‹ Voix canadiennes: Vers l'abîme (volume 2)Chapitre 80 sur 81 · MGR MERRY DEL VAL AU CANADA INTERVENTION MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

MGR MERRY DEL VAL AU CANADA INTERVENTION MALHEUREUSE

Voilà donc la situation la plus singulière faite à Mgr Merry del Val, Délégué apostolique au Canada, dont l'intervention, nuisible à l'épiscopat comme aux catholiques, n'était quémandée que par les ennemis de l'Eglise, par ces hommes néfastes qui pour se hisser au pouvoir ont assumé, par des tractations impérieuses, des obligations qu'ils veulent éluder.

L'abstention était désirable; Rome préféra y aller voir et voici le spectacle que cette démarche intempestive nous pro cure.

Mgr Merry del Val, aujourd'hui Secrétaire d'Etat de Sn Sainteté Pic X venait d'arriver à Québec. Le sénateur Lan dry, qui fit Voyage en sa compagnie, y était également de re tour. Une correspondance s'engage ainsi en'rc ces deux personnages, ayant comme point de départ, les échanges de vues commencés à bord du bateau à destination de Québec.

Villa Mastaï, Québec, 12 Avril 1897. A son Excellence Mgr Merry del Val,

Délégué Apostolique au Canada.

Excellence,

La nature de votre mission au Canada justifie et commando une démarche que les droits de la minorité catholique du

Manitoba et ses intérêts les plus, sacrés me font aussi un impérieux devoir de tenter aujourd'hui.

Lei griefs dont se plaint cette minorité existent; le jugement du plus haut tribunal de l'empire les reconnaît spécifiquement.

La Constitution de notre pays indique la voie à suivre pour y remédier.

Le pouvoir et le devoir d'opérer le redressement de ces griefs de la minorité, de rétablir par conséquent ses écoles séparées, reposent dans le Parlement fédéral par suite du refus répété et toujours persistant de la législature Manitobaine de se conformer au jugement rendu par Texéculif du Dominion.

Or, on s'objecte, c'est évident, à rendre justice et à respecter la Constitution. Pourquoi? Votre Excellence doit le savoir, car Elle a dû nécessairement être mise au courant de toutes les objections soulevées par ceux qui ne veulent plus de l'intervention fédérale.

On a dû invoquer des raisons d'intérêt public.

Dans l'intérêt de la cause de la minorité et pour qii2 Votre Excellence elle-même puisse se rendre le témoignage que lés objections soulevées ont été réfutées, ou n'ont pu l'être par les parties intéressées, j'ai l'honneur de demander à Votre Excellence qu'elle me permette de m'informer des raisons invoquées pour soustraire maintenant cette grave question à l'action fédérale, désignée par la Constitution.

Ces raisons, si elles sont bonnes, ne perdent rien de leur valeur à être connues; si elles sont futiles, elles doivent être de suite réfutées.

Dans mon humble opinion, la minorité a droit de les connaître, et c'est cette justice qne j'ose demander à Votre Excellence, ne voulant pas que nos adversaires puissent plus tard invoquer notre silence comme une adhésion à des prétentions que nous ne connaissons pas encore, et auxquelles nous ne pouvons répondre tant qu'elles n'auront pas été officiellement portées à notre connaissance.

Voilà en substance la demande que j'ai l'intention de soumettre à Votre Excellence, si Votre Excellence daigne m'accorder la faveur d'une audience. Je lui demanderai en même temps la faveur de répondre aux objections, dans la mesure de mes forces du moins.

Souhaitant que le Ciel bénisse vos efforts en les couronnant du succès le plus éclatant,

J'ai l'honneur d'être, de Votre Exoellence, le serviteur soumis et tout dévoué.

(Signé) : P. Landry.

Et le Délégué répond :

Château Fontenac. — Québec, Canada, — ce 12 avril 1897.

M. le Sénateur, En réponse à votre lettre, je m'empresse de vous assurer que je serai toujours très heureux de vous voir quand vous voudrez bien me faire le plaisir de votre visite.

Agréez, M. le Sénateur, l'assurance de mes sentiments dévoués.

(Signé) : R. Merry del Val, Délégué Ap.

L'entrevue eut lieu. Le sénateur Landry ne se contenta pas d'avoir exposé ses vues, d'avoir éclairci des doutes, réfuté des objections de vive voix, jl crut utile de se résumer dans cette lettre ^ide-mémoire que le lecteur appréciera certainement :

Villa Mastaï, 21 avril 1897.

A Son Exe. Mgr Merry del Val, Dél. Apost. au Canada.

Excellence, ' Quoique vous m'ayez donné l'assurance, en réponse à ma lettre du 12 du courant mois, que vos instructions ne vous permettaient pas de me formuler les objections qu'on soulevait à l'action fédérale désignée par la Constitution et demandée pa-

la minorité catholique du Manitoba ; quoi(ju*il m'ait été impossible de connaître officiellement les raisons invoquées pour soustraire maintenant à l'action législative du Parlement canadien cette grave question de la restitution des droits de la minorité; quoique vous m'ayez dit qu'il v^ous était impossible de vous placer sur le terrain que ma lettre indicfuait, je crois qu'il n'en est pas moins de mon devoir de réfuter une objection que M. Laurier a soulevée lui-même dans le mémoire qu'il a préparé et dont on a dû vous donner une copie.

Le Premier Ministre affirme « qu'un fort sentiment protestant s'était formé dans toutes les Provinces, excepté dans celle de Québec, contre l'extension aux catholiques de privilèges spéciaux ». — Il ajoute également que « la paix et l'harmonie qui avaient régné avant cela entre protestants et caîholiques par tout le Canada, étaient sérieusement troublées au grand détriment des catholiques qui sont en minorité dans toutes les provinces moins une ».

Cette absurde prétention, si contraire à la vérité, est victorieusement réfutée par les faits suivants :

1° La deuxième lecture du bill réparateur a été adoptée par une Chambre en grande majorité protestante, malgré le vote hostile de tous les catholiques libéraux, moins sept. I^ sentiment protestant s'est donc affirmé en faveur d'une législation réparatrice fédérale.

2° Les élections générales du 23 juin 1896 se sont faites sur le programme de Sir Chs. Tupper qui promettait le règlement de la difficulté scolaire par une législation réparatrice et bien que le parti conservateur ait été battu aux élections, cette partie de son programme a été adoptée par l'électoral qui a envoyé en Chambre une majorité en faveur d'une loi réparatrice.

3° La province du Manitoba elle-même a donné une majorité en faveur de Sir Chs Tupper acceptant ainsi le programme qu'il avait formulé.

40 M. Laurier, français et catholique, promettant de rendre

justicf5 entière à la minorité, aurait-t-il pu devenir le Premier Ministre d'un pays protestant si réellement avait existé ce fort sentiment protestant dont il parle dans son mémoire?

5° Ce qui démontre davantage la futilité de cette prétention c'est le fait même que le gouvernement Laurier a demandé l'intervention du Saint-Siège pour l'aider à régler cette grave question. M. Laurier n'aurait jamais osé cette démarche s'il se fût trouvé en face de l'hostilité protestante. On n'éteint pas un incendie en lui fournissant les aliments propres à en activer J'intensité.

6° Et si le sentiment protestant eût atteint ce point domirant où, par calcul sani doute, le place M. Laurier, est-il raisonnable de supposer que le Premier Ministre eût fait levenir le Haut Commissaire de Londres pour le metîre à la disposition de l'envoyé du Saint-Père d'une manière tellement ostensible que le Gouvernement qui avait besoin de Sir Donald Smith à Londres dans le temps où s'y négociait l'importante question d'un subside impérial pour une voie rapide à travers l'Atlantique, a dû remplacer Sir Donald Smith par un membre du Cabinet pendant que de son côté Sir Donald Smith mettait sa maison à la disposition du Délégué Papal et lui offrait un logement dans ses propres appartements?

7° La puissante compagnie du chemm de fer du Pacifiqlie, si foncièrement protestante et qui a un si grand intérêt à respecter le sentiment public et à se ployer même à ses exigences, ne semble pas se douter le moins du monde de l'existence de ce sentiment protestant si hoslile dont parle M. Laurier, lorsque avec une complaisance qui l'honore et quf nous réjouit, elle met ses wagons spéciaux, ceux de ses propres directeurs, à la disposition de Votre Excellenco et qu'elle autorise l'installation de chapelles catholiques dans ses propres hôtels afin de permet! re à Votre Excellence de pouvoir y offrir le Saint Sacrifice de la messe.

8" El les chefs protestants, les députés protcs'an's, les Tupper, les Bowell, les Poster, les Ferguson, les McDonald, ne

les voyons-nous pas se lever les uns après les autres, ne les entendons nous pas prononcer l'es d^cl ra ijns t 1 ement favorables aux catholiques que i\I. Laurier doit se demander comment ii peut être possible d'ajouter foi à son assertion, comment même il peut être possible de ne pas l'accuser d'avoir trompe le Saint-Siège.

9" Les enseignements du passé doivent servir à quelque chose et peuvent nous donner une juste idée de la valeur de l'agitation actuelle si on la compare avec celle qui a convulsionner le pays il y a quelques années, quand des fanatiques protestants sont venus d'Ontario à Québec pour demand r au Gouverneur Général de désavouer le bill des Jésuites. Le Gouverneur résista. L'agitation augmenta d'intensité, envahit le Parlement lui-même. Le Gouvernement à son tour résista et refusa de désavouer un acte local que la législature de Québec avait adopté. Les fanatiques essayèrent alors leurs forces en parlement et une motion de blâme fut soumise à la Chambre. Les fanatiques furent comptés et pesés dans la division qu'ils provoquèrent. Ils étaient treize en tout sur une chambre de 215 députés. Ce fut un éclat de rire. Le fantôme du sentiment proteslant venait de s'évanouT pour toujours. Et cependant cette agitation antijésuite avait eu, en apparence du moin?, comparée à celle d'aujourd'hui, une étendue et une intensité Ijeaucoup plus considérables.

]\I. Laurier ne peut pas être sérieux quand il tente aujourd'hui d'évoquer un fantôme dont il devrait tout le premier connaître la parfaite inanité.

IjO fort sentiment protestant que le Premier ^Ministre promène comme un épouvantail ne peut rien dans un pays comme le nôtre où deux millions de ca'holiques constituent une minorité trop forte pour qu'on songe à la tenir sous le talon du fanatisme.

Et d'ailleurs, comme question de fait, la minorité catholique a pour elle la majorité de l'élément protestant.

Priant Votre Excellence de vouloir bien me pardonner d'à-

buser de sa patience en lui répétant des choses qn'Elle connaît déjà sans doute-, je sollicite la permission de déposer mes hommages à ses pieds et l'honneur de me souscrire, De Votre Excellence,

le serviteur bien soumis et tout dévoué, . (Signé) : P. Landry.

La bonne foi libérale ne tarde pas à se manifester, et de même la naïveté romaine, un peu' dépaysée au milieu des roublards de Québec, qui ne cherchent qu'à l'exploiter au mieux d'intérêts inavoués. Et voilà déjà le sénateur Landry réduit à la défensive en écrivant :

A Son Ex. Mgr Merry del Val,

Dél. Apost.

ECELLENCE,

Deux journaux essentiellement libéraux, le Soleil de Québec et le Temps d'Ottawa, ont publié le 8 mai courant, certaines dépêches et certaines affirmations qui ont mis le public sous l'impression gue je l'avais indignement trompé en me servant do votre nom et de votre autorisation.

Et c'est en se servant de votre nom qu'on prétend me faire passer pour un imposteur !

Après avoir eu de Votre Excellence l'autorisation de nier la vérité des assertions faites par M. le Sénateur Pelletier dans ses télégrammes publiés dans le Soleil du 6 mai,ie n'avais pas lieu de croire qu'on mettrait en doute cette autorisation et je ne pouvais pas soupçonner qu'on se servirait impunément du nom. de Votre Excellence pour me démentir.

« Comme on devait s'y attendre, dit le Soleil du 8 mai, l'hon. » Sénateur Landry n'a pas manqué l'occasion de recourir à » quelque truc pour essayer de détruire l'effet de l'Opinion » de Son Excellence. Il a télégraphié à la presse conserva-

» trico qu'ils étaient autorisés par le Délégué à donner le dé- » menti au Soleil.

» Or, voici une dépêche qui dispose de cette affirmation » do M. Landry :

» Ottawa, 8 mai.

» Au directeur du Soleil.

» J'ai vu Son Excellence. Elle nie positivement que le Sé- » nateur Landry soit autorisé à publier autre chose qlie ce » que Son Excellence vous a demandé de publier. Les com- >> mentaires sont du Sénateur Landry.

(signé) : C. A. P. Pelletier.

« M. Landry, continue le Soleil ne pouvait assurément recevoir plus rude camouflet. 11 a tout simplement prêté au Délégué un langage que celui-ci répudie ».

Ce qui donne à ce télégramme une apparence de vérité, c'est qu'il est publié en même temps qu'un autre télégramme signe par le Secrétaire de Votre Excellence et allant à dire — je cite — :

« Quand Son Excellence le Délégué aura à exprimer son opinion sur une question quelconque, il se chargera de le faire lui-même ». ■

La conclusion? Tout le public l'a trouvée et je passe pour avoir été formellement désavoué par Votre Excellence.

Est-ce bien le cas? C'est ce que je me permets de vous demander aujourd'hui.

Votre Excellence connaît tous les faits et est en position de me rendre la justice que tout naturellement j'ai le droit de demander.

Priant Votre Excellence d'accepler l'hommage de mon pro fond dévouement je demeure,

De Votre Excellence,

le très humble serviteur.

Chambre du Sénat P. Landry.

17 Mai 1897.

La réponse impatiomment attendue, on s'en doute b'en, se fait attendre et le sénateur Landry se permet d'insister :

A Son Exe. Mgr Merry del Val.

Dél. Apost.

ECELLENCE,

J*ai eu l'honneur de vous faire remet! re à la date du 17 mai dernier, une lettre au sujet de l'incident des dépêches télégraphiques échangées à propos des dernières élections provinciales do Québec, entre le Soleil, M. le Sénateur Pelletier, M. l'Abbé Tampieri et moi-même. Vos occupations multiples vous ont probablement empêché de me donner jusqu'à ce jour la réponse que je sollicitais. Vo!re Excellence me pardonnera sans doute si j'ose me permettre de me rappeler à son Souvenir et de lui demander, aussitôt que Votre Excellence aura le loisir do me la donner, la faveur d'un accusé de réception me di saut si je puis compter sur la réponse que de nouveau je ma permets de solliciter.

Votre Excellence attache peut-êlre une importance bien minime à cet incident : peut-être même n'a-t-elle pas reçu la lettre à laquelle je fais allusion et qui est restée sans réponse.

Un mot dissipera tout doute et me permet; ra de savoir exactement ce qui en est.

Dans l'espoir que vous daignerez me pardonner mon insistance et me faire l'honneur d'une réponse, je demeure de Votre excellence,

le très humble et toujours dévoué serviteur.

P. Landry.

Chambre du Sénat, Ottawa, 1" Juin 1897.

5 jaiîi 1897.

A Son Excellence

Monseigneur R. Merry del Val, Délégué Apostolique.

Excellence,

J'ai l'honneur de vous transmettre sous ce pli une requête signée par tous les membres conservateufÇ catholiques, tant du Sénat que de la Chambre des Communes. Deux sénateurs seulement n'ont pas signé, l'un parce qu'il a été continuellement absent d'Ottawa pendant cette session, l'autre parce qu'il n'a pas voulu apposer sa signature à un document qui reconnaissait votre mission comme Délégué, alors que le gouvernement affirmait n'avoir jamais demandé votre intervention. Je demeure,

De Votre Excellence, le très humble et tout dévoué serviteur, P. Landry.

A Son Exe.

Mgr Merry del Val, Dél. Apost. au Canada.

Excellence,

Les soussignés, membres du Parlement canadien, ont l'honneur d'exposer :

Que la question scolaire manitobaine a toujours été traitée devant le parlement comme une question de droit constitutionnel à la solution de laquelle sont intéressés les protestants autant que les catholiques;

Que la minorité catholique du Manitoba ayant à se plaindre de la législation provinciale de 1890, relativement aux écoles, appel fut porté de sa part devant l'exécutif fédéral, tel que prévu par la constitution;

Que l'exécutif fédéral, après avoir consulté le plus haut tribunal de l'Empire sur la nature de sa juridiction et sur les mérites de l'appel, a prononcé un jugement ordonnant à la législature du Manitoba de remédier aux griefs de la minorité ;

Que la législature du Manitoba a refusé et persiste à refuser de remédier aux griefs dont se plaint la minorité catholique ; '

Que le devoir incombe au parlement canadien de remédier lui-même à tels griefs;

Que le gouvernement actuel, pour se soustraire aux devoirs qui lui incombent, est entré dans un compromis avec le gouvernement manitobain et qu'il s'en est suivi un règlement que la législature de Wianipeg a incorporé dans sa législation;

Que ce prétendu règlement ne remédie en rien aux griefs formulés et ne restitue aucunement à la minorité les droits qui lui ont été enlevés;

Que le gouvernement actuel, en cherchant à faire accepter ce règlement par les autorités ecclésiastiques soit à titre d'essai, soit comme le seul règlement possible, tente, mais vainement, de soustraire au parlement sa juridiction incontestable sur une question de droit conslitutionnel;

Que la question scolaire manitobaine n'est en réalité qu'une question incidente, subordonnée à la question plus grave et plus étendue du maintien des droits des minorités en général et du respect aux pactes parlementaires tels que garantis par la constitution elle-même;

Que l'acceptation, même à titre d'essai, par les autorités ecclésiastiques du règlement Laurier-Greenway ne peut être une solution à la difficulté actuelle ;

Qu'elle serait, au contraire, une complication dangereuse, n'engageant en rien l'élément protestant qui combat pour le maintien de la constitution, mais mettant en réel péril tous les droits que les catholiques des autres provinces ont pu acquérir dans leurs provinces respectives par une législation subséquente à leur entrée dans la confédération;

Les soussignés osent en conséquence espérer que les autorités ecclésiastiques voudront bien prendre en considération l'aspect constitutionnel de la question scolaire et ne pas oublier que le parti conservateur, qui s'est constitué le défenseur des minorités, n'a jamais voulu et ne veut pas plus acluellement sacrifier un seul de leurs droits parce que la moindre des con-

cessions aujourd'hui ouvrirait toute grande la porte dos concessions futures-

La justice demande qu'on exige, quel qtie soit le parti au pouvoir, le même respect pour les décisions judiciaires et pour les obligations imposées par la constitution et qu'en réclame pour la minorité catholique tout ce que lui accorde un tribunal protestant et tout ce que veulent lui donner les protestants bien pensants du Dominion.

Ottawa, 20 mai, 1897.

Signatures :

L. R. Masson, Sénateur, membre du Conseil Privé, J. J. Rose, Sénateur, membre du Conseil Privé, Théodore Robitaille, membre du Conseil Privé, Sénateur, Adolphe P. Caron, député, membre du Conseil Privé Hon. Costigan, député, membre du Conseil Privé, MM. C. B. Boucherville, Jos H. Bellerose, J. 0. Arsenault, P. A. De Blis, M. Adams, W. Kingston, Sullivan, A. Mac Donald, J. 0. Brien, J. F. Armand, Donald, Me Millan, Wm. Macdônald, C E. Casgrain, Joseph Balduc, T. A. Bernier, M. Montplaisir, J. C. Villeneuve, L. Forget, P. Landry, Sénateurs;

MM. A. H. La Rivière, F. D. Monk, F. C. Dupont, Frs. Ant. Marcotte, J. G. H. Bergeron, L. E. Dugas, Geo. Mcinemy, J. Clancy, A. Gillies, A. C. Macdonald, J. B. Morin, M. F. Quinn, M. F. Boisvert, Th. Ch. Casgrain, L. A. Chauvin, H. F. McDougall, Députés.

Et nous arrivons en Juin. Les rapports se tendent, le mécontentement de la première heure augmente, un conflit peut surgir et la partie lésée s'adresse à Rome.

A Son Em. le Cardinal Oreglia di San Stefano, Préfet de la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires.

Eminence, Notre devoir est de porter à votre connaissance là grave et

malencontreuse immixtion de Mgr Merry del Val dans les élections locales qui viennent d'avoir lieu dans la province de Québec, immixtion qui a compromis et violenté l'autorité épiscopale dans ce pays, et qui, bien indûment, a favorisé jd'une manière partiale les intérêts du parti libéral en faussant les notions oonslilutionnelles jusqu'à ce jour acceptées sur la nature et l'étendue de la juridiction des législatures provinciales en matière d'éducation.

A l'approche des élections provinciales, les Evêques avaient comme par le passé, publié dans leurs diocèses respectifs un mandement destiné à instruire le peuple sur le grave devoir électoral qui lui incombe, sur les erreurs contre lesquelles il doit se mettre en garde, sur les fautes qu'il doit éviter, sur les principes qui doivent le guider dans le choix de ses représentants. Connaissant parfaitement l'état des esprits dans la province de Québec et le courant de plus en plus fort d'idées malsaines 'qui envahit sa population et plus particulièrement ses classes dirigeantes, les Evêques disaient entre autres choses (dans des termes généraux) qu'il ne fallait donner son suffrage qu'à des hommes de principes sûrs, soumis à l'autorité religieuse dans les matières de sa compétence, désireux de faire avancer le pays, non de le bouleverser et de le déchristianiser; l'autorité épiscopale donnait, à cet effet, des règles pratiques propres à éclairer le peuple et à former sa conscience.

Or, vers la fin de cette grande lutte politique et quelques jours seulement avant la votation, Mgr Merry del Val, à l'insu de l'Episcopat, lança dans les journaux un télégramme dans lequel nous lisions ces mots : « Tout ce que Son Excel- » lence veut dire pour le moment est que dans une élection » où il s'agit de questions purement adm'nistralives, chacun » est libre en conscience de voter pour le candidat qu'il préfère » (Signé) : L. Tampieri, sec. »

Loin de nous, sans doute, la pensée de suspecter la droiture des intentions de Son Excellence, que nous savons animée

d'un grand zèle pour le bien de l'Eglise ; mais, Eminence, nous ne pouvons nous empêcher de remarciuer que ce télégramme inattendu, vrai boulet de guerre aux mains des libéraux, constitue de la part de Mgr le Délégué une ingérence indue, inopportune, injurieuse à l'Episcopat canadien, et grosse des conséquences les plus périlleuses.

1" Cette immixtion soudaine dans les affaires politiques de la province de Québec nous paraît une ingérence indue, un acte dépassant les limiles de la mission pour laquelle Mgr le Délégué a été envoyé en ce pays. Nous ne croyons pas en effet que le but du Saint-Siège, en députant auprès de nous un Délégué Apostolique, ait élé de lui confier la direction des diocèses de la province de Québec, et de rendre par là même inutile l'exercice de la juridiction épiscopale.

a) En effet, ce n'est pas dans un télégramme de trois lignes que Son Excellence, en pleine campagne électorale, pouvait tracer à l'électxDrat les règles de doctrine et de direction morale, si importantes pour éclairer et former la conscience du peuple, que les Evêques de la province s'étaient efforcés d'exposer, dans ime Lettre Pastorale détaillée, de la manière la plus claire et la plus conforme à l'esprit calholique;

b) Do plus, la sagesse et la délicatesse la plus élémentaire eussent dû, ce semble, inspirer à Son Excellence l'idée de s'entendre avec les membres de l'Episcopat sur une question aussi grave, avant de laisser tomber de ses lèvres la moindre parole qui pût être interprétée par les politiciens et le peuple contre le mandement des Evêques et leurs instructions ;

c) De fait, ce télégramme habilement provoqué par la presse libérale et ses amis, espéré, attendu avec impatience des candidats de ce parii comme un puissant engin de guerre, accordé spécialement aux instances d'un chef libéral, a merveilleusement seni les intérêts des libéraux; il a été considéré comme une censure des instructions épiscopales et n'a pas peu contribué à affaiblir l'autorité des Evêques déjà si

considérablement amoindrie par l'arrivée de Son Excellence le Délégué et la conduite qu'il a tenue depuis qu'il est ici;

d) Son Excellence n'a pas cru devoir réprimer l'abus que l'on faisait de son télégramme au profit de certains hommes politiques à idées malsaines, et ces hommes (qui au fond n'ont sollicité de Rome l'envoi d'un Délégué que pour couvrir de son influence les élections provinciales de Québec) peuvent maintenant se flatter d'une victoire complète.

2° Er. présence de ces faits, nous nous croyons, Eminence, en droit de déclarer que, sans le vouloir sans doute, mais d'une manière trop réelle, Mgr le Délégué Apostolique a opposé son (autorité à l'autorité de l'Episcopat, qu'il a contrecarré par un télégramme de trois lignes un document épiscopal des plus graves et des plus importants lu dans les églises de plusieurs diocèses, qu'il a assuré aux électeurs, sans explication ni restriction aucune, une liberté de conscienoe que les Evoques de cette province n'eussent jamais Osé proclamer, parce qu'ils doivent la regarder, dans les circonstances difficiles que nous traversons, comme anti-religieuse et anti-sociale; qu'enfin il a réjoui les protestants anglais et les libres-penseurs qui ne se gênent pas de dire que le règne de l'influence cléricale est enfin à jamais fini en ce pays.

3° Pour toutes ces causes, et pour d'autres encore, cette ingérence de Mgr le Délégué, si innocente qu'elle paraisse de prime abord, n'en est pas moins une imprudence très sérieuse et une action grosse des conséquences les plus désastreuses.

En effet, le télégramme de Mgr Merry del Val suppose qu'à l'heure actuelle, dans la province de Québec, il n'y a en jeu que des questions purement administratives et qu*on peut, en toute sûreté de conscience, élire indifféremment pour la Législature provinciale n'importe quel député, sans s'assurer de ses principes et de ses tendances. Or, cette supposition est fausse en face des dispositions impératives de la loi qui donne aux législatures provinciales une juridiction exclusive en matière d'éducation.

La plupart des députés libéraux, élus le 11 mai dernier (grâce en partie au télégramme de Mgr Merry del Val), arrivent en Chambre avec des idées de réformes scolaires, qui signifient im véritable bouleversement dans notre système d'éducation.

Leurs journaux n'osent pas encore, en présence de Mgr le Délégué, donner tout le détail des changements qu'ils projettent; mais cependant des chefs du parti ont déjà déclaré qu'il fallait implanter à Québec le système d'écoles publics sanctionné par la convention Laurier-Greenway nu Manitoba. On ne saurait être plus clair dans le moment.

Nous avons un Conseil d'Instruction Publique, présidé par un Surintendant étranger aux luttes politiques, et ce Conseil, où siègent tous les Evêques de la province de Québec avec droit de se faire remplacer par un représentant, quand il y a lieu.a été organisé par nos meilleurs hommes d'Etat de manière à assurer la prépondérance de l'influence religieuse. L'un des premiers actes du nouveau Gouvernement libéral sera, d'après sef. journaux, de substituer au Surintendant un ministre de l'Instruction Publique; ce qui aura pour effet de mettre le Conseil et les Evêques eux-mêmes, qui en font parlie, sous la tutelle et la dépendance immédiate du Gouvernement. Ce sera un premier pas vers la sécularisation.

On travaillera ensuite (certains libéraux l'ont déjà déclaré tout haut) à faire sortir les Evêques du Conseil de l'Instruction Publique, et à placer ce Conseil exclusivement entre des mains laïques. Ce sera le second pas dans la même voie, et ainsi de suite.

Est-ce là ce qu'il faut appeler avec Mgr Merry del Val « des questions purement administratives? »•

La présence ici du Délégué paralysait déjà l'action que les catholiques de la Chambre fédérale voulaient tenter en faveur de la minorité catholique. Le moins qu'on pouvait espérer, c'est que Son Excellence resterait parfaitement neutre et ne tenterait rien en faveur d'un parti au détriment de l'autre. Le Délégué est sorti de cette réserve prudente et nous met dans

la nécessité de lutter non seulement contre nos ennemis, mais contre celui-là même qui devait être notre sauveur et qui menace d'être notre ruine. Nous sentirions faiblir notre courage, si la Providence et le Saint-Siège n'étaient là pour nous soutenir dans nos luttes, pour sauver l'autorité battue en brèche, et nos cœurs profondément centristes par d'aussi pénibles et d'aussi funestes événements.

En offrant à Votre Eminence l'hommage de notre profond respect, nous avons l'honneur de nous souscrire

Ses très humbles et très dévoués serviteurs,

(Signé) : H. Montplaisir, Jos, Bolduc, Ph. Landry,

Sénateurs.

Ottawa, 6 juin 1897.

Et le lendemain, 7 juin, le Sénateur Landry réplique comme suit :

A Son Exe. Mgr R. Merry del Val, Dél. Apost. au Canada.

Excellence^

La réponse que m'a fait parvenir vo!re Secrétaire à mes lettres du 17 Mai et du l^r Juin contient :

1° la manifestation de la surprise que vous avez éprouvée de me voir publier dans les journaux ce que je croyais avoir l'autorisation de faire connaître comme votre opinio'i

2° l'affirmation que la dépêche de voire Secrétaire, en date du 7 mai dernier et adressée à la Minerve et au Soleil -était l'expression exacte de votre pensée.

Ave€ la bienveillante permission de Votre Excellence, je vais lui faire connaître de suite les objections très sérieuses que fait naître sa réponse et je profiterai de l'occasion qui m'est actuellement fournie pour la mettre en même temps au courant de ce qui se dit dans le public au sujot de sa mission dans ce pays.

L'Incident des dépêches

Le 6 mai dernier, le Soleil, journal libéral de Québec, sous lo titre : « La jKJsiîicHi des catholiques dans les présentes élections », publiait les dépêches suivantes :

« Portneuf, 4 mai 1897.

» L'Hoii. C. A. P. Pelletier, » Président du Sénat, » Ottawa-Ontario, » On m'informe positivement que M. le Curé Cinq-!Mars, de Portneuf, a dit en chaire, dimanche dernier, que le dernier mandement de Mgr Laflèche pendant l'élection de Champlain, condamnant le règlement des écoles, avait été approuvé par Mgr Del Val.

» H. G. Joly de Lotbimère. »

« Ottawa, 5 mai 1897.

» A Sir H. G. de Lotbinière, » Portneuf, » Délégué Apostolique affirme n'avoir jamais approuvé le mandement condamnant le règlement des écoles.

» C. A. P. Pelletier. »

« Ottawa, 5 mai 1897.

» A Jules Fessier Ecr, » Portneuf, » Son Excellence m'autorise à dire qu'il n'approuve pas la défense de voter pour un candidat plus que pour un autre

» C. A. P. Pelletier. »

Le 7 mai, je reçus une dépêche télégraphique de Québec conçue dans les termes guivants :

« Québec, 7 mai 1897.

» A L'Honorable Sénateur Ph. Landry, » Chambre du Sénat,

» Ottawa, '

» Prière de soumettre immédiatement au Délégué Apostolique les dépêches publiées dans le Soleil d'hier à propos de Mgr Merry

del Val et de Mgr Laflèche. Plairait-il à Mgr Merry del Val de nous dire s'il a autorisé qui que ce soit à se servir de son nom dans la présente campagne électorale? Une réponse immédiate.

» L'Événement ».

J'allai de suite trouver Votre Excellence, je lui montrai ce télégramme que je venais de recevoir ainsi que l'article du Soleil contenant les dépêches que je viens de reproduire.

Votre Excellence prit communication du tout et à ma demande expresse : « Est-ce que Votre Excellence m'autorise, en réponse à ce télégramme de l'Evénement de télégraphier telle et telle chosie » (récitant la réponse même que Votre Excellence m'avait donnée) à cette démande expresse Votre Excellence répondit en me dominât l'autorisation demandée.

Je n'ai pas dû me tromper. C'était pour avoir cette autorisation, expressément et uniquement pour cela, que j'allais chez Votre Excellence. C'était un oui ou un non qu'il me fallait. J'ai eu un oui et par deux fois Votre Excellence m'a dit qu'elle m'autorisait à télégraphier à l'Evénement. Est-il possible q"ue tout cela soit un rêve et que je me sois trompé au point de confondre une autorisation expresse avec une défense formelle? Je ne puis le croire. — Avec votre autorisation donc je télégraphiai ce qui suit à V Evénement ;

« Ottawa, 7 mai 189 V.

» A V Événement, » Québec, » J'ai soumis au Délégué Apostolique l'article du Soleil 'contenant les dépêches du Sénateur Pelletier. Son Excellence désapprouve le tout et m'autorise à vous déclarer qu'elle ne s'est jamais prononcée sur les questions qui font le sujet des dépêches. » Le Délégué Apostolique désire qu'il soit connu qu'il n'a jamais autorisé ces dépêches et qu'il n'entend prendre aucune part dans les élections locales.

» Il trouve que c'est absurde de se servir- de son nom pour des fins politiques et veut que les partis respectent sa parfaite neutralité. Le rôle qu'on lui fait jouer est ridicule. Il n'a jamais

manifesté les opinions qu'on lui prête dans les dépêches et n'a jamais donné l'autorisation qu'on invoque.

» P. Landry. »

Le lendemain, 8 mai, le Soleil publiait deux dépêches, l'une de votre Secrétaire, l'autre du Sénateur Pelletier. Celle de votre Secrétaire se lisait comme suit :

« Ottawa, 7 mai 1897 » Au directeur du Soleil, » Québec, » Son Excellence le Délégué Apostolique me charge de vous dire, en vous priant de faire paraître cette dépêche dans votre journal, qu'il a lu les dépêches publiées dans le Soleil de jeudi dernier, et qu'il ne se rend pas responsable de déclarations faites en son nom. Qug.nd Son Excellence le délégué aura quelque opinion à exprimer au sujet d'une question quelconque il se chargera de le faire lui-même.

» Tout ce que Son Excellence veut dire pour le moment est que dans une élection où il s'agit de questions purement administratives chacun est libre en conscience de voter pour le candidat qu'il préfère. ;

» S. Tampiéri,

» Secrétaire ».

Voici maintenant la dépêche du Sénateur Pelletier :

« Ottawa, 8 mai 1897.

» Au directeur du Soleil, » Québec, » J'ai vu Son Excellence. Elle nie positivement que le Sénateur Landry soit autorisé À publier autre chose que ce que Son Excellence vous a demandé de publier. Les commentaires sont du Sénateur Landry.

» (Signé): C. A. P. Pelletier. »

Cette dépêche du Sénateur Pelletier, que le Sénateur Pelletier a expédiée après une entrevue avec Votre Excellence, confirme par sa dénégation mesurée? le fait que j'ai obtenu une autorisation quelconque de Votre Excellence. Elle ce dit

pas que Votre Excellence nie absolument m'avoir donné une autorisation quelconque ; elle se contente d'affirmer ' que je n'étais pas autorisé à publier autre chose que ce que le Soleil a été demandé de publier lui-même. Le Sénateur Pelletier confirme donc lui-même, sans s'en apercevoir, la fait que j'étais autorisé à publier au moins ce que le Soleil a été demandé de publier.

La dénégation du Sénateur Pelletier donnée au soitir de son entrevue avec Votre Excellence, porte donc non pas sur le fait que je me sois cru autorisé de publier quoi que ce soit en votre nom « comme me le dira plus tard votre Secréraire, mais sur le contenu même de la dépêche que j'ai expédiée et cette distinction entre l'autorisation elle-même et l'usago que j'en aurais fait éclate dans cetie remarque qui termine la dépêche du Sénateur Pelletier ». Les commentaires sont du Sénateur Landry.

Le Sénateur Pelletier, après avoir vu Votre Excellence, était donc d'opinion que j'avais obtenu son autorisation mais que j'en avais abusé pour ajouter à la dépêche autorisée des commentaires de mon cru.

Matière d'opinion, après tout,

Ce n'était pas celle de Votre Excellence, puisque la dépêche de votre Secrétaire en date du 7 mai, confirme réellement la mienne. Or cette dépêche exprimait exactement votre pensée 'comme il appert par la lettre suivante que j'ai reçue le 3 Juin :

« Ottawa, 2 juin 1897.

» Bank Cottage.

» Monsieur le Sénateur,

» En réponse aux deux lettres que vous avez adressées dernièrement à Son Excellence le Délégué Apostolique je suis chargé de vous dire que Son Excellence a été on ne peut plus surprise de voir que vous vous soyez cru autorisé à publier dans les journaux quoi que ce soit en son nom, et que sa pensée est

exactement exprimée dans la dépêche que Son Excellence a envoyée au Soleil et à la Minei-ve par mon entremise. » Croyez, M. le Sénateur, à ma haute considération,

» S. Tampieri, » Secrétaire du Dél. Apost. ».

Or, cette dépêche qui exprimait exactement la pensée do Votre Excellence, disait que Votre Excellence ne se rendait pas responsable des déclarations faites en son nom dans les dépêches publiées dans le Soleil de jeudi (le 6 mai). C'était donc la confirmation du contenu de ma propre dépêche qui affirmait que Votre Excellence n'avait jamais manifesté les opinions qu'on lui prêtait dans ces dépêches publiées dans le Soleil du 6 mai, ni donné l'autorisation qu'invoquait le Sénateur Pelletier.

La surprise manifestée par Votre Excellence ne porte pas non plus sur le contenu de ma conununication à l'Evénement, mais uniquement sur le fait « que je me sois cru autorisé à publier dans les journaux quoi que ce soit en votre nom ».

Cette surprise a lieu de m'étonner on ne peut plus, car j'ai conservé la certitude d'avoir obtenu une autorisation que j'étais allé demander à Votre Excellence, précisément pour répondre au télégramme de V Evénement que j'ai soumis à Votre Excellence pour en avoir la réponse qu'il convenait d'expédier à ce journal.

J'ai été violemment attaqué par le Soleil à ce sujet. Le journal libéral a publié sur cet incident le passage suivant :

« M. Landry ne pouvait assurément recevoir plus rude camouflet. Il a tout simplement prêté au délégué un langage que celui-ci répudie. »

Naturellement je me suis adressé à Votre Excellence pour en obtenir au nom de la plus élémentaire justice, la protection à laquelle j'avais droit.

Ma première lettre, datée du 17 mai et remise à cette date à Votre Excellence est restée sans réponse. J'ai dû en écrire

une seconde, à la date du l^r Juin, q;ui mi'a valil la réponse qtie j'ai reçue le 3 du présent mois.

Cette réponse ne change en rien mes convictions, mais elle en fait naître une nouvelle chez moi, celle qii'il est pour le moins imprudent à un homme agissant avec la meilleure bonne foi du monde de se fier uniquement à ce que ses oreilles peuvent entendre.

Cette conviction, la lettre de votre Secrétaire me la donne aujourd'hui. Mon amour-propre peut en être froissé, mais volontiers je sacrifie les froissements de mon amour-propre à l'intérêt de la cause que j'ai défendue jusqu'à ce jour.

En retour. Votre Excellence daignera me permettre de lui démontrer que sa bonne foi a été surprise et qu'on lui a fait émettre une proposiiion bien contestable, dans la rédaction de sa dépêche du 7 mai, dépêche que votre Secrétaire affirme d'autorité contenir l'exacte expression de votre pensée.

Une opinion discutable

Je cite le journal « Le, Temps », organe libéral publié à Ottawa sous les yeux de M. Laurier, numéro du 8 mai dernier :

« Comme Son Excellence Mgr Del Val ne veut parler que » lorsqu'il le juge à propos et qu'il s'est fait une règle à ce » sujet, il a envoyé au Soleil et à la Minerve un télégramme » dont le Citizen publie une iraduction ce matin. Voici la » traduction du télégramme publié dans le Citizen :

« Ottawa, 7 mai 1897.

» Au directeur de la Minerve, » Son Excellence le délégué apostolique me charge de vous dire en vous priant de faire paraître cette dépêche dans votre journal qu'il a lu les dépèches publiées dans le Soleil de jeudi et qu'il ne se rend pas responsable des déclarations faites en son nom, *

» Quand Son Excellence le délégué aura à exprimer son opi-

nion sur une question quelconque, il se chargera de le faire lui-même.

» (Signé) : S. Tampiéri,

» Secrétaire. »

« L'Honorable M. Pelletier, averti de l'envoi de ce télé- » gramme à la Minerve et au Soleil, a sollicité immédiate- » ment une entrevue de Mgr Del Val et sur les représenta- » tions de l'Honorable Sénateur que ses adversaires politi- » ques l'accusaient déjà d'avoir commis un mensonge. » Son Excellence a donné instruction à son Secrétaire d'AJOUiER à son télégramme au Soleil et à la Minerve la phrase suivante :

Tout re que Son Excellence veut dire pour le moment est que (tans une élection où il ne s'agit que de questions" purement administratives^ chacun est libre de voter pour le candulat qu''il préfère.

» (Signé) : S. Tampiéri,

» Secrétaire. »

Ne pouvant contenir les transports de sa joie, le Temps ajoute :

« Cette déclaration est la justification complète du parti libéral qui a toujours réclamé pour l'électeur la liberté de voter pour le parti qu'il préfère, lorsqu'il s'agit de questions purement administratives comme celles qui font le sujet des luttes entre les deux partis politiques en Canada ».

Le Soleil, de son côté, numéro du 8 mai, s'écrie :

« Cette assurance donnée laux catholiques va leur permettre de faire sauter les taxeux, mardi prochain, d'une façon qui rejettera dans l'ombre même l'écroulement formidable du 23 Juin (1896) ».

Il est indubitable que cette déclara'ion de Votre Excellence a porte la joie dans le camp libéral et a comblé les vœux des adversaires de la minorité catholique du Manitoba. Je n'aurais qu'à multiplier les citations des journaux libéraux pour établir ce point hors de tout doute.

Mais ce n'est pas là la thèse que je veux maintenant prouver.

J'ai parlé d'une opinion discutable et voici l'opinion qrie je veux discuter.

Entre le jour de la mise en nomination des candidats et le jour de la votation, en pleine lutte électorale lorsque toute une province, celle de Québec, était en feu, Votre Excellence a proclamé et tous les journaux libéraux ont donné à son opinion la plus ^grande publicité, que dans une élection où il ne sagit que de questions purement administratives chacun est libre de voter pour le candidat qii'il préfère.

Quelk a été la conséquence d'une pareille déclaration?

L'électorat a constaté votre intervention dans les élections générales de la province de Québec, au moment le plus critique de la bataille, pour déclarer que dans une élection où il ne s'agit que de questions purement administratives, le voleur était libre.

L'attitude de Votre Excellence, les paroles mêmes qu'elle a prononcées ont mis l'électorat de la province de Québec sous l'impression que les élections générales provinciales du 11 mai dernier n'étaient après tout que des élections où il s'agissait de questions purement administratives.

Les scrupules que pouvaient avoir des électeurs et le nombre de ces électeurs était considérable et leurs scrupules étaient bien fondés, ont été étouffés sous le poids de votre parole de Délégué Apostolique représentant ici l'indéniable autorité du Souverain Pontife.

Or, les élections générales provinciales de Québec n'étaient pas des élections « où il ne s'agit que de questions purement administratives ».

Je pose en principe que la question sacrée de l'éducation n'est pas une question purement administrative.

J'appelle maintenant l'attention de Votre Excellence sur notre constitution écrite, l'acte de l'Amérique Britannique du Nord, qui décrète, clause 93, que dans chaque province, la législature pourra exclusivement décréter des lois relatives

— ibi —

à l'éducation, sujettes aux seules, conditions qui garantissent les droits des minorités.

La question de l'éducation est donc une question provinciale, nullement administrative en ce gui touche le caractère de l'enseignement. Ce n'est que par accident que la question de l'éducation peut devenir mie question fédérale, lorsqu'il s'agit, par exemple, d'une législation provinciale qui violen'e les droits de la minorité.

C'est ainsi, et pas autrement, que la question scolaire manitobaine est entrée dans le domaine fédéral, et le grand argument de ses adversaires d'aujourd'hui repose sur cette prétention que les provinces ayant juridiction exclusive en matière d'éducation, le parlement doit respecter celle juridic'ion quelles que soient les erreurs ou les injustices qu'elle peut commettre.

Une élection provinciale ne peut donc pas être une éleition où il ne s'agit qiiei de questions purement administratives et je crois que le Sénateur Pelletier vous a gravement rais en erreur et a complètement surpris votre bonne foi lorsqu'il a réussi par ses représentations à obtenir de Votre Excellence qu'elle ajoutât à son télégramme cette opinion qui le termine et qui a bien indûment favorisé un parti aux dépens d^ l'autre. .

Le Soleil l'avait déjà dit auparavant, numéro du 24 Avril : « La présence du délégué apostolique parmi nous a ranimé ceux qui étaient intimidés! ».

TroiG jours après les élections, la Patrie, organe d'un ministre fédéral, M. Tarte, disait dans son numéro du 15 mai :

« Le gouvernement Marchand (le nouveau gouveinen.ent libéral) qui dirigera bientôt les affaires de la province de Québec, peut se lancer sans crainte dans les réformes scolaires.

Il y a plus d'un an que la lutte se fait siLr cz terrain et le peuple a été assez éclairé pour être en état de seconder toute politique de progrès ». .

Voilà du moins un journal important, l'organe d'un mi-

Vtrsl'Abime. u

nistre, qui déclare sans ambages que depuis au delà d'un an la lutte se fait sur un terrain autre que celui des questions purement administratives.

Le même journal soulève un coin du voile qui nous cache à peine l'avenir quand il dit, numéro du 24 mai :

<; Il lui (M. Marchand) faudra réformer — réformer notre système d'enseignement scolaire ».

« Le grand journal de Toronto, dit-il, constate que notre conseil, de l'instruction publique a é:é très négligent, fort apathique pour ne pas dire rétrograde (c'est le conseil dont tous les évêques font partie) et il proclame que les demandes de réforme sont toujours venues du peuple et non du Conseil.

« Lo Glohe est convaincu qu'un ministre de l'Instruction Publique donnerait une vigoureuse poussée au progrès de l'éducation, au développement intellectuel et il espère qu'un jour ou l'autre notre province en aura Un ».

Il n'y aura pas longtemps à attendre; dans quelques mois, les évêques seront relégués au second plan. Voici ce qu'annonce le Star, numéro du 22 mai :

« Une importante déclaration a été faite hier à l'effet que le premier acte du nouveau gouvernement de Québec sera de placer le département de l'instruction publique sous le contrôle d'un ministre responsable comme dans la province sœur d'Ontario.

« On prête à l'honorable M. ^Marchand le désir de présider ce département, mais comme il va falloir auparavant tenir une session, le premier ministre prendra un porteieuille quelconque en attendant la réorganisation des différents départements.

On peut apercevoir à ces clartés ce que prépare à notre système d'éducation et à notre épiscopat cette lutte que nous venons de traverser, mais où Votre Excellence n'a vu qu'une lutte purement administrative.

Les libéraux /ipplaudissent et bénissent Votre Excellence, mais les vrais catholiques, les amis sincères et dévoués à

une cause sainte déplorent avec 1 episcopat une intervention qui leuj a été funoete,

La Mission du Délégué Apostolique

Quand je suis revenu de Roïiie au Canada, j'ai eu la bonnie fortune de traverser l'Atlantique en compagnie de Votre Excellence, sur le même navire, l'Umbria. La conversation jun jour tomba sur la nature de voire mission au Canada. Je ne pouvais guère m'expliquer l'envoi d'un délégué parce que je savais que l' episcopat canadien ne l'avait pas demandé et que le gouvernement Laurier ne voulait pas de l'intervention religieuse dans le règlement de la difficulté scolaire raanitobaine. A Rome, j'ai laissé à la plupart des Cardinaux un mémoire dans lequel je disaii :

« Qui donc demande un délégué?

» Est-ce l'épiscopat? Non, il est parfaitement uni et, dominant les partis politiques, il marche libre de toutes entraves vers la conquête de nos droits et le triomphe des vrais principes :

» Est-ce M. Laurier? Il s'en défend et ne veut pas même que l'homme qu'il a envoyé à Rome parle en son nom. Et, d'ailleurs, si M. Laurier désire l'envoi d'un délégué, qu'il ait donc le courage de le demander ouvertement.

» Il ne fera pas telle demande parce qu'il sait qu'elle lui imposerait implicitement l'obligation d'accepter la sentence arbitrale du délégué, et M. Laurier ne prendra jamais tel engagement

» Mais, une enquête sur un incident de la cause, sur la conduite du clergé, par exemple, procure à M. Laurier tous les avantages sans l'exposer aux inconvénients de la nomination d'un délégué faite à sa demande.

» Le parlement canadien s'assemble le 25 du présent mois (mars).

» Comme le compromis Laurier-Grenway n'est pas satisfaj sant et n'est pas accepté par la minorité — l'écrasante défaite du candidat de M. Greenway dans la récente élection de Saint-Boniface le prouve — une nouvelle loi réparatrice sera présentée par les amis de la minorité.

» La majorité du Parlement est favorable à l'adoption d'une telle loi. Le parti conservateur, qui l'a déjà présentée, est lié par son passé et par les récentes déclarations de ses chefs, et les partisans, les nombreux partisans de M. Laurier dans la Province de Québec, qui ne doivent leur élection qu'aux promesses solennelles qu'ils ont faites de voter en faveur d'une législation réparatrice, ne peuvent maintenant faire autre chose que de voter en faveur de la loi qui sera présentée.

» Le succès de la mesure réparatrice est donc en bonne voie.

» La nomination d'un délégué avec mission de s'occuper de la question scolaire paralyse tout. Les partisans de M. Laurier ne tiendront plus compte de leurs engagements, et, sous le plus futile prétexte de se montrer pleins de déférence pour l'acte du Saint-Siège, ils remettront à plus tard ce qu'ils considèrent aujourd'hui comme l'accomplissement d'un devoir sacré.

» Nécessairement l'envoi d'un délégué entraîne des retards. C'est ce que veut M. Laurier. Mille fois heureux s'il peut obtenir ce résultat sans s'engager à quoi que ce soit. Il a deux élections partielles à faire dans la province de Québec, et la province de Québec elle-même, dans quelques jours, va être le théâtre d'élections générales pour la législature provinciale de Québec. Le retard, les délais provoqués par la nomination d'un délégué vont admirablement servir les intérêts de M. Laurier et lui permettre après la violation de toutes ses promesses, d'apparaître de nouveau à nos populations comme un homme spécialement protégé par le Saint-Siège, tenant les évêques en laisse, et voulant, au nom même de la religion, imposer aux catholiques du Manitoba les écoles que l'Eglise a condamnées. »

J'ai reproduit ces lignes parce qii 'elles conliennent en substance les observations que j'ai eu l'honneur de faire à votre Excellence pendant la traversée de l'Atlantique.

Comme réponse, Votre Excellence me référa à l'art-cle que le Tablet <ie Londres venait de publier à la date du 20 mars,

Voici quelques extraits de cet article. Ils sont intéressants à relire (aujourd'hui, à la lumière des récentes déclarations que mes intei;peIlations ojit arrachées au gouvernement Laurier:

« Le délégué apostolique, dit le Tahlet, va, comme le repré-

sentant du Souverain-Pontife aider au règlement d'une questionqui a été une cause de difficulté pour le Canada depuis sept ans et qui a plus que toute autre chose aigri sa vie publique.

Nous avons vu que ce qu'on appelle le règlement Laurier-Greenway est inacceptable parce que, quelle que soit sa mise en pratique dans quelques localités, il est basé sur un système qui a été condamné par le Saint-Siège.

» Il est heureusement admis maintenant au Canada que la question est encore ouverte et qu'aucun parti n'est irrévocablement lié aux termes du règlement passé entre M. Laurier et le premier ministre du Manitoba.

» Le fait même que quarante-cinq membres catholiques du Sénat et de la Chambre des Communes, y inclus quatre ou cinq membres du gouvernement Laurier, ont adressé au Saint-Siège une requête commune le priant d'envoyer un Délégué Apostolique avec pouvoir ^e traiter de cette qustion est en lui-même une indication suffisante que le temps des négociations n'est pas encore terminé.

En adressant au Saint-Siège l'invitation d'envoyer un délégué au Canada, ces députés ont brûlé leurs vaisseaux derrière eux,

» Ils sont liés, soit à obtenir pour la minorité opprimée du Manitoba des conditions auxquelles elle a droit dans l'opmion du représentant du Saint-Siège ou à retirer leur appui à M. Laurier, i .•,■..' 1 i ,;': .

» Heureusement, si la législature du Manitoba devait contï-airement à toute entente, persister dans son refus de faire des concessions et ainsi obliger M. Laurier à racheter son engagement de se servir des pouvoirs du gouvernement fédéral dans leur entier; il peut compter sur 1 appui des chefs du parti conservateur.

» Lorsque Manitoba a refusé d'obéir à l'ordre remédiateur, le Parlement du Canada a étudié la loi remédiatrice donnant effet à la décision du Gouverneur Général et il a voté sa seconde lecture par une majorité respectable. Le parti libéral en s'opposant à cette législation, expliqua qu'il agissait ainsi parce qu'il croyait pouvoir obtenir le même résultat par d'autres moyens. Ces autres moyens sont actuellement à l'essai. S'ils ne réussissent pas, M. Laurier est tenu par toutes les lois du devoir et de l'honneur, de revenir à la politique de ses adversaires et ainsi de donner effet au jugement du gouverneur-général, tel que ratifié par le vote du Parlement, le 20 mars 1836. »

La citation est un peu longue, mais elle est instructive, non

seulement en ôe qii'elle définit votre mission, mais aussi en ce qu'elle détaille toutes les particularités de votre nomination, et qu'elle indique la marche naturelle des événements que cette mission doit provoquer.

Quels sont en réalité les faits?

Le 17 Mai, j'ai posé, au gouvernement l'interpellation suivante :

« L'administration actuelle ou quelqu'un de ses membres a-t-il demandé l'intervention du Saint-Siège ou l'envoi d'un délégué apostolique pour aider directement ou indirectement à faire accepter par la minorité catholique du Manitoba le compromis intervenu entre le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial du Manitoba au sujet de la difficulté scolaire manitobaine? »

Lo gouvernement a répondu : Non.

Le l^r juin, j'ai de nouveau interpellé le gouvernement lui posant les questions suivantes :

1° En apprenant l'envoi d'un délégué au Canada, le gouvernement actuel ou quelque membre de la présente administration s'est-il mis en communication avec le gouvernement du Manitoba et lui a-t-il demandé ou lui a-t-il suggéré la convenance ou l'opportunité de retarder l'adoption de la loi donnant force et effet au compromis Laurier-Greenway relatif à la question scolaire ?

2*^ Comme l'une des parties au compromis, le gouvernement fédéral pouvait-il manifester au gouvernement du Manitoba son désir de voir l'adoption de la législation qui en était la conséquence, remise jusqu'après l'arrivée du délégué apostolique? Et a-t-il manifesté ce désir?

3° Quelle a été la réponse du gouvernement manitobain :

L'honorable M. Scott a répondu comme suit au nom du gouvernement : La réponse à la première question est simplement non, et il en découle, comme conséquence, que la réponse à la deuxième question est que le gouvernement fédéral n'a aucunement agi dans l'espèce ».

Le 20 Mai, j'ai posé les qfuestions suivantes au gouvernement :

1° Le gouvernement actuel ou quelqu'un de la présente administration a-t-il eu avec Son Excellence Mgr Merry del Val, le délégué du Saint-Siège au Canada, quelque entrevue ou conférence au sujet de la difficulté scolaire manitobaine, en vue d'amener, par son intervention, les catholiques de ce pays à accepter le compromis Laurier-Greenway ?

2" Quand cette entrevue ou cette conférence a-t-elle eu lieu?

3° Le gouvernement ou quelqu'un de la présente administration a-t-îl discuté, en aucun temps avec le Délégué Apostolique, le côté constitutionnel de la question scolaire manitobaine, et a-t-il réellement donné à Son Excellence l'assurance que toute agitation constitutionnelle pour faire rendre à la minorité ses droits garantis par un pacte parlementaire cesserait de la part des législateurs protestants comme catholiques, du moment que le compromis Laurier-Greenway serait déclaré acceptable?

4° Le gouvernement ou quelqu'un de la présente administration a-t-il, comme question de fait, donné à Son Excellence le Délégué Apostolique l'assurance que la violation de la constitution en ce qui concerne les droits de la minorité manitobaine, si elle est acceptée par les catholiques de ce pays, ne constituera en au cune manière un précédent dangereux pour les minorités des autres provinces de la Confédération?

5" Le gouvernement ou quelqu'un de la présente administra tion a-t-il en aucun temps, pris un engagement quelconque \irà-vis de Son Excellence le Délégué* Apostolique au sujet de l;i difficulté scolaire manitobaine ou de la minorité catholique du RIanitoba, ou des minorités des autres provinces, et quel est cet engagement?

Réponse : Hon. M. Scot. — Ma réponse à la première question est qu'il n'y a eu aucune entrevue ou conférence entre ou de la part du gouvernement avec Son Excellence au sujet de la question scolaire manitobaine.

Il n'y a pas de doute que des membres individuels du gouvernement ont parlé de cette question avec Son Excellence, mais de telles conversations n'ont jamais été d'un caractère officiel. La deuxième question n'a pas besoin d'autre réponse que la réponse à la première. En réponse à la troisième question, je dois dire qu'en aucun temps, le gouvernement n'a discuté avec le Délégué Apostolique le côté constitutionnel de la question scolaire manitobaine. Des membres du gouvernement ont, nul doute, discuté cette question avec le délégué, mais individuellement. Mais les opinions personnelles des membres du gouvernement sur une

question hypothétique ne peuvent être le sujet d'une interpellation. A la cinquième question ma réponse est simplement : non. »

Je suis allé plus loin encore dans mes interpellations au gouvernement.

Dans un discours qu'il avait prononcé à Toronto, le 15 Décembre 1896, M. Fitzpatrick, l'un des membres de l'administration actuelle, disait en parlant du compromis Lauri-er- Greenway :

« Le programme du parti libéral a cet avantage que si le premier essai du modus vivendi ne donne pas satisfaction il pourra être corrigé et amélioré par de nouveaux arrangements à l'amiable entre les deux gouvernements. En même temps la voie de la législation fédérale reste toujours ouverte à la minorité manitobaine pour le cas où la conciliation ne réussirait pas à créer une situation acceptable...

» Enfin, si tout cela échoue, il sera temps encore et toujours de recourir à une loi fédérale appropriée aux circonstances.

» Si cela ne donne pas satisfaction nous ferons plus. »

Cela n'a pas donné satisfaction ni à l'épiscopat qui a condamné le règlement Lauri^-Greenway, ni à la miaorité du Manitoba qui l'a répudié d'une manière éclatante dans la dernière élection de Saint-Boni faoe.

. Mais ces paroles de M. Fitzpatrick étaient-elles sincères et autorisées?

J'ai voulu le savoir par l'interpellation suivante faite au gouvernement, le 4 juin courant.

1° Le compromis Laurier-Greenway auquel sont arrivés les deux gouvernements du Dominion et du Manitoba a-t-il été conclu avec l'entente expresse qu'il serait subséquemment modifié de manière à rendre justice complète à la minorité catholique du Manitoba en remédiant à tous ses griefs, tels que mentionnés dans sa requête en appel au Gouvernement général en conseil et tels que reconnus par le comité judiciaire du Conseil privé en Angleterre et par le jugement rendu par le Gouverneur général en conseil?

2' Quelles sont les modifications promises par le gouvernement du Manitoba et acceptées par le gouvernement du Dominion comme considération de son adhésion au compromis actuel?

3" Ces modifications projetées ont-elles été soumises au délé- ,gué apostolique et dans quel but?

4° Quand doivent-elles être effectuées?

La réponse du gouvernement est sans ambiguïté possible. La voici,, telle qu'elle a été donnée :

Hon. M. Scot. — Non est simplement la réponse à la première question. La réponse à la seconde question est que l'entente Laurier-Greenway n'a été en aucune manière modifiée ou changée et que le règlement proposé l'a été sans modifications aucune promises.

M. Fitzpatiick d'ailleurs, s'était chargé lui-m^me de fermer la porte aux espérances qn'il avait inconsidérément fait naître par la déclaration suivante gui termine un discours prononcé à la Chambre des Communes, le 30 mars de la présente année :

« Maintenant en autant que cela concerne la minorité catholique du Manitoba le meilleur avis qui puisse lui être donné est le suivant : Sans sacrifier aucun principe, qu'elle accepte ce premier acte de rétribution, qu'elle l'accepte avec l'esprit dans lequel il lui est offert, et si elle trouve qu'il n'est pas satisfaisant, si elle trouve qu'il y a encore des griefs à remédier, qu'elle s'adresse alors à M. Greenway pour l'exécution des promesses qu'il a données avec la certitude que dans les circonstances actuelles c'est de lui seul qu'elle peut obtenir un secours que personne autre ne peut lui donner. »

Votre Excellence peut maintenant tirer la conclusion qui jaillit de toutes ces déclarations.

Elle a devant elle l'affirmation officielle autorisée, donnée au nom du gouvernement.

1° Que le Gouvernement n'a jamais demandé la nomination d'un délégué;

2° Que le Gouvernement n'a rien fait auprès- de M. Greenway

pour obtenir le moindre retard dans l'adoption par la législature de Winnipeg d'un compromis qui règle la difficulté scolaire sans la participation de la minorité et sans le concours des autorités ecclésiastiques;

3° Que le compromis Laurier-Greenway a été conclu sans conditions, sans entente qu'il pourrait être amélioré;

4° Que le Gouvernement n'a eu aucune entrevue quelconqiie avec le délégué apostolique qui a été ain&i complètement ignoré dans le règlement de la question scolaire.

Ce que j'ai dit à Votre Excellence à bord de VUmbria est pleinement confirmé par les faits. Le Saint-Siège a été indignement trompé. Par des voies tortueuses, par des procédés inavouables, on a obtenu la nomination et l'envoi d'un délégué apostolique pour accomplir une mission de paix et aider au règlement de la difficulté scolaire. Le délégué, une fois nomme, la question en dispute a été définitivement réglée le jour même qu'il partait pour le Canada et avant son arrivéïe au pays.

On a été plus loin et un agent da gouvernement canadien, M. Russel, télégraphiait de Rome au pays ce qui se passait dans les congrégations romaines et dans des dépêches publiées à l'insu des évêques et au scandale des fidèles, servait les intérêts des poliliciens en humiliant l'épiscopat tout entier.

Quand a-t-on désavoué ces dépêches ou cherché à dégager sa responsabilité d'un acte sansi précédent dans les annales de notre pays, subversif de toute autorité et contraire à toutes les notions de la plus simple étiquette?

Rien n'a été fait pour atténuer ces violences incompréhensibles et inexpliquées. Au contraire, ceux qui s'en sont fait les complices ont été l'objet de faveurs publiques et d'attentions particulières. Ils ont pu se vanter d'avoir fait asseoir à leur droite dans des dîners, dont la signification reste une insulte, le personnage distingué qu'ils avaient fait venir au pays sous de faux prétextes.

Vous admettrez, Excellence, que je n'ai pas été faux pro-

phète quand j'ai dit que ^I. Laurier faisait venir un délégué pour servir ses propres intérêts à lui et non pour prêter main forte à l'épiscopat-

Avant de débarquer de VUtnbria, la veille de notre arrivée à New- York, j'ai eu l'honneur de vous remettre un écrit qui contenait d'avance l'historique de votre mission au Canada ^

1. Cette note remise au Délégué Apostolique, la veille de notre arrivée à New-York, se lisait comme suit :

1. yotanda. — M. Laurier a demandé l'intervention du Saint-Siège dans le règlement de la difficulté scolaire tnanitobaine.

S'il est sincère il acceptera cette intervention avec ses conséquences et s'engagera à la rendre efficax;e en se conformant entièrement à la décision qui sera donnée.

Qu'il prenne immédiatement cet engagement et l'opinion publique sera satisfaite.

Si, au contraire, SI. Laurier n'est pas BÏncère, il ne voudra prendre aucun engagement quelconque, mais cherchera à gagner du temps par des pcujparlers inutiles, par des disciissions oiseuses et Surtout par des demandes et des tentatives d'enquête sur des questions incidentes dont la solution, quelle qu'elle soit, ne remédiera en aucune manière aux griefs de la minorité catholique.

La question principale, urgente, c'est le rétablissement des écoles séparées.

Toute question qui ne concourt pas directement et immédiatement à la solution de cette difficulté devient une question incidente.

Une politique sincère en écartera la discussion, pour le moment du moins, quitte à la reprendre après le règlement de la question principale.

Une politique tortueuse jettera au contraire ces éléments secondaires dans le chemin de la véritable solution pour rendre celle-ci impossible.

Si M. Laurier réussit à soulever ou à faire soulever des questions incidentes et à retarder ainsi le règlement de la question scolaire, il axira rendu au parti libéral dans la Province de Québec le plus signalé des services en lui permettant d'échapper, pour un temps du moins — mais précisément pendant ime lutte électorale — à la condamnatioa méiitée que lui vaudrait la violation des promesses les plus sacrées.

Que dire du règlement lui-même?

Notre ferme conviction, c'est que M. Laurier ne rendra pas à la minorité catholique du Manitoba ses écoles séparées, parce que :

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