembert et toute l'Ecole libérale que Pie IX atteignait en flétrissant la liberté de conscience. Et lorsque, en 1869, Raymond proclamait cette même liberté de conscience comme l'avait fait M. de Montalembert, c'était donc une doctrine réprouvée par le Saint-Siège qu'il prêchait et célébrait. Prêcher et célébrer ce que la chaire de Pierre condamne et flétrit, si ce n'est pas du gallicanisme et du libéralisme, qu'on nous dise ce que c'est...
« Embarrassé de ses sympathies pour la liberté de conscience de son idole Montalembert, Raymond se rabattra probablement sur son illustre ami Dupanloup. Mgr Dupanloup, dira-t-il, a fait un livre sur l'Encyclique du 8 décembre 1864, ce livre m'a fourni
bien des matériaux pour mes petits et grands travaux de la Reçue Canadienne, de mes brochures et de mes discours ; je l'ai cité, je l'ai imité, je l'ai loué, je l'ai célébré, j'ai été même jusqu'à dire : « Eh bien ! Pie IX a écrit à l'éloquent évêque d'Orléans pour lui déclarer « qu'il avait donné au document pontifical son véritable sens. Or, tout le monde sait que Mgr Dupanloup a précisément donné l'explication que je viens d'offrir. » Pouvez- vous me reprocher de penser comme l'évêque d'Orléans, qui d'ailleurs n'a fait que répéter les doctrines de M. de Montalembert ?
Voici ce que nous avons à répondre à M. Raymond, poursuit M. Dinan :
« Pie IX a félicité Mgr d'Orléans d'avoir traité le côté politique de l'Encyclique ; c'était là une manière habile de lui reprocher de s'être écarté de la question religieuse, de la liberté de cons* cience par exemple. Tous les ultramontains ont donné ce sens à la lettre de Pie IX ; l'un d'eux, Emile Keller, écrivant un livre sur l'Encyclique et faisant allusion à Mgr Dupanloup, a été jusqu'à dire : « Avec la rapidité de l'éclair, un évêque illustre, descendu dans l'arène de la polémique, a rassuré les esprits alarmés, en leur montrant clairement ce que V Encyclique n'était pas. Aujourd'hui il reste à voir ce qu'elle est, et à trouver en elle ce qui doit, non seulement ne pas blesser, mais attirer, satisfaire, cap-* tiver toutes les âmes. » Puis, dans divers endroits de son livre, M. Keller a prouvé péremptoirement que l'encyclique condamnait le libéralisme-catholique tel que prêché et avoué par Montalenibert, Dupanloup et les autres. Pie IX a reçu l'œuvre de M. Keller et il lui a adressé un bref qui commence par ces paroles, sanction consolante de tout l'écrit : « Nous vous félicitons, cher fils, de poursuivre avec ardeur le combat que vous avez vivement engagé contre les erreurs dominantes, et d'avoir entrepris de mon-r trer que, pour les nations ébranlées, le seul espoir brille dans la religion et la justice, dont nous avons exposé et défendu les enseignements l'année dernière par notre lettre Encyclique et par le .Syllabus ou résumé des erreurs condamnées ».
« M. Keller établit que Mgr Dupanloup n'a dit que ce que Y En-
cyclique rC était pas ; il établit que le libéralisme catholique est condamné par l'Encyclique, et Pie IX lui dit : vous avez raison, cher fils. Cependant Raymond intervient et s'écrie : or, tout le monde sait que j'ai offert de l'Encyclique précisément la même explication qu'en a donné Mgr Dupanloup : donc, le Saint-Père a beau dire, et M. Keller a beau écrire, je ne suis pas libéral-catholique !....
Et il est évident, en effet, que ce pauvre homme n'était pas autre chose et il y avait, du moins par lui, et en lui du libéralisme au Canada.
Après les sympathies, voyons les antipathies de Raymond. Les antipathies allaient à l'école ultramontaine.
Veuillot, Morel, Maupied, Keller, Du Lac, Mgr Pie, l'évêque de Tulle, le Père Ramière et beaucoup d'autres parlèrent de l'Encyclique, du Syllabus et généralement de toutes les questions ayant trait aux rapports de l'Eglise et de l'Etat. Tous ces écrivains et ces orateurs illustres avaient reçu des témoignages de haute approbation de la part du Saint Siège, témoignages qui donnèrent à leurs travaux une grande autorité ; cependant Raymond, écrivant sur les mêmes sujets, ne les cite jamais ; il préfère en appeler à des illustrations libérales, dont les écrits étaient indirectement censurés par Rome, puisque Sa Sainteté ménagea les encouragements et les bénédictions à leurs contradicteurs. Il y a plus. Non seulement Raymond n'invoqua jamais les autorités ultramontaines, mais il les censura sinon dans ses écrits, du moins dans le cercle de ses relations. A différentes personnes et en toutes occasions, il se déclara l'adversaire de Louis Veuillot, de Mgr de Tulle, disant du premier qu'il faisait à la religion un mal incalculable, qu'il compromettait, qu'il bouleversait tout dans l'Eglise, et au dernier qu'il n'était qu'un pauvre exalté.
Le Professeur. — On lui faisait tort. Pensez-vous qu'il simulait de l'étonnement quand il s'écriait : « Comment, je suis, moi, un libéral catholique, un de ces hommes que Pie IX a définis en leur reprochant d'avoir fait plus de mal à la société française que la Commune de Paris ? Allons donc ! Y pense-t-on ? N'ai-je
pas blanchi à l'ombre du sanctuaire ? N'ai-je pas vieilli au service de l'Eglise ? Me suis-je jamais ménagé quand il s'est agi d'attaquer l'erreur et de défendre la vérité ? Qui, plus que moi, a défendu l'autorité du Saint-Siège ? Pourquoi donc m'adresser des reproches aussi amers et qui me navrent plus que je ne puis le dire ? »
Le Directeur. — L'abbé Lemire chez nous a aussi quelque mérite semblable, est-ce assez ? Est-ce que cela suffit pour l'innocenter de ses fréquentations et de ses affirmations aventureuses ? Est-ce que Montalembert, Falloux, Lamennais n'ont jamais forcé l'admiration, et jamais servi l'Eglise ? Ont-ils été pour autant exempts d'erreur et de reproche ?
Raymond était un prêtre vénérable : Raymond désavouait le gallicanisme ; les catholiques canadiens aussi. Mais de Montalembert faisait de même et plus éloquemment que tous disant dans son livre des Intérêts Catholiques au XIXe siècle :
« Le gallicanisme surtout, qui a été peut-être la plus redoutable et la plus invétérée de nos erreurs, est aux abois. Frappé mortellement par le Concordat, il avait repris un semblant de vie et de force sous la Restauration ; il a été, depuis lors, replongé dans sa tombe ; grâce surtout aux auxiliaires et aux avocats qui lui sont venus en aide, et qui ont consommé sa défaite dans toutes les âmes vraiment catholiques. Sous le dernier règne, au lieu d'un Bausset, d'un La Luzerne, d'un Frayssinous, il n'a eu pour apologistes que des jurisconsultes traditionnellement ennemis de la liberté religieuse ; pour pontifes, que les directeurs de l'administration des cultes ; pour conciles que le conseil d'Etat ou les bureaux des journaux les plus hostiles à la foi et aux mœurs. C'est de là, et non plus du sem de la Sorbonne et des assemblées du clergé, qu'il a essayé de porter ses coups à la liberté et à l'unité catholiques. Mais l'énergique résistance de l'épiscopat et des catholiques de France a condamné ces tentatives à l'impuissance finale. Il ne lui a pas été donné de s'éteindre dans l'obscurité et l'oubli ; il est demeuré étouffé sous la réprobation des ïidèles, confondu par le fait même de ses derniers adeptes avec les doctrines les plus contraires à la foi, et avec les atteintes les plus graves à la liberté et à la dignité de l'Eglise. Dès 1844, on a pu demander, du haut de la tribune de la Chambre des Pairs, au garde des sceaux, ministre des Cultes, de trouver en France quatre évêques
qui voulussent signer les quatre articles de 1682, et ce défi pourrait être renouvelé aujourd'hui avec autant de succès qu'alors. »
Et à la fin de ce livre de Montalembert écrit du premier Pape :
« Saint Pierre, le chef de l'Eglise, le vicaire du Christ lui dit (au mendiant de la porte Belle) : « Regarde-nous, Respice in nos ; regarde en nous la puissance et l'amour, V infaillible autorité et l'inépuisable charité. »
Ne semble-t-il pas, par ces deux citations, que de Montalembert croyait bien à, l'Infaillibilité du Pape et qu'il rejetait le gallicanisme comme une erreur damnable. Cependant il était un gallican, tout comme Raymond. Peut-être que ni l'un ni l'autre n'aurait signé in globo les quatre articles de 1682 ; mais, à coup sûr ils eussent signé le quatrième et dernier. De Montalembert Va fait, disait M. Dinan en réfutant Raymond, dans un écrit qui, rapproché de sa tombe, restera le triste linceul enveloppant sa mémoire d'un je ne sais quoi d'odieux, et qui défiera éternellement l'admiration et la reconnaissance catholiques de demeurer vivantes sur son froid tombeau.
Hélas ! de Montalembert a écrit aux catholiques de Coblentz que le Pape n'était pas infaillible, c'est-à-dire que son jugement dans les questions de foi, dans ses décrets qui regardent toute l'Eglise, n'est pas irréformable. Or, le quatrième article de la déclaration de 1682 ne parle pas autrement ; le voici :
« IV. — Que, quoique le Souverain Pontife ait la principale part dans les questions de foi, et que ses décrets regardent toutes les églises et chaque église en particulier, son jugement n'est pourtant pas irréformable, à moins que le consentement de l'Eglise n'intervienne. »
Par ce côté du moins, et malgré tout de Montalembert, modèle de Raymond de Saint- Hyacinthe et des nombreux catholiques canadiens qui pensaient alors comme lui, était donc gallican.
Le Professeur. — Comment Raymond ressemblait-il à de Montalembert, lui qui rendait hommage à. Marie de ce qu'il n'y
avait pas ou presque pas de Libéralisme en Canada, façon de s'exprimer qui tendait à faire croire qu'il abhorrait cette erreur ?
Le Directeur. — Il se rapproche à, de Montalembert par ses écrits, où il enseigne des doctrines libérales. C'est ainsi qu'après avoir condamné, dans une de ses lectures, la liberté de conscience comme droit, il la recommande comme fait ; c'est ainsi qu'après avoir plusieurs fois invité la jeunesse catholique à se ranger dans la noble armée des défenseurs de la vérité, il ne se gênait pas ensuite pour blâmer assez haut la jeune école qui prenait fait et cause pour l'autorité diocésaine aux prises avec le Césarisme, le Gallicanisme et le Libéralisme. Recommander la liberté de conscience comme fait, la blâmer comme droit, désavouer les grandes polémiques catholiques en faveur de l'autorité, c'était le programme de l'Ecole libérale -catholique, canadienne comme les autres.
Le Sollicitor. — Certes, Raymond était libéral avéré bien qu'il écrivait : « Quand l'Encyclique Quanta cura a condamné les erreurs renfermées dans le fameux Syllabus, elle a trouvé chez tous les catholiques une soumission entière ; nulle parole ne s'est élevée de leur part en opposition à celle du vicaire du Christ. »
Est-ce bien vrai ? Et si Raymond de Saint-Hyacinthe le croyait, M. Binan du Franc Parleur fut singulièrement avisé en le priant de se renseigner sur l'état d'âme du Parti Rouge canadien, de lire ses organes en général, tout en donnant une particulière attention aux Diatribes du Pays d'abord, et aux articles de la Reçue Canadienne ensuite, où, à côté de son propre travail, il trouvait l'appréciation par D.H. Sénécal de la brochure de Mgr Dupanloup sur l'Encyclique. Dans cette appréciation on citait, comme ce qui avait été dit avec le plus d'autorité et le plus de vérité, cette parole de l'Evêque d'Orléans :
« Faut-il le dire pour la centième fois ? Ce que l'Eglise, ce que le Pape condamnent, c'est l'indifterentisme religieux... Mais repousser cet insensé et coupable indifférentisme tt les conséquences de la licence qui en découlent, est-ce repousser la tolérance pour les ,per-
sonnes et la Liberté civile des Cultes ? On ne l'a jamais dit et tous les Théologiens disent le contraire. »
Quoi qu'en pensait Raymond, ni les Rouges, ni le Pays, ni les autres organes rouges, ni la Revue canadienne, ni lui n'interprétaient fidèlement l'Encyclique Quanta Cura, et ce n'était pas se soumettre de bonne foi que de fausser le véritable sens du commandement pontifical. Non, pas plus dans les actes que dans leurs paroles et leurs écrits les Rouges, au Canada, ne se soumettaient à l'Eglise, et pour le moins se gardaient -ils, tout catholiques qu'ils prétendaient être, de réformer les usages et les lois en contradiction avec les enseignements infaillibles de l'Eglise. Donc, on était libéral au Canada et franchement entaché de libéralisme.
Cependant Raymond, s'écriait :
« Non, nulle des doctrines que l'Eglise a repoussées n'a aujourd'hui de défenseur avoué en Canada. »
Sans parler des doctrines du Code des Curés, ni des thèses du Journal de Québec, du Canadien, des correspondants anonymes de la Minerve, des passes lunatico-magnétiques de Max Bibaud : toutes choses à l'aide desquelles il était facile de contredire l'assertion du Grand- Vicaire, M. Dinan se contentait de lui opposer un fait d'une signification toute spéciale. Dans l'assemblée même des évêques canadiens, il s'était rencontré des théologiens assez osés pour se porter, dans un mémoire, les défenseurs avoués de plusieurs doctrines repoussées par l'Eglise. Ces théologiens, qui étaient ceux de l'Archevêque de Québec, enseignaient que c'est l'Etat qui donne à l'Eglise, avec le droit d'exister, celui de propriété :
« La propriété est à l'Eglise à laquelle ils ont été donnés par VEtat, dans lequel l'Eglise a été reçue pour le bien des peuples qui la composent. »
Après avoir invoqué de tels principes, ces mêmes théologiens affirmaient que tout allait pour le mieux dans le meilleur des
mondes et qu'il serait dangereux de demander des changements. Raymond avait-il prouvé que l'Eglise ne condamne pas, comme digne d'abolition, toutes les lois tendant à établir que l'Eglise dépend de l'Etat, et quant à son existence, et quant à son droit de propriété ? Si l'Eglise, comme personne ne peut en douter, condamne, réprouve de telles lois, de telles doctrines, les théologiens de Québec avaient donc, en les invoquant dans leurs trop tristes et trop fameuses « Réponses », prêché des doctrines perverses, et le Grand- Vicaire de Saint- Hyacithe qui leur faisait écho, avait donc tort d'affirmer que : « nulle des doctrines que l'Eglise a repoussées n'a aujourd'hui de défenseur avoué en Canada... » « Ici, continuait Raymond, il n'y a pas de libéralisme dans le sens condamné par le Vicaire du Christ ; car il ne s'agit pas évidemment du libéralisme politique ». Mais il ne le prouvait pas. La contradiction est : « Qu'il y a en Canada, liberté des cultes, liberté de conscience, liberté de la parole et liberté de la presse, toutes libertés inscrites dans les lois du pays comme droit et appliquées tous les jours dans cette société comme fait ; toutes libertés formant le bilan de l'état social canadien, le protocole de son existence politique ; toutes libertés condamnées et réprouvées par les Papes infaillibles (1).
Le Directeur. — Ce Grand- Vicaire était un homme imperturbable que le ridicule ne tuait pas. Il continuait avec aisance :
« Personne, parmi ceux qui font profession de catholicisme, ne proclame comme un principe absolu la liberté des cultes, de la parole
(1) D'où :
Premier Syllogisme. — Le libéralisme politique consiste dans la liberté des cultes, des consciences, de la parole et de la presse, reconnues en droit et en fait par l'Etat ;
Or, en Canada, grâce aux icis et à l'état social, la liberté des cultes ,des consciences, de la parole et de la presse sont reconnues en droit et en fait par l'Etat.
Donc, il n'a point en Canada de libéralisme politique ! ! 1 selon Raymond.
Second Syllogisme. — Le libéralisme politique tel que condamné par Pie IX, se compose de la liberté des cultes, des consciences, de la parole et de la presse, soit comme droit, soit comme fait ;
Or, en Canada, la liberté des cultes, des consciences, de la parole et de la presse sont non seulement un fait, mais un droit.
Donc, il n'y a pas en Canada de libéralisme dans le sens condamné par le Pape : selon le même Raymond, qui ne se targuait pas de logique.
et de la presse ; personne ne soutient que le meilleur ordre politique est celui où l'Etat est indifférent à toute religion. »
Personne ne proclame comme principe absolu la liberté des cultes, etc. ! Ces expressions trahissaient bien, en Raymond, le libéral-catholique perfectionné. La liberté des cultes, etc. comme principe absolu. Comme si pour être libéral il fallait aller jusqu'au bout. Comme si en deçà du comble le libéralisme était tolérable ; comme si Pie IX n'avait condamné que le principe absolu de ces libertés ! qui sont des licences intolérables.
Montalembert, expliquait Binan, ne soutenait pas la liberté des cultes comme principe absolu, mais seulement comme relatif, et c'est en cela qu'il est le Père du Libéralisme Catholique ; Dupanloup condamnait la liberté des cultes comme principe absolu, et il vantait le libéralisme comme principe relatif, et c'est en cela qu'il a mérité d'être rangé parmi les plus brillants satellites de la planète libérale de M. de Montalembert ; M. le Grand- Vicaire Raymond flagelle le libéralisme comme principe absolu, mais il ne se fait pas scrupule de le proclamer comme principe relatif ; c'est pourquoi nous le reconnaissons pour une nébuleuse dans le système planétaire de M. de Montalembert et consorts...
« Si l'on admet, disait encore Raymond, que dans quelque société, la tolérance doctrinale, « restreinte en de certaines limites toutefois, peut et même doit être accordée, ce n'est que comme un moindre mal, une exception de circonstance à une loi dont l'autorité est reconnue. »
Ainsi donc : La tolérance doctrinale doit même être accordée, comme exception de circonstance à une loi dont V autorité est reconnue, voilà ce qui est admis en Canada, ce que Raymond admettait et ce qui est le fond même de l'enseignement libéralcatholique. C'est de Montalembert, lui-même, qui va nous définir ce qu'est le libéralisme-catholique. Voyons le programme qu'il en a donné dans son livre : Intérêts catholiques au XIXe siècle.
« La liberté politique, dit-il, dont le seul but légitime est de garantir la liberté civile et morale, n'est qu'une réaction, souvent égarée dans
sa forme, mais profondément légitime au fond, contre l'exagération
triomphante du pouvoir La religion a besoin de la liberté, et la
liberté a besoin de la religion Sans doute, il n'en faut pas trop,
ni toujours, ni partout, ni sans motifs, ni sans préparation ; pas plus qu'il ne faut enseigner le grec ou l'algèbre à un enfant qui ne sait que l'alphabet. Mais la refuser d'une façon systématique et permanente ; s'enrégimenter à la suite des passions et des terreurs même fondées qui la proscrivent aujourd'hui ; croire que l'on pourra définitivement sevrer de cette orte et substantielle nourriture les nations qui en ont une fois goûté, c'est à la fois une erreur capitale et une grande bassesse. Et quand on le pourrait, encore ne le devrait-on pas, sous peine
d'affaiblir et de discréditer la vérité
« Je sais bien qu'aujourd'hui, à la différence des temps antérieurs, la liberté politique entraîne partout avec elle la liberté religieuse ; mais j'aime à croire que le catholicisme n'a pas plus à redouter l'une que l'autre. Je n'hésite pas à le dire, si on pouvait supprimer la liberté de l'erreur et du mal, ce serait un devoir. Mais l'expérience prouve que dans notre société moderne, on n'en peut venir complètement à bout, sans étouffer également la liberté du bien, sans confier la toute-puissance à des gouvernements qui peuvent n'être ni dignes, ni capables de l'exercer. La liberté de conscience, ce principe invoqué si longtemps par les ennemis de la religion, tourne aujourd'hui partout à son profit. Sans doute, il serait insensé de le procalmer dans les pays où il n'existe pas, et où il n'est réclamé par personne. Mais là où il existe, où il a été une fois inscrit dans les lois, gardons-nous de l'en effacer, car il y devient la sauvegarde de la foi et le boulevard de l'Eglise, s»
Ainsi, selon de Montalembert, la liberté politique non absolue mais relative, c'est-à-dire la liberté de conscience, une fois inscrite dans les lois, ne doit pas en être effacée ; elle est la sauvegarde de la foi et le boulevard de l'Eglise. Voilà le libéralisme catholique tel qu'admit par Raymond et par sir Wilfrid Laurier, qui laisse d'abord, au mépris des traités et des droits acquis, insérer des principes subversifs dans les lois, et refuse ensuite de les en rayer, sous prétexte qu'ils y sont et s'y trouvent bien.
Et voilà : Pie IX a dit de la France ce que Pie X avec une nuance pourrait dire du Canada : « Le libéralisme catholique a fait plus de mal à la France, que la Révolution et la Commune, avec ses hommes échappés de V enfer. »
Le Professeur. — Qu'il y ait chez nous du libéralisme et que ce libéralisme ait fait même de sensibles progrès, il serait malaisé de le contester. J'avoue même que le libéralisme au Canada est une forme atténuée de la libre-pensée. Mais le gallicanisme ! Où en trouveriez-vous parmi nous ; quel en serait d'ailleurs la source et la fin ? Certes, le Grand Vicaire Raymond ne se trompait pas quand il écrivait :
« Ici, point de gallicanisme, sans doute par suite des doctrines qui prévalaient en France depuis 1682, et qui avaient été importées en ce pays, on a pu, pendant un certain temps, être plus ou moins attaché à la déclaration des quatre articles. Mais à mesure que la discussion faisait briller la lumière sur cette question, que certains actes du Siège pontifical exprimaient une désapprobation plus ou moins explicite des erreurs du gallicanisme, les idées se réformaient, l'enseignement se rapprochait de plus en plus des doctrines romaines. »
Le Directeur. — Toute enviable qu'était la douce quiétude d'esprit de Raymond à l'endroit du gallicanisme, on ne pouvait la partager. M. Dinan n'accuse pas ce vénérable prêtre d'être gallican, il le trouvait déjà trop malheureux d'être libéral-catholique et de l'être à son insu. Mais comment pouvait-il ne pas déplorer son calme parfait en face du gallicanisme qu'il abhorrait quand le gallicanisme était dans tous les auteurs de droit, mis entre les mains des aspirants légistes et que rien dans ces jeunes esprits n'allait directement combattre cet enseignement des auteurs. En ces conditions les infiltrations gallicanes n'étaient-elles point fatales et un Vicaire-Général n'aurait-il pas dû s'alarmer sur ces vices de l'éducation qui n'étaient pas irrémédiables ? Quoi ! tous les jeunes notaires, les jeunes avocats puisaient la science de leur état dans des ouvrages plein de gallicanisme, et Raymond pouvait admettre qu'il n'y avait que peu ou point de gallicanisme dans la société canadienne I Et c'étaient ces notaires, ces avocats qui devenaient magistrats, politiciens, légistes ; ils étaient appelés à tout régir, à tout gouverner dans le pays, et le Grand-Vicaire ne tremblait pas, ne croyait surtout pas au gallicanisme canadien !
Le gallicanisme est le partage de tous ceux qui ont étudié le droit et la loi et qui n'ont eu ni le temps, ni les moyens de suivrer avec les enseignements de l'Eglise et des Papes, les grandes polémiques catholiques sur ce sujet. Or, c'est le plus grand nombre qui se trouve dans ce cas. De tous les hommes du Canada formés à l'école des auteurs gallicans, combien en trouve-t-on, nous ne disons pas qui aient étudié les publicistes et les polémistes ultramontains, mais qui aient lu seulement l'Encyclique et le Syllabus ?
Pour nous, ajoute encore M. Dinan (1), nous avons entendu des ministres, des hommes politiques, des avocats, tous hommes distingués et chrétiens, s'écrier plus d'une fois : « Mais le gallicanisme, nous l'avons aspiré à pleins poumons dans notre éducation professionnelle,et, aujourd'hui c'est toute cette éducation qu'il nous faut refaire, si nous voulons être exempts de ses principes pervers. »
Ce simple fait suffirait à détruire l'assertion de Raymond ; mais il y en a d'autres, dont quelques-uns méritent une mention spécia e.
A Montréal, il y avait les Sulpiciens qui continuaient une révolte qui reposait sur les principes les plus gallicans comme on pourra s'en convaincre en se donnant la peine de lire les propositions qui en sont les bases et les assises. On ne nous accusera pas d'avoir forcé la note, puisque c'est des mémoires mêmes des Sulpiciens que nous les extrayons.
1° Les Evêques ne peuvent rien contre les arrêts des Parlements.
2° Le Pape ne peut rien contre les canons, car ils lui sont supérieurs.
3° Les Sulpiciens ne croient pas être sujets aux décrets de la Congrégation du Saint-Office, ni à ceux des autres Congrégations érigées par les Papes pour leur servir de conseils dans les affaires de l'Eglise.
(1) Voir le Grand Vicaire Ravmond et le Libéralisme catholique (Montréal, Franc Parleur, 1872).
Autre fait, à Québec, les théologiens de l'Archevêque enseignaient que c'était l'Etat qui donnât à l'Eglise avec le droit d'exister, celui de posséder.
Autre fait, le juge Baudry ayant fait un livre sur certains rapports de l'Eglise et de l'Etat (les rapports des curés), énonçait des principes si peu ultramontains que le bon évëque de Saint-Hyacinthe fut obligé de l'avertir charitablement, que si jamais le livre en question parvenait auprès du Saint-Siège, il y serait mal noté. (Pourquoi ne le dénonçait-il pas ?)
Autre fait, les actes de l'Evêque de Montréal et les décrets du Souverain Pontife sont entravés, soit par le mauvais vouloir des hommes publics, soit par le vice des lois.
Autre fait, quand cet Evêque demanda une loi, il ne put l'obtenir comme il la fallait, et il paraissait que cet acte de gallicanisme était dû moins aux hommes politiques, qu'à, l'Archevêque de Québec.
Autre fait, cinq juges venaient de séculariser les registres tenus par les curés de Montréal, en effaçant les mots Baptêmes et Sépultures pour les remplacer par ceux de naissances et obsèques.
Autre fait, ces curés n'ont pas même l'ombre d'un scrupule à l'endroit de ces registres, et ils s'en servent avec un sans-gêne admirable.
Autre fait, dans la seule et unique Université catholique que nous ayions, c'est Pothier, le gallican, qui est le veau d'or du droit.
Autre fait, le jour des Noces d'or de l'Evêque de Montréal, le P. Braun se permit de prêcher sur le gallicanisme, sans faire aucune personnalité, et après la messe un immense cri d'indignation s'éleva pour protester en raison des insultés du sermon savoir : l'Archevêque de Québec et les Evêques de Rimouski, de Saint- Hyacinthe, d'Ottawa ; le Séminaire de Saint-Sulpice, les hommes politiques, plusieurs journaux, etc., etc., etc. S'il n'y avait eu alors du gallicanisme en Canada, comment le sermon du P. Braun aurait-il pu insulter tant de monde à la fois ?
Autre fait enfin, car il faut se limiter et choisir, les journaux protestants accordaient toutes leurs sympathies à l'Archevêque
de Québec, au Séminaire de Saint -Sulpice et à beaucoup d'autres, parce que, disaient-ils, c'est la cause du gallicanisme, que l'Archevêque Taschereau et le Séminaire de Saint-Sulpice, etc., défendaient contre l'Evêque Bourget de Montréal, L. F. Laf lèche des Trois Rivières et les ultra monta ins.
Si tous ces faits ne révélaient que peu ou point de gallicanisme, confessons en toute humilité que nous n'y entendons rien.
Raymond parlait de l'attitude de l'Episcopat Canadien dans la grande question de l'Infaillibilité. « Tous les évêques de la province, disait-il, se sont prononcés en faveur du Magistère suprême. » Raymond oubliait que des évêques Canadiens ont dû quitter Rome avant le vote du concile et que, au moins dans un diocèse de Vun de ces évêques, le dogme de l'infaillibilité n'avait pas encore été promulgué en 1872.
Le Grand-Vicaire disait du Code « qu'il a été reconnu à Rome comme le plus catholique de tous ceux qui régissent aujourd'hui les divers états de la chrétienté. » C'est-à-dire ce Code est le plus catholique de tous les codes athés qui régissent aujourd'hui les divers états de la chrétienté. La bonté du Code canadien étant purement relative, il n'y avait pas grand argument à en tirer en faveur de son orthodoxie, Raymond l'avouait disant :
Aucun membre de notre parlement, ne voudrait concourir à une loi contraire aux intérêts de V Eglise. A moins que l'Archevêque Taschereau ne s'en mêlât, comme il venait de le faire pour le bill des registres pour Montréal et allait entreprendre, pour plus tard, la Succursale Laval en la dite cité, et pour la division du diocèse des Trois- Rivières ! Mais, pour être juste, avouons qu'en obéissant à la pression d'un Archevêque comme Taschereau, on peut être excusable de certaines fautes et en certaine mesure :
« Attendre le calme, continuait Raymond, pour garder la prudence, agir avec précautions à cause de la complication qu'offre sur certains points de notre ordre légal le mélange de ce qui est ecclésiastique et de ce qui est civil, procéder avec mesure pour ne pas blesser la susceptibilité ombrageuse de citoyens d'une autre croyance que, dans notre état politique, nous ne devons pas heurter, dans l'intérêt
même de nos droits religieux ; en un mot, tenir fortement aux principes catholiques, les exposer et les défendre sans cesse, mais n'en presser en certains cas l'application rigoureuse que selon l'opportunité des circonstances, non, cela ce n'est pas vouloir que l'Eglise soit l'esclave de l'Etat ; c'est, au contraire, se montrer pénétré de l'esprit de l'Eglise elle-même, qui affirme toujours hardiment ses droits, mais que pour les faire reconnaître dans la pratique, procède avec une prudence, une temporisation, une tolérance, qu'elle sait devoir servir à sa cause ; se montrant, en cela comme en tout le reste, animée de la sagesse divine, dont il est dit qu'elle atteint à sa fin avec force, en disposant tout avec suavité. Attingit ad finem fortiter, et disponit omnia suaviter. Sap. VIII. 1. »
M. Dinan fut navré d'être obligé de constater dans cette tirade de Raymond toute une parodie de l'Evangile. « Car le libéralisme-catholique, dit-il, à cette portée misérable, qu'il n'est qu'une contrefaçon ridicule de la vérité et quant à l'exemple du Grand- Vicaire on donne tête baissée dans cette erreur funeste, on arrive bientôt, et sans s'en douter, à parodier les choses les plus sacrées.
« M. Raymond prêche la prudence, il chante cette vertu divine, mais ce qu'il en dit est triste et froid, faux et impossible. Il prêche et chante une prudence qui n'est pas la prudence du Maître, une prudence qui agit avec précaution à cause de la complication qu'offre, sur certains points de notre ordre légal, le mélange de ce qui est ecclésiastique et de ce qui est civil ; une prudence qui procède avec mesure pour ne pas blesser la susceptibilité ombrageuse de citoyens d'une autre croyance que, dans notre état politique, nous ne devons pas heurter, dans V intérêt, même de nos droits religieux ; une prudence enfin, qui tient fortement aux principes catholiques, les expose et les défend sans cesse, mais n'en presse en certains cas V application rigoureuse, que selon V opportunité des circonstances. »
Eh bien ! Oui, cette prudence conclut M. Dinan, est une parodie, une contrefaçon misérable de la vérité. Elle est une parodie de l'Incarnation et delà Rédemption dans leur application rigoureuse, comme disait Raymond humainement ou libéralement parlant. L'Incarnation et la Rédemption s'accomplissent
en effet, dans un temps de complications terribles, dans un temps où ces deux mystères ne pouvaient ne pas blesser la susceptibilité ombrageuse de citoyens, de peuples, de nations, de gouvernements qu'il ne faisait pas bon de heurter, dans un temps enfin où tous ceux qui osent encore invoquer V inopportunité de la vérité sont forcés de reconnaître que les circonstances étaient aussi défavorables que possible, pour tenter de faire prédominer la vérité dans le monde.
Oui, cette tirade de Raymond n'est qu'une parodie de l'Evangile.
M. Dinan continue à remettre d'aplomb l'esprit et la conscience du pauvre Raymond en lui montrant que l'Eglise n'a pas à viser certaine prudence, ni à quémander certaines libertés et il résume sa thèse et son travail en syllogismes d'une consicion frappante (1).
(1) Premier Syllogisme. — Les sympathies et les ressemblances indiquent d'une manière assez certaine les principes d'un homme.
Or, les sympathies et les ressemblances de M. Raymond sont libérales-catholiques.
Donc, des sympathies et des ressemblances de M. Raymond on peut dire, d'une manière assez certaine, que ses principes sont libéraux-catholiques.
Deuxième Syllogisme. — Par l'objet des antipathies d'un homme on peut dire, dune manière assez certaine, avec ce qu'il n'aime pas, ce qu'il est ;
Or, les antipathies de M. Raymond, nous l'avons prouvé, ont V ultramontanisme et les ultramontains pour objet.
Donc des antipathies de M. Raymond, on peut dire, dune manière assez certaine, qu'il n'aime pas V ultramontanisme et qu'il n'est point ultramontain.
Troisième Syllogisme. — Ceux qui enseignent et vantent la liberté des cultes et des consciences comme principe relatif, professent le symbole-libéral catholique ;
Or, M. Raymond, nous l'avons prouvé, professe, loue, vante la liberté des cultes et des consciences comme principe relatif ;
Donc, M. Raymond professe le symbole libéral-catholique.
Quatrième Syllogisme. — Tout libéralisme est condamné par le Pape.
Or, la liberté des cultes et des consciences, comme principe relatif, est, nous l'avons prouvé, un libéralisme.
Donc, la liberté des cultes et des consciences, telle qu'enseignée par M. Raymond, c'est-à-dire comme principe relatif, est condamnée par le Pape.
Cinquième Syllogisme. — Enseigner des vertus opposées à la divine conduite du Maître, aux exemples des apôtres, aux traditions catholiques et aux actes des Souverains Pontifes, c'est enseigner de fausses vertus ;
Or, la prudence prêchée par M. Raymond est, nous l'avons prouvé, opposée à la divine conduite du Maître, aux exemples des apôtres, aux traditions catholiques et aux actes des Souverains Pontifes :
Donc, la prudence prêchée par M. Raymond, est une fausse vertu.
Sixième Syllogisme. — Quand, dans un pays, les libertés des cultes, des consciences, de la parole et de la presse, sont garanties par la constitution politique, il est faux de dire qu'il n'y a point ou presque pas de libéralisme dans ce pays ;
Or, en Canada, les libertés des cultes, des consciences, de la parole et de la presse sont, nous l'avons prouvé, garanties par la constitution politique. Donc, il est faux de