Vie de Mgr Taché, tome I, p
Atteints; mais personne n'en moumt. Une troisième épidémie succéda à la seconde; ce fut une dysenterie contagieuse (sans doute le choléra) : celie-ci fit beaucoup de victimes. « Dans l'espace d'à peu près trois semaines, 43 personnes moururent à la Prairie du Cheval-Blanc «t 23 chez M. Belcourt », à la Baie-Saint-P3<ul, « sans compter une vingtaine d'infidèles »; chiffre énorme « pour une population de 400 p^sonnes ». La population de ces deux places était de 800 habitants; mais la moitié d'entre eux étaient allés « dans la prairie » à la chasse «de la vache». «Ces infortunés sont partis, dit le P. Taché, avec le germe de la maladie, et ils n'étaient en marche que depuis deux jours, lorsque ce germe produisit son fruit pernicieux. Ils envoyèrent demander un prêtre; M, Belcourt se mit à leur poursuite ». Beaucoup moururent. La rougeole et la dysenterie s'abattirent ensuite sur la population de Saint-Boniface et ly firent les mêmes ravages.
« C'est le mercredi 8 juillet qnie M. Laflèche et le P. Taché recevaient la hénédiction du vénérable évêque de Juliopolis et la mission d'aller aussi loin que possible porter ia bonne nouvelle du salut aux peuples sauvages du Nord- Ouest. Les adieux empruntèrent aux circonstances douloureuses où se trouvait la Rivière-Rouge un caractère particulier de peine et d'encouragement : de peine, car la colonie se trouvait en proie à une maladie épidémique, la dysenterie, qui faisait de nombreuses victimes; et celte circonstance même était un encouragement aux jeunes missionnaires, puisque Mgr Provencher, vieillard infirme, consentait à demeurei" seul ecclésiastique dans toute cette colonie, aimant mieux s'exposer aux fatigues et aux dangers «t répondre seul ailx exigences du ministère que de retarder la conversion des sauvages. Dans l'espace de trois semaines, l'évêque de la Rivière-Rouge, demeuré seul, donna la sépulture ecclésiastique à 96 personnes. »
Voilà donc un prêtre séculier et un prêtre oblat, compa-
gnons de voyage, associés, adonnés à la même entreprise. Le P. Taché reconnut et publia qu'il n'avait eu que des joies à voyager et à travailler avec « Vexcellent M. Laflèche, prêtre selo7i le cœur de Dieu, doué des dons les plus précieux, des qualités les plus aimables'^ ».
Il y avait plus de 300 lieues entre Saint-Boniface et l'Ileà-l ^-Crosse. Des cours d'eau et des lacs réunissaient^ par une chaîne presque continue, le point do départ au ternie.
Les deux missionnaires s'y rendaient donc en barque.
Maintenant que les chemins de fer sillonnent la partie la plus fertile du Nord-Ouest, il est bon de se rappeler tout ce qu'il fallait d'héroïsme aux missionnaires, dans ces tempslà, pour franchir ces espaces, et tout ce qu'il leur en faut encore dans les régions si vastes qui sont demeurées étrangères aux progrès modernes.
D'abord M. Laflèche et son compagnon s'en allèrent à cheval de Saint-Boniface au Fort de Pierre.
« Nous y fûmes reçus, dit le P. Taché, par le gouverneur, Sir George Simpson (avec lequel Mgr Provencher était retourné dans l'Ouest) qui nous traita avec toutes les politesses d'usage et nous remit des lettres de recommandation pour les Bourgeois dont les services pourra,ient nous être utiles 2. »
« Le soir, nous montâmes à bord » sXir la rivière Rouge. Notre petite flottille se composait de deux bien petits bâtiments. Nous étions les passagers de l'un; sur l'autre se trouva,ient un commis de la Compagnie et un jeune Monsieur
1. Mgr Taché, Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest, page 28. L'historien ajoute : « Que ne m'est-il permis de dire à ce zélé missionnaire, à ce digne ami toute la reconnaissance que mon cœur lui doit! Il est du moins permis de vous dire, à vous, mon Révérendissime Père (le Supérieur général des Oblats), et à toute la Congrégation, que ce vertueux ecclésiastique (M. Laflèche) a fait un bien immense à plusieurs de vos enfants et bien mérité de toute la famille I »
2. Lettre du P. Taché à sa mère intitulée : Mon Itinéraire, Fort de l'Ile-à-la-Crosse (Rivière aux Anglais), janvier 1847. — No 13 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.
du Haut-Canada qui voyageait comme tourisfe dans ces contnées. »
« Nous ne fîmes (jue quitter le port pour nous aller ancrer plus bas. Comme la chaleur était excessive, nous ne crûmes pas indigne de nous, de suivre l'exemple du grand apôtre des Indes et nous couchâmes sinon sur les cordages, du moins sur les voiles de notre vaisseau. Les maringouins, avides de jouir des agréments de notre société, se liguèrent pour nous empêcher de nous livrer aU sommeil; puis une pluie abondante qui survint tout à coup, nous força d'entrer dans notre cabane. Malheureusement nos chers cousins s'en étaient constitués les propriétaires et, jaloux de leurs droits, ils n'eurent pour leurs hôtes aucun égard. Il me fut impossible de clore l'œil tout la nuit.
» Le lendemain, 9 août, nous fîmes q;uel(lues lieues et nous nous arrêtâmes devant Swampy, village peuplé de sauvages Maskégons {Mas'ke'kakj dans les marais). Cette tribu de Sauteux porte ce nom parce que le pays qu'il habite est très marécageux.
Le 10, nous allons mouiller à l'embouchure de la rivière Rouge. Le vent contraire et le calme nous retiennent guatre jours au *même endroit.
» Le 12 était un dimanche. Il faisait un temps magnifique...
» Le 14, le vent se trouvait favorable. Je fus éveillé par le mouvement de notre ég;uipage : les quatre hommes dont il se composait, parlaient, criaient et agissaient de leur mieux pour profiter de la brise. Un moment après nous entrions à pleine voile, dans le lac Winnipik. C'est l'un des grands lacs de l'Amérique; il a 100 lieues de long et 40 dans sa plus grande largeur. Ses eaux, surtout dans la partie méridionale, sont, comme son nom l'indique, sales et peu agréables au goût : ce qui est dû aux eaux de la rivière Rouge
qui lui paient un tribut digne d'elles*. D y a dans le lac Winnipik plusieurs îles qui m'ont paru très bien boisées^..
Après la traversée de ce lac il fallait gagner Norway House qui : « ... en effet est un centre où se réunissent les voyageais des différentes parties du Nord-Ouest. C'est un poste plein de vie; les barges arrivent ici de toutes les directions avec les pelleteries que presque tous mènent à York, où ils prennent les marchandises dont ils ont besoin pour la traite dans les différents postes. C'est ici aussi que les deux vaisseaux qui viennent de la Rivière-Rouge déposent leur cargaison, composée exclusivement de provisions;, ils reçoivent en échange une partie des marchandises dont il y* a besoin dans la colonie. Toutes ces allées et ces venues se font dans un ordre admirable... ».
Les missionnaires arrivent à Norway-House le samedi 10 juillet, et y trouvent la brigade du lac la Pluie, comprenant « 22 hommes, presque tous catholiques », bien que la plupart d'entre eux n^avaient pas vu de prêtre depuis des années. Ils leur donnent une espèce de mission, ainsi qu^aux employés catholiques de la localité.
A Norwa:y -House, M. Laflèche se trotiVe atteint de la maladie qui cette année exerçait ses ravages à la Rivière-Rouge et dont il avait probablement pris les germes en administrant une trentaine de colons avant son départ. Une nuit, la fièvre fut tellement intense qu'il eut le délire. Le P. Taché ne quitte point son chevet ni le jour ni la nuit et il
1, « La rivière Rouge coule/ sur hb* lit d'argile qui la charge souvent au point de la rendre boueuse; plusieurs sources saumâtres donnent à ses eaux une saveur désagréable; leur couîeirr forme un contraste singulier avec l€ "nom; qu'elle porte. On dit que ce nom doit son origine à un combat sanglant que se sont livré les sauvages sur les grèves du lac Rouge; de là le nom de ce lac qui, étant un des principaux tributaires de la rivière dont nous parlons, lui a appliqué la même appellation... La plus grande longueur de la. rivière Rouge est d'environ 400 milles par une ligne que suivrait sa direction générale; les sinuosités de son cours lui donneût en réalité une longueur presque double de cette ligne droite. La largeur moyenne est de 150 à 200 mètres, » — Mgr Taché, Esquisse sur le Nord-Ouest de l'Amérique, p. 59.
rapporta dans la suite « les angoisses mortelles (fu'il éprouva lorsqu'il vit son compagnon de voyage en danger de mort, à la pensée qu'il était jeune missionnaire, à des centaines de milles de tout confrère, envoyé pour convertir un pays immense ».
Mais les soins affectueux et éclairés du P. Taché, aidés de « quelques remèdes heureusement apportés de Saint-Boniface, réussirent à arrêter la dysenterie et, après quatre ou cinq jours, le malade fut en état d^ voyager ».
Le P. Taché écrivait alors à sa mère, tout en prêchant la mission et en soignant M. Laflèche. « Voilà la troisième journée, que cette lettre est commencéîe sans qu'il m'ait été possible de l'avancer davantage ». Il ajoutait en finissant : « M. Laflèche, qui écrit sur la même table que moi, me prie do vous présenter ses respects et de vous assurer en même temps qu'il atira de votre fils tout le soin possible. Ce bon Monsieur a bien raison, car il semble que sa bonté augmente en voyage et je remercie de tout mon cœur le ciel de m'avoir donné un tel compagnon ^ »
La caravane et les missionnaires partent de Norway-House le lundi 27 juillet, « dans de nouvelles embarcations ». « Ce sont, en termes du pays, des barges, espèce de bateau que 6 ou 7 hommes mettent en mouvement au moyen de grandes rames. Ces barges sont plus commodes que les canots; on y est plus à l'aise, et elles portent la charge de 5 ou 6 canots; seulement les portages sont longs et difficiles à exécuter, avec de pareilles voitures ^ ».
La petite flottille comprenait deux barges, « montées l'une par sept rameurs, et l'autre par six. Ces barges étaient chargées chacune d'environ 100 pièces (5 tonnes de marchandises). Cette fois encore nous (M. Laflèche et le P. Taché) étions passagers sur la même embarcation; sur l'autre se