INIQUITE CONSOMMEE
P. Bernard venait de réfuter L. 0. David avec la rigueur vengeresse que nous venons de rappaler, lorsque sur le ijoint de conclure et de déposer la plume, il dut ajouter avec mélancolie :
Lorsque nous écrivions ces pages, émus d'une trop juste indignation à la seule pensée de la trahison que l'on préparait de loin pour la rendre plus supportable à l'opinion, nous ne pensions pas que nos sévérités dussent être si tôt justifiées.
Nous venons de lire, comme le public, ce que l'on a eu l'incommensurable effronterie d'appeler un compromis acceptable, un règlement satisfaisant de la question des écoles. Ce n'est point un compromis;, c'est un sacrifice complet et sans aucune compensation sérieuse de tous les droits et de tous les intérêts des catholiques du Manitoba. Ce n'est point un règlement de la question ecolaire, c'est une capitulation sans honneur du pouvoir fédéral devant une législature minuscule insurgée contre la Constitution, la justice et la morale publique. C'est un scandale isans pxemple dans notre histoire politique, et l'apostasie la plus cynique de tout sentiment d'honneur,, de justice et de moirale sociale que jamais pouvoir ait tenté aux yeux de totit le peuple de notre pays.
Et c'est pour imposer des actes d'un tel héroïsme à l'admimiration d'un peuple honnête et chrétien que M. L.-O. David et de bons catholiqueis 0t de bons citoyens comme lui s'efforcent de flétrir les Evêques, qui n'ont point comme leurs maîtres la sagesse de renier tous les principes et d'aveugler leur
conscience pour se faire une popularité d'un jourl Et ce sont de tels hommes qui font domier par leurs scribes à nos Evêques et nos prêties des leçons de vérité chrétienne et de patriotisme religieux.
Ah! que nos Evêques sont grands aujourd'hui devant ces petitesses ^ Qu'ils sont noblement vengés et glorifiés aux yeux de leur peuple, par ces ignominies qu'ils auraient tant voulu épargner ^ leur race et à leur religion, mais auxquelles au moins pas un d'eux, grâce à Dieu, n'a consenti à mettre la main 2. Quelle page glorieuse pour l'histoire de notre Eglise, qui cette fois encore s'est montrée le plus ferme et le plus fort soutien du droit, de la conscience et de la liberté, opprimés par les uns, cyniquement trahis et vendus par tant d'autres au nom du patriotisme et de la religion.
Hélas ! mais qrielle triste page pour notre histoire politique 1 et que nous sommes loin aujourd'hui des Morin, des Lafontaine et des Cartier 1 Citoyens canadiens-français et catholiques, nous rougissons de ceux des nôtres qui ne savent plus rougir.
Ce ne sont point les nôtres qui ont commis la grande iniquité du Manitoba : mais ce sont ceux qui ont eu à cœur d'en prendre la responsabilité et d'en empêcher la réparation. Ce sont eux qui par leurs intrigues et leurs conspirations ont empêché le règlement juste pt équitable de la question scolaire au dernier parlement; ce sont eux qui ont promis solennellement au peuple de donner justice entière à la minorité du Manitoba (Discours de M. X-aurier, à Québec, 7 mai 1886), de leur rendre tous les droits scolaires dont ils avaient été injus-
1. Voilà les hontes, les humiliations et les détresses que Mgr Laflèche, seul, ou peu s'en faut, avait prédites, et qu'il s'était efforcé de conjurer malgré l'Em. Taschereau et malgré Laval; malgré la Sacrée Congrégation de la Propagande, mal informée; voilà le dévouement, la prévoyance qui furent récompensés par le morcellement intempestif et tendancieux de son diocèse sur les instances d'un métropolitain compromis.
2. L'hommage est trop général. L'universelle estime qui était allée déjà à Mgr Laflèche, plutôt que de rester inéhranlablement acqtiise à Mgr Taschereau, vient en correctif à cette affirmation trop absolue.
tement dépouillés; et ce saut eux gui, arrivés au pouvoir par l'effet de cette promesse, ne se sont point donné de repo'S qu'ils n'eussent consacré et approuvé la violation de tous les droits qu'ils s'étaient engagés solennellement à défendre. Le droit des nôtres de ne payer des taxes que pour leurs écoles catlio^ liques, sacrifié. — Leur droit à leurs écoles séparées, subventionnées par la Province, sacrifié. — Leur droit à l'administration, au contrôle, sacrifié. — Leur droit à des livres qui fussent en tout conformes à la foi et à la morale catholiques, sacrifié. — Leur droit à des syndics d'école catholiques, sacrifié. — Leur droit à un conseil d'instruction publique ou de direction catholiqrie, sacrifié. — Leur droit à des inspecteurs catholiques, sacrifié. — Leur droit enfin à ce que l'enseignement tout entier sous la haute surveillance de l'Eglise fût imprégné de l'esprit religieux, des idées et des sentiments catholiques, sacrifié.
Et, au lieu de tout cela, la concession dérisoire 1° d'une demi-heure tous les deux jours, ou tous les jours, à l'enseignement religieux donné par un chrétien ministre de religion ou autorisé par lui, dont la nomination, le salaire et la direction seront laissés à l'arbitraire d'une .administration sectaire, maçonnique Ou protestante; 2° d'un instituteur catholique nommé et approuvé par l'Etat seulement pour vingt-cinq enfants catholiques; et celle 3° d'un enseignement, partie anglais, partie français, donné aux élèves canadiens-français mais dans quelle proportion français ? et dans quel français ? Voilà les termes de ce traité honteux conclu entre deux complices, non pour sauvegarder des droits, mais pour le& sacrifier, s'il se peut, légalement et irrévocablement. Cet infâme marché, cette capitulation parlementaire dont heureusement il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire politique de notre pays, 00 sont les nôtres qui l'ont voulue, qui l'ont acceptée, qui l'ont sollicitée et mendiée. C'est un des nôtres, plénipotentiaire pour tout lâcher et tout trahir qui Ta préparée et conclue s il se nomme J. I. Tarte. C'est un des nôtres qui l'a signée et
sanctionnée ; il se nomme WILFRID LAURIER. Il y en aura parmi les nôtres qui approuveront et loueront cette iniq^té, et ils seront de ceux qui aux élections générales trouvaient illusoire et incomplète la réparation demandée et agréée par les Evêques et la minorité opprimée. Mais ces sages ont fait leurs promesses : nous lés attendons à la prochaine session du Parlement. Nous saurons alors combien dans les rangs d'un seul parti politique il peut se troaver de renégats sans pudeur de la parole donnée.
Pauvre peuple de Québec I toi si généreux, si loyal, si droit et si sincère! s'est-on assez moqué de ta naïve crédulité! les scribes et les bavards ont-ils assez exploité ta religion et ton patriotisme pour les mieux vendre et les mieux trahir! Dévore en silence la honte dont te couvrent aux yeux de tes concitoyens ceux dont tu as fait tes idoles et qui se servent de ton nom pour perdre tout ce que tu voudrais sauver même au prix de ton sang ; mais dans quatre ans, tu auras au moins, nous l'espérons, le bon sens de l'expérience et la mémoire du cœur*.
Et vous, sages en Israël, qui attendiez plus de la diplomatie d'un politicien que de la sagesse de vos Evêques, triomphez aujourd'hui; et glorifiez-vous d'avoir obtenu pour vos compatriotes du Manitoba des concessions bien autrement importantes que la restitution de leurs droits par une loi fédérale I — Ne vous suffit-il pas pour vous satisfaire que l'on vous dise des gens raisonnables, qui ne veulent pas tailler dans la chair du prochain la livre pesant à laquelle ils ont droit ? 2 N'est-ce pas pour vous une raison suffisante de vendre non pas la chair, mais l'âme des enfants du Manitoba à des marchands politi-
1. L'occasion s'est j)résentée de se rappeler et de venger l'outrage; on l'a laissé s'échapper à diverses reprises; les bateleurs de la veille furent les vainqueurs du lendemain, et le sort malheureux du ilanitoba fut partagé par l'Alberta, la Saskatchewan ; il attend les nouvelles provinces à leur naissance politique.
2. Triste bouffonnerie, peu digne d'un homme d'Etat et même d'un homme de goût en un si grave sujet.
ques qui les trafiqueront pans scrupule pour un lambeau de pourpre qu'ils n'ont pas bu porter six mois sans le déshonorer ?
Pour nous, comme tous les vrais canadiens-français catholiques avant tout, nous gommes profondément atttistés et humiliés — mais nullement surpris ni découragés. Nous savions de longue date le ravage que peuvent faire dans des esprits naturellement droits et élevés ces erreurs libérales qui perdent si facilement le sens de toute noblesse et de toute justice; et nous n'ignorions pas ce qu'on peut attendre de politiciens qui sont 'catholiques uniquement par un accident de naissance, et qui ne croient sérieusement qu'aux principes et aux convictions qui ne font point baisser le prix du blé. Nous avions cru seulement par charité plus que par conviction à un sentiment d'honneur, ou tout au moins de pudeur qui aurait pu tenir lieu ide conscience politique et de conviction. Ce n'est qu'une illusion volontaire que nous n'avons p'us le devoir de nous imposer.
Nous ne sommes point davantage découragés. La question des écoles du Manitoba n'est pas une question politique : c'est une question sociale et religieuse. Aucun pouvoir n'est assez fort pour la supprimer et la faire disparaître. Elle tient à l'âme humaine, à la conscience religieuse et sociale du peuple, que l'on ne peut faire taire que par la justice et l'équité. On enterre les questions politiques, et, si elles ne sont pas mortes, elks en meurent. Mais on a beau enterrer les questions socialec et religieuses, même quand on les a habilement ou cyniquement étranglées, elles ne meurent pas. A l'heure de Dieu, elles se lèvent vivantes et plus fortes que jamais : elles écrivent sur la muraille du festin la sentence que ne comprennent point leis politiques enivrés de leurs triomphes et de leurs -suc, ces, et arrache de leurs mains la coupe du pouvoir qu'ils ont déshonorée sans l'épuiser.
Que nos frères du Manitoba ne perdent point coU âge ! Ils m perdront leur cause qUe s'ils veulent bien la perdre en l'abanj
donnant. Qu'ils se serrent autour de leur vaillant Archevêqtie ^ : ils ont pour eux Dieu et le droit. Dieu et le droit ont toujours raison. Il suffit que l'on n'y renonce pas.
Du reste, ils ne seront point isolés dans la lutte. Leur cause n'est pas celle d'une infime miaorité que l'on peut mépriser impunément ou d'une Province que l'on peut sacrifier : c'est celle de toute une race, de toute une religion et, plus que cela, c'est la cause de la Constitution et du droit lui-même contre l'arbitraire et l'oppression. Or, grâce à Dieu, il y a dans toutes les Provinces aujourd'hui non seulement des catholiques cfui la sont par amour et par conviction, mais en dehors des rangs catholiques, des hommes droits .et justes qui comprennent et qui veulent comme nous le respect des droits de tous et de la liberté des consciences garantie par la constitution du pays. Sur eux nous comptons, parce que nous croyons à l'avenir de notre pays ^.
Il n'y en aura pas moins dans notre Pro\'iace que dans les autres. On peut lui faire commettre des erreurs en abusant de sa bonne foi ; on ne lui fera jamais approuver une trahison et une iniquité. Dans les rangs de la députation fédérale, — et dans l3S deux partis, — il y a des hommes qui sont encore catholiques autrement que par pur hasard. Au dernier parlement n s'en est trouvé sept qui n'ont point fléchi le genou de-
1. M. P. Bernard qui mettait toute sa confiance en Mgr Taché, s'il l'avait connu, l'eût entièrement reporté sur son digne successeur : Mgr Langevin qui, sans la moindre défaillance et sans cesse travaille aux réparations dues à son peuple, croyant et fidèle au milieu des épreuves de la persécution et des sacrifices qu'elles imposent.
2. Il y a aussi le nombre qu'on ne pourra indéfiniment négliger. ^A. l'occasion du Congrès d'Education d'Ontario la statistique a donné pour le territoire du Nouvel Ontario, égal en étendue à une grande province, les résultats suivants :
En 1901 : En 1910 :
Population totale. 100.401 161.240
Population totale catholique. 37.600 57.835
Population catholique franco-canadienne. 20.284 49.060
Et voilà les compatriotes trahis, abandonnés par Laurier et les libéraux ses alliés.
vaut Baal. Il y en aura davantage, nous l'espérons, dans celui-ci. r [ .
Quoi qu'il en soit, le sol politique de notre Province n'est pas épuisé. Si le-s vieux troncs qui occupent le terrain sont chancreux et pourris, et p.' ont plus assez de sève pour porter autre chose que des fleurs stériles et un feuillage menteur, un souffle peut les abattre, et leurs débris déshonorés féconderont le sol où repousseront des arbres sains et vigoureux. Si nos hommes politiques d'aujourd'hui ont perdu en trop grand nombre le sens de la justice et de l'honneur politique, notre Province n'est point stérile; elle saura les remplacer par d'autres auxquels elle apprendra à mettre toujours dans laur vie publique Iqs intérêts de leur foi et de leur pays avant ceux de leur parti et de leur fortune politique.
Nous espérons que dans les desseins miséricordieux de la Providence cette question des écoles sera le crible qui séparera pour de longues années la baie du bon grain. La politique verra nettoyer son aire, et le pays y gagnera.
Peut-être le peuple de notre Province aura-t-il appris à ses dépens à mépriser les hommes dont toute la valeur est dans la langue et les poumons. Mais peut-être aussi aura-t-il une moindre confiance dans ses chefs politiques, ce qui pourrait devenir un grand malheur pour eux et un grand péril pour lui.
Seule l'Eglise est absolument sûre de son avenir, parce que dans toutes les questions qui se présenteront, elle ne s'occupera que des intérêts étemels qu'elle a toujours voiulu servir, — et que cette fois encore elle a servis mieux que personne. Si l'on n'écoute ni sa voix, ni ses prières, ni ses conseils, ni ses ordres, elle attendra en paix de Dieu et de la conscience humaine le seul triomphe qui ne dissimule aucun remords et la seule gloire qui n'ait jamais à roligir devant les hommes et devant Dieu. '